Les Martyrs (page 16)
« Vers le soir, je me revêtis de mes armes, que je recouvris d’une saie, et sortant secrètement du château, j’allai me placer sur le rivage du lac, dans l’endroit que les soldats m’avoient indiqué.
« Caché parmi les rochers, j’attendis quelque temps sans voir rien paroître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m’apporte du milieu du lac. J’écoute, et je distingue les accents d’une voix humaine ; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d’une vague ; il redescend, disparoît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d’une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisoit : elle chantoit en luttant contre la tempête et sembloit se jouer dans les vents : on eût dit qu’ils étoient sous sa puissance, tant elle paroissoit les braver. Je la voyois jeter tour à tour en sacrifice, dans le lac, des pièces de toile 49, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d’or et d’argent.
« Bientôt elle touche à la rive, s’élance à terre, attache sa nacelle au tronc d’un saule, et s’enfonce dans le bois en s’appuyant sur la rame de peuplier qu’elle tenoit à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille étoit haute 50 ; une tunique noire, courte et sans manches, servoit à peine de voile à sa nudité. Elle portoit une faucille d’or suspendue à une ceinture d’airain, et elle étoit couronnée d’une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds, qui flottoient épars, annonçoient la fille des Gaulois, et contrastoient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantoit d’une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissoit et s’élevoit comme l’écume des flots.
« Je la suivis à quelque distance. Elle traversa d’abord une châtaigneraie dont les arbres, vieux comme le temps, étoient presque tous desséchés par la cime. Nous marchâmes ensuite plus d’une heure sur une lande couverte de mousse et de fougère. Au bout de cette lande, nous trouvâmes un bois, et au milieu de ce bois une autre bruyère de plusieurs milles de tour. Jamais le sol n’en avoit été défriché, et l’on y avoit semé des pierres, pour qu’il restât inaccessible à la faux et à la charrue. À l’extrémité de cette arène s’élevoit une de ces roches isolées 51 que les Gaulois appellent dolmen, et qui marquent le tombeau de quelque guerrier. Un jour le laboureur 52, au milieu de ses sillons, contemplera ces informes pyramides : effrayé de la grandeur du monument, il attribuera peut-être à des puissances invisibles et funestes ce qui ne sera que le témoignage de la force et de la rudesse de ses aïeux.
Velléda sur le lac.
« La nuit étoit descendue. La jeune fille s’arrêta non loin de la pierre, frappa trois fois des mains, en prononçant à haute voix ce mot mystérieux :
« Au gui l’an neuf 53 ! »
« À l’instant je vis briller dans la profondeur du bois mille lumières ; chaque chêne enfanta pour ainsi dire un Gaulois ; les barbares sortirent en foule de leur retraite : les uns étoient complètement armés ; les autres portoient une branche de chêne dans la main droite et un flambeau dans la gauche. À la faveur de mon déguisement, je me mêle à leur troupe : au premier désordre de l’assemblée succèdent bientôt l’ordre et le recueillement, et l’on commence une procession solennelle.
« Des eubages 54 marchoient à la tête, conduisant deux taureaux blancs qui devoient servir de victimes ; les bardes suivoient en chantant sur une espèce de guitare les louanges de Teutatès ; après eux venoient les disciples ; ils étoient accompagnés d’un héraut d’armes vêtu de blanc, couvert d’un chapeau surmonté de deux ailes et tenant à sa main une branche de verveine entourée de deux serpents. Trois sénanis, représentant trois druides, s’avançoient à la suite du héraut d’armes : l’un portoit un pain, l’autre un vase plein d’eau, le troisième une main d’ivoire. Enfin, la druidesse (je reconnus alors sa profession) venoit la dernière. Elle tenoit la place de l’archidruide, dont elle étoit descendue.
« On s’avança vers le chêne de trente ans, où l’on avoit découvert le gui sacré. On dressa au pied de l’arbre un autel de gazon. Les sénanis y brûlèrent un peu de pain et y répandirent quelques gouttes d’un vin pur. Ensuite un eubage vêtu de blanc monta sur le chêne, et coupa le gui avec la faucille d’or de la druidesse ; une saie blanche étendue sous l’arbre reçut la plante bénite ; les autres cubages frappèrent les victimes, et le gui, divisé en égales parties, fut distribué à l’assemblée.
« Cette cérémonie achevée, on retourna à la pierre du tombeau ; on planta une épée nue 55 pour indiquer le centre du mallus ou du conseil ; au pied du dolmen 56 étoient appuyées deux autres pierres, qui en soutenoient une troisième couchée horizontalement. La druidesse monte à cette tribune. Les Gaulois debout et armés l’environnent, tandis que les sénanis et les eubages élèvent des flambeaux : les cœurs étoient secrètement attendris par cette scène, qui leur rappeloit l’ancienne liberté. Quelques guerriers en cheveux blancs laissoient tomber de grosses larmes qui rouloient sur leurs boucliers. Tous penchés en avant et appuyés sur leurs lances, ils sembloient déjà prêter l’oreille aux paroles de la druidesse.
« Elle promena quelque temps ses regards sur ces guerriers représentants d’un peuple qui le premier osa dire aux hommes : « Malheur aux vaincus 57 ! » mot impie retombé maintenant sur sa tête ! On lisoit sur le visage de la druidesse l’émotion que lui causoit cet exemple des vicissitudes de la fortune. Elle sortit bientôt de ses réflexions, et prononça ce discours :
« Fidèles enfants de Tentâtes, vous qui au milieu de l’esclavage de votre patrie avez conservé la religion et les lois de vos pères, je ne puis vous contempler ici sans verser des larmes ! Est-ce là le reste de cette nation qui donnoit des lois au monde ? Où sont ces États florissants de la Gaule 58, ce conseil des femmes auquel se soumit le grand Annibal ? Où sont ces druides 59 qui élevoient dans leurs colléges sacrés une nombreuse jeunesse ? Proscrits par les tyrans, à peine quelques-uns d’entre eux vivent inconnus dans des antres sauvages. Velléda, une foible druidesse, voilà donc tout ce qui vous reste aujourd’hui pour accomplir vos sacrifices ! Ô île de Sayne 60, île vénérable et sacrée ! je suis demeurée seule des neuf vierges qui desservoient votre sanctuaire ! Bientôt Teutatès n’aura plus ni prêtres ni autels. Mais pourquoi perdrions-nous l’espérance ? J’ai à vous annoncer les secours d’un allié puissant : auriez-vous besoin qu’on vous retraçât le tableau de vos souffrances pour vous faire courir aux armes ? Esclaves en naissant, à peine avez-vous passé le premier âge, que des Romains vous enlèvent. Que devenez-vous ? Je l’ignore. Parvenus à l’âge d’homme, vous allez mourir 61 sur la frontière pour la défense de vos tyrans, ou creuser le sillon qui les nourrit. Condamnés aux plus rudes travaux, vous abattez vos forêts, vous tracez avec des fatigues inouïes les routes 62 qui introduisent l’esclavage jusque dans le cœur de votre pays : la servitude, l’oppression et la mort accourent sur ces chemins en poussant des cris d’allégresse, aussitôt que le passage est ouvert. Enfin, si vous survivez à tant d’outrages, vous serez conduits à Rome : là, renfermés dans un amphithéâtre, on vous forcera 63 de vous entre-tuer, pour amuser par votre agonie une populace féroce. Gaulois, il est une manière plus digne de vous de visiter Rome ! Souvenez-vous que votre nom veut dire voyageur 64. Apparoissez tout à coup au Capitole, comme ces terribles voyageurs vos aïeux et vos devanciers. On vous demande à l’amphithéâtre de Titus. Partez ! obéissez aux illustres spectateurs qui vous appellent. Allez apprendre aux Romains à mourir, mais d’une tout autre façon qu’en répandant votre sang dans leurs fêtes : assez longtemps ils ont étudié la leçon, faites-la-leur pratiquer. Ce que je vous propose n’est point impossible. Les tribus des Francs qui s’étoient établies en Espagne 65 retournent maintenant dans leur pays ; leur flotte est à la vue de vos côtes ; ils n’attendent qu’un signal pour vous secourir. Mais si le ciel ne couronne pas vos efforts, si la fortune des césars doit l’emporter encore, eh bien, nous irons chercher avec les Francs un coin du monde où l’esclavage soit inconnu ! Que les peuples étrangers nous accordent 66 ou nous refusent une patrie, terre ne peut nous manquer pour y vivre ou pour y mourir. »
« Je ne puis vous peindre, seigneurs, l’effet de ce discours prononcé à la lueur des flambeaux, sur une bruyère, près d’une tombe, dans le sang des taureaux mal égorgés, qui mêloient leurs derniers mugissements aux sifflements de la tempête : ainsi l’on représente ces assemblées des esprits de ténèbres que des magiciennes convoquent la nuit dans les lieux sauvages. Les imaginations échauffées ne laissèrent aucune autorité à la raison. On résolut, sans délibérer, de se réunir aux Francs. Trois fois un guerrier voulut ouvrir un avis contraire, trois fois on le força au silence, et à la troisième fois le héraut d’armes 67 lui coupa un pan de son manteau.
« Ce n’étoit là que le prélude d’une scène épouvantable. La foule demande à grands cris 68 le sacrifice d’une victime humaine, afin de mieux connoître la volonté du ciel. Les druides réservoient autrefois pour ces sacrifices quelque malfaiteur déjà condamné par les lois. La druidesse fut obligée de déclarer que, puisqu’il n’y avoit point de victime désignée, la religion demandoit un vieillard, comme l’holocauste le plus agréable à Teutatès.
« Aussitôt on apporte un bassin de fer sur lequel Velléda devoit égorger le vieillard. On place le bassin à terre devant elle. Elle n’étoit point descendue de la tribune funèbre d’où elle avoit harangué le peuple, mais elle s’étoit assise sur un triangle de bronze, le vêtement en désordre, la tête échevelée, tenant un poignard à la main, et une torche flamboyante sous ses pieds. Je ne sais comment auroit fini cette scène : j’aurois peut-être succombé sous le fer des barbares en essayant d’interrompre le sacrifice ; le ciel, dans sa bonté ou dans sa colère, mit fin à mes perplexités. Les astres penchoient vers leur couchant. Les Gaulois craignirent d’être surpris par la lumière. Ils résolurent d’attendre, pour offrir l’hostie abominable, que Dis, père des ombres 69, eût ramené une autre nuit dans les cieux. La foule se dispersa sur les bruyères, et les flambeaux s’éteignirent ; seulement quelques torches agitées par le vent brilloient encore çà et là dans la profondeur des bois, et l’on entendoit le chœur lointain des bardes qui chantoit en se retirant ces paroles lugubres :
« Teutatès veut du sang ; il a parlé dans le chêne des druides. Le gui sacré a été coupé avec une faucille d’or, au sixième jour de la lune, au premier jour du siècle. Teutatès veut du sang ; il a parlé dans le chêne des druides ! »
« Je me hâtai de retourner au château. Je convoquai les tribus gauloises. Lorsqu’elles furent réunies au pied de la forteresse, je leur déclarai que je connoissois leur assemblée séditieuse et les complots qu’on tramoit contre César.
« Les barbares furent glacés d’effroi. Environnés des soldats romains, ils crurent toucher à leur dernier moment. Tout à coup des gémissements se font entendre : une troupe de femmes se précipite dans l’assemblée. Elles étoient chrétiennes 70, et portoient dans leurs bras leurs enfants nouvellement baptisés. Elles tombent à mes genoux, me demandent grâce pour leurs époux, leurs fils et leurs frères ; elles me présentent leurs nouveau-nés, et me supplient, au nom de cette génération pacifique, d’être doux et charitable.
« Eh ! comment aurois-je pu résister à leurs prières ? Comment aurois-je pu mettre en oubli la charité de Zacharie ? Je relevai ces femmes !
« Mes sœurs, leur dis-je, je vous accorde la grâce que vous me demandez au nom de Jésus-Christ, notre commun maître. Vous me répondrez de vos époux, et je serai tranquille quand vous m’aurez promis qu’ils resteront fidèles à César. »
« Les Armoricains poussèrent des cris de joie, et ils élevèrent jusqu’aux nues une clémence qui me coûtoit bien peu. Avant de les congédier, j’arrachai d’eux la promesse qu’ils renonceroient à des sacrifices affreux sans doute, puisqu’ils avoient été proscrits par Tibère même et par Claude 71. J’exigeai toutefois qu’on me livrât la druidesse Velléda et son père Ségenax, le premier magistrat des Rhédons 72. Dès le soir même on m’amena les deux otages ; je leur donnai le château pour asile. Je fis sortir une flotte qui rencontra celle des Francs, et l’obligea de s’éloigner des côtes de l’Armorique. Tout rentra dans l’ordre. Cette aventure eut pour moi seul des suites dont il me reste à vous entretenir. »
Ici Eudore s’interrompit tout à coup. Il parut embarrassé, baissa les yeux, les reporta malgré lui sur Cymodocée, qui rougit comme si elle eût pénétré la pensée d’Eudore. Cyrille s’aperçut de leur trouble, et, s’adressant aussitôt à l’épouse de Lasthénès :
« Séphora, dit-il, je veux offrir le saint sacrifice pour Eudore, quand il aura fini de raconter son histoire. Me pourriez-vous faire préparer l’autel ? »
Séphora se leva, et ses filles la suivirent. La timide Cymodocée n’osa rester seule avec les vieillards : elle accompagna les femmes, non sans éprouver un mortel regret.
Démodocus, qui la voyoit passer comme une biche légère sur le gazon du verger, s’écria plein de joie :
« Quelle gloire peut égaler celle d’un père qui voit son enfant croître et s’embellir sous ses yeux ! Jupiter même aima tendrement son fils Hercule : tout immortel qu’il est, il ressentit des craintes et des angoisses mortelles, parce qu’il avoit pris le cœur d’un père. Cher Eudore, tu causes les mêmes alarmes et les mêmes plaisirs à tes parents ! Continue ton histoire. J’aime, je l’avouerai, tes chrétiens : enfants des prières, ils viennent partout, comme leurs mères, à la suite de l’injure, pour réparer le mal qu’elle a fait. Ils sont courageux comme des lions et tendres comme des colombes ; ils ont un cœur paisible et intelligent : c’est bien dommage qu’ils ne connoissent pas Jupiter ! Mais, Eudore, je parle encore, malgré le désir que j’ai de t’entendre. Mon fils, tels sont les vieillards : lorsqu’ils ont commencé un discours, ils s’enchantent de leur propre sagesse ; un dieu les pousse, et ils ne peuvent plus s’arrêter. »
Eudore reprit la parole :
fin du livre neuvième.
Livre Onzième.
Suite du récit. Repentir d’Eudore. Sa pénitence publique. Il quitte l’armée. Il passe en Égypte pour demander sa retraite à Dioclétien. Navigation. Alexandrie. Le Nil. L’Égypte. Eudore obtient sa retraite de Dioclétien. La Thébaïde. Retour d’Eudore chez son père. Fin du récit.
« Pardonnez, seigneurs, aux larmes qui coulent encore de mes yeux ! Je ne vous dirai point que les centurions m’avoient retenu au milieu d’eux, tandis que Velléda s’arrachoit la vie. Trop juste châtiment du ciel, je ne devois plus revoir celle que j’avois séduite que pour l’ensevelir dans la tombe !
« La grande époque de ma vie 1, ô Cyrille ! doit être comptée de ce moment, puisque c’est l’époque de mon retour à la religion. Jusque alors, les fautes qui m’avoient été personnelles, et qui n’étoient retombées que sur moi, m’avoient peu frappé ; mais quand je me trouvai la cause du malheur d’autrui, mon cœur se révolta contre moi. Je ne balançai plus. Clair arriva : je tombai à ses genoux ; je lui fis la confession des iniquités de ma vie. Il m’embrassa avec des transports de joie, et m’imposa une partie de cette pénitence, non assez rigoureuse, dont vous voyez la suite aujourd’hui.
« Les fièvres de l’âme sont semblables à celles du corps : pour les guérir, il faut surtout changer de lieux. Je résolus de quitter l’Armorique, de renoncer au monde et d’aller pleurer mes erreurs sous le toit de mes pères. Je renvoyai à Constance les marques de mon pouvoir, en le priant de me permettre d’abandonner le siècle et les armes. César essaya de me retenir par toutes sortes de moyens : il me nomma préfet du prétoire des Gaules 2, dignité suprême dont l’autorité s’étend sur l’Espagne et sur les îles des Bretons. Mais Constance, s’apercevant que j’étois ferme dans mes projets, m’écrivit ces mots pleins de sa douceur accoutumée :
« Je ne puis vous accorder moi-même la grâce que vous me demandez, parce que vous appartenez au peuple romain. L’empereur seul a le droit de prononcer sur votre sort. Rendez-vous donc auprès de lui, sollicitez votre retraite, et si Auguste vous refuse, revenez trouver César. »
« Je remis le commandement de l’Armorique au tribun qui me devoit remplacer ; j’embrassai Clair, et, plein d’attendrissement et de remords, j’abandonnai les bois et les bruyères qu’avoit habités Velléda. Je m’embarquai au port de Nîmes 3, j’arrivai à Ostie, et je revis cette Rome, théâtre de mes premières erreurs. En vain quelques jeunes amis voulurent me rappeler à leurs fêtes, ma tristesse corrompoit la joie du banquet ; en affectant de sourire, je tenois longtemps la coupe à mes lèvres pour cacher les pleurs qui tomboient de mes yeux. Prosterné devant le chef des chrétiens, qui m’avoit retranché de la communion des fidèles, je le suppliai de me réunir au troupeau. Marcellin m’admit au repentir 4 ; il me fit même espérer que mon épreuve seroit abrégée, et que la maison du Seigneur me seroit rouverte après cinq ans, si je persévérois dans la pénitence.
« Il ne me restoit plus qu’à porter mes prières aux pieds de Dioclétien : il étoit encore en Égypte 5. Je ne voulus point attendre son retour, et je me déterminai à passer en Orient.
« Il y avoit au môle de Marc-Aurèle 6 un de ces vaisseaux chrétiens que les évêques d’Alexandrie envoient dans les temps de disette porter du blé destiné au soulagement des pauvres 7. Ce vaisseau étoit prêt à faire voile pour l’Égypte : je m’y embarquai. La saison étoit favorable. Nous levâmes l’ancre, et nous nous éloignâmes rapidement des côtes de l’Italie.
« Hélas ! j’avois déjà traversé cette mer en sortant pour la première fois de mon Arcadie ! J’étois jeune alors, plein d’espérance ; je rêvois gloire, fortune, honneurs ; je ne connoissois le monde que par les songes de mon imagination. « Aujourd’hui, me disois-je, quelle différence ! je reviens de ce monde, et qu’ai-je appris dans ce triste pèlerinage ? »
« L’équipage étoit chrétien : les devoirs de notre religion accomplis sur le vaisseau sembloient augmenter la majesté de la scène. Si tous ces hommes revenus à la raison ne voyoient plus Vénus sortir d’une mer brillante et s’envoler au ciel sur l’aile des Heures, ils admiroient la main de celui qui creusa l’abîme et qui répandit à volonté la terreur ou la beauté sur les flots. Avions-nous besoin des fables d’Alcyon et de Céyx pour trouver des rapports attendrissants entre les oiseaux qui passent sur les mers et nos destinées ? En voyant se suspendre à nos mâts des hirondelles fatiguées, nous étions tentés de les interroger touchant notre patrie. Elles avoient peut-être voltigé autour de notre demeure et suspendu leurs nids à notre toit. Reconnoissez ici, Démodocus, cette simplicité des chrétiens qui les rend semblables à des enfants. Un cœur couronné d’innocence vaut mieux pour le marinier qu’une poupe ornée de fleurs, et les sentiments que répand une âme pure sont plus agréables au souverain des mers que le vin qui coule d’une coupe d’or.
« La nuit, au lieu d’adresser aux astres des invocations coupables et vaines, nous regardions en silence ce firmament où les étoiles se plaisent à luire pour le Dieu qui les a créées, ce beau ciel, ces demeures paisibles, que j’avois pour toujours fermés à Velléda.
« Nous passâmes non loin d’Utique et de Carthage : Marius et Caton 8 ne me rappelèrent dans le crime et dans la vertu qu’un peu de gloire et beaucoup de malheur. J’aurois voulu embrasser Augustin sur ces bords. À la vue de la colline où fut le palais de Didon 9, je fondis tout à coup en larmes. Une colonne de fumée 10 qui s’élevoit du rivage sembla m’annoncer, ainsi qu’au fils d’Anchise, l’embrasement du bûcher funèbre. Dans le destin de la reine de Carthage je retrouvai celui de la prêtresse des Gaulois. Cachant ma tête dans mes deux mains, je me mis à pousser des sanglots. Je fuyois aussi sur les mers après avoir causé la mort d’une femme, et pourtant, homme sans gloire et sans avenir, je n’étois pas comme Énée 11 le dernier héritier d’Ilion et d’Hector ; je n’avois pas comme lui pour excuse l’ordre du ciel 12 et les destinées de l’empire romain.
« Nous franchîmes le promontoire de Mercure et le cap où Scipion 13, saluant la fortune de Rome, voulut aborder avec son armée. Poussés par les vents vers la petite sirte 14, nous vîmes la tour qui servit de retraite au grand Annibal 15 lorsqu’il s’embarqua furtivement pour échapper à l’ingratitude de sa patrie : à quelque terre que l’on aborde, on est sûr d’y rencontrer les traces de l’injustice et du malheur. C’est ainsi qu’au rivage opposé de la Sicile je croyois voir ces victimes de Verrès 16 qui du haut de l’instrument de leur supplice tournoient inutilement vers Rome leurs regards mourants. Ah ! le chrétien sur sa croix n’implorera point en vain sa patrie !
« Déjà nous avions laissé à notre droite l’île délicieuse des Lotophages 17, les autels des Philènes, et Leptis, patrie de Sévère 18. Nous ne tardâmes pas à traverser le golfe de Cyrène. La treizième aurore embellissoit les cieux, lorsque nous vîmes se former à l’horizon, le long des flots, une rive basse et désolée. Par delà une vaste plaine de sable, une haute colonne attira bientôt nos regards 19. Les marins reconnurent la colonne de Pompée, consacrée aujourd’hui à Dioclétien par Pollion, préfet d’Égypte 20. Nous nous dirigeâmes sur ce monument, qui annonce si bien aux voyageurs cette cité, fille d’Alexandre, bâtie par le vainqueur d’Arbelles, pour être le tombeau du vaincu de Pharsale. Nous vînmes jeter l’ancre à l’occident du phare, dans le grand port d’Alexandrie. Pierre, évêque de cette ville fameuse, m’accueillit avec une bonté paternelle. Il m’offrit un asile dans les bâtiments des serviteurs de l’autel ; mais des liens de parenté me firent choisir la maison de la belle et pieuse Æcatérine.
« Avant de rejoindre Dioclétien dans la Haute-Égypte, je passai quelques jours à Alexandrie pour en visiter les merveilles. La bibliothèque excita mon admiration. Elle étoit gouvernée par le savant Didyme 21, digne successeur d’Aristarque. Là, je rencontrai des philosophes de tous les pays, et les hommes les plus illustres des Églises de l’Afrique et de l’Asie : Arnobe de Carthage 22, Athanase d’Alexandrie, Eusèbe de Césarée, Timothée, Pamphile, tous apologistes, docteurs ou confesseurs de Jésus-Christ. Le foible séducteur de Velléda osoit à peine lever les yeux dans la société de ces hommes forts qui avoient vaincu et détrôné les passions, comme ces conquérants envoyés du ciel pour frapper les princes de la verge et mettre le pied sur le cou des rois.
« Un soir, j’étois resté presque seul dans le dépôt des remèdes et des poisons de l’âme 23. Du haut d’une galerie de marbre, je regardois Alexandrie 24, éclairée des derniers rayons du jour. Je contemplois cette ville habitée par un million d’hommes et située entre trois déserts : la mer, les sables de la Libye et Nécropolis, cité des morts aussi grande que celle des vivants. Mes yeux erroient sur tant de monuments, le Phare, le Timonium, l’Hippodrome, le palais des Ptolémées, les aiguilles de Cléopâtre ; je considérais ces deux ports couverts de navires, ces flots témoins de la magnanimité du premier des Césars et de la douleur de Cornélie. La forme même de la cité frappoit mes regards : elle se dessine comme une cuirasse macédonienne 25 sur les sables de la Libye, soit pour rappeler le souvenir de son fondateur, soit pour dire aux voyageurs que les armes du héros grec étoient fécondes, et que la pique d’Alexandre faisoit éclore des cités au désert, comme la lance de Minerve fit sortir l’olivier fleuri du sein de la terre.
« Pardonnez, seigneurs, à cette image empruntée d’une source impure. Plein d’admiration pour Alexandre, je rentrai dans l’intérieur de la bibliothèque ; je découvris une salle que je n’avois point encore parcourue. À l’extrémité de cette salle, je vis un petit monument de verre qui réfléchissoit les feux du soleil couchant. Je m’en approchai ; c’étoit un cercueil : le cristal transparent me laissa voir au fond du cercueil un roi mort à la fleur de l’âge, le front ceint d’une couronne d’or, et environné de toutes les marques de la puissance. Ses traits immobiles conservoient encore des traces de la grandeur de l’âme qui les anima ; il sembloit dormir du sommeil de ces vaillants qui sont tombés morts 26 et qui ont mis leur épée sous leur tête.
« Un homme étoit assis près du cercueil : il paroissoit profondément occupé d’une lecture. Je jetai les yeux sur son livre : je reconnus la Bible des Septante qu’on m’avoit déjà montrée. Il la tenoit déroulée à ce verset des Machabées :
« Lorsque Alexandre eut vaincu Darius, il passa jusqu’à l’extrémité du monde, et la terre se tut devant lui. Après cela il connut qu’il devoit bientôt mourir. Les grands de sa cour prirent tous le diadème après sa mort, et les maux se multiplièrent sur la terre. »
« Dans ce moment je reportai mes regards sur le cercueil : le fantôme qu’il renfermoit me parut avoir quelque ressemblance avec les bustes d’Alexandre… Celui devant qui la terre se taisoit, réduit à un éternel silence ! Un obscur chrétien assis près du cercueil du plus fameux des conquérants, et lisant dans la Bible l’histoire et les destinées de ce conquérant ! Quel vaste sujet de réflexions ! Ah ! si l’homme, quelque grand qu’il soit, est si peu de chose, qu’est-ce donc que ses œuvres ? disois-je en moi-même. Cette superbe Alexandrie périra à son tour comme son fondateur. Un jour, dévorée par les trois déserts qui la pressent, la mer, les sables et la mort la reprendront connue un bien envahi sur eux, et l’Arabe reviendra planter sa tente sur ses ruines ensevelies !
« Le lendemain de cette journée, je m’embarquai pour Memphis. Nous nous trouvâmes bientôt au milieu de la mer, dans les eaux rougissantes du Nil. Quelques palmiers qui sembloient plantés dans les flots nous annoncèrent ensuite une terre que l’on ne voyoit point encore. Le sol qui les portoit s’éleva peu à peu au-dessus de l’horizon. On découvrit par degrés les sommets confus des édifices de Canope ; et l’Égypte enfin, toute brillante d’une inondation nouvelle, se montre à nos yeux comme une génisse féconde qui vient de se baigner dans les flots du Nil 27.
« Nous entrâmes à pleines voiles dans le fleuve. Les mariniers le saluèrent de leurs cris et portèrent à leur bouche son onde sacrée. Un paysage à fleur d’eau s’étendoit sur l’une et l’autre rive. Ce fertile marais étoit à peine ombragé par des sycomores chargés de figues et par des palmiers qui semblent être des roseaux du Nil. Quelquefois le désert, comme un ennemi, se glisse dans la verte plaine ; il pousse ses sables en longs serpents d’or, et dessine au sein de la fécondité des méandres stériles. Les hommes ont multiplié sur cette terre l’obélisque, la colonne et la pyramide, sorte d’architecture isolée, qui remplace par l’art les troncs des vieux chênes que la nature a refusés à un sol rajeuni tous les ans 28.