Les Martyrs (page 15)
Filles du ciel 23, les passions nous furent données avec la vie : tant qu’elles restent pures dans notre sein, elles sont sous la garde des anges ; mais aussitôt qu’elles se corrompent, elles passent sous l’empire des démons. C’est ainsi qu’il y a un amour légitime et un amour coupable, une colère pernicieuse et une sainte colère, un orgueil criminel et une noble fierté, un courage brutal et une valeur éclairée. Ô grandeur de l’homme ! nos vices et nos vertus font l’occupation et une partie de la puissance de l’enfer et du ciel.
Non plus comme cet astre du matin 24 qui nous apporte la lumière, mais semblable à une comète effrayante, Lucifer s’assied sur son trône, au milieu de ce peuple d’esprits. Tel qu’on voit pendant une tempête une vague s’élever au-dessus des autres flots, et menacer les nautoniers de sa cime écumante ; ou tel que, dans une ville embrasée, on remarque, au milieu des édifices fumants, une haute tour dont les flammes couronnent le sommet : tel paroît l’archange tombé au milieu de ses compagnons. Il soulève le sceptre de l’enfer, où, par un feu subtil, tous les maux sont attachés. Dissimulant les chagrins qui le dévorent, Satan parle ainsi à l’assemblée :
« Dieux des nations 25, trônes, ardeurs, guerriers généreux, milices invincibles, race noble et indépendante, magnanimes enfants de cette forte patrie, le jour de gloire est arrivé ; nous allons recueillir le fruit de notre constance et de nos combats. Depuis que j’ai brisé le joug du tyran, j’ai tâché de me rendre digne du pouvoir que vous m’avez confié. Je vous ai soumis l’univers ; vous entendez ici les plaintes des descendants de cet homme qui devoit vous remplacer au séjour des béatitudes. Pour sauver cette race misérable, notre persécuteur fut obligé d’envoyer son Fils sur la terre. Il a paru, ce Messie ; il a osé pénétrer dans nos royaumes ; et si vous eussiez secondé mon audace, nous l’aurions chargé de fers et retenu au fond de ces abîmes : la guerre alors étoit à jamais terminée entre nous et l’Éternel. Mais cette occasion favorable est perdue, et c’est ce qui nous oblige à reprendre les armes. Les sectateurs du Christ se multiplient. Trop sûrs de la justice de nos droits, nous avons négligé de défendre nos autels : faisons donc tous ensemble un nouvel effort, afin de renverser cette croix qui nous menace, et délibérons sur les moyens les plus prompts de parvenir à cette victoire. »
Ainsi parle le blasphémateur vaincu du Christ dans la nuit éternelle, cet archange qui vit le Sauveur briser avec sa croix les portes de l’enfer et délivrer la troupe des justes d’Israël ; les démons éperdus fuyoient à l’aspect de la lumière divine, et Satan lui-même, renversé au milieu des ruines de son empire, avoit la tête écrasée sous le pied d’une femme.
Lorsque le père du mal eut fini son discours, le démon de l’homicide se leva. Des bras teints de sang, des gestes furieux, une voix effrayante, tout annonce en cet esprit révolté les crimes qui le souillent et la violence des sentiments qui l’agitent. Il ne peut supporter la pensée qu’un seul chrétien échappe à ses fureurs : ainsi, dans l’Océan qui baigne les rivages du Nouveau Monde, on voit un monstre marin poursuivre sa proie au milieu des flots : si la proie brillante déploie tout à coup des ailes argentées, et trouve, oiseau d’un moment, sa sûreté dans les airs, le monstre trompé bondit sur les vagues, et, vomissant des tourbillons d’écume et de fumée, il effraye les matelots de sa rage impuissante.
« Qu’est-il besoin de délibérer ? s’écrie l’ange atroce. Faut-il pour détruire les peuples du Christ d’autres moyens que des bourreaux et des flammes ? Dieux des nations, laissez-moi le soin de rétablir vos temples. Le prince qui va bientôt régner sur l’empire romain est dévoué à ma puissance. J’exciterai la cruauté de Galérius. Qu’un immense et dernier massacre fasse nager les autels de notre ennemi dans le sang de ses adorateurs. Satan aura commencé la victoire en perdant le premier homme, moi je l’aurai couronnée en exterminant les chrétiens 26. »
Il dit, et tout à coup les angoisses de l’enfer se font sentir à cet esprit féroce ; il pousse un cri comme un coupable frappé du glaive des bourreaux, comme un assassin percé de la pointe des remords. Une sueur ardente paroît sur son front ; quelque chose de semblable à du sang distille de sa bouche : il se débat en vain sous le poids de la réprobation.
Alors le démon de la fausse sagesse 27 se lève avec une gravité qui ressemble à une triste folie. La feinte sévérité de sa voix, le calme apparent de ses esprits, trompent la multitude éblouie : tel qu’une belle fleur portée sur une tige empoisonnée, il séduit les hommes et leur donne la mort. Il affecte la forme d’un vieillard, chef d’une de ces écoles répandues dans Athènes et dans Alexandrie. Des cheveux blancs couronnés d’une branche d’olivier, un front à moitié chauve, préviennent d’abord en sa faveur ; mais quand on le considère de plus près, on découvre en lui un abîme de bassesse et d’hypocrisie, et une haine monstrueuse de la véritable raison. Son crime commença dans le ciel avec la création des mondes, aussitôt que ces mondes eurent été livrés à ses vaines disputes. Il blâma les ouvrages du Tout-Puissant, il vouloit, dans son orgueil, établir un autre ordre parmi les anges et dans l’empire de la souveraine sagesse : c’est lui qui fut le père de l’athéisme, exécrable fantôme que Satan même n’avoit point enfanté, et qui devint amoureux de la Mort, lorsqu’elle parut aux enfers. Mais quoique le démon des doctrines funestes s’applaudisse de ses lumières, il sait pourtant combien elles sont pernicieuses aux mortels, et il triomphe des maux qu’elles font à la terre. Plus coupable que tous les anges rebelles, il connoît sa propre perversité, et il s’en fait un titre de gloire. Cette fausse sagesse, née après les temps, parla de cette sorte à l’assemblée des démons :
« Monarques de l’enfer, vous le savez, j’ai toujours été opposé à la violence. Nous n’obtiendrons la victoire que par le raisonnement, la douceur et la persuasion. Laissez-moi répandre parmi nos adorateurs et chez les chrétiens eux-mêmes ces principes qui dissolvent les liens de la société et minent les fondements des empires. Déjà Hiéroclès 28, ministre chéri de Galérius, s’est jeté dans mes bras. Les sectes se multiplient. Je livrerai les hommes à leur propre raison ; je leur enverrai mon fils, l’athéisme, amant de la mort et ennemi de l’espérance. Ils en viendront jusqu’à nier l’existence de celui qui les créa. Vous n’aurez point à livrer de combats, dont l’issue est toujours incertaine : je saurai forcer l’Éternel à détruire une seconde fois son ouvrage. »
À ce discours de l’esprit le plus profondément corrompu de l’abîme, les démons 29 applaudirent en tumulte. Le bruit de cette lamentable joie se prolongea sous les voûtes infernales. Les réprouvés crurent que leurs persécuteurs venoient d’inventer de nouveaux tourments. Aussitôt ces âmes, qui n’étoient plus gardées dans leurs bûchers, s’échappèrent des flammes et accoururent au conseil : elles traînoient avec elles quelque partie de leurs supplices : l’une son suaire embrasé, l’autre sa chape de plomb, celle-ci les glaçons qui pendoient à ses yeux remplis de larmes, celle-là les serpents dont elle étoit dévorée. Les affreux spectateurs d’un affreux sénat prennent leurs rangs dans les tribunes brûlantes. Satan lui-même effrayé appelle les spectres gardiens des ombres, les vaines chimères, les songes funestes, les harpies aux sales griffes, l’épouvante au visage étonné, la vengeance à l’œil hagard, les remords qui ne dorment jamais, l’inconcevable folie, les pâles douleurs et le trépas.
« Remettez, s’écrie-t-il, ces coupables dans les fers, ou craignez que Satan ne vous enchaîne avec eux. »
Inutiles menaces ! Les fantômes se mêlent aux réprouvés et veulent, à leur exemple, assister au conseil de leurs rois. On auroit vu peut-être un combat horrible, si Dieu, qui maintient sa justice, et qui seul est auteur de l’ordre, même aux enfers, n’eût fait cesser le tumulte. Il étendit son bras, et l’ombre de sa main se dessina sur le mur de la salle maudite. Aussitôt une terreur profonde s’empare des âmes perdues et des esprits rebelles : les premières retournent à leurs tourments ; les seconds, après que la main divine s’est retirée, recommencent à délibérer.
Le démon de la volupté 30, essayant de sourire sur le siège où il étoit demi-couché, fait un effort et relève la tête. Le plus beau des anges tombés après l’archange rebelle, il a conservé une partie des grâces dont l’avoit orné le Créateur ; mais au fond de ses regards si doux, à travers le charme de sa voix et de son sourire, on découvre je ne sais quoi de perfide et d’empoisonné. Né pour l’amour, éternel habitant du séjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur ; trop délicat pour pousser des cris de rage, il pleure seulement, et prononce ces paroles avec de profonds soupirs :
« Dieux de l’Olympe, et vous que je connois moins, divinités du brahmane et du druide, je n’essayerai point de le cacher : oui, l’enfer me pèse ! Vous ne l’ignorez pas : je ne nourrissois contre l’Éternel aucun sujet de haine, et j’ai seulement suivi, dans sa rébellion et dans sa chute, un ange que j’aimois. Mais, puisque je suis tombé du ciel avec vous, je veux du moins vivre longtemps au milieu des mortels, et je ne me laisserai point bannir de la terre. Tyr, Héliopolis, Paphos, Amathonte, m’appellent. Mon étoile brille encore sur le mont Liban : là, j’ai des temples enchantés, des fêtes gracieuses, des cygnes qui m’entraînent au milieu des airs, des fleurs, de l’encens, des parfums, de frais gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices ! Et les chrétiens m’arracheroient ce léger dédommagement des joies célestes ! le myrte de mes bosquets, qui donne à l’enfer tant de victimes, seroit transformé en croix sauvage, qui multiplie les habitants du ciel ! Non, je ferai connoître aujourd’hui ma puissance. Pour vaincre les disciples d’une loi sévère, il ne faut ni violence ni sagesse : j’armerai contre eux les tendres passions ; cette ceinture vous répond de la victoire. Bientôt mes caresses auront amolli ces durs serviteurs d’un Dieu chaste. Je dompterai les vierges rigides, et j’irai troubler jusque dans leur désert ces anachorètes qui pensent échapper à mes enchantements. L’ange de la sagesse s’applaudit d’avoir enlevé Hiéroclès à notre ennemi, mais Hiéroclès est aussi fidèle à mon culte : déjà j’ai allumé dans son sein une flamme criminelle ; je saurai maintenir mon ouvrage, faire naître des rivalités, bouleverser le monde en me jouant, et, par les délices, amener les hommes à partager vos douleurs. »
En achevant ces mots, Astarté se laisse tomber sur sa couche. Il veut sourire, mais le serpent qu’il porte caché sous sa ceinture le frappe secrètement au cœur : le foible démon pâlit, et les chefs expérimentés des bandes infernales devinèrent sa blessure.
Cependant les trois avis partageoient l’horrible sanhédrin. Satan impose silence à l’assemblée :
« Compagnons, vos conseils sont dignes de vous ; mais au lieu de choisir entre des avis également sages, suivons-les tous pour obtenir un succès éclatant. Appelons encore à notre aide l’idolâtrie et l’orgueil. Moi-même je réveillerai la superstition dans le cœur de Dioclétien et l’ambition dans l’âme de Galérius. Vous tous, dieux des nations, secondez mes efforts : allez, volez, excitez le zèle du peuple et des prêtres. Remontez sur l’Olympe, faites revivre les fables des poëtes. Que les bois de Dodone et de Daphné rendent de nouveaux oracles ; que le monde soit partagé entre des fanatiques et des athées ; que les doux poisons de la volupté allument des passions féroces ; et de tous ces maux réunis faisons naître contre les chrétiens une épouvantable persécution. »
Ainsi parle Lucifer : trois fois il frappe son trône de son sceptre ; trois fois le creux de l’abîme renvoie un long mugissement. Le chaos, unique et sombre voisin de l’enfer 31, ressent le contre-coup, s’entr’ouvre et laisse passer au travers de son sein un foible rayon de lumière qui descend jusque dans la nuit des réprouvés. Jamais Satan n’avoit paru plus formidable depuis le jour où, renonçant à l’obéissance, il se déclara l’ennemi de l’Éternel. Aussitôt les légions s’élèvent, sortent du conseil, traversent la mer de larmes, la région des supplices, et volent vers la porte gardée par le crime et la mort. On voit passer la troupe immonde à la lueur des fournaises ardentes, comme, dans une grotte souterraine, voltigent à la lumière d’un flambeau ces oiseaux douteux 32 dont un insecte impur semble avoir tissu les ailes.
Sous le vestibule 33 du palais des enfers, devant le lit de fer où repose l’éternité des douleurs, est suspendue une lampe : là brûle la flamme primitive de la colère céleste qui alluma les brasiers éternels. Satan prend une étincelle de ce feu. Il part : du premier bond il touche à la ceinture étoilée ; du second pas il arrive au séjour des hommes. Il porte l’étincelle fatale dans tous les temples, rallume les feux éteints sur les autels des idoles : aussitôt Pallas remue sa lance, Bacchus agite son thyrse, Apollon tend son arc, l’Amour secoue son flambeau, les vieux pénates d’Énée prononcent des paroles mystérieuses, et les dieux d’Ilion prophétisent au Capitole. Le père du mensonge place un esprit d’illusion à chaque simulacre des divinités païennes ; et, réglant les mouvements de ses invisibles cohortes, il fait agir de concert contre l’Église de Jésus-Christ l’armée entière des démons.
fin du livre huitième.
Livre Neuvième.
Reprise du récit d’Eudore. Eudore à la cour de Constance. Il passe dans l’île des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il revient dans les Gaules. Il est nommé commandant de l’Armorique. Les Gaules. L’Armorique. Épisode de Velléda.
Trop fidèle à ses promesses, le démon des voluptés est descendu sous les lambris dorés qu’habite le disciple des faux sages. Il réveille dans son cœur une flamme assoupie ; il présente à ses désirs l’image de la fille d’Homère ; il le perce d’une flèche trempée dans les eaux qui recouvrent les ruines fumantes de Gomorrhe. Si Hiéroclès avoit pu voir 1 en ce moment même la prêtresse des Muses atteinte des traits d’un autre amour ; s’il l’avoit pu voir les yeux attachés sur Eudore, qui s’apprête à continuer le récit de ses aventures, quelle jalousie n’eût point embrasé l’âme de l’ennemi des chrétiens ! Hélas ! les ravages de cette jalousie ne sont suspendus que pour quelques jours. La famille de Lasthénès jouit avec ses hôtes des derniers moments de paix que le ciel lui laisse ici-bas. Rassemblés, comme la veille, au lever de l’aurore, Lasthénès, ses filles et son épouse, Cyrille, Démodocus et Cymodocée, sont assis à la porte du verger 2, et prêtent une oreille attentive au guerrier repentant, qui recommence à parler en ces mots :
« Je vous ai dit, seigneurs, que Zacharie m’avoit laissé sur la frontière des Gaules. Constance se trouvoit alors à Lutèce 3. Après plusieurs jours de fatigue, j’arrivai chez les Belges de la Sequana 4. Le premier objet qui me frappa dans les marais des Parisii, ce fut une tour octogone, consacrée à huit dieux gaulois 5. Du côté du midi, à deux mille pas de Lutèce, et par delà le fleuve qui l’embrasse, on découvroit le temple d’Hésus 6 ; plus près, dans une prairie au bord du fleuve, s’élevoit un second temple, dédié à Isis 7 ; et vers le nord, sur une colline 8, on voyoit les ruines d’un troisième temple, jadis bâti en l’honneur de Teutatès. Cette colline étoit le mont de Mars, où Denis avoit reçu la palme du martyre.
« En approchant de la Sequana, j’aperçus, à travers un rideau de saules et de noyers 9, ses eaux claires, transparentes, d’un goût excellent, et qui rarement croissent ou diminuent. Des jardins plantés de quelques figuiers qu’on avoit entourés de paille pour les préserver de la gelée étoient le seul ornement de ses rives. J’eus quelque peine à découvrir le village que je cherchois, et qui porte le nom de Lutèce, c’est-à-dire la belle pierre ou la belle colonne. Un berger me le montra enfin au milieu de la Sequana, dans une île qui s’allonge en forme de vaisseau. Deux ponts de bois, défendus par deux châteaux 10, où l’on paye le tribut à César, joignent ce misérable hameau aux deux rives opposées du fleuve.
« J’entrai dans la capitale des Parisii par le pont du septentrion, et je ne vis dans l’intérieur du village 11 que des huttes de bois et de terre, recouvertes de paille et échauffées par des fourneaux. Je n’y remarquai qu’un seul monument 12 : c’étoit un autel élevé à Jupiter par la compagnie des nautes. Mais hors de l’île, de l’autre côté du bras méridional de la Sequana, on voyoit, sur la colline Lucotitius, un aqueduc romain, un cirque, un amphithéâtre et le palais des Thermes habité par Constance 13.
« Aussitôt que César eut appris que j’étois à la porte de son palais, il s’écria :
« Qu’on laisse entrer l’ami de mon fils ! »
« Je me jetai aux pieds du prince ; il me releva avec douceur, m’honora de ses éloges devant sa cour, et me prenant par la main, me fit passer avec lui dans la salle du conseil. Je lui racontai ce qui m’étoit arrivé chez les Francs. Constance parut charmé que ces peuples consentissent enfin à poser les armes, et il fit partir à l’heure même un centurion pour traiter de la paix avec eux. Je remarquai avec douleur 14 que la pâleur et la foiblesse de Constance étoient augmentées.
« Je trouvai réunis dans le palais de ce prince les fidèles les plus illustres de la Gaule et de l’Italie. Là brilloient Donatien et Rogatien 15, aimables frères ; Gervais et Protais 16, l’Oreste et le Pylade des chrétiens ; Procula de Marseille ; Just de Lugdunum ; enfin, le fils du préfet des Gaules, Ambroise, modèle de science, de fermeté et de candeur. Ainsi que Xénophon, on racontoit qu’il avoit été nourri par des abeilles : l’Église attendoit en lui un orateur et un grand homme.
« J’avois un désir extrême d’apprendre de la bouche de Constance les changements survenus à la cour de Dioclétien depuis ma captivité. Il me fit bientôt appeler dans les jardins 17 du palais, qui descendent en amphithéâtre sur la colline Lucotitius, jusqu’à la prairie où s’élève le temple d’Isis, au bord de la Sequana.
« Eudore, me dit-il, nous allons combattre Carrausius et délivrer la Bretagne de ce tyran, usurpateur de la pourpre impériale. Mais avant de partir pour cette province il est bon que vous connoissiez l’état des affaires à Rome, afin de régler votre conduite sur ce que je vais vous apprendre. Vous vous souvenez peut-être 18 que lorsque vous vîntes me trouver dans les Gaules, Dioclétien alloit pacifier l’Égypte et Galérius combattre les Perses. Ce dernier a obtenu la victoire : depuis ce moment son orgueil et son ambition n’ont plus connu de bornes. Il a épousé Valérie, fille de Dioclétien, et il manifeste ouvertement le désir de parvenir à l’empire en forçant son beau-père à abdiquer. Dioclétien, qui commence à vieillir, et dont l’esprit est affoibli par une maladie, ne peut presque plus résister à un ingrat. Les créatures de Galérius triomphent. Hiéroclès, votre ennemi, jouit d’une haute faveur ; il a été nommé proconsul du Péloponèse, votre patrie. Mon fils est exposé à mille dangers. Galérius a cherché à le faire périr, en l’obligeant une fois à combattre un lion, une autre fois en le chargeant d’une entreprise dangereuse contre les Sarmates. Enfin, Galérius favorise Maxence, fils de Maximien, quoique au fond il ne l’aime pas, mais seulement parce qu’il voit en lui un rival de Constantin. Ainsi, Eudore, tout annonce que nous touchons à une révolution. Mais tandis qu’il me reste un souffle de vie, je ne crains point la jalousie de Galérius. Que mon fils échappe à ses gardes, qu’il vienne retrouver son père, on apprendra, si l’on ose m’attaquer, que l’amour des peuples est pour les princes un rempart inexpugnable. »
« Quelques jours après cet entretien, nous partîmes pour l’île des Bretons, que l’Océan sépare du reste du monde. Les Pictes avoient attaqué la muraille d’Agricola 19., immortalisée par Tacite. D’une autre part, Carrausius 20, afin de résister à Constance, avoit soulevé le reste des anciennes factions de Caractacus et de la reine Boudicée 21. Ainsi nous fûmes plongés à la fois dans les troubles des discordes civiles et dans les horreurs d’une guerre étrangère. Un peu de courage naturel au sang dont je sors et une suite d’actions heureuses me conduisirent de grade en grade jusqu’au grade de premier tribun de la légion britannique. Bientôt je fus créé maître de la cavalerie 22, et je commandois l’armée lorsque les Pictes furent vaincus sous les murs de Petuaria, colonie que les Parisii des Gaules 23 ont plantée au bord de l’Abus. J’attaquai Carrausius 24 sur le Thamésis, fleuve couvert de roseaux, qui baigne le village marécageux de Londinum. L’usurpateur avoit choisi ce champ de bataille parce que les Bretons s’y croyoient invincibles. Là s’élevoit une vieille tour 25, du haut de laquelle un barde annonçoit dans ses chants prophétiques je ne sais quels tombeaux chrétiens qui devoient illustrer le lieu. Carrausius fut vaincu et ses soldats l’assassinèrent. Constance me laissa toute la gloire de ce succès. Il envoya à l’empereur mes lettres couronnées 26 de lauriers. Il sollicita et obtint pour moi la statue 27 et les honneurs qui ont remplacé le triomphe. Bientôt après nous repassâmes dans les Gaules, et César, voulant me donner une nouvelle preuve de sa puissante amitié, me créa commandant des contrées armoricaines 28. Je me disposai à partir pour ces provinces, où florissoit encore la religion des druides, et dont les rivages étoient souvent insultés par les flottes des barbares du Nord.
« Quand les préparatifs de mon voyage furent achevés, Rogatien, Sébastien, Gervais, Protais et tous les chrétiens du palais de César, accoururent pour me dire adieu.
« Nous nous retrouverons 29 peut-être à Rome, s’écrièrent-ils, au milieu des persécutions et des épreuves. Puisse un jour la religion nous réunir à la mort comme de vieux amis et de dignes chrétiens ! »
« J’employai plusieurs mois à visiter les Gaules avant de me rendre à ma province. Jamais pays n’offrira un pareil mélange de mœurs, de religions, de civilisation, de barbarie. Partagé entre les Grecs, les Romains et les Gaulois, entre les chrétiens et les adorateurs de Jupiter et de Teutatès, il présente tous les contrastes.
« De longues voies romaines se déroulent à travers les forêts des druides. Dans les colonies des vainqueurs, au milieu des bois sauvages, vous apercevez les plus beaux monuments 30 de l’architecture grecque et romaine : des aqueducs à trois galeries suspendus sur des torrents, des amphithéâtres, des capitoles, des temples d’une élégance parfaite, et non loin de ces colonies, vous trouvez les huttes arrondies des Gaulois, leurs forteresses de solives et de pierres 31, à la porte desquelles sont cloués des pieds de louves 32, des carcasses de hiboux, des os de morts. À Lugdunum, à Narbonne, à Marseille, à Burdigalie, la jeunesse gauloise 33 s’exerce avec succès dans l’art de Démosthène et de Cicéron ; à quelques pas plus loin, dans la montagne, vous n’entendez plus qu’un langage grossier, semblable au croassement des corbeaux 34. Un château romain se montre sur la cime d’un roc ; une chapelle de chrétiens s’élève au fond d’une vallée près de l’autel où l’eubage 35 égorge la victime humaine. J’ai vu le soldat légionnaire veiller au milieu d’un désert sur les remparts d’un camp, et le Gaulois devenu sénateur 36 embarrasser sa toge romaine dans les halliers de ses bois. J’ai vu les vignes de Falerne 37 mûrir sur les coteaux d’Augustodunum, l’olivier de Corinthe fleurir à Marseille, et l’abeille de l’Attique parfumer Narbonne.
« Mais ce que l’on admire partout dans les Gaules, ce qui fait le principal caractère de ce pays, ce sont les forêts 38. On voit çà et là dans leur vaste enceinte quelques camps romains abandonnés 39. On y trouve ensevelis sous l’herbe les squelettes du cheval et du cavalier. Les graines que les soldats 40 y semèrent jadis pour leur nourriture forment des espèces de colonies étrangères et civilisées, au milieu des plantes natives et sauvages des Gaules. Je ne pouvois reconnoître sans une sorte d’attendrissement ces végétaux domestiques, dont quelques-uns étoient originaires de la Grèce. Ils s’étoient répandus sur les collines et le long des vallées, selon les habitudes qu’ils avoient apportées de leur sol natal. Ainsi des familles exilées choisissent de préférence les sites qui leur rappellent la patrie.
« Je me souviens encore aujourd’hui 41 d’avoir rencontré un homme parmi les ruines d’un de ces camps romains : c’étoit un pâtre des barbares. Tandis que ses porcs affamés achevoient de renverser l’ouvrage des maîtres du monde, en fouillant les racines qui croissoient sous les murs, lui, tranquillement assis sur les débris d’une porte décumane 42, pressoit sous son bras une outre gonflée de vent ; il animoit ainsi une espèce de flûte dont les sons avoient une douceur selon son goût. En voyant avec quelle profonde indifférence ce berger fouloit le camp des césars, combien il préféroit à de pompeux souvenirs son instrument grossier et son sayon de peau de chèvre, j’aurois dû sentir qu’il faut peu de chose pour passer la vie, et qu’après tout, dans un terme aussi court, il est assez indifférent d’avoir épouvanté la terre par le son du clairon ou charmé les bois par les soupirs d’une musette.
« J’arrivai enfin chez les Rhédons. L’Armorique ne m’offrit que des bruyères, des bois, des vallées étroites et profondes traversées de petites rivières que ne remonte point le navigateur, et qui portent à la mer des eaux inconnues : région solitaire, triste, orageuse, enveloppée de brouillards, retentissante du bruit des vents, et dont les côtes hérissées de rochers sont battues d’un océan sauvage.
« Le château où je commandois, situé à quelques milles de la mer, étoit une ancienne forteresse des Gaulois, agrandie par Jules César, lorsqu’il porta la guerre 43 chez les Vénètes et les Curiosolites. Il étoit bâti sur un roc, appuyé contre une forêt et baigné par un lac.
« Là, séparé du reste du monde, je vécus plusieurs mois dans la solitude. Cette retraite me fut utile 44. Je descendis dans ma conscience ; je sondai des plaies que je n’avois encore osé toucher depuis que j’avois quitté Zacharie ; je m’occupai de l’étude de ma religion. Je perdois chaque jour un peu de cette inquiétude si amère que nourrit le commerce des hommes. Je comptois déjà sur une victoire qui auroit demandé des forces supérieures aux miennes. Mon âme étoit encore tout affoiblie par ma première insouciance et mes criminelles habitudes ; je trouvois même dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes sentiments un certain charme qui m’arrêtoit : mes passions étoient comme des femmes séduisantes qui m’enchaînoient par leurs caresses.
« Un événement interrompit tout à coup des recherches dont le résultat devoit avoir pour moi tant d’importance.
« Les soldats m’avertirent 45 que depuis quelques jours une femme sortoit des bois à l’entrée de la nuit, montoit seule dans une barque, traversoit le lac, descendoit sur la rive opposée et disparoissoit.
« Je n’ignorois pas que les Gaulois confient aux femmes 46 les secrets les plus importants ; que souvent ils soumettent à un conseil de leurs filles et de leurs épouses les affaires qu’ils n’ont pu régler entre eux. Les habitants de l’Armorique avoient conservé leurs mœurs primitives, et portoient avec impatience le joug romain. Braves, comme tous les Gaulois 47, jusqu’à la témérité, ils se distinguoient par une franchise de caractère qui leur est particulière, par des haines et des amours violentes, et par une opiniâtreté de sentiments que rien ne peut changer ni vaincre.
« Une circonstance particulière auroit pu me rassurer : il y avoit beaucoup de chrétiens dans l’Armorique, et les chrétiens sont sujets fidèles ; mais Clair, pasteur de l’Église des Rhédons 48, homme plein de vertus, étoit alors à Condivincum, et lui seul pouvoit me donner les lumières qui me manquoient. La moindre négligence pouvoit me perdre auprès de Dioclétien et compromettre Constance, mon protecteur. Je crus donc ne devoir pas mépriser le rapport des soldats. Mais comme je connoissois la brutalité de ces hommes, je résolus de prendre sur moi-même le soin d’observer la Gauloise.