Les Martyrs (page 19)
Alors Cymodocée, flattant son vieux père de ses belles mains et caressant sa barbe argentée :
« Mon père, chantre divin des immortels, nous nous sommes égarées dans les bois ; un jeune homme, ou plutôt un dieu, nous a ramenées ici. »
À ces mots, Démodocus se levant, et écartant sa fille de son sein :
« Quoi ! s’écria-t-il, un étranger t’a rendue à ton père, et tu ne l’as pas présenté à nos foyers, toi, prêtresse des Muses et fille d’Homère ! Que fût devenu ton divin aïeul si l’on n’eût pas mieux exercé envers lui les devoirs de l’hospitalité ? Que dira-t-on dans toute la Grèce ? Démodocus l’Homéride a fermé sa porte à un suppliant ! Ah ! je ne sentirois pas un chagrin plus mortel quand on cesseroit de m’appeler le père de Cymodocée 55 ! »
Euryméduse voyant le courroux de Démodocus, et voulant excuser Cymodocée :
« Démodocus, dit-elle, mon cher maître, garde-toi de condamner ta fille. Je te parlerai dans toute la sincérité de mon cœur. Si nous n’avons pas invité l’étranger à suivre nos pas, c’est qu’il étoit jeune et beau comme un immortel, et nous avons craint les soupçons qui s’élèvent trop souvent dans le cœur des enfants de la terre 56. »
« Euryméduse, repartit Démodocus, quelles paroles sont échappées à tes lèvres 57 ! Jusqu’à présent tu n’avois pas paru manquer de sagesse, mais je vois qu’un dieu a troublé ta raison. Sache que je n’ouvre point mon cœur aux défiances injustes, et je ne hais rien tant que l’homme qui soupçonne toujours le cœur de l’homme. »
Cymodocée conçut alors le dessein d’apaiser Démodocus.
« Pontife sacré, lui dit-elle, calme, je t’en supplie, les transports de ta colère : la colère, comme la faim, est mère des mauvais conseils 58. Nous pouvons encore réparer ma faute. Le jeune homme m’a dit son nom. Tu connoîtras peut-être son antique race : il se nomme Eudore, il est fils de Lasthénès. »
La douce persuasion porta ces paroles adroites au fond du cœur de Démodocus : il embrassa tendrement Cymodocée.
« Ma fille, lui dit-il, ce n’est pas en vain que j’ai pris soin d’instruire ta jeunesse : il n’y a point de vierge de ton âge que tu ne surpasses par la solidité de ton esprit, et les Grâces seules sont plus habiles que toi à broder des voiles. Mais qui pourroit égaler les Grâces 59, surtout la plus jeune, la divine Pasithée ? Il est vrai, ma fille, je connois la race antique d’Eudore, fils de Lasthénès. Je ne le cède à personne dans la science de la généalogie des dieux et des hommes ; jadis même je n’aurois été vaincu que par Orphée, Linus, Homère, ou le vieillard d’Ascrée 60, car les hommes d’autrefois étoient très-supérieurs à ceux d’aujourd’hui. Lasthénès est un des principaux habitants de l’Arcadie. Il est issu du sang des dieux et des héros, puisqu’il descend du fleuve Alphée, et qu’il compte parmi ses aïeux le grand Philopœmen et Polybe aimé de Calliope, fille de Saturne et d’Astrée 61. Il a lui-même triomphé dans les jeux sanglants du dieu de la guerre ; il est chéri de nos princes ; on l’a vu revêtu des plus grandes charges de l’État et de l’armée. Demain, aussitôt que Dicé, Irène et Eunomie 62, aimables Heures, auront ouvert les portes du jour, nous monterons sur un char, et nous irons offrir des présents à Eudore, dont la renommée publie la sagesse et la valeur. »
En achevant ces mots, Démodocus, suivi de sa fille et d’Euryméduse, entra dans les bâtiments du temple, où brilloient l’ambre, l’airain et l’écaille de tortue. Un esclave, tenant une aiguière d’or et un bassin d’argent, verse une eau pure sur les mains du prêtre d’Homère 63. Démodocus prend une coupe, la purifie par la flamme, y mêle l’eau et le vin, et répand à terre la libation sacrée, afin d’apaiser les dieux lares. Cymodocée se retire dans son appartement, et après avoir joui des délices du bain, elle se couche sur des tapis de Lydie, recouverts du fin lin de l’Égypte ; mais elle ne put goûter les dons du sommeil, et ce fut en vain qu’elle pria la Nuit de lui verser la douceur de ses ombres 64.
L’aube avoit à peine blanchi l’orient, qu’on entendit retentir la voix de Démodocus : il appeloit ses intelligents esclaves. Aussitôt Évemon, fils de Boétoüs, ouvre le lieu qui renfermoit l’appareil des chars. Il emboîte l’essieu dans des roues bruyantes 65 à huit rayons fortifiés par des bandes d’airain ; il suspend un char orné d’ivoire sur des courroies flexibles ; il joint le timon au char, et attache à son extrémité le joug éclatant. Hestionée d’Épire, habile à élever les coursiers, amène deux fortes mules d’une blancheur éblouissante ; il les conduit bondissantes sous le joug, et achève de les couvrir de leurs harnois étincelants d’or. Euryméduse, pleine de jours et d’expérience, apporte le pain et le vin, la force de l’homme ; elle place aussi sur le char le présent destiné au fils de Lasthénès : c’étoit une coupe de bronze à double fond 66, merveilleux ouvrage où Vulcain avoit gravé le nom d’Hercule délivrant Alceste pour prix de l’hospitalité qu’il avoit reçue de son époux. Ajax avoit donné cette coupe à Tychius d’Hylé, armurier célèbre, en échange du bouclier recouvert de sept peaux de taureaux que le fils de Télamon portoit au siège de Troie. Un descendant de Tychius recueillit chez lui le chantre d’Ilion, et lui fit présent de la superbe coupe. Homère, étant allé dans l’île de Samos, fut admis aux foyers de Créophyle, et il lui laissa en mourant sa coupe et ses poëmes. Dans la suite, le roi Lycurgue de Sparte, cherchant partout la sagesse, visita les fils de Créophyle : ceux-ci lui offrirent, avec la coupe d’Homère, les vers qu’Apollon avoit dictés à ce poëte immortel. À la mort de Lycurgue, le monde hérita des chants d’Homère, mais la coupe fut rendue aux Homérides : elle parvint ainsi à Démodocus, dernier descendant de cette race sacrée, qui la destine aujourd’hui au fils de Lasthénès.
Cependant Cymodocée, dans un chaste asile, laisse couler à ses pieds son vêtement de nuit, mystérieux ouvrage de la pudeur. Elle revêt une robe semblable à la fleur du lis, que les Grâces décentes 67 attachent elles-mêmes autour de son sein. Elle croise sur ses pieds nus des bandelettes légères, et rassemble sur sa tête, avec une aiguille d’or, les tresses parfumées de ses cheveux. Sa nourrice lui apporte le voile blanc des Muses, qui brilloit comme le soleil, et qui étoit placé sous tous les autres dans une cassette odorante 68. Cymodocée couvre sa tête de ce tissu virginal, et sort pour aller trouver son père. Dans ce moment même le vieillard s’avançoit, vêtu d’une longue robe que rattachoit une ceinture ornée de franges de pourpre, de la valeur d’une hécatombe. Il portoit sur sa tête une couronne de papyrus 69, et tenoit à la main le rameau sacré d’Apollon. Il monte sur le char, et Cymodocée s’assied à ses côtés. Évemon saisit les rênes, et presse du fouet retentissant le flanc des mules sans tache. Les mules s’élancent, et les roues rapides marquent à peine sur la poussière la trace qu’un léger vaisseau laisse en fuyant sur les mers.
« Ô ma fille ! dit le pieux Démodocus, tandis que le char vole, nous préserve le ciel de manquer de reconnoissance ! Les portes des enfers sont moins odieuses à Jupiter que les ingrats : ils vivent peu, et sont toujours livrés à une furie ; mais une divinité favorable se tient toujours auprès de ceux qui ne perdent point la mémoire des bienfaits : les dieux voulurent naître parmi les Égyptiens, parce qu’ils sont les plus reconnoissants des hommes 70. »
fin du livre premier.
Livre Quatorzième.
Description de la Laconie. Arrivée de Démodocus chez Cyrille. Instruction de Cymodocée. Astarté envoie le Démon de la jalousie à Hiéroclès. Cymodocée vu à l’église pour être fiancée à Eudore. Cérémonies de l’Église primitive. Des soldats, par ordre d’Hiéroclès, dispersent les fidèles. Eudore sauve Cymodocée, et la défend au tombeau de Léonidas. Il reçoit l’ordre de partir pour Rome. Les deux familles se décident à envoyer Cymodocée à Jérusalem pour la mettre sous la protection de la mère de Constantin. Eudore et Cymodocée partent pour s’embarquer à Athènes.
Démodocus ferme en pleurant les portes du temple d’Homère. Il monte sur son char avec Cymodocée ; il traverse de nouveau la Messénie. Bientôt il arrive à la statue de Mercure placée à l’entrée de l’Herméum 1, et pénètre dans les défilés du Taygète. Des rochers entassés jusqu’au ciel formoient des deux côtés de grands escarpements stériles, au haut desquels croissoient à peine quelques sapins, comme des touffes d’herbe sur des tours et des murailles en ruine. Cachée parmi des genêts à demi brûlés 2 et des sauges jaunissantes, l’importune cigale faisoit entendre son chant monotone sous les ardeurs du midi.
« Ma fille, disoit Démodocus, c’est par le même chemin que Lyciscus 3 s’échappa, comme moi, avec sa fille vers Lacédémone, et sa fuite donna naissance à la tragique aventure d’Aristomène. Que de générations se sont écoulées pour nous amener à notre tour dans ces lieux solitaires ! Puisse le grand Jupiter nous envoyer quelque signe favorable et détourner de toi tous les malheurs ! »
À peine avoit-il prononcé ces mots, qu’un vautour à tête chauve tombe de la cime d’un arbre desséché sur une hirondelle ; un aigle fond du sommet des montagnes, il enlève le vautour dans ses serres puissantes : soudain l’éclair brille à l’orient, la foudre éclate, perce d’un trait enflammé le roi des airs et précipite sur la terre le vainqueur, le vaincu et leur victime. Démodocus, effrayé, cherche en vain l’arrêt des destinées dans ces jeux incertains du hasard. Cependant le char a franchi le sommet de l’Herméum et commence à descendre vers Pillane 4. Le prêtre d’Homère salue l’Eurotas, dont il côtoie les bords ; il touche au tombeau de Ladas ; il découvre bientôt la statue de la Pudeur, qui marque l’endroit où Pénélope, prête à suivre Ulysse, baissa son voile en rougissant. Il laissa derrière lui le monument de Diane Mysienne, le bois sacré de Carnéus, les sept colonnes, la sépulture du coursier, et tout à coup il arrive au penchant fleuri d’un coteau que couronnoit le temple d’Achille : Sparte et la vallée de la Laconie se présentent à ses regards. La chaîne des montagnes du Taygète 5, couvert de neige et de forêts, se déployoit à l’occident ; d’autres montagnes, moins élevées, formoient à l’orient un rideau parallèle : elles diminuoient de hauteur par degrés, et se terminoient aux sommets rougis du Ménélaïon. La vallée comprise entre ces deux chaînes de montagnes étoit obstruée vers le nord par un amas confus de monticules irréguliers. Ceux-ci, s’avançant au midi, venoient former de leurs dernières croupes les collines où Sparte étoit assise. Depuis Sparte jusqu’à la mer on n’aperçoit qu’un terrain uni, fertile, entrecoupé de champs, de vignes et de froment, ombragé de bosquets d’oliviers, de sycomores et de platanes. L’Eurotas promenoit son cours tortueux dans cette riante solitude, et cachoit sous des lauriers roses ses flots d’azur qu’embellissoient les cygnes de Léda.
Le prêtre des dieux et Cymodocée ne pouvoient se lasser d’admirer ce tableau, que peignoient de mille couleurs les feux de l’aurore naissante. Qui pourroit fouler impunément la poussière de Sparte et contempler sans émotion la patrie de Lycurgue et de Léonidas ? Démodocus agitoit encore d’étonnement son sceptre augural, que déjà ses coursiers rapides entroient dans Lacédémone. Le char traverse la place publique, franchit le sénat des vieillards et le portique des Perses, prend la route du théâtre adossé à la citadelle, et monte à la maison de Cyrille, bâtie près du temple de Vénus armée.
La famille de Lasthénès attendoit chez l’évêque de Lacédémone l’arrivée de la nouvelle épouse ; le prélat étoit instruit de tout ce qui s’étoit passé en Arcadie. Pour mettre Cymodocée à l’abri des entreprises d’Hiéroclès, et afin qu’Eudore acquît des droits sur elle, Cyrille se proposoit de la fiancer au fils de Lasthénès aussitôt qu’elle seroit déclarée néophyte ; mais la prêtresse des Muses ne pouvoit devenir l’épouse d’Eudore qu’après avoir reçu le baptême. Les vieillards saluèrent l’aimable étrangère avec une tendresse grave et sainte. Les soins les plus touchants lui furent prodigués par sa nouvelle mère et ses nouvelles sœurs. Ces caresses, que Cymodocée n’avoit jamais connues, lui sembloient d’une extrême douceur. Elle ne vit point Eudore, qui dans ce moment de bonheur redoubloit de veilles et d’austérités. Dès le soir même Cyrille commença les instructions 6 de la jeune infidèle. Elle écoutoit avec candeur et ingénuité ; la morale et la charité évangélique charmoient son cœur. Elle pleuroit abondamment sur le mystère de la croix et sur les douleurs du Fils de l’homme : le culte de la Mère du Sauveur la remplissoit d’attendrissement et de délices ; elle se faisoit conter sans cesse par le vieux martyr l’histoire de la crèche, des bergers, des anges, des mages ; elle répétoit tout bas ces paroles qu’elle avoit apprises : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce. » La grandeur du Dieu des chrétiens effrayoit un peu Cymodocée ; elle se réfugioit auprès de Marie, qu’elle paroissoit prendre pour sa mère. Elle expliquoit souvent à Démodocus quelques-unes des leçons qu’elle avoit reçues, elle s’asseyoit sur ses genoux, et lui disoit dans un langage charmant l’heureuse vie des patriarches, la tendresse de Nachor pour Sara sa fille, l’amour du jeune Tobie pour son épouse étrangère ; elle lui parloit d’une femme qu’un apôtre fit sortir du tombeau et rendit à ses parents désolés.
« Crois-tu, ajoutoit-elle, que le Dieu des chrétiens, qui me commande d’aimer mon père afin de vivre longuement, ne vaut pas bien ces dieux qui ne me parloient jamais de toi ? »
Rien n’étoit plus touchant que de voir ainsi ce missionnaire d’une espèce nouvelle, tour à tour disciple d’un vieillard et maître d’un autre vieillard, placé, comme la grâce et la persuasion, entre ces hommes vénérables, pour faire goûter au prêtre d’Homère les sérieuses instructions du prêtre d’Israël.
L’ennemi du genre humain voyoit en frémissant de rage cette vierge innocente échapper à son pouvoir. Il en accuse Astarté.
« Foible démon, s’écrie-t-il, que fais-tu donc dans l’abîme ? Tu n’as quitté le ciel qu’en gémissant, et maintenant encore te voilà vaincu par l’ange des saintes amours ! »
Astarté repondit :
« Ô Satan ! calme ta colère. Si je n’ai pu l’emporter sur l’ange qui m’a remplacé au séjour du bonheur, ma défaite même va servir au succès de tes desseins. J’ai un fils aux enfers, mais je n’ose l’approcher, car ses fureurs m’intimident. Tu le connois : descends à sa prison ; ramène-le sur la terre ; je vais l’attendre auprès d’Hiéroclès, et quand ce mortel sera brûlé de mes feux et de ceux de mon fils, tu n’auras plus qu’à livrer les chrétiens au démon de l’homicide. »
Il dit, et Satan se précipite au fond du gouffre des tourments. Par delà des marais croupissants et des lacs de soufre et de bitume, dans les vastes régions de l’enfer, s’ouvre un cachot, séjour du plus infortuné des habitants de l’abîme. C’est là que le démon de la jalousie fait entendre ses éternels hurlements. Couché parmi des vipères et d’affreux reptiles, jamais le sommeil n’approcha de ses yeux. L’inquiétude, le soupçon, la vengeance, le désespoir et une sorte d’amour féroce agitent ses regards, des chimères occupent et tourmentent son esprit : il tressaille ; il croit entendre des bruits mystérieux, il croit poursuivre de vains fantômes. Pour éteindre sa soif brûlante, il boit dans une coupe d’airain un poison composé de ses sueurs et de ses larmes. Ses lèvres tremblantes respirent l’homicide : au défaut de la victime qu’il cherche sans cesse, il se frappe lui-même d’un poignard, oubliant qu’il est immortel.
Le prince des ténèbres, descendu vers ce monstre, s’arrête à l’entrée de la caverne.
« Archange puissant, dit-il, je t’ai toujours distingué des innombrables esprits de mon empire. Aujourd’hui tu peux me prouver ta reconnoissance : il faut allumer dans le sein d’un mortel cette flamme que tu mis autrefois dans le cœur d’Hérode. Il faut perdre les chrétiens ; il faut reprendre le sceptre du monde : l’entreprise est digne de ton courage. Viens, ô mon fils ! seconde les vastes desseins de ton roi. »
Le démon de la jalousie retire de sa bouche la coupe empoisonnée, et essuyant ses lèvres avec sa chevelure de serpents :
« Ô Satan ! répondit-il avec un profond soupir, le poids de l’enfer ne courbera-t-il jamais ton front superbe ? Veux-tu m’exposer encore aux coups de cette foudre qui t’a précipité dans le gouffre des pleurs ? Que peux-tu contre la croix 7 ? une femme a écrasé ta tête orgueilleuse. Je hais la lumière du ciel. Les chastes amours des chrétiens ont détruit mon empire sur la terre. Poursuis, si tu le veux, tes projets, mais laisse-moi jouir en paix de ma rage et ne viens plus troubler mes fureurs. »
Il dit, et d’une main forcenée il arrache les serpents attachés à ses flancs et les déchire avec ses dents bruyantes.
Satan, frémissant de colère :
« Ange pusillanime, d’où te vient aujourd’hui cette crainte ? Le repentir, cette lâche vertu des chrétiens, seroit entré dans ton cœur ? Regarde autour de toi : voilà ton éternelle demeure ! À des maux sans fin sache opposer une haine sans terme, et bannis d’inutiles regrets. Ose me suivre : je ferai bientôt disparoître du monde ces chastes amours qui t’épouvantent. Je te rendrai ton empire sur l’homme abattu. Mais n’attends pas que mon bras te contraigne à m’accorder ce que j’ai daigné demander à ton zèle. »
À cette espérance, à cette menace, le démon de la jalousie se laisse entraîner.
Satan, plein de joie, monte aussitôt sur un char de feu, et fait placer à ses côtés le monstre qu’il appelle son fils ; il l’instruit de ce qu’il doit faire et lui nomme la victime qu’il doit frapper. Pour éviter l’importunité des esprits de ténèbres, les deux chefs de l’enfer traversent invisibles le séjour de la douleur. La mort seule les voit sortir des portes de l’abîme et les salue par un sourire affreux. Bientôt ils touchent à la terre et descendent dans le vallon de l’Alphée. En proie à son fatal amour, le proconsul d’Achaïe étoit alors agité d’un sommeil pénible. Le démon de la jalousie se cache sous la figure d’un vieil augure, confident des peines secrètes d’Hiéroclès. Il prend le visage ridé de l’antique devin, sa voix sombre, son front chauve et sa pâleur religieuse. Sa tête est couverte d’un long voile ; les bandelettes sacrées descendent sur ses épaules ; il s’approche du lit de l’impie comme un songe funeste. Du rameau qu’il tient à la main il touche la poitrine d’Hiéroclès :
« Tu dors, lui dit-il, et ton ennemi triomphe ! Cymodocée, conduite à Lacédémone, embrasse la religion des chrétiens, et va bientôt devenir l’épouse du fils de Lasthénès ! Réveille-toi, saisissons ta proie ; et pour l’enlever à ton rival, perdons, s’il le faut, la race entière des chrétiens. »
En achevant de prononcer ces mots, le démon de la jalousie arrache de sa tête le voile et les bandelettes sacerdotales. Il reprend son horrible forme : il se penche sur Hiéroclès ; il le serre étroitement dans ses bras, et fait couler sur lui un sang impur. Rempli de terreur, l’infortuné se débat sous le poids du fantôme et se réveille en poussant un cri : tel un homme enseveli vivant au champ des tombeaux sort avec effroi de sa léthargie, frappe du front son cercueil et fait entendre une plainte dans le sein de la terre. Tous les poisons du monstre infernal ont passé dans l’âme de l’ennemi des fidèles. Il s’élance de son lit, les cheveux hérissés. Il appelle ses gardes : il veut devancer les ordres d’Auguste, il veut qu’on arrête les chrétiens, qu’on disperse leurs assemblées ; il parle de conspiration, d’un projet fatal à l’empire.
« Il faut du sang !… s’écrie-t-il. Un feu dévorant coule dans tous les cœurs… Ne consultons point les entrailles des victimes : les vœux, les prières, les autels, ne peuvent rien pour nous ! »
L’insensé ! bientôt les délateurs arrivés de Lacédémone lui confirment la vérité du songe qui le poursuit.
Eudore, résigné aux décrets de la Providence, et désirant avec ardeur la gloire du martyre, ne croyoit pas toutefois l’orage si près de sa tête. Il s’occupoit à perfectionner son âme pour se rendre digne à la fois et des destinées que Paul lui avoit prédites et de l’épouse que Dieu lui avoit choisie. Dans une terre dont le maître s’est éloigné, on voit un arbre de riche espérance devenir stérile ; le maître, après quelques années d’absence, rentre à sa demeure ; il retourne à son arbre chéri, il coupe les branches blessées par la chèvre ou rompues par les vents : l’arbre reprend une vigueur nouvelle, et bientôt sa tête s’incline sous le poids de ses fruits parfumés ; ainsi le fils de Lasthénès, abandonné de Dieu, avoit langui faute de culture ; mais quand le père de famille rentra dans son héritage et donna ses soins à la plante de son amour, Eudore se couronna des vertus que son enfance avoit promises.
Il touchoit à l’accomplissement d’une partie de ses vœux ; il alloit recevoir la foi de Cymodocée. La nouvelle catéchumène avoit mérité par son intelligence, sa pureté et sa douceur, d’être admise aux deux degrés d’auditrice et de postulante 8. Elle devoit paroître à l’église, pour la première fois, le jour d’une fête consacrée à la mère du Sauveur ; fiancée après la célébration des mystères, elle étoit destinée à jurer dans le même moment fidélité à son Dieu et à son époux.
Les premiers chrétiens choisissoient surtout le silence des ombres pour accomplir les cérémonies de leur culte. Le jour qui précéda la nuit où Cymodocée triompha de l’enfer, ce jour se passa dans les méditations et les prières. Vers le soir, Séphora et ses deux filles commencèrent à parer la nouvelle épouse. Elle se dépouilla d’abord des ornements des Muses ; elle déposa sur un autel domestique, consacré à la Reine des anges, son sceptre, son voile et ses bandelettes : sa lyre étoit restée au temple d’Homère. Ce ne fut pas sans répandre des larmes que Cymodocée se sépara des marques gracieuses de la religion paternelle. Une tunique blanche, une couronne de lis, lui tinrent lieu des perles et des colliers que ne portaient point les chrétiennes. La pudeur évangélique remplaça sur ses lèvres le sourire des Muses et lui donna des charmes dignes du ciel.
À la seconde veille de la nuit, elle sortit au milieu des flambeaux, portant un flambeau elle-même. Elle étoit précédée de Cyrille, des prêtres, des veuves et des diaconesses ; le chœur des vierges l’attendoit à la porte. Quand elle parut, la foule qu’attiroit cette cérémonie poussa un cri d’admiration. Les païens disoient :
« C’est la fille de Tyndare, couronnée des fleurs du plataniste 9, et prête à passer dans le lit de Ménélas ! C’est Vénus, lorsqu’elle eut jeté ses bracelets dans l’Eurotas et qu’elle se montra à Lycurgue sous les traits de Minerve ! »
Les chrétiens s’écrioient :
« C’est une nouvelle Ève ! c’est l’épouse du jeune Tobie ! c’est la chaste Suzanne ! c’est Esther ! »
Ce nom d’Esther, donné par la voix du peuple fidèle, devint aussitôt le nom chrétien de Cymodocée.
Près du Lesché, et non loin des tombeaux des rois Agides 10, les chrétiens de Sparte avoient bâti une église. Éloignée du bruit et de la foule 11, environnée de cours et de jardins, elle étoit séparée de tout monument profane. Après avoir passé un péristyle décoré de fontaines où les fidèles se purifioient avant la prière, on trouvoit trois portes qui conduisoient à la basilique. Au fond de l’église, à l’orient, on apercevoit l’autel, et derrière l’autel, le sanctuaire. Cet autel d’or massif, enrichi de pierreries, couvroit le corps d’un martyr ; quatre rideaux d’une étoffe précieuse l’environnoient. Une colombe d’ivoire, image de l’Esprit-Saint, étoit suspendue au-dessus de l’autel et protégeoit de ses ailes le tabernacle. Les murs étoient décorés de tableaux qui représentoient des sujets tirés de l’Écriture. Le baptistère s’élevoit isolé à la porte de l’église et faisoit soupirer l’impatient catéchumène.
Cymodocée s’avance vers les saints portiques. Un contraste étonnant se faisoit remarquer de toutes parts : les filles de Lacédémone, encore attachées à leurs dieux, paroissoient sur la route avec leurs tuniques entr’ouvertes 12, leur air libre, leurs regards hardis : telles elles dansoient aux fêtes de Bacchus ou d’Hyacinthe 13 : les rudes souvenirs de Sparte, la fourberie, la cruauté, la férocité maternelle 14, se montroient dans les yeux de la foule idolâtre. Plus loin on découvroit des vierges chrétiennes chastement vêtues, dignes filles d’Hélène par leur beauté, plus belles que leur mère par leur modestie. Elles alloient avec le reste des fidèles célébrer les mystères d’un culte qui rend le cœur doux pour l’enfant, charitable pour l’esclave, et inspire l’horreur de la dissimulation et du mensonge. On eût cru voir deux peuples parmi ces frères, tant la religion peut changer les hommes !
Lorsqu’on fut arrivé au lieu de la fête, l’évêque, tenant l’Évangile à la main, monta sur son trône, qui s’élevoit au fond du sanctuaire, en face du peuple. Les prêtres, assis à sa droite et à sa gauche, remplirent le demi-cercle de l’abside. Les diacres se rangèrent debout derrière eux ; la foule occupoit le reste de l’église ; les hommes étoient séparés des femmes, les premiers la tête découverte, les secondes la tête voilée.
Tandis que l’assemblée prenoit ses rangs, un chœur chantoit le psaume de l’introduction de la fête. Après ce cantique, les fidèles prièrent en silence ; ensuite l’évêque prononça l’oraison des vœux réunis des fidèles. Le lecteur monta à l’ambon 15, et choisit dans l’Ancien et le Nouveau Testament les textes qui se rapportoient davantage à la double fête que l’on célébroit. Quel spectacle pour Cymodocée ! Quelle différence de cette sainte et tranquille cérémonie aux sanglants sacrifices, aux chants impurs des païens ! Tous les yeux se tournoient sur l’innocente catéchumène ; elle étoit assise au milieu d’une troupe de vierges, qu’elle effaçoit par sa beauté. Accablée de respect et de crainte, à peine osoit-elle lever un regard timide pour chercher dans la foule celui qui après Dieu occupoit alors uniquement son cœur.
Le lecteur fut remplacé par l’évêque dans la chaire de vérité. Il expliqua d’abord l’évangile du jour : il parla de la conversion des idolâtres et du bonheur qu’auroit bientôt une fille vertueuse d’être unie à un époux chrétien, sous la protection de la Mère du Sauveur. Il termina son discours par ces paroles :
« Habitants de Lacédémone, il est temps que je vous rappelle l’alliance qui vous unit avec Sion 16. Descendu d’Abraham comme le peuple fidèle, Arius votre roi réclama jadis auprès du pontife Onias les lois de cette parenté sainte. Dans la lettre qu’il adressa au peuple juif, il lui dit : « Nos troupeaux et tous nos biens sont à vous, et les vôtres sont à nous. » Les Machabées, reconnoissant cette commune origine, envoyèrent aux Spartiates une députation amicale. Si donc, n’étant encore que gentils vous fûtes distingués du Dieu de Jacob entre tous les peuples de Javan 17, de Séthim et d’Élisa, que ne devez-vous pas faire pour le ciel à présent que vous êtes marqués du sceau de la race élue ! Voici l’instant de vous montrer dignes de votre berceau, qu’ombragèrent les palmes de l’Idumée. Les grands martyrs Judas, Jonathas et ses frères vous invitent à marcher sur leurs traces. Vous êtes appelés aujourd’hui à la défense de la patrie céleste. Troupeau chéri que le ciel a confié à mes soins, c’est peut-être la dernière fois que votre pasteur vous rassemble sous sa houlette ! Combien peu d’entre nous se retrouveront au pied de cet autel quand il nous sera permis de nous réunir ! Servantes de Jésus-Christ, épouses vertueuses, vierges sans tache, c’est aujourd’hui qu’il faut vous glorifier d’avoir quitté les pompes du siècle, afin de ne vous attacher qu’à la pudeur. Ah ! qu’il seroit à craindre 18 que des pieds entravés par des bandelettes de soie ne pussent monter à l’échafaud ! Ces colliers de perles qui entourent un cou trop délicat laisseroient-ils quelque place à l’épée ? Réjouissons-nous donc, mes frères, le temps de notre délivrance approche ; je dis délivrance, car sans doute vous n’appelez pas esclavage les cachots et les fers dont vous êtes menacés. Pour un chrétien 19 persécuté la prison n’est point un lieu de souffrances, mais un lieu de délices : quand l’âme prie, le corps ne sent point le poids de ses chaînes, elle emporte avec soi tout l’homme. »
Cyrille descendit de la chaire. Un diacre s’écria :
« Priez, mes frères ! »
L’assemblée se leva, se tourna vers l’orient, et, les mains étendues vers le ciel, pria pour les chrétiens, pour les infidèles, pour les persécuteurs, pour les foibles, pour les malades, pour les affligés, pour tous ceux qui pleurent. Alors les diacres firent sortir du lieu saint tous ceux qui ne devoient point assister au sacrifice, les gentils, les possédés du démon, les pénitents. La mère d’Eudore, assistée de deux veuves, vint chercher la tremblante catéchumène ; elle la conduisit aux pieds de Cyrille. Alors le martyr, lui adressant la parole, lui dit :
« Qui êtes-vous ? »
Elle répondit, selon l’instruction qu’elle avoit reçue :
« Je suis Cymodocée, fille de Démodocus. »
« Que voulez-vous ? » dit le prélat.
« Sortir, repartit la jeune vierge, des ténèbres de l’idolâtrie, et entrer dans le troupeau de Jésus-Christ. »
« Avez-vous, dit l’évêque, bien pensé à votre résolution ; ne craignez-vous ni la prison ni la mort ? Votre foi en Jésus-Christ est-elle vive et sincère ? »
Cymodocée hésita. Elle ne s’attendoit point à la première partie de cette question : elle vit la douleur de son père, mais elle songea qu’elle balançoit à accepter le sort d’Eudore ; elle se décida sur-le-champ, et prononça d’une voix ferme :
« Je ne crains ni la prison ni la mort, et ma foi en Jésus-Christ est vive et sincère.
Alors l’évêque lui imposa les mains et la marqua au front du signe de la croix. Une langue de feu parut à la voûte de l’église, et l’Esprit-Saint descendit sur la vierge prédestinée. Un diacre lui met une palme à la main, les jeunes chrétiennes lui jettent des couronnes ; elle retourne au banc des femmes, précédée de cent flambeaux et semblable à une martyre qui s’envole éclatante vers le ciel.
Le sacrifice commence. L’évêque salue le peuple, et un diacre s’écrie :