Les Martyrs (page 20)
« Embrassez-vous les uns les autres. »
L’assemblée se donne le baiser de paix. Le prêtre reçoit les dons des fidèles, l’autel est comblé des pains offerts en sacrifice ; Cyrille les bénit. Les lampes sont allumées, l’encens fume, les chrétiens élèvent leur voix : le sacrifice s’accomplit, l’hostie est partagée aux élus, l’agape suit la communion sainte, et tous les cœurs se tournent vers une cérémonie attendrissante.
L’épouse de Lasthénès annonce à Cymodocée qu’elle va promettre sa foi à Eudore. Cymodocée est soutenue dans les bras des vierges qui l’environnent. Mais qui peut dire où est le nouvel époux ? Pourquoi marque-t-il si peu d’empressement ? Quel lieu de ce temple le dérobe aux yeux de la fille d’Homère ? On fait silence ; les portes de l’église s’ouvrent, et l’on entend au dehors une voix 20 qui disoit :
« J’ai péché devant Dieu et devant les hommes. À Rome, j’ai oublié ma religion et j’ai été rejeté du sein de l’Église ; dans les Gaules, j’ai donné la mort à l’innocence : priez pour moi, mes frères. »
Cymodocée reconnoît la voix d’Eudore ! Le descendant de Philopœmen, revêtu d’un cilice, la tête couverte de cendres, prosterné sur le pavé du vestibule, accomplissoit sa pénitence et se confessoit publiquement. Le prélat offre au Seigneur, en faveur du chrétien humilié, une prière de miséricorde, que répètent tous les fidèles. Quel nouveau sujet d’étonnement pour Cymodocée ! Elle est conduite une seconde fois à l’autel ; elle est fiancée à son époux, et répète, de la voix la plus touchante, les paroles que l’évêque récitoit avant elle. Un diacre s’étoit rendu auprès d’Eudore : debout à la porte de l’église, où il ne pouvoit pénétrer, le pénitent prononce de son côté les mots qui l’engagent à Cymodocée. Échangé de l’autel au vestibule, le serment des deux époux est reporté de l’un à l’autre par les prêtres : on eût cru voir l’union de l’innocence et du repentir. La fille de Démodocus consacre à la reine des anges une quenouille chargée d’une laine sans tache, symbole des occupations domestiques. Pendant cette cérémonie, qui faisoit répandre des larmes à tous les témoins, les vierges de la nouvelle Sion chantoient le cantique de l’épouse :
« Tel est le lis entre les épines 21, telle est ma bien-aimée entre les vierges. Que vous êtes belle, ô mon amie ! Votre bouche est une grenade entr’ouverte, et vos cheveux ressemblent aux rameaux du palmier. L’épouse s’avance comme l’aurore : elle s’élève du désert comme la fumée de l’encens ! Filles de Jérusalem, je vous conjure par les chevreuils de la montagne de me soutenir avec des fruits et des fleurs, car mon âme s’est fondue à la voix de mon amie. Vent du milieu du jour, répandez les plus doux parfums autour de celle qui est les délices de l’époux ! Ma bien-aimée, vous avez blessé mon âme ! Ouvrez-moi vos portes de cèdre ; mes cheveux sont mouillés de la rosée de la nuit. Que la myrrhe et l’aloès couvrent votre lit embaumé ! que votre main gauche soutienne ma tête languissante ; mettez-moi comme un sceau sur votre cœur, car l’amour est plus fort que la mort. »
À peine les vierges chrétiennes avoient-elles cessé leur cantique, qu’on entendit au dehors d’autres voix et d’autres concerts. Démodocus avoit rassemblé une troupe de ses parents et de ses amis, et faisoit chanter à son tour l’union d’Eudore et de Cymodocée :
« L’étoile du soir a brillé : jeunes hommes, abandonnez les tables du festin. Déjà la vierge paroît : chantons l’Hymen, chantons l’Hyménée.
« Fils d’Uranie, cultivateur des collines de l’Hélicon, toi qui conduis à l’époux la vierge timide, Hymen, viens fouler ces tapis au son de ta voix harmonieuse, et secoue dans ta main la torche à la chevelure d’or.
« Ouvrez les portes de la chambre nuptiale, la vierge s’avance ! La pudeur ralentit ses pas ; elle pleure en quittant la maison paternelle. Viens, nouvelle épouse, un mari fidèle se veut reposer sur ton sein.
« Que des enfants plus beaux que le jour sortent de ce fécond hyménée. Je veux voir un jeune Eudore suspendu au sein de Cymodocée, tendre ses foibles mains à sa mère et sourire doucement au guerrier qui lui donna le jour ! »
Ainsi les deux religions se réunissoient pour célébrer l’union d’un couple qui sembloit heureux, à l’instant même où les plus grands périls menaçoient sa tête. À peine les chants d’allégresse avoient cessé, que l’on entend retentir le pas régulier des soldats et le bruit des armes. Une rumeur confuse s’élève dans les airs, des hommes farouches entrent dans l’asile de la paix, le fer et la flamme à la main. La foule, épouvantée, se précipite par toutes les portes de l’église. Étouffés dans les étroits passages de la nef et des vestibules, les femmes, les enfants, les vieillards poussent des cris lamentables ; tout fuit, tout se disperse. Cyrille, revêtu de ses habits pontificaux, et tranquille devant le Saint des saints, est arrêté à l’autel. Un centurion, chargé des ordres d’Hiéroclès, cherche Cymodocée, la reconnoît au milieu de la foule, et veut porter sur elle une main profane. À l’instant Eudore, cet agneau paisible, devient un lion rugissant. Il se précipite sur le centurion, lui arrache son épée, la brise, et, saisissant dans ses bras la fille de Démodocus, il l’emporte à travers les ombres. Le centurion, désarmé, appelle ses soldats, et poursuit le fils de Lasthénès. Eudore, redoublant de vitesse, touche déjà la tombe de Léonidas 22 ; mais il entend derrière lui la marche précipitée des satellites d’Hiéroclès. Ses forces, épuisées, trompent son amour ; il ne peut plus porter son fardeau, il dépose son épouse derrière le monument sacré. Auprès du tombeau s’élevoit le trophée d’armes des guerriers des Thermopyles. Eudore saisit la lance du roi de Lacédémone ; les soldats arrivent. Prêts à s’élancer sur le chrétien, ils croient voir, à la lueur de leurs torches, l’ombre magnanime de Léonidas, qui d’une main tient sa lance et de l’autre embrasse son sépulcre. Les yeux du fils de Lasthénès étincellent ; il secoue dans la nuit sa noire chevelure ; le fer de sa lance brise et renvoie en mille éclairs la lueur des flambeaux : moins terrible parut aux Perses Léonidas lui-même, dans cette nuit où, pénétrant jusqu’à la tente de Xerxès, il remplit de meurtre et d’épouvante le camp des barbares. Ô surprise ! plusieurs soldats reconnoissent leur général.
« Romains, s’écrie Eudore, c’est mon épouse que vous me voulez ravir, mais vous ne me l’arracherez qu’avec la vie ! »
Touchés par la voix de leur ancien compagnon d’armes, effrayés de son air terrible, les soldats s’arrêtent. Quand une troupe rustique est entrée dans un champ de blé nouveau, les frêles épis tombent sans effort sous la faucille ; mais arrivés au pied d’un chêne qui s’élève au milieu des gerbes, les moissonneurs admirent l’arbre puissant que pourroient seules abattre ou la tempête ou la cognée : ainsi, après avoir dispersé la foule des chrétiens, les soldats s’arrêtent devant le fils de Lasthénès. En vain le lâche centurion leur ordonne d’avancer : ils semblent attachés sur le sol par un charme. Dieu leur inspiroit secrètement cet effroi. Il fait plus : il ordonne à l’ange protecteur du fils de Lasthénès de se dévoiler aux yeux de la cohorte. La foudre gronde dans les cieux, l’ange paroît au côté d’Eudore, sous la forme d’un guerrier couvert d’armes étincelantes ; les soldats jettent leur bouclier sur leur dos, et s’enfuient dans les ténèbres, au milieu de la grêle et des éclairs. Eudore profite de cet instant : il enlève de nouveau sa bien-aimée. Suspendue au cou d’Eudore, Cymodocée presse dans ses bras la tête sacrée de son époux : la vigne s’attache avec moins de grâce au peuplier qui la soutient, la flamme embrasse avec moins de vivacité le tronc du pin qu’elle dévore ; la voile est repliée moins étroitement autour du mât pendant la tempête. Le fils de Lasthénès, chargé de son trésor, arrive bientôt chez son père et, du moins pour un moment, met à l’abri la vierge qui vient de lui consacrer ses jours.
En proie au démon de la jalousie, Hiéroclès s’étoit porté à cette violence contre les chrétiens dans l’espoir de ravir Cymodocée à Eudore avant qu’elle eût prononcé les mots qui l’engageoient à son époux ; mais ses satellites arrivèrent trop tard, et le courage d’Eudore sauva l’innocente catéchumène. Le messager que le fils de Lasthénès avoit envoyé à Constantin revint à Lacédémone la nuit même de ce scandale. Il apporta des nouvelles à la fois heureuses et inquiétantes. Dioclétien avoit encore pris un de ces partis modérés convenables à son caractère. Sur le faux rapport envoyé par Hiéroclès, l’empereur avoit ordonné de surveiller les prêtres et de disperser les assemblées secrètes ; mais éclairé par Constantin, il n’avoit pu croire qu’Eudore se fût mis à la tête des rebelles, et il se contentoit de le rappeler à Rome. Constantin ajoutoit dans sa lettre :
« Venez donc auprès de moi ; nous aurons besoin de votre secours. J’envoie Dorothée à Jérusalem, afin de prévenir ma mère du sort qui menace les fidèles. Il doit toucher à Athènes. Si vous choisissiez le Pirée pour vous embarquer, vous pourriez apprendre de la bouche de votre ancien ami des choses importantes. »
La galère de Dorothée venoit en effet d’arriver au port de Phalère. La famille de Lasthénès et celle de Démodocus délibèrent sur le parti qui leur reste à prendre.
« Cymodocée, dit Eudore, ne peut demeurer dans la Grèce 23 après mon départ sans être exposée aux violences d’Hiéroclès ; elle ne peut me suivre à Rome, puisqu’elle n’est pas encore mon épouse. Il s’offre une circonstance favorable : Dorothée pourroit conduire Cymodocée à Jérusalem. Sous la protection de l’épouse de Constance, elle achèveroit de s’instruire des vérités du salut. Aussitôt que l’empereur m’en accorderoit la grâce, j’irois au tombeau de Jésus-Christ réclamer la foi que la fille de Démodocus m’a jurée. »
Les deux familles regardèrent ce dessein comme une inspiration du ciel : ainsi lorsque des marins ont embarqué sur leur galère cet oiseau belliqueux et rustique qui réveille au matin les laboureurs, si pendant la nuit, au travers des sifflements d’une tempête, il fait entendre son cri guerrier et villageois, je ne sais quel doux regret de la patrie pénètre avec un rayon d’espérance dans le cœur du matelot réjoui : il bénit la voix qui, rappelant au milieu des mers la vie pastorale, semble promettre une terre prochaine. Démodocus lui-même est rassuré par le projet d’Eudore ; sans songer à une séparation douloureuse, il ne voit, au premier moment, qu’un moyen de sauver sa fille : il l’auroit voulu suivre aux extrémités de la terre, mais son âge et ses fonctions de pontife l’enchaînoient au sol de la Grèce.
« Eh bien, dit Lasthénès, que la volonté de Dieu s’accomplisse ! Démodocus conduira Cymodocée à Athènes ; Eudore s’y rendra de son côté. Les deux époux s’embarqueront au même moment et au même port, l’un pour Rome, l’autre pour la Syrie. Ô mes enfants ! le temps des épreuves est de peu de durée et passe comme un courrier rapide 24 ! Soyez chrétiens, et l’amour vous restera avec le ciel. »
Le départ fut fixé au jour suivant, dans la crainte de quelque nouvelle fureur du proconsul. Avant de quitter Lacédémone, Eudore écrivit à Cyrille, qu’il ne put voir dans les prisons. Le confesseur, accoutumé aux chaînes, envoya du fond de son cachot sa bénédiction au couple persécuté. Jeunes époux, vous espériez encore le bonheur sur la terre, et déjà le chœur des vierges et des martyrs commençoit pour vous dans le ciel des cantiques d’une union plus durable et d’une félicité sans fin !
fin du livre quatorzième.
Livre Quatrième.
Cyrille, la famille chrétienne. Démodocus et Cymodocée se rassemblent dans une île au confluent du Ladon et de l’Alphée, pour entendre le fils de Lasthénès raconter ses aventures. Commencement du récit d’Eudore. Origine de la famille de Lasthénès. Elle s’oppose aux Romains lors de l’invasion de la Grèce. L’aîné de la famille de Lasthénès est obligé de se rendre en otage à Rome. La famille de Lasthénès embrasse le christianisme. Enfance d’Eudore. Il part à seize ans pour remplacer son père à Rome. Tempête. Description de l’Archipel. Arrivée d’Eudore en Italie. Description de Rome. Eudore contracte une étroite amitié avec Jérôme, Augustin et le prince Constantin, fils de Constance. Caractères de Jérôme, d’Augustin et de Constantin. Eudore est introduit à la cour. Dioclétien. Galérius. Cour de Dioclétien. Le sophiste Hiéroclès, proconsul d’Achaïe et favori de Galérius. Inimitié d’Eudore et d’Hiéroclès. Eudore tombe dans tous les désordres de la jeunesse et oublie sa religion. Marcellin, évêque de Rome. Il menace Eudore de l’excommunier s’il ne rentre dans le sein de l’Église. Excommunication lancée contre Eudore. Amphithéâtre de Titus. Pressentiment.
Eudore et Cymodocée 1, cachés dans un obscur vallon, au fond des bois de l’Arcadie, ignoroient qu’en ce moment les saints et les anges avoient les regards attachés sur eux et que le Tout-Puissant lui-même s’occupoit de leur destinée : ainsi les pasteurs de Chanaan 2 étoient visités par le Dieu de Nachor, au milieu des troupeaux qui paissoient à l’occident de Bethel.
Aussitôt que le gazouillement des hirondelles 3 eut annoncé à Lasthénès le lever du jour, il se hâte de quitter sa couche ; il s’enveloppe dans un manteau filé par sa diligente épouse et doublé d’une laine amie des vieillards. Il sort précédé de deux chiens de Laconie, sa garde fidèle, et s’avance vers le lieu où devoit reposer l’évêque de Lacédémone ; mais il aperçoit le saint prélat au milieu de la campagne, offrant sa prière à l’Éternel. Les chiens de Lasthénès courent vers Cyrille, et, baissant la tête d’un air caressant, ils sembloient lui porter l’obéissance et le respect de leur maître. Les deux vénérables chrétiens se saluèrent avec gravité, et se promenèrent ensuite sur le penchant des monts, en s’entretenant de la sagesse antique : tel l’Arcadien Évandre conduisit Anchise 4 aux bois de Phénée, lorsque Priam, alors heureux, vint chercher sa sœur Hésione à Salamine ; ou tel le même Évandre, exilé au bord du Tibre, reçut l’illustre fils de son ancien hôte 5, quand la fortune eut rassasié de malheurs le monarque d’Ilion.
Démodocus ne tarda pas à paroître ; il étoit suivi de Cymodocée, plus belle que la lumière naissante sur les coteaux de l’orient.
Dans le flanc de la montagne qui dominoit la demeure de Lasthénès s’ouvroit une grotte, retraite accoutumée des passereaux et des colombes : c’étoit là qu’à l’imitation des solitaires de la Thébaïde, Eudore se renfermoit pour verser les larmes de la pénitence. On voyoit suspendu au mur de cette grotte un crucifix, et au pied de ce crucifix des armes, une couronne de chêne obtenue dans les combats et des décorations triomphales. Eudore commençoit à sentir renaître au fond de son cœur un trouble qu’il n’avoit que trop connu. Effrayé de son nouveau péril, toute la nuit il avoit poussé des cris vers le ciel. Quand l’aurore eut dissipé les ténèbres, il lava la trace de ses pleurs dans une source pure, et, se préparant à quitter sa grotte, il chercha par la simplicité de ses vêtements à diminuer l’éclat de sa beauté : il attache à ses pieds des brodequins gaulois formés de la peau d’une chèvre sauvage ; il cache son cilice sous la tunique d’un chasseur ; il jette sur ses épaules et ramène sur sa poitrine la dépouille d’une biche blanche 6 : un pâtre cruel avoit renversé d’un coup de fronde cette reine des bois, lorsqu’elle buvoit, avec son faon, au bord de l’Achéloüs. Eudore prend dans sa main gauche deux javelots de frêne ; il suspend à sa main droite une de ces couronnes de grains de corail dont les vierges martyres ornoient leurs cheveux en allant à la mort 7 : couronnes innocentes, vous serviez ensuite à compter le nombre des prières que les cœurs simples répétoient au Seigneur ! Armé contre les bêtes des forêts et contre les attaques des esprits de ténèbres, Eudore descend du haut des rochers, comme un soldat chrétien de la légion thébaine 8 qui rentre au camp après les veilles de la nuit. Il franchit les eaux d’un torrent, et vient se joindre à la petite troupe qui l’attendoit au bas du verger. Il porte à ses lèvres le bord du manteau de Cyrille ; il reçoit la bénédiction paternelle, et s’incline, en baissant les yeux, devant Démodocus et Cymodocée. Toutes les roses du matin se répandirent sur le front de la fille d’Homère. Bientôt Séphora et ses trois filles sortirent modestement du gynécée. Alors l’évêque de Lacédémone, s’adressant au fils de Lasthénès :
« Eudore, dit-il, vous êtes l’objet de la curiosité de la Grèce chrétienne 9. Qui n’a point entendu parler de vos malheurs et de votre repentir ? Je suis persuadé que vos hôtes de Messénie n’écouteront point eux-mêmes sans intérêt le récit de vos aventures. »
« Sage vieillard, dont l’habit annonce un pasteur des hommes 10, s’écria Démodocus, tu ne prononces pas une parole qu’elle ne soit dictée par Minerve. Il est vrai, comme mon aïeul le divin Homère, je passerois volontiers cinq et même six années à faire ou à écouter des récits. Y a-t-il rien de plus agréable que les paroles d’un homme qui a beaucoup voyagé, et qui, assis à la table de son hôte, tandis que la pluie et les vents murmurent au dehors, raconte, à l’abri de tout danger, les traverses de sa vie ! J’aime à sentir mes yeux mouillés de pleurs, en vidant la coupe d’Hercule : les libations mêlées de larmes sont plus sacrées : la peinture des maux dont Jupiter accable les enfants de la terre tempère la folle ivresse des festins et nous fait souvenir des dieux. Et toi-même, cher Eudore, tu trouveras quelque plaisir à te rappeler les tempêtes que tu supportas avec courage : le nautonier, revenu aux champs de ses pères, contemple avec un charme secret son gouvernail 11 et ses rames suspendues pendant l’hiver au tranquille foyer du laboureur. »
Le Ladon et l’Alphée, en se réunissant au-dessous du verger, embrassoient une île qui sembloit naître du mariage de leurs eaux : elle étoit plantée de ces vieux arbres que les peuples de l’Arcadie regardoient comme leur aïeux 12. C’étoit là qu’Alcimédon coupoit autrefois le bois de hêtre 13 dont il faisoit de si belles tasses aux bergers ; c’étoit là qu’on montroit aussi la fontaine Aréthuse et le laurier qui retenoit Daphné sous son écorce 14. On résolut de passer dans cette île solitaire, afin qu’Eudore ne fût point interrompu dans le récit de ses aventures. Les serviteurs de Lasthénès détachent aussitôt des rives de l’Alphée une longue nacelle, formée du seul tronc d’un pin 15 ; la famille et les étrangers s’abandonnent au cours du fleuve. Démodocus, remarquant l’adresse de ces conducteurs, disoit avec un sentiment de tristesse :
« Arcadiens, qu’est devenu le temps où les Atrides étoient obligés de vous prêter des vaisseaux pour aller à Troie, et où vous preniez la rame d’Ulysse pour le van de la blonde Cérès 16 ? Aujourd’hui vous vous livrez sans pâlir aux fureurs de la mer immense. Hélas ! le fils de Saturne veut que le danger charme les mortels et qu’ils l’embrassent comme une idole ! »
On touche bientôt à la pointe orientale de l’île, où s’élevoient deux autels à demi ruinés : l’un, sur le rivage de l’Alphée, étoit consacré à la Tempête ; l’autre, au bord du Ladon, étoit dédié à la Tranquillité. La fontaine Aréthuse sortoit de terre entre ces deux autels, et s’écouloit aussitôt dans le fleuve amoureux d’elle. La troupe, impatiente d’entendre le récit d’Eudore, s’arrête dans ce lieu, et s’assied sous des peupliers dont le soleil levant doroit la cime. Après avoir demandé le secours du ciel, le jeune chrétien parla de la sorte :
« Je suis obligé, seigneurs, de vous entretenir un moment de ma naissance, parce que cette naissance est la première origine de mes malheurs. Je descends par ma mère de cette pieuse femme de Mégare qui enterra les os de Phocion sous son foyer 17, en disant : « Cher foyer, garde fidèlement les restes d’un homme de bien. »
« J’eus pour ancêtre paternel Philopœmen. Vous savez qu’il osa seul s’opposer aux Romains, quand ce peuple libre ravit la liberté à la Grèce. Mon aïeul succomba dans sa noble entreprise ; mais qu’importent la mort et les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ?
« Notre patrie expirante, pour ne point démentir son ingratitude, fit boire du poison au dernier de ses grands hommes. Le jeune Polybe, au milieu d’une pompe attendrissante, transporta de Messène à Mégalopolis la dépouille de Philopœmen 18. On eût dit que l’urne, chargée de couronnes et couverte de bandelettes, renfermoit les cendres de la Grèce entière. Depuis ce moment notre terre natale, comme un sol épuisé, cessa de porter des citoyens magnanimes. Elle a conservé son beau nom, mais elle ressemble à cette statue de Thémistocle 19 dont les Athéniens de nos jours ont coupé la tête pour la remplacer par la tête d’un esclave.
« Le chef des Achéens ne reposa pas tranquille au fond de sa tombe 20 : quelques années après sa mort, il fut accusé d’avoir été l’ennemi de Rome et poursuivi criminellement devant le proconsul Mummius, destructeur de Corinthe. Polybe, protégé par Scipion Nasica, parvint à sauver de la proscription les statues de Philopœmen ; mais cette délation sacrilège réveilla la jalousie des Romains contre le sang du dernier des Grecs : ils exigèrent qu’à l’avenir le fils aîné de ma famille fût envoyé à Rome 21 dès qu’il auroit atteint l’âge de seize ans, pour y servir d’otage entre les mains du sénat.
« Accablée sous le poids du malheur et toujours privée de son chef, ma famille abandonna Mégalopolis, et se retira tantôt au milieu de ces montagnes, tantôt dans un autre héritage que nous possédons au pied du Taygète, le long du golfe de Messénie 22. Paul, le sublime apôtre des gentils, apporta bientôt à Corinthe le remède contre toutes les douleurs. Lorsque le christianisme éclata dans l’empire romain, tout étoit plein d’esclaves ou de princes abattus : le monde entier demandoit des consolations ou des espérances.
« Disposée à la sagesse par les leçons de l’adversité et par la simplicité des mœurs arcadiennes, ma famille fut la première dans la Grèce à embrasser la loi de Jésus-Christ. Soumis à ce joug divin, je passai les jours de mon enfance au bord de l’Alphée et parmi les bois du Taygète. La religion, tenant mon âme à l’ombre de ses ailes, l’empêchoit, comme une fleur délicate, de s’épanouir trop tôt, et, prolongeant l’ignorance de mes jeunes années, elle sembloit ajouter de l’innocence à l’innocence même 23.
« Le moment de mon exil arriva. J’étois l’aîné de ma famille, et j’avois atteint ma seizième année ; nous habitions alors nos champs de la Messénie. Mon père, dont j’allois prendre la place, avoit obtenu, par une faveur particulière, la permission de revenir en Grèce avant mon départ : il me donna sa bénédiction et ses conseils. Ma mère me conduisit au port de Phères 24, et m’accompagna jusqu’au vaisseau. Tandis qu’on déployoit la voile, elle levoit les mains au ciel, en offrant à Dieu son sacrifice. Son cœur se brisoit à la pensée de ces mers orageuses et de ce monde plus orageux encore que j’allois traverser, navigateur sans expérience. Déjà le navire s’avançoit dans la haute mer, et Séphora restoit encore avec moi afin d’encourager ma jeunesse, comme une colombe apprend à voler à son petit lorsqu’il sort pour la première fois du nid maternel. Mais il lui fallut me quitter ; elle descendit dans l’esquif qui l’attendoit attaché au flanc de notre trirème. Longtemps elle me fit des signes du bord de la barque qui la reportoit au rivage : je poussois des cris douloureux, et quand il me devint impossible de distinguer cette tendre mère, mes yeux cherchoient encore à découvrir le toit où j’avois été nourri et la cime des arbres de l’héritage paternel.
« Notre navigation fut longue : à peine avions-nous passé l’île de Théganuse 25 qu’un vent impétueux du couchant nous obligea de fuir dans les régions de l’aurore jusqu’à l’entrée de l’Hellespont. Après sept jours d’une tempête qui nous déroba la vue de toutes les terres, nous fûmes trop heureux de nous réfugier vers l’embouchure du Simoïs, à l’abri du tombeau d’Achille 26. Quand la tempête fut calmée, nous voulûmes remonter à l’occident ; mais le constant zéphyr 27 que le Bélier céleste amène des bords de l’Hespérie, repoussa longtemps nos voiles : nous fûmes jetés tantôt sur les côtes de l’Éolide 28, tantôt dans les parages de la Thrace et de la Thessalie. Nous parcourûmes cet archipel de la Grèce, où l’aménité des rivages, l’éclat de la lumière, la douceur et les parfums de l’air le disputent au charme des noms et des souvenirs. Nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux. Nous touchâmes à différents ports ; nous admirâmes ces cités, dont quelques-unes portent le nom d’une fleur brillante, comme la rose, la violette, l’hyacinthe, et qui, chargées de leurs peuples ainsi que d’une semence féconde, s’épanouissent au bord de la mer, sous les rayons du soleil. Quoiqu’à peine sorti de l’enfance, mon imagination était vive et mon cœur déjà susceptible d’émotions profondes. Il y avoit sur notre vaisseau un Grec enthousiaste de sa patrie, comme tous les Grecs. Il me nommoit les lieux que je voyois :
« Orphée entraîna les chênes de cette forêt au son de sa lyre ; cette montagne, dont l’ombre s’étend si loin, avait dû servir de statue à Alexandre ; cette autre montagne est l’Olympe 29, et son vallon, le vallon de Tempé ; voilà Délos, qui fut flottante au milieu des eaux ; voilà Naxos, où Ariadne fut abandonnée ; Cécrops descendit sur cette rive, Platon enseigna sur la pointe de ce cap, Démosthène harangua ces vagues, Phryné se baignoit dans ces flots lorsqu’on la prit pour Vénus ! Et cette patrie des dieux, des arts et de la beauté, s’écrioit l’Athénien en versant des pleurs de rage, est en proie aux barbares ! »
« Son désespoir redoubla lorsque nous traversâmes le golfe de Mégare. Devant nous étoit Égine 30, à droite le Pirée, à gauche Corinthe. Ces villes, jadis si florissantes, n’offroient que des monceaux de ruines. Les matelots mêmes parurent touchés de ce spectacle. La foule accourue sur le pont gardoit le silence : chacun tenoit ses regards attachés à ces débris ; chacun en tiroit peut-être secrètement une consolation dans ses maux, en songeant combien nos propres douleurs sont peu de chose, comparées à ces calamités qui frappent des nations entières, et qui avoient étendu sous nos yeux les cadavres de ces cités.
« Cette leçon sembloit au-dessus de ma raison naissante : cependant je l’entendis, mais d’autres jeunes gens qui se trouvoient avec moi sur le vaisseau y furent insensibles. D’où venoit cette différence ? De nos religions : ils étoient païens, j’étois chrétien. Le paganisme, qui développe les passions avant l’âge, retarde les progrès de la raison ; le christianisme, qui prolonge au contraire l’enfance du cœur, hâte la virilité de l’esprit. Dès les premiers jours de la vie il nous entretient de pensées graves ; il respecte, jusque dans les langes, la dignité de l’homme ; il nous traite, même au berceau, comme des êtres sérieux et sublimes, puisqu’il reconnoît un ange dans l’enfant que la mère porte encore à sa mamelle. Mes jeunes compagnons n’avoient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu’ils avoient sous les yeux ; moi, je m’étois déjà assis avec le prophète sur les ruines des villes désolées, et Babylone m’enseignoit Corinthe 31.
« Je dois toutefois marquer ici une séduction qui fut mon premier pas vers l’abîme ; et comme il arrive presque toujours, le piège où je me trouvai pris n’avoit rien en apparence que de très-innocent. Tandis que nous méditions sur les révolutions des empires, nous vîmes tout à coup sortir une théorie 32 du milieu de ces débris. Ô riant génie de la Grèce, qu’aucun malheur ne peut étouffer ni peut-être aucune leçon instruire ! C’étoit une députation des Athéniens aux fêtes de Délos. Le vaisseau déliaque, couvert de fleurs et de bandelettes, étoit orné des statues des dieux ; les voiles blanches, teintes de pourpre par les rayons de l’aurore, s’enfloient aux haleines des zéphyrs, et les rames dorées fendoient le cristal des mers. Des théores penchés sur les flots répandoient des parfums et des libations ; des vierges exécutoient sur la proue du vaisseau la danse des malheurs de Latone, tandis que des adolescents chantoient en chœur les vers de Pindare et de Simonide. Mon imagination fut enchantée par ce spectacle, qui fuyoit comme un nuage du matin, ou comme le char d’une divinité sur les ailes des vents. Ce fut ainsi que pour la première fois j’assistai à une cérémonie païenne sans horreur.
« Enfin, nous revîmes les montagnes du Péloponèse, et je saluai de loin ma terre natale. Les côtes de l’Italie ne tardèrent pas à s’élever du sein des flots. De nouvelles émotions m’attendoient à Brindes 33. En mettant le pied sur cette terre d’où partent les décrets qui gouvernent le monde, je fus frappé d’un air de grandeur qui m’étoit jusque alors inconnu. Aux élégants édifices de la Grèce succédoient des monuments plus vastes, marqués de l’empreinte d’un autre génie. Ma surprise alloit toujours croissant, à mesure que je m’avançois sur la voie Appienne. Ce chemin, pavé de larges quartiers de roche, semble être fait pour résister au passage du genre humain : à travers les monts de l’Apulie, le long du golfe de Naples, au milieu des paysages d’Anxur, d’Albe et de la campagne romaine, il présente une avenue de plus de trois cents milles de longueur, bordée de temples, de palais et de tombeaux, et vient se terminer à la ville éternelle, métropole de l’univers et digne de l’être. À la vue de tant de prodiges, je tombai dans une sorte d’ivresse, que je n’avois pu ni prévoir ni soupçonner.
« Ce fut en vain que les amis de mon père, auxquels j’étois recommandé, voulurent d’abord m’arracher à mon enchantement. J’errois sans cesse du Forum au Capitole, du quartier des Carènes au champ de Mars ; je courois au théâtre de Germanicus, au môle d’Adrien, au cirque de Néron, au Panthéon d’Agrippa ; et pendant ces courses d’une curiosité dangereuse l’humble Église des chrétiens étoit oubliée.
« Je ne pouvois me lasser de voir le mouvement d’un peuple composé de tous les peuples de la terre, et la marche de ces troupes romaines, gauloises, germaniques, grecques, africaines, chacune différemment armée et vêtue. Un vieux Sabin passoit, avec ses sandales d’écorce de bouleau, auprès d’un sénateur couvert de pourpre ; la litière d’un consulaire étoit arrêtée par le char d’une courtisane ; les grands bœufs du Clitumne traînoient au Forum l’antique chariot du Volsque 34 ; l’équipage de chasse d’un chevalier romain embarrassoit la voie Sacrée ; des prêtres couroient encenser leurs dieux, et des rhéteurs ouvrir leurs écoles.
« Que de fois j’ai visité ces thermes ornés de bibliothèques, ces palais, les uns déjà croulants, les autres à moitié démolis pour servir à construire d’autres édifices ! La grandeur de l’horizon romain se mariant aux grandes lignes de l’architecture romaine ; ces aqueducs qui, comme des rayons aboutissant à un même centre, amènent les eaux au peuple-roi sur des arcs de triomphe ; le bruit sans fin des fontaines ; ces innombrables statues qui ressemblent à un peuple immobile au milieu d’un peuple agité ; ces monuments de tous les âges et de tous les pays ; ces travaux des rois, des consuls, des césars ; ces obélisques ravis à l’Égypte, ces tombeaux enlevés à la Grèce ; je ne sais quelle beauté dans la lumière, les vapeurs et le dessin des montagnes ; la rudesse même du cours du Tibre, les troupeaux de cavales demi-sauvages qui viennent s’abreuver dans ses eaux ; cette campagne que le citoyen de Rome dédaigne maintenant de cultiver, se réservant à déclarer chaque année aux nations esclaves quelle partie de la terre aura l’honneur de le nourrir : que vous dirai-je enfin ? tout porte à Rome l’empreinte de la domination et de la durée : j’ai vu la carte de la ville éternelle tracée sur des rochers de marbre au Capitole 35, afin que son image même ne pût s’effacer.