Les Martyrs (page 2)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Mais peut-être les Pères de l’Église que je viens de citer ont-ils aussi diminué l’idée que nous devons avoir de notre Dieu, et peut-être leurs anges ne méritent-ils pas plus de respect que ceux de M. de Chateaubriand ? En ce cas, il me reste encore une autorité à citer.

« Si on avoit lu les écrits immortels d’un homme plus grand en matière de religion que tous les hommes de son siècle, qui cependant porte encore sans réclamation le nom de grand, d’un homme qui a parlé de la Divinité d’une manière si sublime, que la postérité a dit de lui qu’il sembloit avoir assisté aux conseils du Très-Haut, on y auroit lu :

« Quand je vois dans les prophètes, dans l’Apocalypse et dans l’Évangile même, cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs, l’ange des petits enfants, qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent, l’ange des eaux, l’ange du feu, et ainsi des autres ; et quand je vois parmi tous ces anges celui qui mit sur l’autel le céleste encens des prières, je reconnois dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges ; je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour y présider : car toute erreur est fondée sur quelques vérités dont on abuse. Mais à Dieu ne plaise que je voie rien dans toutes ces expressions de l’Écriture qui blesse la médiation de Jésus-Christ, que tous les esprits célestes reconnoissent comme leur Seigneur, ou qui tienne des erreurs païennes, puisqu’il y a une différence infinie entre reconnoître, comme les païens, un Dieu dont l’action ne puisse s’étendre à tout, ou qui ait besoin d’être soulagé par des subalternes, à la manière des rois de la terre, dont la puissance est bornée, et un Dieu qui, faisant tout et pouvant tout, honore ses créatures en les associant, quand il lui plaît, et à la manière qu’il lui plaît, à son action. »

« L’homme qui attribue ces petits moyens au suprême Ordonnateur des mondes, et qui nuit ainsi à la poësie et à la religion, se nomme Bossuet ; et je prie de remarquer qu’il n’écrivoit ce que l’on vient de lire que « pour combattre la grossière imagination de ceux qui croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’ils donnent à ses saints et à ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages. »

Mon défenseur ne me laisse presque plus rien à dire. Comment se fait-il que dans le siècle où nous sommes il y ait des critiques assez peu instruits des choses dont ils se mêlent de parler pour s’exposer à recevoir de pareilles leçons ? Y a-t-il des chrétiens assez ignorants des vérités de la foi pour avoir été dupes des assertions de ces théologiens équivoques ? Couronnons les autorités produites ci-dessus par une autorité qui seule les vaut toutes.

Le Fils de l’Éternel va donner son sang pour racheter les hommes.

« Jésus alla, selon sa coutume, à la montagne des Oliviers… Il se mit à genoux, et fit sa prière en disant :

« Mon Père, éloignez de moi, s’il vous plaît, ce calice ! Néanmoins, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la vôtre. »

« Alors il lui apparut un ange du ciel, qui le fortifia. »

Cet ange agissoit donc en contradiction avec la volonté directe et du Fils et du Père ? Et combien cet ange doit ici paroître à mes censeurs petit, foible, déplacé ! car ce n’est pas un homme qu’il vient secourir, c’est le Fils même de l’Éternel ! Que lui sert, d’ailleurs, de s’interposer entre les personnes divines, puisqu’il ne peut arracher à la croix le Sauveur du monde ? L’Évangile vous répond : Il le fortifioit !

Ce dernier mot nous fait voir qu’une critique irréfléchie en se récriant contre le ministère des anges a attaqué une des doctrines les plus belles, les plus consolantes, les plus poétiques du christianisme.

On a dit : « Le Dieu des chrétiens sachant tout, ordonnant tout, il est ridicule de le voir employer des anges pour exécuter sa volonté, qui s’exécute d’elle-même. C’est bien pis quand ses anges agissent comme s’ils pouvoient changer ses décrets. Les anges qui viennent inspirer Eudore dans le sénat ne jouent-ils pas un rôle absurde, puisque l’Éternel veut laisser triompher l’enfer ? etc. »

La première réponse à cette objection se trouve dans l’admirable passage de Bossuet, rapporté plus haut : « Il y a une différence infinie entre reconnoître, comme les païens, un Dieu dont l’action ne puisse s’étendre à tout, ou qui ait besoin d’être soulagé par des subalternes, à la manière des rois de la terre, dont la puissance est bornée, et un Dieu qui, faisant tout et pouvant tout, honore ses créatures en les associant, quand il lui plaît, et à la manière qui lui plaît, à son action. »

Oui, Dieu associe de la manière qui lui plaît ses anges à son action. Comment cela ? Le voici :

Dieu a prononcé notre arrêt ; mais est-ce tout ? Tout est-il fini ? De quelle manière cet arrêt s’accomplira-t-il ? N’aurons-nous aucun délai ? Le coup partira-t-il avec la sentence ? Si Dieu est notre juge, n’est-il pas notre père ? Il appelle ses anges.

« Allez, leur dit-il, adoucissez mes décrets ; portez la consolation dans le cœur de ceux que je veux affliger pour leur bien ; secourez-les contre ma propre colère ; combattez l’enfer qui triomphera, parce que je le veux, mais qui ne fera pas tout le mal qu’il pourroit faire si vous ne vous opposiez à sa rage ; recueillez les larmes que je vais faire couler ; présentez-les à mon tabernacle. Je commets à vos soins l’empire de ma miséricorde, et je me réserve celui de ma justice. »

Qui rejettera cette doctrine ? Qui n’y trouvera une foule de beautés touchantes ? Les anges sont des amis invisibles, que Dieu nous a donnés pour nous protéger, pour nous consoler ici-bas. Un homme est condamné à perdre la tête sur l’échafaud ; il n’a plus qu’un instant à passer sur la terre : ses amis l’abandonnent-ils parce que le juge a prononcé ? Ils pénètrent dans les cachots, ils viennent s’associer aux douleurs d’un infortuné, et le soutenir dans ce moment d’épreuve : ces anges de la terre, comme les anges célestes, après lui avoir prodigué les derniers secours de l’amitié, lui promettent de se rejoindre à lui dans des régions plus heureuses.

Je passe à la grande accusation : « J’ai fait, disent les ennemis des Martyrs, un mélange profane des autorités païennes et des puissances divines honorées par les chrétiens ; j’ai confondu le merveilleux des deux religions, etc. »

Mon défenseur me fournira d’abord une partie de la réponse.

« À l’époque où M. de Chateaubriand place l’action qui fait le sujet de son livre, les chrétiens étoient entourés de païens, et vivoient au milieu d’eux. Quelquefois ils appartenoient à la même famille et habitoient sous le même toit. Liés par une origine commune, par le sang ou par l’amitié, il ne se passoit aucun jour qu’il ne fût question de la religion nouvelle, qui faisoit alors des progrès si rapides. Il seroit même absurde de supposer qu’ils ne s’en entretinssent pas habituellement, les uns pour la propager ou la défendre, les autres pour la connoître et l’embrasser, ou très-souvent pour la combattre et en persécuter les sectateurs. Rien ne devoit donc être plus ordinaire que d’entendre parler dans une même conversation de Jésus-Christ et des divinités de l’empire, et de voir opposer Jupiter au vrai Dieu.

« Si on eût rappelé ces faits en rendant compte des Martyrs, si on eût dit aux lecteurs que les personnages qui figurent dans ce livre professent une religion différente, que chacun y parle conformément à sa croyance, et qu’ainsi, selon le changement d’interlocuteurs, on a tour à tour sous les yeux le langage d’un disciple de Jésus-Christ et celui d’un adorateur des idoles, on eût indiqué par ce moyen, de la manière la plus simple, ce qu’a fait M. de Chateaubriand. On n’eût vu en cela rien que de naturel, et l’on eût loué l’auteur d’avoir fidèlement suivi une marche qui lui étoit prescrite par le temps et le lieu de l’action ainsi que par le caractère de ses héros…

« On a feint constamment d’ignorer que ce n’est pas confondre deux objets que de les placer à côté l’un de l’autre, en les présentant avec les différences qui les distinguent ; et parce que dans la même page une fille d’Homère parle en prêtresse des Muses et un chrétien en chrétien, il ne lui en faut pas davantage pour assurer que Jéhovah et Jupiter sont confondus, et que l’un est rival de l’autre. Avec cette logique, on peut faire une imputation tout aussi grave à Corneille dans Polyeucte, à Voltaire dans Zaïre, et même à Racine dans Esther…

« Le mélange du sacré et du profane est un grand scandale. — Dans ce poëme bizarre la religion devient une fable. »

« Ne s’imagineroit-on pas, d’après ce langage, que M. de Chateaubriand, à l’exemple de quelques poëtes des siècles passés, faisoit revivre les divinités du paganisme pour les associer au vrai Dieu et à ses anges ? Qui n’auroit cru que mettant les uns et les autres sur la même ligne, comme Sannazar ou comme le Camoëns, il leur prêtoit indistinctement les mêmes attributs et la même autorité, mettoit Jupiter, Mars, Bacchus, avec les saints, et plaçoit Pluton, Cerbère et les Centaures à côté de Satan ?

« Heureusement ces sottises et ces fables n’existent que dans l’esprit de ceux qui s’en sont rapportés aux journaux. On ne voit dans Les Martyrs que l’action d’un Dieu unique, employant, conformément à la croyance chrétienne, le ministère des intelligences auxquelles il confie l’exécution de ses volontés. S’il y est question des faux dieux, ce n’est jamais que de la part de ceux qui, étant païens, croient à leur pouvoir ; et loin qu’il y ait une confusion réelle, la distinction ne sauroit être mieux établie, et la supériorité plus marquée en faveur de la vraie religion. Je me refuse au plaisir de citer ; mais on peut à toutes les pages du livre vérifier ce que j’avance. Je ne pense pas au reste qu’il en soit besoin. La force de la vérité est telle que, sans le vouloir, ses ennemis lui rendent souvent hommage au moment même où ils ne songent qu’à l’outrager. S’il est un endroit des Martyrs qui puisse fournir un prétexte pour accuser M. de Chateaubriand de ce prétendu mélange, c’est sans doute le deuxième livre, dans lequel Cymodocée chante les dieux et les muses, tandis qu’Eudore célèbre la grandeur du Dieu d’Israel en présence de Cyrille ; et cependant écoutons l’aveu involontairement échappé à un homme qui ne voit que confusion partout.

« L’auteur, dit-il, fait un tableau charmant d’une famille chrétienne. La situation est piquante par le contraste des deux religions. M. de Chateaubriand s’y montre avec tout son talent, c’est-à-dire qu’il en a beaucoup. »

« Or, ce contraste des deux religions, qui produit des situations piquantes, règne d’un bout de l’ouvrage à l’autre. Nulle part on ne les trouve mêlées et confondues. »

Ainsi parle mon défenseur.

Véritablement, l’objection tirée de la prétendue confusion des cultes dans Les Martyrs est si peu solide, qu’on s’étonne qu’elle ait jamais été faite : c’est vouloir que le ive siècle de notre ère ne soit pas le ive siècle. J’ai parlé comme l’histoire, et jamais poëte n’observera plus strictement la vérité des mœurs. Ceux qui ne peuvent lire les originaux peuvent du moins consulter Crevier : ils y verront à chaque page les chrétiens et les païens figurer ensemble. Ici se forme un concile, là se réunit une assemblée des prêtres de Cybèle ; plus loin les chrétiens célèbrent la Pâque et les païens courent aux temples de Flore et de Vénus ; l’autel de la Victoire est au Capitole, celui du Dieu des armées dans les Catacombes ; un édit de Dioclétien porte le sceau des divinités de l’empire, la lettre apostolique d’un évêque est souscrite du signe sacré de la croix. Ce mélange se retrouve jusque dans les Actes des Martyrs : le bourreau interroge au nom de Jupiter, et la victime répond au nom de Jésus-Christ. On a dit qu’il falloit ignorer les premiers éléments de l’histoire, ou bien être de la plus insigne mauvaise foi, pour m’accuser d’avoir confondu le profane et le sacré dans Les Martyrs : je ne vais pas si loin ; je crois à la science et à la candeur de certains critiques. À la vérité, ils ne se sont peut-être pas abaissés jusqu’à lire la Vie des Saints : leur génie est au-dessus d’une pareille étude ; mais si mon heureuse étoile leur avoit fait jeter un moment les yeux sur ces contes déplorables, ils auroient vu que je ne suis qu’un copiste fidèle.

On a généralement remarqué le moment où Démodocus, se jetant aux pieds de Cymodocée, la conjure de renoncer à Jésus-Christ : eh bien, le fond de cette scène est emprunté de l’entrevue de sainte Perpétue et de son père ! Il y a donc confusion de religion, mélange impie dans cette épreuve du martyre de Perpétue ? Le père de cette femme sainte étoit païen, car Perpétue observe qu’il étoit le seul de sa famille qui ne tirât aucun avantage de sa mort.

Un peu de cette bonne foi dont mes censeurs parlent tant, un peu de justice leur suffiroit pour convenir que ce qui fait l’objet de leur critique devroit être celui de leurs éloges. L’abondance, et, comme auroient dit les Latins, la félicité de mon sujet, tient précisément au choix de ce sujet, qui met à ma disposition, sans profanation et sans mélange, les beautés d’Homère et de la Bible, la peinture d’un monde vieillissant dans l’idolâtrie et d’un monde rajeuni dans le sein du christianisme. Quiconque eût pris comme moi le fond d’une épopée dans l’histoire de Constantin eût nécessairement montré comme moi la fable auprès de la vérité. Et ne voit-on pas dans La Jérusalem des mahométans et des chrétiens ? N’y a-t-il pas des mosquées où l’image de Marie est transportée par l’ordre d’un magicien ? A-t-on jamais fait au Tasse le reproche bizarre d’avoir confondu Jésus-Christ et Mahomet ? Non-seulement le Tasse a eu raison de représenter les deux religions ensemble, mais peut-être a-t-il eu tort de ne pas tirer plus de parti du Coran et des traditions de l’islamisme.

Cette objection, une fois résolue, fait disparoître une misérable chicane, suite naturelle de cette misérable objection :

« Vos personnages, dit-on, ne doivent pas s’entendre. »

Quel homme de bon sens ne voit pas que des hommes vivant sous le même empire, quoique professant différentes religions, ont de nécessité une connoissance générale de leurs cultes respectifs ? Au ive siècle Jésus-Christ n’étoit ignoré de personne, pas même de la plus vile populace, qui crioit sans cesse : « Les chrétiens aux bêtes ! » Souvent la moitié d’une famille étoit chrétienne et l’autre païenne, comme nous l’avons déjà montré par l’exemple de sainte Perpétue. Je demande si lorsque des païens et des chrétiens conversoient ensemble, et qu’ils venoient à nommer Jésus-Christ et Jupiter, je demande s’ils s’interrompoient les uns les autres pour se dire : Qu’est-ce que Jésus-Christ ? qu’est-ce que Jupiter ? Quand les premiers apologistes portent la parole à des empereurs païens, à des juges païens, à tout un peuple idolâtre, ne s’énoncent-ils pas au nom de Jésus-Christ ? Il faut donc soutenir que Tertullien faisoit une chose absurde lorsqu’il discouroit sur la résurrection, sur l’incarnation et sur plusieurs autres mystères, en s’adressant aux gentils ? L’Apologie de Minucius Félix est un dialogue à la manière de Platon, dans lequel un philosophe, un païen et un chrétien s’entretiennent du culte des faux dieux et du culte du Dieu véritable. À l’époque de l’action des Martyrs, le Rédempteur du monde étoit si parfaitement connu, que l’on avoit égorgé neuf fois ses serviteurs. Franchement, s’il y a une objection raisonnable à faire, c’est plutôt contre l’ignorance où paroît être Cymodocée touchant l’existence des chrétiens. Les Turcs et les Grecs habitent aujourd’hui les mêmes villes. Quand un Turc s’écrie : « Mahomet ! Allah ! » et qu’un pauvre Grec lui répond : « Christos ! » le maître et l’esclave sont-ils si fort étonnés ? Je dis plus : non-seulement des peuples soumis à la même autorité, sans servir les mêmes autels, se comprennent par une suite de l’habitude, mais la nature apprend encore aux hommes à s’entendre à demi-mot en matière de religion.

Comme j’étois à Sparte, un chef de la loi me fit demander ce que j’étois venu faire en Grèce. L’interprète répondit par mon ordre que j’étois venu voir des ruines. Le Turc se mit à rire aux éclats : il me prit pour un fou ou pour un stupide. J’ajoutai que je ne faisois que passer, et que j’allois en pèlerinage à Jérusalem ; et le Turc de s’écrier en grec : « Kalo ! kalo ! bon ! bon ! » Il ne renouvela point ses questions, et parut complétement satisfait. Cet homme ne put concevoir que j’eusse quitté mon pays pour visiter des monuments peu éloignés de la France ; mais il comprit très-bien que j’abandonnasse mes foyers, que je traversasse la mer, que je m’exposasse aux poignards des Arabes pour aller prier sur un tombeau, et demander à mon Dieu le soulagement de mes peines ou la continuation de mon bonheur. Les peuples, ou tout à fait sauvages ou demi-barbares, chez lesquels j’ai voyagé, ne m’ont jamais paru attentifs qu’à deux choses : à mes armes et à ma religion. Si j’ôtois les pistolets de ma ceinture, ils s’en emparoient, les examinoient, les manioient, les retournoient en tous sens ; si je me mettois en prière, ils faisoient silence, paroissoient eux-mêmes se recueillir, et me regardoient avec une sorte de curiosité respectueuse. La religion est la défense de l’âme, comme les armes sont la défense du corps ; et l’homme lorsqu’il est encore près de la nature a le sentiment vif et répété de ces deux besoins.

Passons à un autre reproche. En affectant de louer mon talent. fort peu digne de louanges, on prétend tourner contre moi mes propres armes. On dit :

« Vous prouvez précisément le contraire de ce que vous voulez prouver ; vos tableaux empruntés de l’idolâtrie sont supérieurs à ceux que vous tirez de la vraie religion ; on est païen en vous lisant. »

S’il en étoit ainsi je répondrois : « Accusez le peintre et non le sujet du tableau. » Mais je soupçonne que les personnes qui m’attaquent de cette manière n’ont pas considéré la question sous son véritable point de vue.

Il ne s’agit pas de comparer dans Les Martyrs scène à scène et page à page : il s’agit de prononcer sur le résultat général. Il est évident que les deux cultes ont des beautés d’un genre très-différent : l’un est riant, l’autre est sévère ; l’un est gracieux et léger, l’autre est grave et dramatique. Les souvenirs de la mythologie, quelques phrases homériques, l’harmonie des noms, le prestige des lieux, peuvent dans certains livres des Martyrs faire une impression agréable sur l’esprit du lecteur : encore faudroit-il remarquer, pour être juste, que la peinture des mœurs de la famille chrétienne, le portrait de Marie dans le ciel, la cérémonie des fiançailles, la description du baptême de Cymodocée, ont paru sous les rapports riants n’avoir rien à craindre des tableaux opposés de l’idolâtrie. Mais, je le demande, en marchant vers la fin de l’ouvrage, l’avantage ne demeure-t-il pas tout entier au christianisme ? Qu’est-ce que Jupiter quand on est dans l’infortune ? Toutes les fois que l’homme souffre, il faut appeler Jésus-Christ. Est-ce le paganisme qui auroit pu m’offrir les scènes des prisons ? Ces vieux évêques abattus aux pieds d’un jeune homme désigné martyr, le banquet funèbre, la tentation, le mariage de Cymodocée et d’Eudore au milieu de l’amphithéâtre, appartiennent-ils à la religion de Mercure et de Vénus ? Démodocus pleure, souille ses cheveux de cendres, déchire ses vêtements, maudit les hommes et les dieux ; Eudore, qui perd aussi Cymodocée, une grande renommée, la fortune, la beauté, la jeunesse, l’espoir d’être un jour le premier homme de l’empire par la faveur d’un prince héritier des césars, Eudore expire dans les tourments, pardonnant à ses ennemis, et bénissant la main qui le frappe ; il meurt avec le courage d’un héros, ou plutôt d’un martyr. Quelle différence entre deux hommes ! Disons plutôt quelle différence entre deux religions !

Ainsi le paganisme peut, si l’on veut, s’associer au plaisir, mais il est inutile à la douleur ; le christianisme, également ami d’une joie modeste et favorable à la sérénité de l’âme, est surtout un baume pour les plaies du cœur : le premier est une religion d’enfants, le second est une religion d’hommes. Ne méconnoissons pas les beautés de la dernière, parce qu’elle semble mieux convenir aux deuils qu’aux fêtes : les larmes ont aussi leur éloquence, et les yeux pleurent plus souvent que la bouche ne sourit.

Comparez donc ce que le christianisme a de consolant, de tendre, de sublime, de pathétique dans les peines, à ce que le paganisme a de brillant dans la prospérité : prononcez alors, et voyez si dans Les Martyrs le nombre des images riantes produites par les dieux du mensonge l’emporte sur le nombre des tableaux graves offerts par le Dieu de la vérité. Je ne le crois pas ; il me semble même, pour m’appuyer d’un exemple, que les chants de Bacchus au xxiiie livre (imité cependant des plus grands poëtes) sont petits au milieu de cette espèce de haute poésie qui naît de la raison, de la vertu et de la douleur chrétiennes.

Un critique, qui m’a traité d’ailleurs avec une rare politesse, prétend que les François ne s’accoutumeront jamais à l’emploi du merveilleux chrétien, parce que notre école n’a pas pris cette direction dans le siècle de Louis XIV. « Si Racine (c’est le raisonnement du critique), comme le Tasse en Italie, comme Milton en Angleterre, avoit écrit une épopée chrétienne, nous aurions été dès notre enfance accoutumés à voir agir les saints et les anges dans la poésie : cela nous paroîtroit aussi naturel qu’aux Anglois et aux Italiens. » Cet aperçu est très-délicat, très-ingénieux ; mais qu’un nouveau Racine paroisse, et j’ose assurer qu’il n’est pas trop tard pour avoir une épopée chrétienne : Polyeucte, Esther, Athalie et La Henriade même ne permettent pas d’en douter.

Ceux qui sont encore sous le joug des plaisanteries de Voltaire préféreront sans doute dans mon ouvrage le merveilleux païen au merveilleux du christianisme ; mais je m’adresse aux gens raisonnables :

le merveilleux proprement dit est-il inférieur dans Les Martyrs aux autres parties de l’ouvrage ? Je puis me tromper, et dans ce cas ce ne sera qu’amour-propre d’auteur sans conséquence. Il me semble que la description du Purgatoire (aux erreurs près) a été reçue avec indulgence, comme un morceau pour lequel je n’ai eu aucun secours. Mes plus grands ennemis ont cité avec éloge plusieurs passages du livre de l’Enfer ; le livre du Ciel a essuyé des critiques ; mais certainement si j’ai jamais écrit quelques pages dignes d’être lues, il faut les chercher dans ce livre. Les discours des puissances incréées n’ont pas paru répondre à la majesté divine. Milton avant moi avoit-il mieux réussi ? Je m’étois contenté de faire de ces discours un morceau d’art, d’y placer l’exposition de l’action, le motif du récit, l’élection des personnages vertueux, comme on voit dans l’Enfer le choix des personnages criminels : c’étoit sous ces rapports qu’il falloit juger ces discours ; c’étoit ainsi que l’avoient fait les hommes de goût que j’avois pris soin de consulter. Ils avoient examiné la machine du poëte, ils n’avoient pas demandé une éloquence qu’on ne pourra jamais rendre digne de Dieu. Quoi qu’il en soit, j’ai retranché ces discours. Si j’avois, comme le Tasse, mis le mouvement, le temps, l’espace aux pieds de l’Éternel ; si j’avois, comme le Dante, imaginé un grand cône renversé, où les damnés et les démons sont retenus dans des cercles de douleur, on n’auroit point eu assez de risées pour mes folles imaginations, assez d’insulte pour mon défaut de goût et de convenance : ce que l’on eût trouvé dans Les Martyrs trivial, extravagant, impie, on le trouve excellent dans l’Enfer du poëte florentin et peut-être dans le Saint Louis du père Lemoine.

Je touche à une accusation à laquelle je n’ai rien à répondre. Il est certain qu’en faisant la peinture du Purgatoire j’étois tombé dans de graves erreurs ; une entre autres sembloit rappeler un peu celle qui fit le succès du Bélisaire. J’avouerai à ma honte que j’ai peu lu le Bélisaire ; je m’en souviens à peine, et très-certainement je ne l’ai pas imité. Le duelliste, le prêtre foible, les sages selon la terre, ne pouvoient entrer dans un lieu d’expiation chrétienne. Tout cela est effacé. J’ai porté un œil sévère sur le reste de l’ouvrage, et, ne me fiant plus à mes lumières, j’ai soumis mon nouveau travail à de pieux et savants ecclésiastiques : il ne reste pas désormais dans Les Martyrs le moindre mot dont la foi puisse s’alarmer.

Je viens à l’épisode de Velléda.

Il semble que dans la querelle excitée au sujet des Martyrs tout dût avoir un côté dégoûtant et risible. Si les personnes qui se formalisent de l’épisode de Velléda étoient non des prêtres austères, non de rigides solitaires de Port-Royal, mais des auteurs connus par des ouvrages d’une morale peu sévère, que faudroit-il penser de leur bonne foi ?

Depuis l’apparition des Martyrs, on a rappelé plusieurs fois dans les journaux la brochure que Faydit publia jadis contre le Télémaque, et dont j’avois cité des fragments dans la Défense du Génie du Christianisme ; je vais rassembler ici les jugements singuliers de Faydit sur l’épisode de Calypso et sur le Télémaque en général. Les lecteurs y verront une conformité incroyable entre les reproches que l’on me fait et ceux que l’on fit à l’archevêque de Cambrai : ce qui prouve qu’une critique sans bonne foi est bien peu capable de mesure et de décence, puisque les beaux talents de Fénelon n’ont pu le sauver des outrages auxquels la foiblesse des miens m’a naturellement exposé.

La Télémacomanie est un volume in-12 de quatre cent soixante-dix-sept pages, imprimé en 1700, à Eleutéropte, chez Pierre Philalèthe. Mes censeurs, qui savent le grec, entendront d’abord la bonne plaisanterie renfermée dans ces deux noms. Je saute les épigraphes charmantes du livre, et je passe à l’Avis au lecteur. Il commence ainsi :

« Le profond respect et la haute estime que j’ai toujours eus pour le grand homme que la voix publique fait auteur de l’Histoire des aventures de Télémaque m’avoient fait prendre une ferme résolution de supprimer et de jeter au feu les critiques que j’avois faites de ce livre. » (Télémacomanie, p. 1.)

Faydit déduit les raisons qui l’ont déterminé à publier son libelle, et il ajoute :

« Je l’ai intitulé Télémacomanie pour marquer l’injustice de la passion et de la fureur avec laquelle on court à la lecture du roman de Télémaque, comme à quelque chose de fort beau, au lieu que je prétends qu’il est plein de défauts et indigne de l’auteur. » (P. 8.)

Après l’Avis au lecteur, on passe à la critique. Faydit démontre que la vogue d’un livre ne signifie rien pour le mérite réel de ce livre.

Le procès aux éditions étant fait, Faydit, homme fort grave, fort scrupuleux, excellent chrétien, s’élève avec force contre les tableaux voluptueux du Télémaque.

« Je n’ai presque vu autre chose dans les premiers tomes du Télémaque de M. de Cambrai que des peintures vives et naturelles de la beauté des nymphes et des naïades…, de leurs intrigues à se faire aimer, et de la bonne grâce avec laquelle elles nagent toutes nues aux yeux d’un jeune homme pour l’enflammer… La description de l’île de Chypre et des plaisirs de toutes les sortes qui sont permis en ce charmant pays, aussi bien que les fréquents exemples de toute la jeunesse qui, sous l’autorité des lois et sans le moindre sentiment de pudeur, s’y livre impunément à toutes sortes de voluptés et de dissolutions, occupe une bonne partie du premier et du second tome du roman de votre prélat. » (P. 5.)

« Je voudrois bien savoir à quoi peuvent servir de pareilles lectures, qu’à corrompre l’esprit des jeunes gens qui les font et qu’à exciter en eux des images que la religion nous oblige au contraire d’écarter et d’étouffer. » (P. 6.)

La colère de Faydit va plus loin : il déclare nettement que ce roman inspire les images du vice et du libertinage (p. 7) ; et il ajoute « que M. de Cambrai a fait plus de tort à la religion par son Télémaque que par son livre des Maximes des Saints, et que le premier est plus pernicieux que le second. » (P. 16.)

Voilà, si je ne me trompe, tout le raisonnement sur Velléda.

Après avoir reproché à Fénelon les longs voyages de Télémaque, Faydit passe à la seconde partie de sa critique. C’est là qu’il étale son érudition et qu’il montre très-pertinemment que Fénelon ne savoit ni l’histoire, ni la fable, ni la géographie. Anachronisme pour Pygmalion, anachronisme pour Sésostris, anachronisme pour Aceste, etc., etc. (P. 75 et suiv.) Quant à Bocchoris, il y a non-seulement anachronisme, mais faute grossière contre l’histoire, car Fénelon nous le représente comme un insensé, et l’histoire en fait un sage. (P. 313.)

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