Les Martyrs (page 3)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Faydit ne veut pas qu’on emprunte un nom dans l’histoire pour le donner à un personnage d’invention ; et il faut absolument que le Bocchoris du Télémaque soit le Bocchoris de Diodore de Sicile, comme la Velléda des Martyrs est de toute nécessité la Velléda de Tacite.

Ailleurs, Faydit trouve en trois mots trois insignes bévues. (P. 272.) « C’est le reproche qu’on a à faire à M. de Cambrai de n’avoir su ni la fable ni l’histoire, et d’avoir fait presque autant de fausses histoires qu’il a parlé de choses. Fondation de villes, invention des arts, portraits des grands hommes, éloges des bons, satires contre les prétendus méchants, descriptions des pays, mœurs des peuples, tout est faux. » (P. 142.)

« Ce grand homme, qui se mêle de parler de tout, de la théologie, de l’histoire et de la fable, et même de faire des romans, ne sait pas les premiers éléments de la romanographie. » (P. 173.)

C’est la cause de la religion, des bonnes mœurs et du bon goût, qui met à Faydit la plume à la main. On ne sait pourtant comment il arrive que certain article inspire au censeur une étrange gaieté : Faydit rencontre sur son chemin les flagellations des prêtres égyptiens, et tout à coup sa verve s’allume. Puis vient l’article de la circoncision :

« Il faut nécessairement que puisque Télémaque eut l’honneur de converser, et même de se familiariser avec un prêtre égyptien du temple d’Apollon, nommé Termosiris, qu’il se soit fait circoncire. Que dis-je ? circoncire…, il faut… (voyez le texte). À l’égard de Télémaque, il faut que ni Calypso, ni la jeune Eucharis, ni la charmante Antilope, fille du roi Idoménée, ni aucune des belles nymphes de l’île d’Amour et de Chypre, ni Vénus même, n’aient point eu le vent de son infirmité secrète, car assurément elles n’auroient point été si empressées de l’avoir pour époux ou pour galant, et n’auroient pas été si affolées de lui que le roman les représente. » (P. 369-70-71.)

Enfin, dans une troisième partie, dont Faydit ne donne cependant qu’une idée (et quelle idée !), il attaque le Télémaque sous les rapports littéraires.

« Je voulois donc, dit-il, relever en dernier lieu les absurdités, les fatuités et pauvretés d’esprit et fautes de jugement qui sont répandues dans cet ouvrage, et surtout dans les épisodes, dans les dénoûments des intrigues, dans les portraits de personnes vivantes, dans les instructions et les leçons de sagesse et de philosophie que Mentor donne à son élève. » (P. 452.)

Suit la critique de la scène admirable où Mentor précipite Télémaque dans la mer. Ensuite viennent des plaisanteries sur le naufrage. Mentor et Télémaque sont à califourchon sur un mât, « comme font les enfants qui mettent un bâton entre leurs jambes, et le tournent comme ils veulent deçà et delà, et l’appellent leur petit dada. » (P. 456.) Mais comment Mentor et Télémaque ne glissoient-ils point sur ce mât ? « Apparemment qu’ils avoient mis chacun un clou derrière eux, qui les empêchoit de couler. » (P. 356.)

Plus loin, vous lisez que « dans le roman de Télémaque tout est hors de sa place et de travers. » (P. 464.) « Dans le roman de Télémaque tout est guindé, singulier, extraordinaire ; l’historien est toujours monté sur des échasses ; les moindres bergères y parlent toujours phébus et poétiquement. » (ibid.) « Les prouesses de don Quichotte et de Gusman d’Alfarache ni celle des Amadis et de Roland le Furieux n’ont rien de semblable. » (P. 476.)

Enfin, sur quelques expressions employées par Fénelon pour peindre la beauté d’Antilope, Faydit s’écrie :

« À quoi peuvent servir, après cela, toutes les belles instructions de morale et de vertu chrétienne et évangélique que M. de Cambrai fait donner par Mentor à Télémaque ? N’est-ce pas mêler Dieu avec le démon, Jésus-Christ avec Bélial, la lumière avec les ténèbres, comme dit saint Paul, faire un mélange ridicule et monstrueux de la religion chrétienne avec la païenne et des idoles avec la Divinité ?… Bien loin que la vérité débitée par ces sortes de prêcheurs fasse impression et porte à la dévotion, elle ne peut tout au plus porter les lecteurs qu’à la leur rendre suspecte et même méprisable. » (P. 462.) Ces derniers passages de la Télémacomanie tombent si juste sur Les Martyrs, c’est là si parfaitement les reproches que l’on a faits au style, au sujet et à l’effet du livre (galimatias, phébus, caractères ridicures, péril pour les mœurs et la religion, profanation, scandale), que mes censeurs semblent avoir copié les pensées, les plaisanteries et les phrases même de Faydit.

J’étois destiné à éprouver un genre de critique tout particulier. Il a fallu pour m’attaquer changer de poids et de mesures et reprocher aux Martyrs ce qu’on approuve partout ailleurs : car ce n’est pas la manière, mais le fond, qu’on censure dans l’épisode de Velléda ; et pourtant Velléda est-elle autre chose que Circé, Didon, Armide, Eucharis, Gabrielle ? Je n’ai fait que suivre les traces de mes devanciers, en ajoutant à ma peinture un correctif qu’aucun auteur n’a mis à la sienne. Renaud ne se repent point de ses erreurs comme amant, il rougit seulement de sa mollesse comme guerrier. Il retrouve Armide, il la console, il s’en va de nouveau avec elle ; et quel tableau que celui de Renaud couché sur le sein d’Armide et puisant tous les feux de l’amour dans les regards de l’enchanteresse ! Si j’avois retracé de pareilles images, que n’eût-on point dit, que n’eût-on point fait ? Et remarquez toutefois que l’écrivain de ces scènes voluptueuses alloit être couronné de la main d’un pape au Capitole lorsqu’il mourut, la veille de sa gloire. Eudore se repent, Eudore combat sa foiblesse ; après sa chute, il la déplore, il se soumet à une pénitence publique, il retourne à la religion ; et son repentir est si grand, si sincère, qu’il le conduit au martyre. Les saints eux-mêmes, et les plus grands, ont donné de pareils exemples de faute et d’expiation. Saint Augustin ne nous a-t-il pas peint ses désordres ? Son fils Adéodat ne fut-il pas le fruit d’un amour criminel ? Soit qu’on examine l’épisode de Velléda dans ses conséquences pour Eudore, soit qu’on le considère sous d’autres rapports, cet épisode n’a aucun danger ; l’effet même de la passion de la druidesse en amortit l’effet pour le lecteur. L’espèce de folie dont Velléda est atteinte, le malheur de cette femme, l’indifférence d’Eudore, ses remords après sa chute, ne laissent que la tristesse au fond de l’âme. Observons de plus que Velléda ne détruit point l’intérêt pour Cymodocée, comme Didon pour Lavinie. C’est peut-être la première fois que la passion a moins intéressé que le devoir et l’amante moins que l’épouse : espèce de tour de force dans ce genre, qui rend l’épisode très-moral. Cette observation n’est pas de moi ; elle est d’un homme supérieur, sur l’autorité duquel j’aime à m’appuyer.

Il faut dire pourtant que j’ai remarqué dans le dixième livre des tours un peu trop vifs, des expressions qui pouvoient être adoucies sans rien perdre de leur chaleur. J’ai retranché les blasphèmes et les imprécations d’Eudore au moment de sa chute ; j’ai épaissi les voiles : en un mot, tel que cet épisode reparoît aujourd’hui, il seroit impossible au chrétien le plus scrupuleux de s’en plaindre ; à plus forte raison à des critiques qui visiblement ne sont pas fort chrétiens.

Si j’examine ensuite le caractère de l’autre héroïne des Martyrs, je vois que Cymodocée a trouvé grâce aux yeux de la plupart des critiques ; mais on s’écrie : « Cymodocée ne meurt pas chrétienne ; elle meurt pour son époux. »

Je ne m’attendois pas à ce reproche. Si je croyois mériter quelque louange, c’étoit précisément par ce côté. Des hommes faits pour avoir une opinion en littérature en avoient jugé ainsi. Quoi ! on voudroit que Cymodocée, à peine âgée de seize ans, élevée toute sa vie dans le paganisme, ayant à peine reçu au milieu des persécutions quelques instructions chrétiennes, on voudroit qu’elle fût tout à coup aussi ferme dans la foi qu’une sainte Félicité ou qu’une sainte Eulalie ! On a vu, dit-on, de pareils miracles. D’accord ; mais en poésie il faut suivre la règle :

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

Ce mélange de timidité et de fermeté, d’ignorance et de lumières ; ces hésitations d’une femme demi-païenne, demi-chrétienne, qui confond dans son amour et sa religion nouvelle et son nouvel époux, sont des traits qu’il m’étoit impossible d’omettre, si je voulois conserver la vraisemblance du caractère. Cymodocée subitement inspirée, renversant les idoles, demandant le martyre, bravant les bourreaux, maudissant la religion de son père, eût été le comble de l’absurdité en fait d’art et de mœurs. Outre que la violence ne plaît point dans les femmes, et qu’en général on aime peu les héroïnes, Cymodocée eût encore offert le grand inconvénient d’une ressemblance parfaite avec Eudore. Que fût-il resté à celui-ci, si la fille d’Homère eût lutté avec lui de courage et de zèle ? Cymodocée meurt, c’est assez. Dieu accepte le sacrifice de cette colombe : son ingénuité et son innocence seront comptées pour ce qui manque à la perfection de sa foi. Tous les saints ne vont pas au ciel par la même vertu : les uns brillent par la charité, les autres éclatent par la simplicité du cœur. Il ne faut pas croire aussi que tous les martyrs apportent au combat la même ardeur et la même force : on a vu dans les forêts du Canada de jeunes missionnaires pousser des cris dans l’excès des tourments que leur faisoient souffrir les sauvages, tandis qu’auprès d’eux un vieil apôtre expiroit sans faire entendre d’autres soupirs que ceux de l’amour divin. Faites de Cymodocée une chrétienne emportée et farouche, il faudra jeter le livre au feu.

Cependant, on doit toujours reconnoître ce qu’il peut y avoir de fondé en raison, même dans la critique la moins raisonnable. Pour éviter tout reproche, j’ai fait un changement considérable dans cette édition. Cymodocée n’est plus demandée directement par le ciel, comme victime expiatoire, mais indirectement, comme une victime dont le sacrifice doit augmenter le sacrifice d’Eudore et rendre plus efficace l’holocauste du martyr. La foi de Cymodocée n’exige plus, dans ce plan, la même force, et la religion et l’art sont satisfaits.

Telles sont à peu près les objections morales et religieuses que l’on a faites aux Martyrs. Vent-on savoir la vérité ? Si j’avois originairement retranché une douzaine de lignes de la préface, et si j’avois donné un autre titre à l’ouvrage, je ne sais pas sur quoi on se seroit disputé. On s’est jeté sur le passage où je parlois du merveilleux chrétien, et l’on s’est battu contre ce qu’on appelle mon système : il ne s’agissoit point d’un système ; il n’étoit question que de juger un livre, d’en considérer le style et le plan, d’en examiner les transitions, de voir si j’avois heureusement rajeuni des comparaisons antiques, trouvé des comparaisons nouvelles ; de prononcer sur la vérité des tableaux ; de dire en quoi je différois de mes prédécesseurs, en quoi je leur ressemblois ; de montrer les écueils que j’avois évités, ceux où j’avois fait naufrage : on n’a point songé à tout cela. Qu’importent à la critique la bonne foi et la justice quand elle veut aveuglément condamner ? On saisit quelques phrases au hasard, on ferraille avec l’auteur, et l’examen se réduit à une amplification injurieuse, où l’on tâche de faire briller par ci par là un peu d’esprit.

Il est certain aussi que le titre du livre, connu d’avance, avoit préparé l’esprit du public chrétien à un ouvrage d’un tout autre genre. On s’attendoit à trouver une espèce de martyrologe, une narration historique des persécutions de l’Église, depuis Néron jusqu’à Robespierre. La surprise a été grande lorsque, frappées de cette idée, des personnes simples se sont trouvées, en ouvrant le livre, au milieu de la famille d’Homère. Des gens un peu moins simples se sont vite aperçus de cette surprise, et ils en ont profité pour augmenter l’humeur qui s’empare involontairement de notre esprit lorsque nous sommes trompés en quelque chose. Si j’avois intitulé mon livre Les Aventures d’Eudore, on n’y auroit cherché que ce qui s’y trouve. Il est trop tard pour revenir à ce titre, et d’ailleurs le véritable titre de l’ouvrage est certainement celui qu’il porte. La surprise passera ; elle est déjà passée ; et l’ouvrage ne tardera pas à être considéré sous son véritable jour.

Si le Génie du Christianisme a été de quelque utilité à la religion, Les Martyrs, je l’espère, partageront avec lui cet inestimable honneur. L’homme est plus sensible aux exemples qu’aux préceptes. La peinture des souffrances de tant de martyrs (car, après tout, cette peinture n’est pas une fiction) ne sera point sans effet sur les lecteurs. Heureux si j’ai prouvé que notre religion peut lutter sans crainte avec les plus grandes beautés d’Homère, et qu’elle donne, dans l’infortune, un courage au-dessus de la rage des persécuteurs et de la cruauté des bourreaux !

OBJECTIONS LITTÉRAIRES.

Un homme de beaucoup d’esprit, de goût et de mesure, et qui de plus est poëte, et poëte d’un vrai talent, ce qui ne gâte rien à la présente discussion, n’a fait que trois objections contre Les Martyrs, après lesquelles il semble tout approuver :

1o Le héros n’est pas historique ;

2o Le triomphe de la religion ou le but de l’ouvrage n’est pas assez annoncé ;

3o Le récit n’est point assez lié à l’action.

Il y a en littérature des principes immuables, et d’autres qui n’ont pas la même certitude. La règle des trois unités, par exemple, est de tout temps, de tout pays, parce qu’elle est fondée sur la nature et qu’elle produit la plus grande perfection possible. Je crois qu’il n’en est pas ainsi de la règle du personnage historique, parce qu’il est prouvé qu’on peut intéresser aussi vivement pour un personnage d’invention que pour un personnage réel. Aussi voyons-nous qu’Aristote et Horace laissent à ce sujet plus de liberté à l’auteur.

On convient que la plupart des préceptes d’Aristote pour la tragédie s’appliquent également à l’épopée. Dacier, dont j’emprunterai la traduction, s’explique ainsi en commentant le vingt-quatrième chapitre de la Poétique : « Aristote a dit, dans le cinquième chapitre, que l’épopée a cela de commun avec la tragédie, qu’elle est une imitation des actions des plus grands personnages, et il a eu soin de nous avertir que toutes les parties de ce poëme héroïque se trouvent dans la tragédie. Ainsi, ayant expliqué parfaitement et en détail tout ce qui regarde la composition du poëme dramatique, il n’a presque plus rien à dire de l’épopée. Voilà pourquoi il est si court dans le traité ; il n’y emploie que deux chapitres, qui ne sont, à proprement parler, qu’une récapitulation sommaire, et une application qu’il fait à l’épopée des règles qu’il a données à la tragédie. » (Poétiq. d’Arist., p. 371.)

Ce point établi, nous trouvons qu’Aristote dit :

« Il arrive fort souvent que dans les tragédies on se contente d’un ou de deux noms connus, et que tous les autres sont inventés. Il y a même des pièces où pas un mot n’est connu, comme dans la tragédie d’Agathon, qu’il a appelée La Fleur ; car dans cette pièce tous les noms sont feints comme les choses, et elle ne laisse pas de plaire.

« C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de s’attacher scrupuleusement à suivre toujours les fables reçues d’où l’on tire ordinairement les sujets de tragédie. Cela seroit ridicule ; car ce qui est connu l’est ordinairement de peu de personnes, et cependant il divertit tout le monde également.

« Il est donc évident par là que le poëte doit être l’auteur de son sujet, encore plus que de ses vers. » (Poétiq. d’Arist., chap. ix, p. 126 et 127.)

En examinant ce passage, où brille l’excellent jugement d’Aristote, le savant traducteur observe « qu’Horace étoit du même sentiment, mais qu’il s’est cru obligé d’avertir les Romains que ces sujets entièrement inventés étoient plus difficiles à traiter que les autres, et de leur conseiller de s’attacher plutôt à des sujets connus :

Difficile est proprie communia dicere, tuque

Rectius Iliacum carmen deducis in actus

Quam si proferres ignota indictaque primus. »

Ainsi, d’après le premier législateur du Parnasse, j’ai pu inventer mon sujet et mes personnages, et d’après le second cela m’a jeté seulement dans une route plus difficile. Aristote cite Agathon, qui réussit en inventant ses héros ; et parmi nous on peut s’autoriser de l’exemple de Voltaire dans Zaïre, Alzire et Tancrède, et même de celui de Racine dans Bajazet.

Appliquons cette règle à l’épopée, et attachons-nous à ces mots remarquables du Stagyrite : « Ce qui est connu l’est ordinairement de peu de personnes, et cependant il divertit tout le monde également. »

En effet, tous ces grands personnages de l’épopée que nous regardons aujourd’hui comme historiques le sont-ils bien réellement ?

Seroient-ils connus, comme Alexandre et César s’ils n’avoient été chantés par les poëtes ? Prenons le premier de tous, Achille : je doute fort que sans Homère son nom fût venu jusqu’à nous. Allons plus loin : connoissions-nous beaucoup Télémaque avant que Fénelon nous eût donné son épopée ? Cependant Télémaque, nommé deux fois dans L’Iliade, est encore un des acteurs de L’Odyssée. Si l’on veut juger cette question, que l’on considère combien peu de gens savent qu’il existe dans les poëmes d’Homère un personnage appelé Eumée. Ce personnage joue toutefois dans L’Odyssée un rôle aussi important que celui de Télémaque ; et quoique pasteur de troupeaux, Eumée est le descendant d’un roi. Si quelque poëte chantoit aujourd’hui le fidèle serviteur d’Ulysse, pourroit-on dire que ce poëte n’auroit pas créé son héros ? Et ce même Eumée, historique par l’autorité d’Homère, n’est-il point dans l’origine un personnage d’invention ? On rencontre dans l’histoire de l’enfance des peuples une foule de noms que la mémoire laisse échapper. L’auteur qui s’en empare pour les placer sur la scène épique, et qui les fait passer de l’oubli à la gloire, en doit être regardé comme le véritable créateur. Si le pieux Énée ne se trouvoit pas dans L’Iliade, et surtout dans L’Énéide, beaucoup de lecteurs se souviendroient-ils de l’avoir entrevu dans Tite-Live et dans Denys d’Halicarnasse ?

On convient que des noms trop éclatants, trop historiquement connus, ne sont pas favorables à l’épopée. Que gagne-t-on alors à ne pas inventer ses héros ?

Addison et Louis Racine ont fort bien démontré, au sujet du Paradis perdu, que c’est l’action, et non pas le héros, qui fait l’épopée. Homère chante la colère d’Achille ; il ne chante pas Achille, cela est vrai : que si vous ôtiez de L’Iliade le nom d’Achille, et que vous donniez à la colère d’un autre Grec l’influence que celle du fils de Pélée a sur les événements du siége de Troie, le poëme existe encore avec tout son intérêt et toutes ses beautés. Le héros est donc en soi-même peu de chose dans l’épopée, pourvu que l’action soit grande et intéressante. Et de quelle complaisance Aristote n’use-t-il pas alors envers les poëtes, puisqu’il leur permet d’inventer même leur action !

Je soumets ces doutes à l’excellent critique dont j’ose me permettre de combattre l’opinion. Je me suis appuyé 1o de l’autorité d’Aristote, qui permet d’inventer les personnages et le sujet ; j’ai fait voir 2o que les personnages épiques doivent être regardés presque tous comme des créations du poëte ; je vais ajouter l’autorité d’un grand exemple : le Renaud du Tasse est un personnage d’invention.

On trouve dans les historiens des croisades six Godefridi, neuf Gaudefridi, quatorze Baudouin, un Tancrède, vingt-deux Roger, sept Raimond, une foule de Robert, de Gautier, de Richard et de Guillaume ; cinq Renaud écrits Rainaldi, un écrit Reinoldus, un autre Rainoldus, et trois écrits Reinauldi.

Ces chevaliers et comtes du nom de Renaud sont répandus dans les historiens des croisades, l’Anonyme donné par Camden, Robert Moine, Baldric, Raimond d’Agiles, Fulcher, Gautier, Guibert et Guillaume de Tyr. De tous les Renaud qui se montrent à diverses époques, dans les différentes croisades, aucun ne paroît avoir été de la maison d’Este. Il faudroit surtout chercher le Renaud du Tasse au temps de l’entreprise de Pierre l’Ermite. Or, on ne rencontre dans l’Anonyme le Camden, Robert Moine et Baldric, historiens de cette première croisade, qu’un seul Renaud : ce Renaud trahit les croisés, se fit mahométan, et ne semble pas avoir porté un grand nom. Besoldo, dans son histoire de Regibus Hierosolymorum, garde le même silence. Quand, en fouillant les vieilles chroniques et les titres des grandes maisons d’Italie, on découvriroit qu’un Renaud de la maison d’Este accompagna Godefroi de Bouillon à Jérusalem, de bonne foi seroit-ce un personnage historique ? Dans ce cas, il y a tel gentilhomme breton ou périgourdin qui pourroit figurer dans l’épopée. Le nom du comte de Saint-Gilles est certainement beaucoup plus connu dans la première croisade que la plupart des noms que j’ai cités, parce qu’il se lit à la fois dans Anne Comnène et dans les chroniqueurs latins ; et pourtant combien y a-t-il de lecteurs qui aient entendu parler du comte de Saint-Gilles ?

Ainsi ce fameux Renaud d’Este est sorti tout entier du cerveau du poëte, puisque son nom n’est pas même dans les récits du temps. Quant à Soliman, son rival de gloire, on trouve un Soliman, fils d’un soudan de Nicée, qui battit le renégat Renaud ; mais c’est tout, et le reste du caractère est formé d’après celui de Saladin. Et Argant, Clorinde, Herminie, sont-ils des noms historiques ? Et Armide, qu’en dirons-nous ? Ce n’est point un personnage épisodique, car si on le retranche du poëme, le poëme n’existe plus. Armide cause l’absence de Renaud, et l’absence de Renaud établit l’action de La Jérusalem, comme le repos d’Achille donne naissance à L’Iliade. Ainsi, le premier héros du Tasse est d’invention ; la plupart des caractères inférieurs sont d’invention ; et Armide, sur qui roule la machine poétique, doit également sa naissance aux muses. Observons que le roi de Jérusalem, Aladin, est encore un enfant du poëte. Le père Maimbourg avoit remarqué avant moi les imaginations du Tasse : « Le fameux bois enchanté, dit-il, Ismen, Clorinde, Renaud, Armide, et cent autres pareilles choses de l’invention du Tasse ne sont que d’agréables visions d’un poëte qui prend plaisir, pour en donner aux autres, à faire de nouvelles créatures, qui ne furent jamais. » (Hist. des Crois., liv. III.)

Muratori et Gibbon conviennent aussi que le Tasse a inventé son héros.

Si je passe de ces autorités à mon sujet, on va voir que tout me faisoit une loi d’inventer mon principal personnage.

Le caractère grave, froid et tranquille de Constantin est précisément l’opposé du caractère épique. Qui pourroit se représenter le père temporel du concile de Nicée livré à ces aventures de guerre et d’amour qu’amène le développement d’une épopée ? La vie de ce prince est d’ailleurs trop connue, et malheureusement un crime pèse sur elle. Le poëme héroïque exige des passions, mais il rejette les crimes : noble dédain des muses, qui n’accordent leur plus beau chant qu’à la vertu.

Je voulois en outre peindre les mœurs homériques et les scènes tranquilles de L’Odyssée au milieu des scènes sanglantes d’une persécution. Comment sans absurdité conduire Constantin sous le toit de Démodocus ? Comment produire des rivalités, des jalousies ? Aurois-je jeté tout cela dans les épisodes ? Dans ce cas l’unité d’action étoit détruite. J’avois pour but de retracer la persécution des fidèles sous Dioclétien. Où l’aurois-je placée, cette persécution ? Constantin, trop jeune alors, n’y joua aucun rôle. Si l’on dit que j’aurois pu mettre le massacre des chrétiens sur l’avant-scène, en le comprenant dans le récit, mon sujet n’auroit donc pas été la dernière persécution de l’Église ? Et c’est pourtant le sujet que je me proposois de traiter. On pouvoit trouver autre chose dans la vie de Constantin. Sans doute il y a mille plans, qui tous peuvent être meilleurs que le mien ; mais enfin c’est sur le mien qu’il faut me juger. Combien de fois n’a-t-on pas refait L’Énéide et La Henriade !

Il demeure à peu près certain que Constantin, pour des raisons tirées de son caractère et de la nature du sujet, ne pouvoit pas être mon héros. Qui donc aurois-je choisi à cette époque ? Un martyr connu ? C’est ici que les jeux de l’imagination sont impérieusement interdits ; c’est ici qu’on auroit crié avec raison au sacrilége. Un confesseur de la foi devenu l’objet d’un culte sacré a ses traditions immuables, dont on ne peut s’écarter sans impiété ; les actes de son martyre sont là : les éloquents témoins de Dieu s’élèveroient contre la muse qui oseroit changer un seul mot à l’histoire de la religion et du malheur.

D’après ces considérations, je n’avois plus qu’une ressource, celle d’inventer mes principaux personnages : il nous reste à voir si dans ce cas j’ai usé de tous les moyens de l’art.

Afin d’ennoblir Eudore et de le rendre, pour ainsi dire, historique, je le fais descendre d’une famille de héros, et surtout du dernier des Grecs, Philopœmen. Racine emploie le même artifice pour rehausser l’importance de Monime. Ainsi c’est dans Eudore que l’Évangile va faire la conquête du sang de ces grands hommes dont Plutarque nous a transmis l’histoire. Inventée sur le même modèle, Cymodocée est la fille d’Homère ; et c’est en elle que le christianisme doit triompher des grâces, des beaux-arts et des divinités de la Grèce. Le critique a déjà trouvé cette réponse assez ingénieuse ; il semble même, en ce cas, approuver mes personnages d’invention : mais il auroit voulu que j’eusse insisté davantage sur mon idée, et qu’elle eût été mise d’une manière plus frappante sous les yeux du lecteur. Il a raison ; et c’est ce que j’ai fait dans cette édition nouvelle.

Si l’art trouve ces explications suffisantes, on doit remarquer que la religion, et c’est la chose importante, est pleinement satisfaite par l’invention de mon héros.

Dieu choisit souvent dans les conditions les plus humbles l’homme dont les épreuves attirent la bénédiction du ciel sur les nations.

« Dieu a choisi ce qu’il y a d’insensé selon le monde pour confondre les sages, et ce qui est foible selon le monde pour confondre ce qu’il y a de fort.

« Et il a choisi ce qu’il y a de vil et de méprisable selon le monde et ce qui n’est rien pour détruire ce qui est grand. »

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