Les Martyrs (page 21)
« Oh ! qu’elle a bien connu le cœur humain, cette religion qui cherche à nous maintenir dans la paix et qui sait donner des bornes à notre curiosité comme à nos affections sur la terre ! Cette vivacité d’imagination, à laquelle je m’abandonnai d’abord, fut la première cause de ma perte. Quand, enfin, je rentrai dans le cours ordinaire de mes occupations, je sentis que j’avois perdu le goût des choses graves, et j’enviai le sort des jeunes païens, qui pouvoient se livrer sans remords à tous les plaisirs de leur âge.
« Le rhéteur Eumène 36 tenoit à Rome une chaire d’éloquence, qu’il a transportée depuis dans les Gaules. Il avoit étudié dans son enfance sous le fils du plus célèbre disciple de Quintilien ; et tout ce qu’il y avoit de jeunes gens illustres fréquentoit alors son école. Je suivis les leçons de ce maître habile, et je ne tardai pas à former des liaisons avec les compagnons de mes études. Trois d’entre eux surtout s’attachèrent à moi par une agréable et sincère amitié : Augustin, Jérôme et le prince Constantin 37, fils du césar Constance.
« Jérôme, issu d’une noble famille pannonienne, annonça de bonne heure les plus beaux talents, mais les passions les plus vives. Son imagination impétueuse ne lui laissait pas un moment de repos. Il passoit des excès de l’étude à ceux des plaisirs avec une facilité inconcevable. Irascible, inquiet, pardonnant difficilement une offense, d’un génie barbare ou sublime, il semble destiné à devenir l’exemple des plus grands désordres ou le modèle des plus austères vertus : il faut à cette âme ardente Rome ou le désert.
« Un hameau du proconsulat de Carthage fut le berceau de mon second ami. Augustin est le plus aimable des hommes. Son caractère, aussi passionné que celui de Jérôme, a toutefois une douceur charmante, parce qu’il est tempéré par un penchant naturel à la contemplation : on pourroit cependant reprocher au jeune Augustin l’abus de l’esprit ; l’extrême tendresse de son âme le jette aussi quelquefois dans l’exaltation. Une foule de mots heureux, de sentiments profonds, revêtus d’images brillantes, lui échappent sans cesse. Né sous le soleil africain, il a trouvé dans les femmes, ainsi que Jérôme, l’écueil de ses vertus et la source de ses erreurs. Sensible jusqu’à l’excès au charme de l’éloquence, il n’attend peut-être qu’un orateur inspiré pour s’attacher à la vraie religion : si jamais Augustin entre dans le sein de l’Église, ce sera le Platon des chrétiens.
« Constantin, fils d’un césar illustre, annonce lui-même toutes les qualités d’un grand homme. Avec la force de l’âme, il a ces beaux dehors si utiles aux princes, et qui rehaussent l’éclat des belles actions. Hélène, sa mère, eut le bonheur de naître sous la loi de Jésus-Christ ; et Constantin, à l’exemple de son père, montre un penchant secret vers cette loi divine. À travers une extrême douceur, on voit percer chez lui un caractère héroïque et je ne sais quoi de merveilleux que le ciel imprime aux hommes destinés à changer la face du monde. Heureux s’il ne se laisse pas emporter à ces éclats de colère 38 si terribles dans les caractères habituellement modérés ! Ah ! combien les princes sont à plaindre d’être si promptement obéis ! Combien il faut avoir pour eux d’indulgence ! Songeons toujours que nous voyons l’effet de leurs premiers mouvements, et que Dieu, pour leur apprendre à veiller sur leurs passions, ne leur laisse pas un moment entre la pensée et l’exécution d’un dessein coupable.
« Tels furent les trois amis avec lesquels je passois mes jours à Rome. Constantin étoit, ainsi que moi, une espèce d’otage entre les mains de Dioclétien. Cette conformité de position, encore plus que celle de l’âge, décida du penchant du jeune prince en ma faveur 39 : rien ne prépare deux âmes à l’amitié comme la ressemblance des destinées, surtout quand ces destinées ne sont pas heureuses. Constantin voulut devenir l’instrument de ma fortune, et il m’introduisit à la cour.
« Lorsque j’arrivai à Rome, le pouvoir tombé aux mains de Dioclétien étoit partagé comme nous le voyons aujourd’hui : l’empereur s’étoit associé Maximien, sous le titre d’Auguste, et Galérius et Constance sous celui de César. Le monde ainsi divisé entre quatre chefs ne reconnoissoit pourtant qu’un maître.
« C’est ici, seigneurs, que je dois vous peindre cette cour, dont vous avez le bonheur de vivre éloignés. Puissiez-vous n’entendre jamais gronder ses orages ! Puissent vos jours inconnus couler obscurément comme ces fleuves au fond de cette vallée ! Mais, hélas ! une vie cachée ne nous sauve pas toujours de la puissance des princes ! Le tourbillon qui déracine le rocher enlève aussi le grain de sable ; souvent un roi avec son sceptre meurtrit une tête ignorée. Puisque rien ne peut mettre à l’abri des coups qui descendent du trône, il est utile et sage de connoître la main par laquelle nous pouvons être frappés.
« Dioclétien, qui s’appeloit autrefois Dioclès, reçut le jour à Diocléa, petite ville de Dalmatie. Dans sa jeunesse il porta les armes sous Probus, et devint un général habile. Il occupa sous Carin et Numérien la place importante du comte des Domestici, et il fut lui-même successeur de Numérien, dont il avoit vengé la mort.
« Aussitôt que les légions d’Orient eurent élevé Dioclétien à l’empire, il marcha contre Carinus, frère de Numérien, qui régnoit en Occident : il remporta sur lui une victoire, et par cette victoire il resta seul maître du monde.
« Dioclétien a d’éminentes qualités. Son esprit est vaste, puissant, hardi ; mais son caractère, trop souvent foible, ne soutient pas le poids de son génie : tout ce qu’il fait de grand et de petit découle de l’une ou de l’autre de ces deux sources. Ainsi l’on remarque dans sa vie les actions les plus opposées : tantôt c’est un prince plein de fermeté, de lumière et de courage, qui brave la mort, qui connoît la dignité de son rang, qui force Galérius à suivre à pied le char impérial comme le dernier des soldats ; tantôt c’est un homme timide, qui tremble devant ce même Galérius, qui flotte irrésolu entre mille projets, qui s’abandonne aux superstitions les plus déplorables, et qui ne se soustrait aux frayeurs du tombeau qu’en se faisant donner les titres impies de Dieu et d’Éternité. Réglé dans ses mœurs, patient dans ses entreprises, sans plaisirs et sans illusions, ne croyant point aux vertus, n’attendant rien de la reconnoissance, on verra peut-être ce chef de l’empire se dépouiller un jour de la pourpre, par mépris pour les hommes, et afin d’apprendre à la terre qu’il étoit aussi facile à Dioclétien de descendre du trône que d’y monter.
« Soit foiblesse, soit nécessité, soit calcul, Dioclétien a voulu partager sa puissance avec Maximien, Constance et Galérius. Par une politique dont il se repentira peut-être, il a pris soin que ces princes fussent inférieurs à lui et qu’ils servissent seulement à rehausser son mérite. Constance seul lui donnoit quelque ombrage, à cause de ses vertus. Il l’a relégué loin de la cour au fond des Gaules, et il a garde près de lui Galérius. Je ne vous parlerai point de Maximien-Auguste, guerrier assez brave, mais prince ignorant et grossier, qui n’a aucune influence à la cour. Je passe à Galérius.
« Né dans les huttes des Daces, ce gardeur de troupeaux a nourri dès sa jeunesse, sous la ceinture du chevrier, une ambition effrénée. Tel est le malheur d’un État où les lois n’ont point fixé la succession au pouvoir : tous les cœurs sont enflés des plus vastes désirs ; il n’est personne qui ne puisse prétendre à l’empire ; et comme l’ambition ne suppose pas toujours le talent, pour un homme de génie qui s’élève, vous avez vingt tyrans médiocres qui fatiguent le monde.
« Galérius semble porter sur son front la marque ou plutôt la flétrissure de ses vices : c’est une espèce de géant, dont la voix est effrayante et le regard horrible. Les pâles descendants des Romains croient se venger des frayeurs que leur inspire ce césar, en lui donnant le surnom d’Armentarius 40. Comme un homme qui fut affamé la moitié de sa vie, Galérius passe les jours à table et prolonge dans les ténèbres de la nuit de basses et crapuleuses orgies. Au milieu de ces saturnales de la grandeur, il fait tous ses efforts pour déguiser sa première nudité sous l’effronterie de son luxe ; mais plus il s’enveloppe dans les replis de la robe de César, plus on aperçoit le savon du berger.
Outre la soif insatiable du pouvoir et l’esprit de cruauté et de violence, Galérius apporte encore à la cour une autre disposition bien propre à troubler l’empire : c’est une fureur aveugle contre les chrétiens 41. La mère de ce César, paysanne grossière et superstitieuse, offroit souvent dans son hameau des sacrifices aux divinités des montagnes. Indignée que les disciples de l’Évangile refusassent de partager son idolâtrie, elle avoit inspiré à son fils l’aversion qu’elle sentoit pour les fidèles. Galérius a déjà poussé le foible et barbare Maximien à persécuter l’Église, mais il n’a pu vaincre encore la sage modération de l’empereur. Dioclétien nous estime au fond de l’âme ; il sait que nous composons aujourd’hui la meilleure partie des soldats de son armée ; il compte sur notre parole quand nous l’avons une fois donnée ; il nous a même rapprochés de sa personne : Dorothée, premier officier de son palais 42, est un chrétien remarquable par ses vertus. Vous verrez bientôt que l’impératrice Prisca et sa fille, la princesse Valérie, ont embrassé secrètement la loi du Sauveur. Reconnaissants des bontés de Dioclétien, et vivement touchés de la confiance qu’il leur accorde, les fidèles forment autour de lui une barrière presque insurmontable. Galérius le sait, et sa rage en est plus animée, car il voit que pour atteindre à l’empereur, dont l’ingrat envie peut-être la puissance, il faut perdre auparavant les adorateurs du vrai Dieu.
« Tels sont les deux princes qui, comme les génies du bien et du mal, répandent la prospérité ou la désolation dans l’empire, selon que l’un ou l’autre cède ou remporte la victoire. Comment Dioclétien, si habile dans la connoissance des hommes, a-t-il choisi un pareil césar ? C’est ce qu’on ne peut expliquer que par les arrêts de cette Providence qui rend vaines les pensées des princes et dissipe les conseils des nations.
« Heureux Galérius s’il se fût renfermé dans l’enceinte des camps, et qu’il n’eût jamais entendu que les accents des soldats, le cri des dangers et la voix de la gloire ! Il n’auroit point rencontré au milieu des armes ces lâches courtisans qui se font une élude d’allumer le vice et d’éteindre la vertu. Il ne se fût point abandonné aux conseils d’un favori perfide, qui ne cesse de le pousser au mal. Ce favori appartient, seigneurs, à une classe d’hommes que je dois vous faire connoître, parce qu’elle influera nécessairement sur les événements de ce siècle et sur le sort des chrétiens.
« Rome, vieillie et dépravée, nourrit dans son sein un troupeau de sophistes, Porphyre, Jamblique, Libanius, Maxime, dont les mœurs et les opinions seroient un objet de risée, si nos folies n’étoient trop souvent le commencement de nos crimes. Ces disciples d’une science vaine attaquent les chrétiens, vantent la retraite, célèbrent la médiocrité, vivent aux pieds des grands et demandent de l’or. Ceux-ci s’occupent sérieusement d’une ville à bâtir 43, toute peuplée de sages, qui, soumis aux lois de Platon, couleront doucement leurs jours en amis et en frères ; ceux-là rêvent profondément des secrets de la nature cachés sous les symboles égyptiens : les uns voient tout dans la pensée, les autres cherchent tout dans la matière ; d’autres prêchent la république dans le sein de la monarchie : ils prétendent qu’il faut renverser la société, afin de la reconstruire sur un plan nouveau ; d’autres, à l’imitation des fidèles, veulent enseigner la morale au peuple : ils rassemblent la foule dans les temples et au coin des rues, et vendent, sur des tréteaux, une vertu que ne soutiennent point les œuvres et les mœurs. Divisés pour le bien, réunis pour le mal, gonflés de vanité, se croyant des génies sublimes, au-dessus des doctrines vulgaires, il n’y a point d’insignes folies, d’idées bizarres, de systèmes monstrueux, que ces sophistes n’enfantent chaque jour. Hiéroclès marche à leur tête, et il est digne en effet de conduire un tel bataillon.
« Ce favori de Galérius, vous le savez trop, seigneurs, gouverne aujourd’hui l’Achaïe : c’est un de ces hommes que les révolutions introduisent au conseil des grands, et qui leur deviennent utiles par une sorte de talent pour les affaires communes, par une facilité peu désirable à parler promptement sur tous les sujets. Grec d’origine, on soupçonne Hiéroclès d’avoir été chrétien dans sa jeunesse ; mais, l’orgueil des lettres humaines ayant corrompu son esprit, il s’est jeté dans les sectes philosophiques. On ne reconnoît plus en lui de traces de sa religion première, si ce n’est à l’espèce de délire et de rage où le plonge le seul nom du Dieu qu’il a quitté. Il a pris la langue hypocrite et les affectations de l’école de la fausse sagesse. Les mots de liberté, de vertu, de science et de progrès des lumières, de bonheur du genre humain, sortent sans cesse de sa bouche ; mais ce Brutus est un bas courtisan, ce Caton est dévoré de passions honteuses, cet apôtre de la tolérance est le plus intolérant des mortels, et cet adorateur de l’humanité est un sanglant persécuteur. Constantin le hait, Dioclétien le craint et le méprise, mais il a gagné la confiance intime de Galérius ; il n’a d’autre rival auprès de ce prince que Publius, préfet de Rome. Hiéroclès essaye d’empoisonner l’esprit du malheureux césar : il présente au monde le spectacle hideux d’un prétendu sage qui corrompt, au nom des lumières, un homme qui règne sur les hommes.
« Jérôme, Augustin et moi, nous avions rencontré Hiéroclès à l’école d’Eumène. Son ton sentencieux et décisif, son air d’importance et d’orgueil, le rendoient odieux à notre simplicité et à notre franchise. Sa personne même semble repousser l’affection et la confiance : son front étroit et comprimé annonce l’obstination et l’esprit de système ; ses yeux faux ont quelque chose d’inquiet comme ceux d’une bête sauvage ; son regard est à la fois timide et féroce ; ses lèvres épaisses sont presque toujours entr’ouvertes par un sourire vif et cruel ; ses cheveux rares et inflexibles, qui pendent en désordre, semblent n’appartenir en rien à cette chevelure que Dieu jeta comme un voile sur les épaules du jeune homme et comme une couronne sur la tête du vieillard. Je ne sais quoi de cynique et de honteux respire dans tous les traits du sophiste : on voit que ses ignobles mains porteroient mal l’épée du soldat, mais qu’elles tiendroient aisément la plume de l’athée ou le fer du bourreau.
« Telle est la laideur de l’homme quand il est, pour ainsi dire, resté seul avec son corps, et qu’il renonce à son âme.
« Une offense que je reçus d’Hiéroclès 44, et que je repoussai de manière à le couvrir de confusion aux yeux de toute la cour, alluma contre moi dans son cœur une haine implacable. Il ne pouvoit, d’ailleurs, me pardonner la bienveillance de Dioclétien et l’amitié du fils de Constance. L’amour-propre blessé, l’envie excitée, ne lui laissèrent pas un moment de repos qu’il n’eût trouvé l’occasion de me perdre, et cette occasion ne tarda pas à se présenter.
« Hélas ! j’étois pourtant bien peu digne d’envie ! trois ans passés à Rome dans les désordres de la jeunesse avoient suffi pour me faire presque entièrement oublier ma religion. J’en vins même à cette indifférence qu’on a tant de peine à guérir, et qui laisse moins de ressources que le crime. Toutefois les lettres de Séphora et les remontrances des amis de mon père troubloient souvent ma fausse sécurité.
« Parmi les hommes qui conservoient à Lasthénès un fidèle souvenir étoit Marcellin, évêque de Rome 45 et chef de l’Église universelle. Il habitoit le cimetière des chrétiens, de l’autre côté du Tibre, dans un lieu désert, au tombeau de saint Pierre et de saint Paul 46. Sa demeure, composée de deux cellules, étoit appuyée contre le mur de la chapelle du cimetière. Une sonnette suspendue à l’entrée de l’asile du repos annonçoit à Marcellin l’arrivée des vivants ou des morts. On voyoit à sa porte, qu’il ouvroit lui-même aux voyageurs, les bâtons et les sandales des évêques qui venoient de toutes les parties de la terre lui rendre compte du troupeau de Jésus-Christ. Là se rencontroient et Paphnuce de la haute Thébaïde 47, qui chassoit les démons par sa parole ; et Spyridion de l’île de Chypre, qui gardoit les moutons et faisoit des miracles, et Jacques de Nisibe, qui reçut le don de prophétie ; et Osius, confesseur de Cordoue ; et Archéloüs de Caschares, qui confondit Manès ; et Jean, qui répandit dans la Perse la lumière de la foi ; et Frumentius, qui fonda l’Église d’Ethiopie ; et Théophile, qui revenoit de sa mission des Indes ; et cette chrétienne esclave qui dans sa captivité, convertit la nation entière des Ibériens. La salle du conseil de Marcellin étoit une allée de vieux ifs qui régnoit le long du cimetière. C’étoit là qu’en se promenant avec les évêques il conféroit des besoins de l’Église. Étouffer les hérésies de Donat, de Novatien, d’Arius, publier des canons, assembler des conciles, bâtir des hôpitaux, racheter des esclaves, secourir les pauvres, les orphelins, les étrangers, envoyer des apôtres aux barbares, tel étoit l’objet des puissants entretiens de ces pasteurs. Souvent, au milieu des ténèbres, Marcellin, veillant seul pour le salut de tous, descendoit de sa cellule au tombeau des saints apôtres. Prosterné sur les reliques, il prioit la nuit entière, et ne se relevoit qu’aux premiers rayons du jour. Alors, découvrant sa tête chenue, posant à terre sa tiare de laine blanche, le pontife ignoré étendoit ses mains pacifiques et bénissoit la ville et le monde 48.
« Lorsque je passois de la cour de Dioclétien à cette cour chrétienne, je ne pouvois m’empêcher d’être frappé d’une chose étonnante. Au milieu de cette pauvreté évangélique je retrouvois les traditions du palais d’Auguste et de Mécène, une politesse antique, un enjouement grave, une élocution simple et noble, une instruction variée, un goût sain, un jugement solide. On eût dit que cette obscure demeure étoit destinée par le ciel à devenir le berceau d’une autre Rome et l’unique asile des arts, des lettres et de la civilisation.
« Marcellin essayoit tous les moyens de me ramener à Dieu. Quelquefois, au soleil couchant, il me conduisoit sur les bords du Tibre ou dans les jardins de Salluste. Il m’entretenoit de la religion, et cherchoit à m’éclairer sur mes fautes avec une bonté paternelle. Mais les mensonges de la jeunesse m’ôtoient le goût de la vérité. Loin de profiter de ces promenades salutaires, je redemandois secrètement les platanes de Fronton, le portique de Pompée ou celui de Livie 49, rempli d’antiques tableaux ; et puisqu’il le faut avouer à ma confusion éternelle, je regrettois les temples d’Isis et de Cybèle, les fêtes d’Adonis, le cirque, les théâtres, lieux d’où la pudeur s’est depuis longtemps envolée aux accents de la muse d’Ovide. Après avoir inutilement tenté près de moi les admonitions charitables, Marcellin employa les mesures sévères : « Je serai forcé, me disoit-il souvent, de vous séparer de la communion des fidèles, si vous continuez à vivre éloigné des sacrements de Jésus-Christ. »
« Je n’écoutai point ses conseils, je ris de ses menaces ; ma vie devint un objet de scandale public : le pontife fut enfin obligé de lancer ses foudres.
« J’étois allé chez Marcellin ; je sonne à la grille du cimetière : les deux battants de la grille se séparent et s’écartent l’un de l’autre en gémissant sur leurs gonds. J’aperçois le pontife debout, à l’entrée de la chapelle ouverte. Il tenoit à la main un livre redoutable, image du livre scellé des sept sceaux que l’Agneau seul peut briser. Des diacres, des prêtres, des évêques, en silence, immobiles, étaient rangés sur les tombeaux environnants, comme des justes ressuscités pour assister au jugement de Dieu. Les yeux de Marcellin lançoient des flammes. Ce n’étoit plus le bon pasteur qui rapporte au bercail la brebis égarée, c’étoit Moïse dénonçant la sentence mortelle à l’infidèle adorateur du veau d’or ; c’étoit Jésus-Christ chassant les profanateurs du temple. Je veux avancer : un exorcisme me barre le chemin. Au même moment, les évêques étendent les bras et élèvent la main contre moi en détournant la tête ; alors le pontife, d’une voix terrible :
« Qu’il soit anathème, celui qui souille par ses mœurs la pureté du nom chrétien ! qu’il soit anathème, celui qui n’approche plus de l’autel du vrai Dieu ! qu’il soit anathème, celui qui voit avec indifférence l’abomination de l’idolâtrie ! »
« Tous les évêques s’écrient :
« Anathème ! »
« Aussitôt Marcellin entre dans l’église : la porte sainte est fermée devant moi 50. La foule des élus se disperse en évitant ma rencontre ; je parle, on ne me répond pas : on me fuit comme un homme attaqué d’un mal contagieux. Ainsi qu’Adam banni du paradis terrestre, je me trouve seul dans un monde couvert de ronces et d’épines, et maudit à cause de ma chute.
« Saisi d’une espèce de vertige, je monte en désordre sur mon char ; je pousse au hasard mes coursiers, je rentre dans Rome, je m’égare, et, après de longs détours, j’arrive à l’amphithéâtre de Vespasien 51. Là j’arrête mes chevaux écumants. Je descends du char ; je m’approche de la fontaine où les gladiateurs qui survivent se désaltèrent après le combat : je voulois aussi rafraîchir ma bouche brûlante. Il y avoit eu la veille des jeux donnés par Aglaé, riche et célèbre Romaine ; mais dans ce moment ces abominables lieux étoient déserts. La victime innocente que mes crimes ont derechef immolée me poursuit du haut du ciel. Nouveau Caïn, agité et vagabond, j’entre dans l’amphithéâtre ; je m’enfonce dans les galeries obscures et solitaires. Nul bruit ne s’y faisoit entendre, hors celui de quelques oiseaux effrayés qui frappoient les voûtes de leurs ailes. Après avoir parcouru les divers étages, je me repose, un peu calmé, sur un siège au premier rang. Je veux oublier, par la vue de cet édifice païen, et la proscription divine et la religion de mes pères. Vains efforts ! là même un Dieu vengeur se présente à mon souvenir. Je songe tout à coup que cet édifice est l’ouvrage d’une nation dispersée, selon la parole de Jésus-Christ. Étonnante destinée des enfants de Jacob ! Israel, captif de Pharaon, éleva les palais de l’Égypte ; Israel, captif de Vespasien, bâtit ce monument de la puissance romaine ! Il faut que ce peuple, même au milieu de toutes ses misères, ait la main dans toutes les grandeurs 52.
« Tandis que je m’abandonnois à ces réflexions, les bêtes féroces enfermées dans les loges souterraines de l’amphithéâtre se mirent à rugir 53 : je tressaillis, et, jetant les yeux sur l’arène, j’aperçus encore le sang des infortunés déchirés dans les derniers jeux. Un grand trouble me saisit : je me figure que je suis exposé au milieu de cette arène, réduit à la nécessité de périr sous la dent des lions, ou de renier le Dieu qui est mort pour moi ; je me dis : « Tu n’es plus chrétien, mais, si tu le redevenois un jour, que ferois-tu ? »
« Je me lève, je me précipite hors de l’édifice ; je remonte sur mon char, je regagne ma demeure. Toute la nuit la terrible question de ma conscience retentit au fond de mon sein. Aujourd’hui même cette scène se retrace souvent à ma mémoire comme si j’y trouvois quelque avertissement du ciel. »
Après avoir prononcé ces mots, Eudore cesse tout à coup de parler. Les yeux fixes, l’air ému, il paroît frappé d’une vision surnaturelle. L’assemblée, surprise, garde le silence, et l’on n’entend plus que le murmure du Ladon et de l’Alphée, qui baignent le double rivage de l’île. La mère d’Eudore, effrayée, se lève. Le jeune chrétien, revenu à lui-même, s’empresse de calmer les inquiétudes maternelles en reprenant ainsi son discours.
fin du livre quatrième.
Livre Quinzième.
Athènes. Adieux de Cymodocée, d’Eudore et de Démodocus. Cymodocée s’embarque avec Dorothée pour Joppé. Eudore s’embarque en même temps pour Ostie. La Mère du Sauveur envoie Gabriel à l’ange des mers. Eudore arrive à Rome. Il trouve le sénat prêt à se rassembler pour prononcer sur le sort des chrétiens. Il est choisi pour plaider leur cause. Hiérocles arrive à Rome : les sophistes le chargent de défendre leur secte et d’accuser les chrétiens. Symmaque, pontife de Jupiter, doit parler au sénat en faveur des anciens dieux de la patrie.
Monté sur un coursier de Thessalie et suivi d’un seul serviteur, le fils de Lasthénès avoit quitté Lacédémone ; il marchoit vers Argos, par le chemin de la montagne 1. La religion et l’amour remplissoient son âme de résolutions généreuses. Dieu, qui vouloit l’élever au plus haut degré de la gloire, le conduisoit à ces grands spectacles qui nous apprennent à mépriser les choses de la terre. Eudore, errant sur des sommets arides, fouloit le patrimoine du Roi des rois. Pendant trois soleils il presse les flancs de son coursier, et vient se reposer un moment dans Argos. Tous ces lieux, encore remplis des noms d’Hercule, de Pélops, de Clytemnestre, d’Iphigénie, n’offroient que des débris silencieux. Il voit ensuite les portes solitaires de Mycènes et la tombe ignorée d’Agamemnon : il ne cherche à Corinthe que les monuments où l’Apôtre fit entendre sa voix. En traversant l’isthme dépeuplé, il se rappelle ces jeux chantés par Pindare, qui participoient en quelque sorte de l’éclat et de la toute-puissance des dieux ; il cherche à Mégare les foyers de son aïeule qui recueillit les cendres de Phocion. Tout étoit désert à Éleusis, et dans le canal de Salamine, une seule barque de pêcheur étoit attachée aux pierres d’un môle détruit. Mais lorsque, suivant la voie Sacrée, le fils de Lasthénès eut gravi le mont Pœcile, et que la plaine de l’Attique s’offrit à ses regards, il s’arrêta saisi d’admiration et de surprise : la citadelle d’Athènes, élégamment découpée dans la forme d’un piédestal, portoit au ciel le temple de Minerve et les Propylées ; la ville s’étendoit à sa base, et laissoit voir les colonnes confuses de mille autres monuments. Le mont Hymette faisoit le fond du tableau, et un bois d’oliviers servoit de ceinture à la cité de Minerve.
Eudore traverse le Céphise, qui coule dans ce bois sacré ; il demande la route des jardins d’Acadème : des tombeaux lui tracent le chemin de cette retraite de la philosophie. Il reconnoît les pierres funèbres de Thrasybule, de Conon, de Timothée ; il salue les sépulcres de ces jeunes hommes, morts pour la patrie dans la guerre du Péloponèse ; Périclès, qui compara Athènes privée de sa jeunesse à l’année dépouillée de son printemps, repose lui-même au milieu de ces fleurs moissonnées.
La statue de l’Amour annonce au fils de Lasthénès l’entrée des jardins de Platon. Adrien, en rendant à l’Académie son ancienne splendeur, n’avoit fait qu’ouvrir un asile aux songes de l’esprit humain. Quiconque étoit parvenu au grade de sophiste sembloit avoir acquis le privilége de l’insolence et de l’erreur. Le cynique, à peine couvert d’une petite chlamyde sale et déchirée, insultoit, avec son bâton et sa besace, au platonicien enveloppé dans un large manteau de pourpre ; le stoïcien, vêtu d’une longue robe noire, déclaroit la guerre à l’épicurien couronné de fleurs. De toutes parts retentissoient les cris de l’école, que les Athéniens appeloient le chant des cygnes et des sirènes ; et les promenades qu’avoit immortalisées un génie divin étoient abandonnées aux plus imposteurs comme aux plus inutiles des hommes.
Eudore cherchoit dans ces lieux le premier officier du palais de l’empereur : il ne se put défendre d’un mouvement de mépris lorsqu’il traversa les groupes des sophistes, qui le prenoient pour un adepte ; désirant l’attirer à leurs systèmes, ils lui proposoient la sagesse dans le langage de la folie. Il pénètre enfin jusqu’à Dorothée : ce vertueux chrétien se promenoit au fond d’une allée de platanes que bordoit un canal limpide ; il étoit environné d’une troupe de jeunes gens déjà célèbres par leurs talents ou par leur naissance. On remarquoit auprès de lui Grégoire de Nazianze, animé d’un souffle poétique ; Jean, nouveau Démosthène, que son éloquence prématurée avoit fait nommer Bouche d’Or ; Basile, et Grégoire de Nysse, son frère : ceux-ci montroient un penchant décidé vers la religion qu’avoient professée Justin le Philosophe et Denys l’Aréopagite. Julien, au contraire, neveu de Constantin, s’attachoit à Lampridius, ennemi déclaré du culte évangélique : des habitudes bizarres et des mouvements convulsifs déceloient dans le jeune prince une sorte de dérèglement de l’esprit et du cœur.
Dorothée eut quelque peine à reconnoître Eudore : le visage du fils de Lasthénès avoit pris cette beauté mâle que donnent le métier des armes et l’exercice des vertus. Ils se retirèrent à l’écart, et Dorothée ouvrit son cœur à l’ami de Constantin.
« J’ai quitté Rome, lui dit-il, à l’arrivée de votre messager. Le mal est encore plus grand que vous ne le croyez peut-être. Galérius l’emporte, et tôt ou tard Dioclétien sera obligé d’abdiquer la pourpre. On veut perdre d’abord les chrétiens, afin d’ôter à l’empereur son premier appui : c’est l’ancien projet d’Hiéroclès, aujourd’hui tout-puissant auprès de César. Celui-ci répète sans cesse que le dénombrement ordonné, en découvrant une multitude effrayante d’ennemis des dieux, a révélé le danger de l’empire ; qu’il faut en venir aux mesures les plus sévères pour réprimer une secte qui menace les autels de la patrie. Pour moi, presque tombé dans la disgrâce de Dioclétien, vous savez quel sujet me conduit en Syrie. Eudore, nos frères malheureux tournent les yeux vers vous. La gloire que vous vous êtes acquise dans les armes et surtout votre repentir éclatant sont l’objet de l’admiration et des discours de tous les fidèles. Le souverain pontife vous attend ; Constantin vous appelle. Ce prince, environné de délateurs, se soutient à peine à la cour ; il a besoin d’un ami tel que vous, qui puisse l’aider de ses conseils et, s’il le faut, le servir de son bras. »