Les Martyrs (page 24)
« S’il en est ainsi, notre châtiment est juste. Frappez nos têtes, mais auparavant venez reprendre dans nos hôpitaux 17 les pauvres et les infirmes que vous n’avez point secourus ; faites appeler ces femmes romaines qui ont abandonné les fruits de leur honte. Elles croient peut-être qu’ils sont tombés dans ces lieux infâmes 18, seul asile offert par vos dieux à l’enfance délaissée ? Qu’elles viennent reconnoître leurs nouveau-nés entre les bras de nos épouses ! Le lait d’une chrétienne ne les a point empoisonnés : les mères selon la grâce les rendront, avant de mourir, aux mères selon la nature.
« Quelques-uns de nos mystères, mal entendus et faussement interprétés, ont donné naissance à ces calomnies. Princes, que ne m’est-il permis 19 de vous dévoiler ces secrets d’innocence et de pureté ? Rome se lève, dit Symmaque, et vous supplie de lui laisser les divinités de ses pères. Oui, princes, Rome se lève, mais non pour réclamer des dieux impuissants : elle se lève pour vous demander Jésus-Christ, qui rétablira parmi ses enfants la pudeur, la bonne foi, la probité, la modération et le règne des mœurs.
« Donnez-moi, s’écrie-t-elle, ce Dieu qui a déjà corrigé les vices de mes lois, ce Dieu qui n’autorise point l’infanticide, la prostitution du mariage, le spectacle du meurtre des hommes, ce Dieu qui couvre mon sein des monuments de sa bienfaisance, ce Dieu qui conserve les lumières des lettres et des arts, et qui veut abolir l’esclavage sur la terre. Ah ! si un jour je devois encore voir les barbares à mes portes, ce Dieu, je le sens, pourroit seul me sauver 20 et changer ma vieillesse languissante en une immortelle jeunesse. »
« Reste donc à repousser la dernière et la plus effrayante des accusations d’Hiéroclès, si les chrétiens pouvoient s’effrayer de perdre les biens et la vie. Nous sommes, dit notre délateur, des séditieux ; nous refusons d’adorer les images de l’empereur et d’offrir des sacrifices aux dieux pour le père de la patrie.
« Les chrétiens, des séditieux ! Poussés à bout par leurs persécuteurs et poursuivis comme des bêtes féroces, ils n’ont pas même fait entendre le plus léger murmure 21 ; neuf fois ils ont été massacrés, et, s’humiliant sous la main de Dieu, ils ont laissé l’univers se soulever contre les tyrans. Que Hiéroclès nomme un seul fidèle engagé dans une conspiration contre son prince ! Soldats chrétiens que j’aperçois ici, Sébastien, Pacôme, Victor, dites-nous où vous avez reçu les nobles blessures dont vous êtes couverts. Est-ce dans les émeutes populaires, en assiégeant le palais de vos empereurs, ou bien en affrontant, pour la gloire de vos princes, la flèche du Parthe, l’épée du Germain et la hache du Franc ? Hélas ! généreux guerriers, mes compagnons, mes amis, mes frères, je ne m’inquiète point de mon sort, bien que j’aie quelque raison de regretter à présent la vie 22, mais je ne puis m’empêcher de m’attendrir sur votre destinée. Que n’avez-vous choisi un défenseur plus éloquent ! J’aurois pu mériter une couronne civique en vous sauvant des mains des barbares, et je ne pourrai vous dérober au fer d’un proconsul romain !
« Finissons ce discours. Dioclétien, vous trouverez chez les chrétiens des sujets respectueux qui vous seront soumis sans bassesse, parce que le principe de leur obéissance vient du ciel. Ce sont des hommes de vérité ; leur langage ne diffère point de leur conduite ; ils ne reçoivent point les bienfaits d’un maître en le maudissant dans leur cœur. Demandez à de tels hommes leur fortune, leur vie, leurs enfants, ils vous les donneront, parce que tout cela vous appartient. Mais voulez-vous les forcer à encenser les idoles, ils mourront ! Pardonnez, princes, à cette liberté chrétienne : l’homme a aussi ses devoirs à remplir envers le ciel. Si vous exigez de nous des marques de soumission qui blessent ces devoirs sacrés, Hiéroclès peut appeler les bourreaux : nous rendrons à César notre sang, qui est à César, et à Dieu notre âme, qui est à Dieu. »
Eudore reprend sa place, rejette sur son épaule sa toge à demi tombée, et se hâte de recouvrir avec une modeste rougeur les cicatrices de son sein.
Pourrai-je exprimer la diversité des sentiments que le discours du fils de Lasthénès excita dans l’assemblée ? C’étoit un mélange d’admiration, de crainte, de fureur : chacun éclatoit en mouvements de haine ou d’amour. Ceux-ci admiroient la beauté de la religion accusée, ceux-là n’y voyoient qu’un reproche fait à leurs mœurs et à leurs dieux. Les guerriers étoient émus et vivement intéressés en faveur d’Eudore.
« Que nous servira donc, disoient-ils, de verser notre sang pour la patrie, de souffrir l’esclavage chez les barbares, de triompher des ennemis du prince, si un sophiste nous peut égorger au Capitole ? »
Pour la première fois de sa vie, Dioclétien paroissoit ému : même en laissant persécuter les fidèles, Dieu se servoit de l’éloquence chrétienne 23 pour semer les germes de la foi dans le sénat romain. La mâle simplicité du discours d’Eudore triomphoit et des calomnies d’Hiéroclès et des touchants souvenirs dont Symmaque avoit environné la statue de la Victoire ; tout semble annoncer que l’empereur va prononcer une sentence favorable aux chrétiens.
Hiéroclès, alarmé, vouloit paroître calme et victorieux, mais la rage et la frayeur perçoient malgré lui dans ses regards : lorsqu’un tigre s’est précipité dans la fosse escarpée que creusa sous ses pas un berger de Libye, la bête féroce, après s’être longtemps débattue, se couche avec une apparente tranquillité au milieu de l’enceinte fatale ; mais à l’agitation de ses yeux et de ses lèvres sanglantes, on voit qu’elle ressent vivement la crainte et la douleur du piège où elle est tombée.
Galérius rendit bientôt l’espérance à son ministre. Ce fougueux César, accoutumé au langage déshonoré de ses flatteurs, s’indigne des accents de la vertu et de la noble assurance d’un homme de bien. Il déclare que si l’on ne punit pas les fidèles, il quittera la cour et se mettra à la tête des légions d’Orient :
« Car ces ennemis du ciel porteroient sur moi leurs mains sacrilèges. »
Hiéroclès, reprenant son audace 24, fait observer qu’il y avoit des mystères sur lesquels on ne s’expliquoit point ; qu’après tout, les factieux refusoient de sacrifier à l’empereur et cherchoient par une éloquence séditieuse à soulever les soldats.
Trop accoutumé à céder à la violence de Galérius, Dioclétien fut effrayé de ses menaces. Il savoit qu’en proscrivant les chrétiens il se privoit d’un grand appui contre l’ambition de César ; mais le vieillard n’avoit plus la force d’envisager sans frémir les hasards d’une guerre civile. Satan achève d’épouvanter par un prodige l’esprit superstitieux de Dioclétien. Tout à coup le bouclier de Romulus 25 se détache de la voûte du Capitole, tombe, blesse le fils de Lasthénès et va couvrir, en roulant, la louve de bronze qui fut frappée de la foudre à la mort de Jules César. Galérius s’écrie :
« Vous le voyez, ô Dioclétien ! le père des Romains n’a pu supporter les blasphèmes de ce chrétien ! Imitez son exemple ; écrasez les impies et protégez au Capitole le génie de l’empire. »
Alors Dioclétien, malgré les remords de sa conscience et les lumières de sa politique, promet de donner un édit contre les fidèles ; mais, par une dernière ressource de son génie, il voulut que les dieux prononçassent dans leur propre cause et l’aidassent, avec Galérius, à porter le poids de l’exécration de l’avenir.
« Si la sibylle de Cumes 26, dit-il, approuve la résolution que vous me faites prendre, on publiera l’édit que vous demandez. Mais en attendant la réponse de l’oracle, je veux qu’on laisse à tous les citoyens la jouissance de leurs droits et la liberté de leur culte. »
En prononçant ces derniers mots, l’empereur quitta brusquement le Capitole. Galérius et Hiéroclès sortirent triomphants ; le premier, méditant les projets les plus ambitieux ; le second, mêlant à ces mêmes projets des desseins d’amour et de vengeance. Constantin, accablé de douleur, se dérobe avec Eudore à la curiosité de la foule. L’enfer pousse un cri de joie, et les anges du Seigneur, dans une sainte tristesse, s’envolent aux pieds de l’Éternel.
fin du livre seizième.
Livre Septième.
Suite du récit. Eudore devient esclave de Pharamond. Histoire de Zacharie. Clothilde, femme de Pharamond. Commencement du christianisme chez les Francs. Mœurs des Francs. Retour du printemps. Chasse. Barbares du Nord. Tombeau d’Ovide. Eudore sauve la vie à Mérovée. Mérovée promet la liberté à Eudore. Retour des chasseurs au camp de Pharamond. La déesse Hertha. Festin des Francs. On délibère sur la paix et sur la guerre avec les Romains. Dispute de Camulogène et de Chlodéric. Les Francs se décident à demander la paix. Eudore, devenu libre, est chargé par les Francs d’aller proposer la paix à Constance. Zacharie conduit Eudore jusque sur la frontière de la Gaule. Leurs adieux.
« Par Hercule, s’écria Démodocus en interrompant le récit d’Eudore, j’ai toujours aimé les enfants d’Esculape ! ils sont pieux envers les hommes et connoissent les choses cachées. On les trouve parmi les dieux, les centaures, les héros et les bergers. Mon fils, quel étoit le nom de ce divin barbare pour qui Jupiter, hélas ! ne me semble pas avoir puisé dans l’urne des biens ? Le maître des nuées dispose à son gré du sort des mortels : il donne à l’un la prospérité, il fait tomber l’autre dans toutes sortes de malheurs. Le roi d’Ithaque fut réduit à sentir un mouvement de joie en se couchant sur un lit de feuilles séchées 1 qu’il avoit amoncelées de ses propres mains. Jadis, chez les hommes plus vertueux, un favori du dieu d’Épidaure eût été l’ami et le compagnon des guerriers ; aujourd’hui il est esclave chez une nation inhospitalière. Mais hâte-toi, fils de Lasthénès, de m’apprendre le nom de ton libérateur, car je veux l’honorer comme Nestor honoroit Machaon. »
« Son nom, parmi les Francs, étoit Harold, reprit Eudore en souriant. Il vint me retrouver aux premiers rayons du jour, selon sa promesse. Il étoit accompagné d’une femme vêtue d’une robe de fil 2 teinte de pourpre ; elle avoit le haut de la gorge et les bras découverts, à la manière des Francs, Ses traits offroient, au premier coup d’œil, un mélange inexplicable de barbarie et d’humanité : c’étoit une expression de physionomie naturellement forte et sauvage, corrigée par je ne sais quelle habitude étrangère 3 de pitié et de douceur. »
« Jeune Grec, me dit l’esclave, remerciez Clothilde 4, femme de Pharamond, mon maître. Elle a obtenu votre grâce de son époux : elle vient elle-même vous chercher pour vous mettre à l’abri des Francs. Quand vous serez guéri de vos blessures, vous vous montrerez sans doute esclave reconnoissant et fidèle. »
« Plusieurs serfs entrèrent alors dans la caverne. Ils m’étendirent sur des branches d’arbre entrelacées, et me portèrent au camp de mon maître. »
« Les Francs, malgré leur valeur et le soulèvement des flots, avoient été obligés de céder la victoire à la discipline des légions ; heureux d’échapper à une entière défaite, ils se retiroient devant les vainqueurs. Je fus jeté dans les chariots avec les autres blessés. On marcha quinze jours et quinze nuits en s’enfonçant vers le Nord, et l’on ne s’arrêta que quand on se crut à l’abri de l’armée de Constance.
« Jusque alors j’avois à peine senti l’horreur de ma situation ; mais aussitôt que le repos commença à cicatriser mes plaies, je jetai les yeux autour de moi avec épouvante. Je me vis au milieu des forêts, esclave chez des barbares et prisonnier dans une hutte qu’entouroit, comme un rempart, un cercle de jeunes arbres 5 qui devoient s’entrelacer en croissant. Une boisson grossière, faite de froment 6, un peu d’orge écrasée entre deux pierres, des lambeaux de daim et de chevreuil qu’on me jetoit quelquefois par pitié, telle étoit ma nourriture. La moitié du jour j’étois abandonné seul sur mon lit d’herbes fanées ; mais je souffrois encore beaucoup plus de la présence que de l’absence des barbares. L’odeur des graisses mêlées de cendres de frêne dont ils frottent leurs cheveux 7, la vapeur des chairs grillées, le peu d’air de la hutte 8 et le nuage de fumée qui la remplissoit sans cesse me suffoquoient. Ainsi une juste Providence me faisoit payer les délices de Naples, les parfums et les voluptés dont je m’étois enivré.
« Le vieil esclave, occupé de ses devoirs, ne pouvoit donner que quelques moments à mes peines. J’étois toujours étonné de la sérénité de son visage, au milieu des travaux dont il étoit accablé.
« Eudore, me dit-il un soir, vos blessures sont presque guéries. Demain vous commencerez à remplir vos nouveaux devoirs. Je sais que l’on doit vous envoyer avec quelques serfs chercher du bois au fond de la forêt. Allons, mon fils et mon compagnon, rappelez votre vertu. Le ciel vous aidera si vous l’implorez. »
« À ces mots, l’esclave s’éloigna, et me laissa plongé dans le désespoir. Je passai la nuit dans une agitation horrible, formant et rejetant tour à tour mille projets. Tantôt je voulois attenter à mes jours, tantôt je songeois à la fuite. Mais comment fuir, foible et sans secours ? Comment trouver un chemin à travers ces bois ? Hélas ! j’avois une ressource contre mes maux, la religion ; et c’étoit le seul moyen de délivrance auquel je ne songeois pas ! Le jour me surprit au milieu de ces angoisses, et j’entendis tout à coup une voix qui me cria :
« Esclave romain, lève-toi ! »
« On me donna une peau de sanglier pour me couvrir, une corne de bœuf pour puiser de l’eau 9, un poisson sec pour ma nourriture, et je suivis les serfs qui me montroient le chemin.
« Lorsqu’ils furent arrivés à la forêt, ils commencèrent par ramasser parmi la neige et les feuilles flétries les branches d’arbre brisées par les vents. Ils en formoient çà et là des monceaux, qu’ils lioient avec des écorces. Ils me firent quelques signes pour m’engager à les imiter, et voyant que j’ignorois leur ouvrage, ils se contentèrent de mettre sur mes épaules un paquet de rameaux desséchés. Mon front orgueilleux fut forcé de s’humilier sous le joug de la servitude ; mes pieds nus fouloient la neige, mes cheveux étoient hérissés par le givre, et la bise glaçoit les larmes dans mes yeux. J’appuyois mes pas chancelants sur une branche arrachée de mon fardeau, et, courbé comme un vieillard, je cheminois lentement entre les arbres de la forêt.
« J’étois prêt à succomber à ma douleur, lorsque je vis tout à coup auprès de moi le vieil esclave, chargé d’un poids plus pesant que le mien et me souriant de cet air paisible qui ne l’abandonnoit jamais. Je ne pus me défendre d’un mouvement de honte.
« Quoi ! me dis-je en moi-même, cet homme, accablé par les ans, sourit sous un fardeau triple du mien, et moi, jeune et fort, je pleure !
« Eudore, me dit mon libérateur en m’abordant, ne trouvez-vous pas que le premier fardeau est bien lourd ? Mon jeune compagnon, l’habitude et surtout la résignation rendront les autres plus légers. Voyez quel poids je suis venu à bout de porter à mon âge. »
« Ah ! m’écriai-je, chargez-moi de ce poids qui fait plier vos genoux Puissé-je expirer en vous délivrant de vos peines ! »
« Eh, mon fils ! repartit le vieillard, je n’ai point de peines. Pourquoi désirer la mort ? Allons, je veux vous réconcilier avec la vie. Venez vous reposer à quelques pas d’ici ; nous allumerons du feu, et nous causerons ensemble. »
« Nous gravîmes des monticules irréguliers, formés, comme je le vis bientôt, par les débris d’un ouvrage romain. De grands chênes croissoient dans ce lieu, sur une autre génération de chênes tombés à leurs pieds. Lorsque nous fûmes arrivés au sommet des monticules, je découvris l’enceinte d’un camp abandonné.
« Voilà, me dit l’esclave, le bois de Teuteberg et le camp de Varus 10. La pyramide de terre que vous apercevez au milieu est la tombe où Germanicus fit renfermer les restes des légions massacrées. Mais elle a été rouverte par les barbares ; les os des Romains ont été de nouveau semés sur la terre, comme l’attestent ces crânes blanchis, cloués aux troncs des arbres. Un peu plus loin vous pouvez remarquer les autels sur lesquels on égorgea les centurions des premières compagnies, et le tribunal de gazon d’où Arminius harangua les Germains. »
« À ces mots le vieillard jeta sa ramée sur la neige. Il en tira quelques branches, dont il fit un peu de feu, puis, m’invitant à m’asseoir auprès de lui et à réchauffer mes mains glacées, il me raconta son histoire :
« Mon fils, vous plaindrez-vous encore de vos malheurs ? Oseriez-vous parler de vos peines à la vue du camp de Varus ? Ou plutôt ne reconnoissez-vous pas quel est le sort de tous les hommes, et combien il est inutile de se révolter contre des maux inséparables de la condition humaine ? Je vous offre moi-même un exemple frappant de ce qu’une fausse sagesse appelle les coups de la fortune. Vous gémissez de votre servitude ! Et que direz-vous donc quand vous verrez en moi un descendant de Cassius, esclave, et esclave volontaire ?
« Lorsque mes ancêtres furent bannis de Rome pour avoir défendu la liberté, et qu’on n’osa même plus porter leurs images aux funérailles 11, ma famille se réfugia dans le christianisme, asile de la véritable indépendance.
« Nourri des préceptes d’une loi divine, je servis longtemps comme simple soldat dans la légion thébaine 12, où je portois le nom de Zacharie. Cette légion chrétienne ayant refusé de sacrifier aux faux dieux, Maximien la fit massacrer près d’Agaune dans les Alpes. On vit alors un exemple à jamais mémorable de l’esprit de douceur de l’Évangile. Quatre mille vétérans, blanchis dans le métier des armes, pleins de force, et ayant à la main la pique et l’épée, tendirent, comme des agneaux paisibles, la gorge aux bourreaux. La pensée de se défendre ne se présenta pas même à leur esprit, tant ils avoient gravées au fond du cœur les paroles de leur Maître, qui ordonne d’obéir et défend de se venger ! Maurice, qui commandoit la légion, tomba le premier. La plupart des soldats périrent par le fer. On m’avoit attaché les mains derrière le dos. Assis parmi la foule des victimes, j’attendois le coup fatal ; mais je ne sais par quel dessein de la Providence je fus oublié dans ce grand massacre. Les corps entassés autour de moi me dérobèrent à la vue des centurions, et Maximien, ayant accompli son œuvre, s’éloigna avec l’armée.
« Vers la seconde veille de la nuit, n’entendant plus que le bruit d’un torrent dans les montagnes, je levai la tête et je fus à l’instant frappé d’un prodige. Les corps de mes compagnons sembloient jeter une vive lumière 13 et répandre une agréable odeur. J’adorai le Dieu des miracles, qui n’avoit pas voulu accepter le sacrifice de mes jours ; et comme je ne pouvois donner la sépulture à tant de saints, je cherchai du moins le grand Maurice. Je le trouvai à demi recouvert de la neige tombée pendant la nuit. Animé d’une force surnaturelle, je me dégageai de mes liens, et avec le fer d’une lance je creusai à mon général une fosse profonde. J’y réunis le tronc et le chef de Maurice, en priant le nouveau Machabée d’obtenir bientôt pour son soldat une place dans la milice céleste. Ensuite je quittai ce champ de triomphe et de larmes ; je pris le chemin des Gaules, et me retirai vers Denis, premier évêque de Lutèce 14.
« Ce saint prélat me reçut avec des pleurs de joie, et m’admit au nombre de ses disciples. Quand il me crut capable de le seconder dans son ministère, il m’imposa les mains, et, me créant prêtre de Jésus-Christ, il me dit : « Humble Zacharie, soyez charitable ; voilà toutes les instructions que j’ai à vous donner. » Hélas ! j’étois toujours destiné à perdre mes amis, et toujours par la même main ! Maximien fit trancher la tête à Denis et à ses compagnons, Rustique et Éleuthère. Ce fut son dernier exploit dans les Gaules, qu’il céda bientôt après à Constance.
« J’avois sans cesse devant les yeux le précepte de mon saint évêque. Je me sentis pressé du désir de rendre quelque service à des misérables, et j’allois souvent prier Denis de m’obtenir cette faveur, par son intercession auprès du Fils de Marie.
« Les chrétiens de Lutèce avoient enseveli leur évêque dans une grotte, au pied de la colline sur laquelle il avoit été décapité. Cette colline s’appeloit le mont de Mars 15, et elle étoit séparée de la Sequana par des marais. Un jour, comme je traversois ces marais, je vis venir à moi une femme chrétienne tout éplorée, qui s’écria : « Ô Zacharie ! je suis la plus infortunée des femmes ! Mon époux a été pris par les Francs ; il me laisse avec trois enfants en bas âge, et sans aucun moyen de les nourrir ! » Une rougeur subite couvrit mon front ; je compris que Dieu m’envoyoit cette grâce par les prières du généreux martyr que j’allois implorer. Je cachai cependant ma joie, et je dis à cette femme : « Ayez bon courage, Dieu aura pitié de vous. » Et, sans m’arrêter, je me mis en route pour la colonie d’Agrippina.
« Je connoissois le soldat prisonnier. Il étoit chrétien, et j’avois été quelque temps son frère d’armes. C’était un homme simple et craignant Dieu pendant la prospérité ; mais les revers le décourageoient aisément, et il étoit à craindre qu’il ne perdît la foi dans le malheur. J’appris à Agrippina qu’il étoit tombé entre les mains du chef des Saliens. Les Romains venoient de conclure une trêve avec les Francs. Je passai chez ces barbares. Je me présentai à Pharamond, et m’offris en échange du chrétien : je ne pouvois payer autrement sa rançon, car je ne possédois rien au monde. Comme j’étois fort et vigoureux, et que l’autre esclave étoit foible, ma proposition fut acceptée. J’y mis pour seule condition que mon maître renverroit son prisonnier sans lui dire par quel moyen il étoit racheté. Cela fut fait ainsi, et ce pauvre père de famille rentra plein de joie dans ses foyers, pour nourrir ses enfants et consoler son épouse.
« Depuis ce temps, je suis demeuré esclave ici 16. Dieu m’a bien récompensé ; car, en habitant parmi ces peuples j’ai eu le bonheur d’y semer la parole de Jésus-Christ. Je vais surtout le long des fleuves réparer, autant qu’il est en moi, le malheur d’une expérience funeste : les barbares, afin d’éprouver si leurs enfants seront vaillants un jour, ont coutume de les exposer aux flots sur un bouclier 17. Ils ne conservent que ceux qui surnagent, et laissent périr les autres. Quand je puis réussir à sauver des eaux ces petits anges, je les baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, pour leur ouvrir le ciel.
« Les lieux où se livrent les batailles m’offrent encore une abondante moisson. Je rôde comme un loup ravissant, dans les ténèbres, au milieu du carnage et des morts. J’appelle les mourants, qui croient que je les viens dépouiller ; je leur parle d’une meilleure vie ; je tâche de les envoyer dans le repos d’Abraham. S’ils ne sont pas mortellement blessés, je m’empresse de les secourir, espérant les gagner par la charité au Dieu des pauvres et des misérables.
« Jusqu’à présent ma plus belle conquête est la jeune femme 18 de mon vieux maître Pharamond. Clothilde a ouvert son cœur à Jésus-Christ. De violente et cruelle qu’elle étoit, elle est devenue douce et compatissante. Elle m’aide à sauver tous les jours quelques infortunés. C’est à elle que vous devez la vie. Lorsque je courus lui apprendre que je vous avois trouvé parmi les morts, elle songea d’abord à vous tenir caché dans la grotte, afin de vous soustraire à l’esclavage. Elle découvrit ensuite que les Francs alloient continuer leur retraite. Alors il ne lui resta plus qu’à révéler le secret à son époux et à obtenir votre grâce de Pharamond : car, si les barbares aiment les esclaves sains et vigoureux, leur impatience naturelle et le mépris qu’ils ont eux-mêmes pour la vie leur font presque toujours sacrifier les blessés.