Les Martyrs (page 25)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Mon fils, telle est l’histoire de Zacharie. Si vous trouvez qu’il a fait quelque chose pour vous, il ne vous demande en récompense que de ne pas vous laisser abattre par les chagrins, et de souffrir qu’il sauve votre âme après avoir sauvé votre corps. Eudore, vous êtes né dans ce doux climat 19 voisin de la terre des miracles, chez ces peuples polis qui ont civilisé les hommes, dans cette Grèce où le sublime Paul a porté la lumière de la foi : que d’avantages n’avez-vous donc pas sur les hommes du Nord, dont l’esprit est grossier et les mœurs féroces ! Seriez-vous moins sensible qu’eux à la charité évangélique ? »

« Les dernières paroles de Zacharie entrèrent dans mon cœur comme un aiguillon. L’indigne secret de ma vie m’accabloit. Je n’osois lever les yeux sur mon libérateur. Moi qui avois soutenu sans trouble les regards des maîtres du monde, j’étois anéanti devant la majesté d’un vieux prêtre chrétien esclave chez les barbares ! Retenu par la honte de confesser l’oubli que j’avois fait de ma religion, poussé par le désir de tout avouer, mon désordre étoit extrême. Zacharie s’en aperçut. Il crut que mes blessures étoient rouvertes. Il me demanda la cause de mon agitation avec inquiétude. Vaincu par tant de bonté, et les larmes malgré moi se faisant un passage, je me jetai aux pieds du vieillard :

« Ô mon père ! ce ne sont pas les blessures de mon corps qui saignent ; c’est une plaie plus profonde et plus mortelle ! Vous qui faites tant d’actes sublimes au nom de votre religion, pourrez-vous croire, en voyant entre nous si peu de ressemblance, que j’ai la même religion que vous ? »

« Jésus-Christ ! s’écria le saint levant les mains vers le ciel ; Jésus-Christ ! mon divin Maître, quoi ! vous auriez ici un autre serviteur que moi ! »

« Je suis chrétien, » répondis-je.

« L’homme de charité me prend dans ses bras, m’arrose de ses larmes, me presse contre ses cheveux blancs, en disant avec des sanglots de joie :

« Mon frère ! mon cher frère ! J’ai trouvé un frère ! »

« Et je répétois :

« Je suis chrétien, je suis chrétien. »

« Pendant cette conversation, la nuit étoit descendue. Nous reprîmes nos fardeaux, et nous retournâmes à la hutte de Pharamond. Le lendemain Zacharie vint me chercher à la pointe du jour. Il me conduisit au fond d’une forêt. Dans le tronc d’un vieux hêtre, où Sécovia, prophétesse des Germains 20, avoit jadis rendu ses oracles, je vis une petite image qui représentoit Marie, mère du Sauveur. Elle étoit ornée d’une branche de lierre chargée de ses fruits mûrs, et nouvellement placée aux pieds de la Mère et de l’Enfant, car la neige ne l’avoit point encore recouverte.

« Cette nuit même, me dit Zacharie, j’ai appris à l’épouse de notre maître que nous avions un frère parmi nous. Pleine de joie, elle a voulu venir au milieu des ténèbres parer notre autel et offrir cette branche à Marie en signe d’allégresse. »

« Zacharie avoit à peine achevé de prononcer ces mots, que nous vîmes accourir Clothilde. Elle se mit à genoux sur la neige, au pied du hêtre. Nous nous plaçâmes à ses côtés, et elle prononça à haute voix l’oraison du Seigneur dans un idiome sauvage. Ainsi je vis commencer le christianisme chez les Francs. Religion céleste, qui dira les charmes de votre berceau ? Combien il parut divin dans Bethléem aux pasteurs de la Judée ! Qu’il me sembla miraculeux dans les catacombes, lorsque je vis s’humilier devant lui une puissante impératrice ! Et qui n’eût versé des larmes en le retrouvant sous un arbre de la Germanie, entouré, pour tout adorateur, d’un Romain esclave 21, d’un prisonnier grec et d’une reine barbare !

« Qu’attendois-je pour retourner au bercail ? Les dégoûts avoient commencé à m’avertir de la vanité des plaisirs ; l’ermite du Vésuve avoit ébranlé mon esprit ; Zacharie subjuguoit mon cœur, mais il étoit écrit que je ne reviendrois à la vérité que par une suite de malheurs et d’expériences.

« Zacharie redoubla de zèle et de soin auprès de moi. Je croyois en l’écoutant entendre une voix sortie du ciel. Quelle leçon n’offroit point la seule vue de l’héritier chrétien de Cassius et de Brutus ! Le stoïque meurtrier de César, après une vie courte, libre, puissante et glorieuse, déclare que la vertu n’est qu’un fantôme 22 ; le charitable disciple de Jésus-Christ, esclave, vieux, pauvre, ignoré, proclame qu’il n’y a rien de réel ici-bas que la vertu. Ce prêtre, qui ne paroissoit savoir que la charité, avoit toutefois l’esprit de science et un goût pur des arts et des lettres. Il possédoit les antiquités grecques, hébraïques et latines. C’étoit un charme de l’entendre parler des hommes des anciens jours en gardant les troupeaux des barbares. Il m’entretenoit souvent des coutumes de nos maîtres ; il me disoit :

« Quand vous serez retourné dans la Grèce, mon cher Eudore, on s’assemblera autour de vous pour vous ouïr conter les mœurs des rois à la longue chevelure. Vos malheurs présents vous deviendront une source d’agréables souvenirs. Vous serez parmi ces peuples ingénieux un nouvel Hérodote 23, arrivé d’une contrée lointaine pour les enchanter de vos merveilleux récits. Vous leur direz qu’il existe dans les forêts de la Germanie un peuple qui prétend descendre des Troyens 24 (car tous les hommes, ravis des belles fables de vos Hellènes, veulent y tenir par quelque côté) ; que ce peuple, formé de diverses tribus de Germains 25, les Sicambres, les Bructères, les Saliens, les Cattes, a pris le nom de Franc, qui veut dire libre, et qu’il est digne de porter ce nom.

« Son gouvernement est pourtant essentiellement monarchique. Le pouvoir 26, partagé entre différents rois, se réunit dans la main d’un seul lorsque le danger est pressant. La tribu des Saliens 27, dont Pharamond est le chef, a presque toujours l’honneur de commander, parce qu’elle passe parmi les barbares pour la plus noble. Elle doit cette renommée 28 à l’usage qui exclut chez elle les femmes de la puissance et ne confie le sceptre qu’à un guerrier.

« Les Francs s’assemblent 29 une fois l’année, au mois de mars, pour délibérer sur les affaires de la nation. Ils viennent au rendez-vous tout armés 30. Le roi s’assied sous un chêne 31. On lui apporte des présents, qu’il reçoit avec beaucoup de joie. Il écoute la plainte de ses sujets ou plutôt de ses compagnons, et rend la justice avec équité.

« Les propriétés sont annuelles 32. Une famille cultive chaque année le terrain, qui lui est assigné par le prince, et après la récolte le champ moissonné rentre dans la possession commune.

« Le reste des mœurs se ressent de cette simplicité. Vous voyez que nous partageons avec nos maîtres la saie, le lait, le fromage 33, la maison de terre, la couche de peaux.

« Vous fûtes hier témoin du mariage de Mérovée. Un bouclier 34, une francisque, un canot d’osier, un cheval bridé, deux bœufs accouplés, ont été les présents de noces de l’héritier de la couronne des Francs. Si, dans les jeux de son âge, il saute mieux qu’un autre au milieu des lances et des épées nues 35, s’il est brave à la guerre, juste pendant la paix, il peut espérer après sa mort un bûcher funèbre et même une pyramide de gazon 36 pour couvrir son tombeau. »

« Ainsi me parloit Zacharie.

« Le printemps vint enfin ranimer les forêts du Nord. Bientôt tout changea de face dans les bois et dans les vallées : les angles noircis des rochers se montrèrent les premiers sur l’uniforme blancheur des frimas ; les flèches rougeâtres des sapins parurent ensuite, et de précoces arbrisseaux remplacèrent par des festons de fleurs les cristaux glacés qui pendoient à leurs cimes. Les beaux jours ramenèrent la saison des combats.

« Une partie des Francs reprend les armes, une autre se prépare à aller chasser l’uroch et les ours 37 dans les contrées lointaines. Mérovée se mit à la tête des chasseurs, et je fus compris au nombre des esclaves qui dévoient l’accompagner. Je dis adieu à Zacharie, et me séparai pour quelque temps du plus vertueux des hommes.

« Nous parcourûmes avec une rapidité incroyable les régions qui s’étendent depuis la mer de Scandie jusqu’aux grèves du Pont-Euxin. Ces forêts servent de passage à cent peuples barbares qui roulent tour à tour leurs torrents vers l’empire romain. On diroit qu’ils ont entendu quelque chose au midi qui les appelle du septentrion et de l’aurore. Quel est leur nom, leur race, leur pays ? Demandez-le au ciel qui les conduit, car ils sont aussi inconnus aux hommes que les lieux d’où ils sortent et où ils passent. Ils viennent ; tout est préparé pour eux : les arbres sont leurs tentes, les déserts sont leurs voies. Voulez-vous savoir où ils ont campé ? Voyez ces ossements de troupeaux égorgés, ces pins brisés comme par la foudre, ces forêts en feu et ces plaines couvertes de cendres.

« Nous eûmes le bonheur de ne rencontrer aucune de ces grandes migrations 38 ; mais nous trouvâmes quelques familles errantes auprès desquelles les Francs sont un peuple policé. Ces infortunés, sans abri, sans vêtement, souvent même sans nourriture, n’ont, pour consoler leurs maux, qu’une liberté inutile et quelques danses dans le désert. Mais lorsque ces danses sont exécutées au bord d’un fleuve dans la profondeur des bois, que l’écho répète pour la première fois les accents d’une voix humaine, que l’ours regarde du haut de son rocher ces jeux de l’homme sauvage, on ne peut s’empêcher de trouver quelque chose de grand dans la rudesse même du tableau, de s’attendrir sur la destinée de cet enfant de la solitude, qui naît inconnu du monde, foule un moment des vallées où il ne repassera plus, et bientôt cache sa tombe sous la mousse des déserts, qui n’a pas même conservé l’empreinte de ses pas.

« Un jour, ayant passé l’Ister vers son embouchure, et m’étant un peu écarté de la troupe des chasseurs, je me trouvai à la vue des flots du Pont-Euxin. Je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissoit un laurier. J’arrachai les herbes qui couvroient quelques lettres latines, et bientôt je parvins à lire ce premier vers des élégies d’un poète infortuné :

« Mon livre, vous irez à Rome 39, et vous irez à Rome sans moi. »

« Je ne saurois vous peindre ce que j’éprouvai en retrouvant au fond de ce désert le tombeau d’Ovide. Quelles tristes réflexions ne fis-je point sur les peines de l’exil, qui étoient aussi les miennes, et sur l’inutilité des talents pour le bonheur ! Rome, qui jouit aujourd’hui des tableaux du plus ingénieux de ses poëtes, Rome a vu couler vingt ans d’un œil sec les larmes d’Ovide. Ah ! moins ingrats que les peuples de l’Ausonie, les sauvages habitants des bords de l’Ister se souviennent encore de l’Orphée qui parut dans leurs forêts ! Ils viennent danser autour de ses cendres ; ils ont même retenu quelque chose de son langage : tant leur est douce la mémoire de ce Romain, qui s’accusoit d’être le barbare 40, parce qu’il n’étoit pas entendu du Sarmate !

« Les Francs n’avoient traversé de si vastes contrées qu’afin de visiter quelques tribus de leur nation transportées autrefois par Probus au bord du Pont-Euxin. Nous apprîmes, en arrivant, que ces tribus avoiont disparu 41 depuis plusieurs mois et qu’on ignoroit ce qu’elles étoient devenues. Mérovée prit à l’instant la résolution de retourner au camp de Pharamond.

« La Providence avoit ordonné que je retrouverois la liberté au tombeau d’Ovide 42. Lorsque nous repassâmes auprès de ce monument, une louve, qui s’y étoit cachée pour y déposer ses petits, s’élança sur Mérovée. Je tuai cet animal furieux. Dès ce moment mon jeune maître me promit de demander ma liberté à son père. Je devins son compagnon pendant le reste de la chasse. Il me faisoit dormir à ses côtés. Quelquefois je lui parlois de la bataille sanglante où je l’avois vu traîné par trois taureaux indomptés, et il tressailloit de joie au souvenir de sa gloire. Quelquefois aussi je l’entretenois des coutumes et des traditions de mon pays, mais de tout ce que je lui racontois il n’écoutoit avec plaisir que l’histoire des travaux d’Hercule et de Thésée. Quand j’essayois de lui faire comprendre nos arts, il brandissoit sa framée, et me disoit avec impatience : « Grec, Grec, je suis ton maître. »

« Après une absence de plusieurs mois, nous arrivâmes au camp de Pharamond. La hutte royale étoit déserte 43. Le chef à la longue chevelure avoit eu des hôtes : après avoir prodigué en leur honneur tout ce qu’il possédoit de richesses, il étoit allé vivre dans la cabane d’un chef voisin qui, ruiné à son tour par le monarque barbare, s’étoit établi avec lui chez un autre chef. Nous trouvâmes enfin Pharamond goûtant, assis à un grand repas, les charmes de cette hospitalité naïve, et il nous apprit le sujet de ces fêtes.

« Au milieu de la mer des Suèves se voit une île appelée Chaste 44, consacrée à la déesse Hertha. La statue de cette divinité est placée sur un char toujours couvert d’un voile. Ce char, traîné par des génisses blanches, se promène à des temps marqués au milieu des nations germaniques. Les inimitiés sont alors suspendues, et pour un moment les forêts du Nord cessent de retentir du bruit des armes. La déesse mystérieuse venoit de passer chez les barbares, et nous étions arrivés au milieu des réjouissances que cause son apparition. Zacharie eut à peine un moment pour me serrer dans ses bras. Tous les chefs étoient convoqués au banquet solennel : on devoit y traiter de la conclusion de la paix ou de la continuation de la guerre avec les Romains. Je fus chargé du rôle d’échanson, et Mérovée prit sa place au milieu des guerriers.

« Ils étoient rangés en demi-cercle 45, ayant au centre le foyer où s’apprêtoient les viandes du festin. Chaque chef, armé comme pour la guerre, étoit assis sur un faisceau d’herbes ou sur un rouleau de peaux ; il avoit devant lui une petite table séparée des autres, sur laquelle on lui servoit une portion de la victime, selon sa vaillance ou sa noblesse. Le guerrier reconnu pour le plus brave (et c’étoit Mérovée) occupoit la première place. Des affranchis, armés de lances et de boucliers, portoient çà et là des trépieds chargés de viande et des cornes d’uroch pleines de liqueur de froment.

« Vers la fin du repas, on commença à délibérer. Il y avoit dans la ligne des Francs un Gaulois appelé Camulogène 46, descendant du fameux vieillard qui défendit Lutèce contre Labiénus, lieutenant de Jules. Élevé parmi les quarante mille disciples des écoles 47 d’Augustodunum, il avoit perfectionné une éducation brillante sous les rhéteurs les plus célèbres de Marseille et de Burdigalie ; mais l’inconstance naturelle aux Gaulois et un caractère sauvage l’avoient jeté d’abord dans la révolte des Bagaudes 48. Ces paysans soulevés furent domptés par Maximien, et Camulogène passa chez les Francs, qui l’adoptèrent à cause de sa valeur et de ses richesses. Les prêtres du banquet 49 de Pharamond ayant fait faire silence, le Gaulois se leva, et, peut-être lassé secrètement d’un long exil, il proposa d’envoyer des députés à César. Il vanta la discipline des légions romaines, les vertus de Constance, les charmes de la paix et la douceur de la société.

« Qu’un Gaulois nous parle de la sorte, répondit Chlodéric, chef d’une tribu des Francs, cela ne doit pas nous surprendre : il attend quelques récompenses de ses anciens maîtres. J’avoue que le cep de vigne d’un centurion est plus facile à manier que ma framée, et qu’il est moins périlleux d’adorer César sur la pourpre au Capitole que de le mépriser dans cette hutte sur une peau de loup. Je les ai vus dans Rome même, ces avides possesseurs de tant de palais qui sont assez à plaindre 50 pour désirer encore une cabane dans nos forêts : croyez-moi, ils ne sont pas si redoutables que la frayeur d’un Gaulois vous les représente. Conquis par cette nation de femmes, les Gaulois peuvent demander la paix s’ils le veulent ; pour Chlodéric, il sent en lui quelque chose qui le porte à brûler le Capitole 51 et à effacer le nom romain de la terre. »

« L’assemblée applaudit à ce discours en agitant les lances 52 et en frappant sur les boucliers.

« Allez, allez donc à Rome, repartit le Gaulois avec impétuosité. Que faites-vous ici cachés dans vos forêts ? Quoi ! braves, vous parlez de passer le Tibre, et vous n’avez pu encore franchir le Rhin ! Les serfs gaulois, conquis par une nation de femmes, n’étoient pas assis tranquillement à un repas lorsqu’ils ravageoient cette ville que vous menacez de loin. Ignorez-vous que l’épée de fer d’un Gaulois 53 a seule servi de contre-poids à l’empire du monde ? Partout où il s’est remué quelque chose de grand, vous trouverez mes ancêtres. Les Gaulois seuls ne furent point étonnés à la vue d’Alexandre 54. César les combattit dix ans pour les soumettre, et Vercingétorix auroit soumis César si les Gaulois n’eussent été divisés. Les lieux les plus célèbres dans l’univers ont été assujettis à mes pères. Ils ont ravagé la Grèce, occupé Byzance, campé sur les ruines de Troie, possédé le royaume de Mithridate et vaincu au delà du Taurus ces Scythes qui n’avoient été vaincus par personne. Le destin de la terre paroît attaché à mes ancêtres comme à une nation fatale et marquée d’un sceau mystérieux. Tous les peuples semblent avoir ouï successivement cette voix qui annonça l’arrivée de Brennus à Rome, et qui disoit à Céditius, au milieu de la nuit : « Céditius, va dire aux tribuns que les Gaulois seront demain ici. »

« Camulogène alloit continuer lorsque Chlodéric, l’interrompant par de bruyants éclats de rire, frappant du pommeau de son épée la table du festin et renversant son vase à boire, s’écria :

« Rois chevelus, avez-vous compris quelque chose aux longs propos de cette prophétesse des Gaulois ? Qui de vous a entendu parler de cet Alexandre, de ce Mithridate ? Camulogène, si tu sais faire de grands discours dans la langue de tes maîtres, épargne-toi la peine de les prononcer devant nous. Nous défendons à nos enfants d’apprendre à lire 55 et à écrire cet art de la servitude : nous ne voulons que du fer, des combats, du sang. »

« Des cris tumultueux s’élevèrent dans le conseil des barbares. Le Gaulois, se vengeant de l’insulte par le mépris :

« Puisque le fameux Chlodéric ne connoît pas Alexandre et n’aime pas les longs discours, je ne lui dirai qu’un mot : Si les Francs n’ont pas d’autres guerriers que lui pour porter la flamme au Capitole, je leur conseille d’accepter la paix à quelque prix que ce puisse être. »

« Traître, s’écria le Sicambre écumant de rage, avant que peu d’années se soient écoulées, j’espère que ta nation changera de maître. Tu reconnoîtras, en cultivant la terre pour les Francs, quelle est la valeur des rois chevelus. »

« Si je n’ai que la tienne à craindre, repartit ironiquement le Gaulois, je ne me donnerai pas la peine de recueillir l’œuf du serpent à la lune nouvelle 56, afin de me mettre à l’abri des malheurs que me prépare Teutatès. »

« À ces mots, Chlodéric, furieux, tendit à Camulogène la pointe de sa framée en lui disant d’une voix étouffée par la colère :

« Tu n’oserois seulement y porter la vue. »

« Tu mens 57, » repartit le Gaulois tirant son épée et se précipitant sur le Franc.

« On se jeta entre les deux guerriers. Les prêtres firent cesser ce nouveau festin des Centaures et de Lapithes. Le lendemain, jour où la lune avoit acquis toute sa splendeur, on décida dans le calme ce qu’on avoit discuté dans l’ivresse 58, alors que le cœur ne peut feindre et qu’il est ouvert aux entreprises généreuses.

« On se détermina à faire des propositions de paix aux Romains ; et comme Mérovée, fidèle à sa parole, avoit déjà obtenu ma liberté de son père, il fut résolu que j’irois à l’instant porter les paroles du conseil à Constance. Zacharie et Clothilde vinrent m’annoncer ma délivrance. Ils me conjurèrent de me mettre en route sur-le-champ pour éviter l’inconstance naturelle aux barbares. Je fus obligé de céder à leurs inquiétudes. Zacharie m’accompagna jusqu’à la frontière des Gaules. Le bonheur de recouvrer ma liberté étoit balancé par le chagrin de me séparer de ce vieillard. En vain je le pressai de me suivre, en vain je m’attendris sur les maux dont il étoit accablé. Il cueillit en marchant une plante de lis sauvage dont la cime commençoit à percer la neige, et il me dit :

« Cette fleur est le symbole du chef des Saliens et de sa tribu ; elle croît naturellement plus belle parmi ces bois que dans un sol moins exposé aux glaces de l’hiver ; elle efface la blancheur des frimas qui la couvrent, et qui ne font que la conserver dans leur sein, au lieu de la flétrir. J’espère que cette rude saison de ma vie, passée auprès de la famille de mon maître, me rendra un jour comme ce lis aux yeux de Dieu : l’âme a besoin pour se développer dans toute sa force d’être ensevelie quelque temps sous les rigueurs de l’adversité. »

« En achevant ces mots, Zacharie s’arrêta, me montra le ciel, où nous devions nous retrouver un jour ; et, sans me laisser le temps de me jeter à ses pieds, il me quitta après m’avoir donné sa dernière leçon. C’est ainsi que Jésus-Christ, dont il imite l’exemple, se plaisoit à instruire ses disciples en se promenant au bord du lac de Génésareth, et faisoit parler l’herbe des champs et les lis de la vallée. »

fin du livre septième.

Livre Sixième.

Suite du récit. Marche de l’armée romaine en Batavie. Elle rencontre l’armée des Francs. Champ de bataille. Ordre et dénombrement de l’armée romaine. Ordre et dénombrement de l’armée des Francs. Pharamond, Clodion, Mérovée. Chants guerriers. Bardits des Francs. L’action s’engage. Attaque des Gaulois contre les Francs. Combat de cavalerie. Combat singulier de Vercingétorix, chef des Gaulois, et de Mérovée, fils du roi des Francs. Vercingétorix est vaincu. Les Romains plient. La légion chrétienne descend d’une colline et rétablit le combat. Mêlée. Les Francs se retirent dans leur camp. Eudore obtient la couronne civique et est nommé chef des Grecs par Constance. Le combat recommence au lever du jour. Attaque du camp des Francs par les Romains. Soulèvement des flots. Les Romains fuient devant la mer. Eudore, après avoir combattu longtemps, tombe percé de plusieurs coups. Il est secouru par un esclave des Francs, qui le porte dans une caverne.

« La France est une contrée sauvage 1 et couverte de forêts, qui commence au delà du Rhin et occupe l’espace compris entre la Batavie à l’occident, le pays des Scandinaves au nord, la Germanie à l’orient et les Gaules au midi. Les peuples qui habitent ce désert sont les plus féroces des barbares 2 : ils ne se nourrissent que de la chair des bêtes sauvages ; ils ont toujours le fer à la main ; ils regardent la paix comme la servitude la plus dure dont on puisse leur imposer le joug 3. Les vents, la neige, les frimas, font leurs délices ; ils bravent la mer 4 ils se rient des tempêtes, et l’on diroit qu’ils ont vu le fond de l’Océan à découvert, tant ils connoissent et méprisent ses écueils. Cette nation inquiète ne cesse de désoler les frontières de l’empire. Ce fut sous le règne de Gordien le Pieux qu’elle se montra pour la première fois 5 aux Gaules épouvantées. Les deux Décius périrent dans une expédition contre elle 6 ; Probus, qui ne fit que la repousser, en prit le titre glorieux de Francique 7. Elle a paru à la fois si noble et si redoutable 8, qu’on a fait en sa faveur une exception à la loi qui défend à la famille impériale de s’allier au sang des barbares ; enfin, ces terribles Francs venoient de s’emparer de l’île de Batavie 9, et Constance avoit rassemblé son armée afin de les chasser de leur conquête.

« Après quelques jours de marche, nous entrâmes sur le sol marécageux des Bataves 10, qui n’est qu’une mince écorce de terre flottant sur un amas d’eau. Le pays, coupé par les bras du Rhin, baigné et souvent inondé par l’Océan, embarrassé par des forêts de pins et de bouleaux, nous présentoit à chaque pas des difficultés insurmontables.

« Épuisé par les travaux de la journée, je n’avois durant la nuit que quelques heures pour reposer mes membres fatigués. Souvent il m’arrivoit, pendant ce court repos, d’oublier ma nouvelle fortune ; et lorsqu’aux premières blancheurs de l’aube les trompettes du camp venoient à sonner l’air de Diane 11, j’étois étonné d’ouvrir les yeux au milieu des bois. Il y avoit pourtant un charme à ce réveil du guerrier échappé aux périls de la nuit. Je n’ai jamais entendu sans une certaine joie belliqueuse la fanfare du clairon, répétée par l’écho des rochers, et les premiers hennissements des chevaux qui saluoient l’aurore. J’aimois à voir le camp plongé dans le sommeil, les tentes encore fermées d’où sortoient quelques soldats à moitié vêtus, le centurion qui se promenoit devant les faisceaux d’armes en balançant son cep de vigne 12, la sentinelle immobile qui, pour résister au sommeil, tenoit un doigt levé dans l’attitude du silence 13, le cavalier qui traversoit le fleuve coloré des feux du matin, le victimaire qui puisoit l’eau du sacrifice 14, et souvent un berger appuyé sur sa houlette, qui regardoit boire son troupeau.

« Cette vie des camps ne me fit point tourner les yeux avec regret vers les délices de Naples et de Rome, mais elle réveilla en moi une autre espèce de souvenirs. Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l’automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l’armée. Tandis que je contemplois les feux réguliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des Francs, tandis que, l’arc à demi tendu, je prêtois l’oreille au murmure de l’armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui voloient dans l’obscurité, je réfléchissois sur ma bizarre destinée. Je songeois que j’étois là, combattant pour des barbares, tyrans de la Grèce, contre d’autres barbares dont je n’avois reçu aucune injure. L’amour de la patrie se ranimoit au fond de mon cœur ; l’Arcadie se montroit à moi dans tous ses charmes. Que de fois durant les marches pénibles, sous les pluies et dans les fanges de la Batavie ; que de fois à l’abri des huttes des bergers où nous passions la nuit ; que de fois autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la tête du camp ; que de fois, dis-je, avec de jeunes Grecs exilés comme moi, je me suis entretenu de notre cher pays ! Nous racontions les jeux de notre enfance, les aventures de notre jeunesse, les histoires de nos familles. Un Athénien vantoit les arts et la politesse d’Athènes, un Spartiate demandoit la préférence pour Lacédémone, un Macédonien mettoit la phalange bien au-dessus de la légion, et ne pouvoit souffrir que l’on comparât César à Alexandre. « C’est à ma patrie que vous devez Homère, » s’écrioit un soldat de Smyrne, et à l’instant même il chantoit ou le dénombrement des vaisseaux ou le combat d’Ajax et d’Hector : ainsi les Athéniens, prisonniers à Syracuse, redisoient autrefois les vers d’Euripide 15 pour se consoler de leur captivité.

« Mais lorsque, jetant les yeux autour de nous, nous apercevions les horizons noirs et plats de la Germanie, ce ciel sans lumières qui semble vous écraser sous sa voûte abaissée, ce soleil impuissant qui ne peint les objets d’aucune couleur ; quand nous venions à nous rappeler les paysages éclatants de la Grèce, la haute et riche bordure de leurs horizons, le parfum de nos orangers, la beauté de nos fleurs, l’azur velouté d’un ciel où se joue une lumière dorée, alors il nous prenoit un désir si violent de revoir notre terre natale, que nous étions près d’abandonner les aigles. Il n’y avoit qu’un Grec parmi nous qui blâmât ces sentiments, qui nous exhortât à remplir nos devoirs et à nous soumettre à notre destinée. Nous le prenions pour un lâche : quelque temps après il combattit et mourut en héros, et nous apprîmes qu’il étoit chrétien.

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