Les Martyrs (page 30)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les évêques chantoient encore l’hymne de la victoire, et Eudore, sorti de la prison, jouissoit déjà de son triomphe : il étoit livré aux outrages. Le centurion de la garde le poussa rudement, et lui dit :

« Tu te fais bien attendre. »

« Compagnon, répondit Eudore en souriant, je marchois aussi vite que vous à l’ennemi ; mais aujourd’hui, vous le voyez, je suis blessé. »

On lui attacha sur la poitrine une feuille de papyrus, portant ces deux mots :

« Eudore chrétien 9. »

Le peuple le chargeoit d’opprobres.

« Où est maintenant son Dieu ? disoient-ils. Que lui a servi de préférer son culte à la vie ? Nous verrons s’il ressuscitera avec son Christ, ou si le Christ sera assez puissant pour l’arracher de nos mains. »

Et cette foule cruelle rendoit mille louanges à ses dieux, et elle se réjouissoit de la vengeance qu’elle tiroit des ennemis de leurs autels.

Le prince des ténèbres et ses anges, répandus sur la terre et dans les airs, s’enivroient d’orgueil et de joie ; ils se croyoient prêts à triompher de la croix, et la croix alloit les précipiter dans l’abîme. Ils excitoient les fureurs des païens contre le nouvel apôtre : on lui lançoit des pierres, on jetoit sous ses pieds blessés des débris de vases et des cailloux ; on le traitoit comme s’il eût été lui-même le Christ pour lequel ces infortunés avoient tant d’horreur. Il s’avançoit lentement du pied du Capitole à l’amphithéâtre, en suivant la voie Sacrée. Au temple de Jupiter Stator, aux Rostres, à l’arc de Titus, partout où se présentoit quelque simulacre des dieux, les hurlements de la foule redoubloient : on vouloit contraindre le martyr à s’incliner devant les idoles.

« Est-ce au vainqueur à saluer le vaincu ? disoit Eudore. Encore quelques instants, et vous jugerez de ma victoire. Ô Rome ! j’aperçois un prince 10 qui met son diadème aux pieds de Jésus-Christ. Le temple des esprits des ténèbres est fermé, ses portes ne s’ouvriront plus, et des verrous d’airain en défendront l’entrée aux siècles à venir ! »

« Il nous prédit des malheurs, s’écrie le peuple : écrasons, déchirons cet impie. »

Les prétoriens peuvent à peine défendre le prophète martyr de la rage de ces idolâtres.

« Laissez-les faire, dit Eudore. C’est ainsi qu’ils ont souvent traité leurs empereurs ; mais vous ne serez point obligés 11 d’employer la pointe de vos épées pour me forcer à lever la tête. »

On avoit brisé toutes les statues triomphales d’Eudore. Une seule étoit restée 12, et elle se trouva sur le passage du martyr ; un soldat ému de ce singulier hasard baissa son casque pour cacher l’attendrissement de son visage. Eudore l’aperçut, et lui dit :

« Ami, pourquoi pleurez-vous ma gloire ? C’est aujourd’hui que je triomphe ! Méritez les mêmes honneurs ! »

Ces paroles frappèrent le soldat, et quelques jours après il embrassa la religion chrétienne.

Eudore parvint ainsi jusqu’à l’amphithéâtre comme un noble coursier percé d’un javelot sur le champ de bataille s’avance encore au combat sans paroître sentir sa blessure mortelle.

Mais tous ceux qui pressoient le confesseur n’étoient pas des ennemis : un grand nombre étoient des fidèles, qui cherchoient à toucher le vêtement du martyr, des vieillards qui recueilloient ses paroles, des prêtres qui lui donnoient l’absolution du milieu de la foule, des jeunes gens, des femmes qui crioient :

« Nous demandons à mourir avec lui. »

Le confesseur calmoit d’un mot, d’un geste, d’un regard, ces élans de la vertu, et ne paroissoit occupé que du péril de ses frères. L’enfer l’attendoit à la porte de l’arène pour lui livrer un dernier assaut. Les gladiateurs, selon l’usage 13, voulurent revêtir le chrétien d’une robe des prêtres de Saturne.

« Je ne mourrai point, s’écrie Eudore, dans le déguisement d’un lâche déserteur et sous les couleurs de l’idolâtrie : je déchirerai plutôt de mes mains l’appareil de mes blessures. J’appartiens au peuple romain et à César : si vous les privez par ma mort du combat que je leur dois, vous en répondrez sur votre tête. »

Intimidés par cette menace, les gladiateurs ouvrirent les portes de l’amphithéâtre, et le martyr entra seul et triomphant dans l’arène.

Aussitôt un cri universel, des applaudissements furieux, prolongés depuis le faîte jusqu’à la base de l’édifice, en font mugir les échos. Les lions et toutes les bêtes renfermées dans les cavernes répondent dignement aux éclats de cette joie féroce : le peuple lui-même tremble d’épouvante ; le martyr seul n’est point effrayé. Tout à coup il se souvient du pressentiment qu’il eut jadis dans ce même lieu 14. Il rougit de ses erreurs passées ; il remercie Dieu, qui l’a reçu dans sa miséricorde, et l’a conduit, par un merveilleux conseil, à une fin si glorieuse. Il songe avec attendrissement à son père, à ses sœurs, à sa patrie ; il recommande à l’Éternel Démodocus et Cymodocée : ce fut sa dernière pensée de la terre, il tourne son esprit et son cœur uniquement vers le ciel.

L’empereur n’étoit point encore arrivé 15, et l’intendant des jeux n’avoit pas donné le signal. Le martyr blessé demande au peuple la permission de s’asseoir sur l’arène, afin de mieux conserver ses forces ; le peuple y consent, dans l’espoir de voir un plus long combat. Le jeune homme, enveloppé de son manteau, s’incline sur le sable qui va boire son sang, comme un pasteur se couche sur la mousse au fond d’un bois solitaire.

Cependant, dans les profondeurs de l’éternité, une plus vive lumière sortoit du Saint des saints. Les anges, les trônes, les dominations, prosternés, entendoient, saisis de joie, une voix qui disoit :

« Paix à l’Église ! Paix aux hommes ! »

L’hostie étoit acceptée : la dernière goutte du sang du juste alloit faire triompher cette religion qui devoit changer la face de la terre. La cohorte des martyrs s’ébranle : les divins guerriers s’assemblent au bruit d’une trompette sonnée par l’ange des armées du Seigneur. Là brille Étienne, le premier des confesseurs ; là se montrent l’intrépide Laurent, l’éloquent Cyprien, et vous, honneur de cette pieuse et fidèle cité 16 que le Rhône ravage et que la Saône caresse. Tous portés sur une nuée lumineuse, ils descendent pour recevoir l’heureux soldat à qui la grande victoire est réservée. Les cieux s’abaissent et s’entr’ouvrent. Les chœurs des patriarches, des prophètes, des apôtres, des anges, viennent admirer le combat du juste. Les saintes femmes, les veuves, les vierges, environnent et félicitent la mère d’Eudore, qui seule détourne ses yeux de la terre et les tient attachés sur le trône de Dieu.

Alors Michel arme sa droite de ce glaive qui marche devant le Seigneur et qui frappe des coups inattendus ; il prend dans sa main gauche une chaîne forgée au feu des éclairs, dans les arsenaux de la colère céleste. Cent archanges en formèrent les anneaux indestructibles, sous la direction d’un ardent chérubin ; par un travail admirable, l’airain fondu avec l’argent et l’or se façonna sous leurs marteaux pesants ; ils y mêlèrent trois rayons de la vengeance éternelle 17 ; le désespoir, la terreur, la malédiction, un carreau de la foudre, et cette matière vivante qui composoit les roues du char d’Ézéchiel. Au signal du Dieu fort, Michel s’élance des cieux comme une comète. Les astres effrayés croient toucher à la borne de leur cours. L’archange met un pied sur la mer et l’autre sur la terre 18. Il crie d’une voix terrible, et sept tonnerres parlent avec lui :

« Le règne du Christ est établi ; l’idolâtrie est passée ; la mort ne sera plus. Race perverse, délivrez le monde de votre présence ; et toi, Satan, rentre dans le puits de l’abîme où tu seras enchaîné pour mille ans 19. »

À ces accents formidables, les anges rebelles sont saisis d’épouvante. Le prince des enfers veut résister encore et combattre l’envoyé du Très-Haut : il appelle à lui Astarté et les démons de la fausse sagesse et de l’homicide : mais déjà précipités dans l’asile des douleurs, ils sont punis par de nouveaux tourments des maux qu’ils viennent de faire aux hommes. Satan, demeuré seul, essaye en vain de résister au guerrier céleste : la force lui est subitement ôtée ; il sent que son sceptre est brisé et sa puissance détruite. Précédé de ses légions éperdues, il se plonge avec un affreux rugissement dans le puits de l’abîme. Les chaînes vivantes tombent avec lui, l’embrassent et le lient sur un rocher enflammé au centre de l’enfer.

Le fils de Lasthénès entend dans les airs des concerts ineffables, et les sons lointains de mille harpes d’or, mêlés à des voix mélodieuses. Il lève la tête, et voit l’armée des martyrs 20 renversant dans Rome les autels des faux dieux et sapant les fondements de leurs temples parmi des tourbillons de poussière. Une échelle merveilleuse 21 descend d’une nue jusqu’aux pieds d’Eudore. Cette échelle étoit de jaspe, d’hyacinthe, de saphirs et d’émeraudes, comme les fondements de la Jérusalem céleste. Le martyr contemple la vision de splendeur, et appelle par ses soupirs l’instant où il pourra suivre ce chemin du ciel.

Et pourtant ce n’est pas là toute la gloire que le Dieu de Jacob réserve à son peuple. Il entretient encore dans le cœur d’une foible femme les plus nobles et les plus généreux desseins. Quand l’alouette matinale attend sur des guérets nouveaux le retour de la lumière, aussitôt que le jour naissant a blanchi les bords des nuages, elle quitte la terre, et fait entendre en montant dans les airs un hymne qui charme le voyageur : ainsi la vigilante Cymodocée veille attentivement à la première clarté de l’aube, pour aller chanter dans le ciel des cantiques qui raviront Israel. Un rayon de l’aurore parvient jusqu’à la jeune chrétienne, à travers le laurier de Virgile. Aussitôt elle se lève en silence et reprend le vêtement du martyre, qu’elle avoit eu soin de garder. Le prêtre d’Homère goûtoit encore le sommeil que l’ange avoit répandu sur ses yeux. Cymodocée s’approche doucement, et se met à genoux au bord du lit de Démodocus. Elle contemple son père en versant des larmes muettes ; elle écoute la respiration paisible du vieillard ; elle songe à son affreux réveil ; elle peut à peine étouffer les sanglots de la piété filiale 22. Soudain elle rappelle son courage, ou plutôt son amour et sa foi : elle s’échappe furtivement, comme la nouvelle épouse à Sparte se déroboit aux regards de sa mère pour aller jouir des embrassements de son époux.

Dorothée n’avoit point passé la nuit dans la maison de Virgile : les chrétiens ne s’endormoient point ainsi la veille de la mort de leurs frères ; accompagné de tous ses serviteurs, il s’étoit rendu à l’amphithéâtre avec Zacharie. Déguisés, au milieu de la foule, ils attendoient le combat du martyr, afin de dérober ensuite le corps glorieux et de lui donner la sépulture : ainsi une troupe de colombes près d’une ferme où l’on bat le blé nouveau attend que les moissonneurs se soient retirés, pour cueillir le grain resté sur l’aire.

Cymodocée ne rencontre donc point d’obstacles à sa fuite. Qui auroit pu deviner ses desseins ? Elle descend sous le péristyle, et, ouvrant la porte extérieure, elle s’élance dans cette Rome qui lui étoit inconnue.

Elle erre d’abord par des rues désertes : tout le peuple s’étoit porté vers l’amphithéâtre. Elle ne sait où tourner ses pas ; elle s’arrête et prête une oreille attentive, comme une sentinelle qui cherche à surprendre le bruit de l’ennemi. Il lui semble entendre un murmure lointain ; elle court aussitôt de ce côté : plus elle approche, plus s’accroît le murmure. Bientôt elle aperçoit une longue file de soldats, d’esclaves, de femmes, d’enfants, de vieillards qui suivoient tous le même chemin ; elle voit passer des litières, voler des chars et des cavaliers. Mille accents, mille voix s’élèvent, et dans cette rumeur confuse Cymodocée distingue ce cri répété :

« Les chrétiens aux bêtes ! »

« Me voici ! » dit-elle avant qu’on pût l’entendre.

Et elle s’avançoit sur une hauteur qui dominoit la foule répandue autour de l’amphithéâtre. Cymodocée descendant de la colline au lever de l’aurore parut comme cette étoile du matin que la nuit prête un moment au jour. La Grèce, à genoux, l’eût prise pour l’amante de Zéphyre ou de Céphale ; Rome reconnut à l’instant une chrétienne : sa robe d’azur, son voile blanc, son manteau noir, la trahirent encore moins que sa modestie.

« C’est une chrétienne échappée ! s’écria la foule : arrêtons-la. »

« Oui, répondit Cymodocée en rougissant devant cette multitude, je suis chrétienne, mais je ne suis point échappée ; je ne suis qu’égarée. J’ai pu me tromper de chemin, moi qui suis jeune et née loin d’ici sur le rivage de la Grèce, ma douce patrie. Puissants enfants de Romulus, voulez-vous me conduire à l’amphithéâtre ? »

Ce langage, qui auroit désarmé des tigres, n’attira sur Cymodocée que des railleries et des outrages. Elle étoit tombée dans un groupe d’hommes et de femmes chancelant sous les fumées du vin. Une voix voulut dire que cette Grecque n’étoit peut-être pas condamnée aux bêtes.

« Je le suis, répondit la jeune chrétienne avec timidité : on m’attend à l’amphithéâtre. »

La troupe aussitôt l’y conduit en poussant des hurlements. Le gladiateur commis à l’introduction des martyrs n’avoit point d’ordre pour cette victime, et refusoit de l’admettre au lieu du sacrifice ; mais une des portes de l’arène, venant à s’ouvrir, laisse voir Eudore dans l’enceinte : Cymodocée s’élance comme une flèche légère, et va tomber dans les bras de son époux.

Cent mille spectateurs se lèvent sur les gradins de l’amphithéâtre et s’agitent en tumulte. On se penche en avant, on regarde dans l’arène, on se demande quelle est cette femme qui vient de se jeter dans les bras du chrétien. Ceux-ci disoient :

« C’est son épouse, c’est une chrétienne qui va mourir : elle porte la robe des condamnés. »

Ceux-là :

« C’est l’esclave d’Hiéroclès, nous la reconnoissons ; c’est cette Grecque qui s’est déclarée ennemie des dieux lorsque nous voulions la sauver. »

Quelques voix timides :

« Elle est si jeune et si belle ! »

Mais la multitude :

« Eh bien ! qu’elle soit livrée aux bêtes, avant de multiplier dans l’empire la race des impies ! »

L’horreur, le ravissement, une affreuse douleur, une joie inouïe, ôtoient la parole au martyr : il pressoit Cymodocée sur son cœur ; il auroit voulu la repousser ; il sentoit que chaque minute écoulée amenoit la fin d’une vie pour laquelle il eût donné un million de fois la sienne. À la fin il s’écrie, en versant des torrents de pleurs :

« Ô Cymodocée ! que venez-vous faire ici ? Dieu ! est-ce dans ce moment que je devois jamais vous voir ! Quel charme ou quel malheur vous a conduite sur ce champ de carnage ? Pourquoi venez-vous ébranler ma foi ? Comment pourrai-je vous voir mourir ? »

« Seigneur, dit Cymodocée avec des sanglots, pardonnez à votre servante. J’ai lu dans vos livres saints 23 : « La femme quittera son père et sa mère pour s’attacher à son époux. » J’ai quitté mon père, je me suis dérobée à son amour pendant son sommeil : je viens demander votre grâce à Galérius ou partager votre mort. »

Cymodocée aperçoit le visage pâle d’Eudore, ses blessures couvertes d’un vain appareil : elle jette un cri, et, dans un saint transport, elle baise les pieds du martyr et les plaies sacrées de ses bras et de sa poitrine. Qui pourroit exprimer les sentiments d’Eudore lorsqu’il sent ces lèvres pures presser son corps défiguré ? Qui pourroit dire l’inconcevable charme de ces premières caresses d’une femme aimée ressenties à travers les plaies du martyre ? Tout à coup le ciel inspire le confesseur ; sa tête paroît rayonnante et son visage resplendissant de la gloire de Dieu ; il tire de son doigt un anneau 24, et le trempant dans le sang de ses blessures :

« Je ne m’oppose plus à vos desseins, dit-il à Cymodocée : je ne puis vouloir vous ravir plus longtemps une couronne que vous recherchez avec tant de courage. Si j’en crois la voix secrète qui parle à mon cœur, votre mission sur cette terre est finie : votre père n’a plus besoin de vos secours ; Dieu s’est chargé du soin de ce vieillard : il va connoître la vraie lumière 25, et bientôt il rejoindra ses enfants dans ces demeures où rien ne pourra plus les lui ravir. Ô Cymodocée ! je vous l’avois prédit 26, nous serons unis ; il faut que nous mourions époux. C’est ici l’autel, l’église, le lit nuptial. Voyez cette pompe qui nous environne, ces parfums qui tombent sur nos têtes. Levez les yeux, et contemplez au ciel avec les regards de la foi cette pompe bien autrement belle. Rendons légitimes les embrassements éternels qui vont suivre notre martyre : prenez cet anneau et devenez mon épouse. »

Le couple angélique tombe à genoux au milieu de l’arène ; Eudore met l’anneau trempé de son sang au doigt de Cymodocée.

« Servante de Jésus-Christ, s’écrie-t-il, recevez ma foi. Vous êtes aimable comme Rachel, sage comme Rebecca, fidèle comme Sara, sans avoir eu sa longue vie. Croissons, multiplions pour l’éternité, remplissons le ciel de nos vertus. »

À l’instant le ciel, ouvert, célèbre ces noces sublimes : les anges entonnent le cantique de l’épouse ; la mère d’Eudore présente à Dieu ses enfants unis, qui vont bientôt paroître au pied du trône éternel ; les vierges martyres tressent la couronne nuptiale de Cymodocée ; Jésus-Christ bénit le couple bienheureux, et l’Esprit-Saint lui fait don d’un intarissable amour.

Cependant la foule, qui voyoit les deux chrétiens à genoux, croyoît qu’ils lui demandoient la vie. Tournant aussitôt le pouce vers eux, comme dans les combats de gladiateurs, elle repoussoit leur prière par ce signe et les condamnoit à mort ! Le peuple romain, que ses nobles priviléges avoient fait surnommer le peuple-roi, avoit depuis longtemps perdu son indépendance : il n’étoit resté le maître absolu que dans la direction de ses plaisirs ; et comme on se servoit de ces mêmes plaisirs pour l’enchaîner et le corrompre, il ne possédoit en effet que la souveraineté de son esclavage. Le gladiateur des portiques vint dans ce moment recevoir les ordres du peuple sur le sort de Cymodocée.

« Peuple libre et puissant, dit-il, cette chrétienne est entrée hors de son rang dans l’arène ; elle étoit condamnée à mourir avec le reste des impies, après le combat de leur chef ; elle s’est échappée de la prison. Égarée dans Rome, son mauvais génie, ou plutôt le génie de l’empire, l’a ramenée à l’amphithéâtre. »

Le peuple cria d’une commune voix :

« Les dieux l’ont voulu : qu’elle reste et qu’elle meure ! »

Un petit nombre, intérieurement travaillé par le Dieu des miséricordes, paroissoit touché de la jeunesse de Cymodocée : il vouloit que l’on fît grâce à cette chrétienne ; mais la foule répétoit :

« Qu’elle reste et qu’elle meure ! Plus la victime est belle, plus elle est agréable aux dieux. »

Ce n’étoient plus ces enfants de Brutus, qui maudissoient le grand Pompée pour avoir fait combattre de paisibles éléphants : c’étoient des hommes abrutis par la servitude, aveuglés par l’idolâtrie, et chez qui toute humanité s’étoit éteinte avec le sentiment de la liberté.

Une voix s’échappe des combles de l’amphithéâtre. C’en est fait : Dorothée renonce à la vie.

« Romains, s’écrie-t-il, c’est moi qui ai tout fait, c’est moi qui cette nuit même avois enlevé cet ange du ciel qui vient se remettre entre vos mains. Je suis chrétien, je demande le combat 27. Puisse l’infâme Jupiter tomber bientôt avec son temple ! Puisse-t-il écraser dans sa chute ses horribles adorateurs ! Puisse l’éternité allumer ses flammes vengeresses pour engloutir des barbares qui restent insensibles à tous les charmes du malheur, de la jeunesse et de la vertu ! »

En prononçant ces paroles, Dorothée renverse une statue de Mercure. Aussitôt l’attention et l’indignation du peuple se tournent de ce côté.

« Un chrétien dans l’amphithéâtre ! Qu’on le saisisse ; qu’on le livre aux gladiateurs ! »

Dorothée est entraîné hors de l’édifice, et condamné à périr avec la foule des confesseurs.

Tout à coup retentit le bruit des armes : le pont qui conduisoit du palais 28 de l’empereur à l’amphithéâtre s’abaisse, et Galérius ne fait qu’un pas de son lit de douleur au carnage : il avoit surmonté son mal, pour se présenter une dernière fois au peuple. Il sentoit à la fois l’empire et la vie lui échapper : un messager arrivé des Gaules venoit de lui apprendre la mort de Constance. Constantin, proclamé césar par les légions, s’étoit en même temps déclaré chrétien, et se disposoit à marcher vers Rome. Ces nouvelles, en portant le trouble dans l’âme de Galérius, avoient rendu plus cuisante la plaie hideuse de son corps ; mais, renfermant ses douleurs dans son sein, soit qu’il cherchât à se tromper lui-même, soit qu’il voulût tromper les hommes, ce spectre vint s’asseoir au balcon impérial, comme la mort couronnée. Quel contraste avec la beauté, la vie, la jeunesse, exposées dans l’arène à la fureur des léopards !

Lorsque l’empereur parut, les spectateurs se levèrent et lui donnèrent le salut accoutumé. Eudore s’incline respectueusement devant César. Cymodocée s’avance sous le balcon pour demander à l’empereur la grâce d’Eudore et s’offrir elle-même en sacrifice. La foule tira Galérius de l’embarras de se montrer miséricordieux ou cruel : depuis longtemps elle attendoit le combat ; la soif du sang avoit redoublé à la vue des victimes. On crie de toutes parts :

« Les bêtes ! Qu’on lâche les bêtes ! Les impies aux bêtes ! »

Eudore veut parler au peuple en faveur de Cymodocée ; mille voix étouffent sa voix :

« Qu’on donne le signal ! Les bêtes ! Les chrétiens aux bêtes ! »

Le son de la trompette se fait entendre : c’est l’annonce de l’apparition des bêtes féroces. Le chef des rétiaires traverse l’arène, et vient ouvrir la loge d’un tigre connu par sa férocité.

Alors s’élève entre Eudore et Cymodocée une contestation à jamais mémorable : chacun des deux époux vouloit mourir le dernier.

« Eudore, disoit Cymodocée, si vous n’étiez pas blessé, je vous demanderois à combattre la première ; mais à présent j’ai plus de force que vous, et je puis vous voir mourir. »

« Cymodocée, répondit Eudore, il y a plus longtemps que vous que je suis chrétien : je pourrai mieux supporter la douleur ; laissez-moi quitter la terre le dernier. »

En prononçant ces paroles, le martyr se dépouille de son manteau ; il en couvre Cymodocée, afin de mieux dérober aux yeux des spectateurs les charmes de la fille d’Homère, lorsqu’elle sera traînée sur l’arène par le tigre. Eudore craignoit qu’une mort aussi chaste 29 ne fût souillée par l’ombre d’une pensée impure, même dans les autres. Peut-être aussi étoit-ce un dernier instinct de la nature, un mouvement de cette jalousie qui accompagne le véritable amour jusqu’au tombeau.

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