Les Martyrs (page 31)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La trompette sonne pour la seconde fois.

On entend gémir la porte de fer de la caverne du tigre : le gladiateur qui l’avoit ouverte s’enfuit effrayé. Eudore place Cymodocée derrière lui. On le voyoit debout 30, uniquement attentif à la prière, les bras étendus en forme de croix, et les yeux levés vers le ciel.

La trompette sonne pour la troisième fois.

Les chaînes du tigre tombent, et l’animal furieux s’élance en rugissant dans l’arène : un mouvement involontaire fait tressaillir les spectateurs. Cymodocée, saisie d’effroi, s’écrie :

« Ah ! sauvez-moi 31 ! »

Et elle se jette dans les bras d’Eudore, qui se retourne vers elle. Il la serre contre sa poitrine, il auroit voulu la cacher dans son cœur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout, et enfonçant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthénès, il déchire avec ses dents les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvroit sur lui des yeux pleins d’amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d’Eudore. À l’instant la chaleur abandonne 32 les membres de la vierge victorieuse ; ses paupières se ferment ; elle demeure suspendue aux bras de son époux, ainsi qu’un flocon de neige aux rameaux d’un pin du Ménale ou du Lycée. Les saintes martyres, Eulalie, Félicité, Perpétue, descendent pour chercher leur compagne : le tigre avoit brisé le cou d’ivoire de la fille d’Homère. L’ange de la mort coupe en souriant le fil des jours de Cymodocée. Elle exhale son dernier soupir sans effort et sans douleur ; elle rend au ciel un souffle divin qui sembloit tenir à peine à ce corps formé par les Grâces ; elle tombe comme une fleur que la faux du villageois vient d’abattre sur le gazon. Eudore la suit un moment après dans les éternelles demeures : on eût cru voir un de ces sacrifices de paix où les enfants d’Aaron offroient au Dieu d’Israel une colombe et un jeune taureau.

Les époux martyrs avoient à peine reçu la palme, que l’on aperçut au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin : la foudre gronda sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée par un esprit inconnu ; l’amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses fondements ; toutes les statues des idoles tombèrent, et l’on entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disoit :

« Les dieux s’en vont 33. »

La foule, éperdue, quitte les jeux. Galérius, rentré dans son palais, s’abandonne aux plus noires fureurs ; il ordonne qu’on livre au glaive les illustres compagnons d’Eudore. Constantin paroît aux portes de Rome. Galérius succombe aux horreurs de son mal : il expire en blasphémant l’Éternel. En vain un nouveau tyran s’empare du pouvoir suprême : Dieu tonne du haut du ciel ; le signe du salut brille ; Constantin frappe, Maxence est précipité dans le Tibre. Le vainqueur entre dans la cité reine du monde : les ennemis des chrétiens se dispersent. Le prince, ami d’Eudore, s’empresse alors de recueillir les derniers soupirs de Démodocus, que la douleur enlève à la terre, et qui demande le baptême pour aller rejoindre sa fille bien aimée. Constantin vole aux lieux où l’on avoit entassé les corps des victimes : les deux époux conservoient toute leur beauté dans la mort. Par un miracle du ciel, leurs plaies se trouvoient fermées, et l’expression de la paix et du bonheur étoit empreinte sur leur front. Une fosse est creusée pour eux dans ce cimetière où le fils de Lasthénès fut autrefois retranché du nombre des fidèles. Les légions des Gaules, jadis conduites à la victoire par Eudore, entourent le monument funèbre de leur ancien général. L’aigle guerrière de Romulus est décorée de la croix pacifique. Sur la tombe des jeunes martyrs Constantin reçoit la couronne d’Auguste, et sur cette même tombe il proclame la religion chrétienne religion de l’empire.

fin des martyrs.

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Livre Vingt-Troisième.

Satan ranime le fanatisme du peuple. Fête de Bacchus. Explication de la lettre de Festus. Mort d’Hiéroclès. L’ange de l’espérance descend vers Cymodocée. Cymodocée reçoit la robe des martyrs. Dorothée enlève Cymodocée de la prison. Joie d’Eudore et des confesseurs. Cymodocée retrouve son père. L’ange du sommeil.

Le prince des ténèbres regardoit en frémissant de rage la pitié du peuple et la victoire des confesseurs.

« Quoi ! s’écria-t-il, j’aurai fait trembler sur son trône celui que des anges esclaves ont nommé le Tout-Puissant ; quelques instants m’auront suffi pour flétrir l’ouvrage de six jours ; l’homme sera devenu ma facile proie, et près de triompher du Christ, mon dernier ennemi, un martyr insulteroit à ma puissance ! Ah ! ranimons contre les chrétiens la fureur d’un peuple insensé, et que Rome s’enivre aujourd’hui de l’encens des idoles et du sang des martyrs ! »

Il dit, et prend aussitôt la figure, la démarche et la voix de Tagès, chef des aruspices. Il dépouille sa tête immortelle des restes de sa brillante chevelure, outragée par les feux de l’abîme ; les cicatrices que le désespoir et la foudre ont tracées sur son front se changent en rides vénérables ; il cache ses ailes repliées dans les amples contours d’une robe de lin, et, courbant son corps sur un bâton augural, il s’avance au-devant de la foule qui revenoit du banquet des martyrs.

« Peuple romain, s’écrie-t-il, d’où naît aujourd’hui cet attendrissement sacrilège ? Quoi ! votre empereur vous prépare des spectacles, et vous pleurez sur des scélérats, vil rebut des nations ! Soldats, on renverse vos aigles, et vous vous laissez toucher ! Que diroient les Scipion et les Camille s’ils revoyoient la lumière ? Bannissez une compassion criminelle, et, au lieu de plaindre ici les ennemis du ciel et des hommes, allez prier dans vos temples pour le salut du prince et célébrer la fête des dieux. »

En prononçant ces paroles, l’ange rebelle souffle sur la foule inconstante un esprit de vertige et de fureur. La soif du sang et des plaisirs s’allume dans les âmes où la pitié s’éteint tout à coup. Un victimaire s’écrie :

« Ô ciel ! quel prodige frappe mes regards ! J’ai laissé Tagès au Capitole, et je le retrouve ici. Romains, n’en doutez pas, c’est quelque divinité cachée sous la figure du chef des aruspices qui vient vous reprocher votre pitié coupable et vous annoncer les volontés de Jupiter. »

À ces mots, le prince des ténèbres disparoît du milieu de la foule 1, et le peuple, saisi de terreur, court aux autels des idoles expier un moment d’humanité.

Galérius célébroit à la fois le jour de sa naissance et son triomphe sur les Perses 2. Ce jour tomboit aux fêtes de Flore. Afin de se rendre le peuple et les soldats plus favorables, l’empereur rétablit les fêtes de Bacchus 3, depuis longtemps supprimées par le Sénat. Tant d’horreurs devoient être couronnées par les jeux de l’amphithéâtre, où les prisonniers chrétiens étoient condamnés à mourir.

D’imprudentes largesses, dont la source étoit dans la ruine des citoyens, et surtout dans la dépouille des fidèles, avoient renversé l’esprit de la foule. Toute licence étoit permise et même commandée. À la lueur des flambeaux, dans la voie Patricienne, une partie du peuple assistoit à des prostitutions publiques : des courtisanes nues, rassemblées au son de la trompette 4, célébroient par des chants obscènes cette Flore qui laissa sa fortune impudique à un peuple alors rempli de pudeur. Galérius montoit au Capitole sur un char tiré par des éléphants ; devant lui marchoit la famille captive de Narsès, roi des Perses. Les danses et les hurlements des Bacchantes varioient et multiplioient le désordre. Des outres et des amphores 5 sans nombre étoient ouvertes près des fontaines et aux carrefours de la ville. On se barbouilloit le visage de lie, on pétrissoit la boue avec le vin. Bacchus paroissoit élevé sur un tréteau. Ses prêtresses agitoient autour de lui des torches enflammées, des thyrses entourés de pampres de vignes, et bondissoient au son des cymbales, des tambours et des clairons ; leurs cheveux flottoient au hasard : elles étoient vêtues de la peau d’un cerf, rattachée sur leurs épaules par des couleuvres qui se jouoient autour de leurs cous. Les unes portoient dans leurs bras des chevreaux naissants ; les autres présentoient la mamelle à des louveteaux ; toutes étoient couronnées de branches de chêne et de sapin ; des hommes déguisés en Satyres les accompagnoient, traînant un bouc orné de guirlandes. Pan se montroit avec sa flûte ; plus loin s’avançoit Silène ; sa tête, appesantie par le vin, rouloit de l’une à l’autre épaule ; il étoit monté sur un âne et soutenu par des Faunes et des Sylvains. Une Ménade portoit sa couronne de lierre, un Égypan sa tasse demi-pleine ; le bruyant cortège trébuchoit en marchant, et buvoit à Bacchus, à Vénus et à l’Injure. Trois chœurs chantoient alternativement :

« Chantons Évohé 6, redisons sans cesse : Évohé, Évohé !

« Fils de Sémélé, honneur de Thèbes au bouclier d’or, viens danser avec Flore, épouse de Zéphyre et reine des fleurs ! Descends parmi nous, ô consolateur d’Ariadne, toi qui parcours les sommets de l’Ismare, du Rhodope et du Cythéron ! Dieu de la joie, enfant de la fille de Cadmus, les nymphes de Nyssa t’élevèrent, par le secours des Muses, dans une caverne embaumée. À peine sorti de la cuisse de Jupiter, tu domptas les humains rebelles à ton culte. Tu te moquas des pirates de Tyrsène, qui t’enlevoient comme l’enfant d’un mortel. Tu fis couler un vin délicieux dans le noir vaisseau et tomber du haut des voiles les branches d’une vigne féconde ; un lierre chargé de ses fruits entoura le mât verdoyant ; des couronnes couvrirent les bancs des rameurs ; un lion parut à la poupe ; les matelots, changés en dauphins, s’élancèrent dans les vagues profondes. Tu riois, ô roi, Évohé !

« Chantons Évohé, redisons sans cesse : Évohé, Évohé !

« Nourrisson des Hyades et des Heures, élève des Muses et de Silène, toi qui as les yeux noirs des Grâces, les cheveux dorés d’Apollon et sa jeunesse immortelle, ô Bacchus, quitte les bords de l’Inde soumise, et viens régner sur l’Italie. On y recueille les vins de Falerne et de Cécube : deux fois l’année le fruit mûri pend à l’arbre et l’agneau à la mamelle de sa mère. On voit voler dans nos campagnes des chevaux ardents pour la course et paître le long du Clitumne les taureaux sans tache qui marchent au Capitole devant le triomphateur romain. Deux mers apportent à nos rivages les trésors du monde. L’airain, l’argent et l’or coulent en ruisseaux dans les entrailles de cette terre sacrée. Elle a donné naissance à des peuples fameux, à des héros plus fameux encore. Salut, terre féconde, terre de Saturne, mère des grands hommes ! Puisses-tu porter longtemps les trésors de Cérès et tressaillir au cri d’Évohé !

« Chantons Évohé, redisons sans cesse : Évohé, Évohé ! »

Hélas ! les hommes habitent la même terre, mais combien ils diffèrent entre eux ! Pourroit-on prendre pour des frères et des citoyens d’une même cité ces habitants, dont les uns passent les jours dans la joie et les autres dans les pleurs ; les heureux qui chantent un hymen et les infortunés qui célèbrent des funérailles ? Qu’il étoit touchant. dans le délire de Rome païenne, de voir les chrétiens 7 offrir humblement à Dieu leurs prières, déplorer des excès criminels et donner tous les exemples de la modestie et de la raison au milieu de la débauche et de l’ivresse ! Quelques autels secrets dans les cachots, au fond des catacombes, sur les tombeaux des martyrs, rassembloient les fidèles persécutés. Ils jeûnoient, ils veilloient, victimes volontaires, pour expier les crimes du monde ; et, tandis que les noms de Flore et de Bacchus retentissoient dans des hymnes abominables, au milieu du sang et du vin, les noms de Jésus-Christ et de Marie se répétoient en secret dans de chastes cantiques au milieu des larmes.

Tous les chrétiens se tenoient renfermés dans leurs maisons, évitant à la fois la fureur du peuple et le spectacle de l’idolâtrie. On ne voyoit errer au dehors que quelques prêtres attachés au service des hospices et des prisons, des diacres chargés de sauver les pauvres voués à la mort par Galérius, des femmes qui recueilloient les esclaves abandonnés par leurs maîtres et les enfants exposés par leurs mères. Ô charité des premiers fidèles ! Leur trépas étoit le principal ornement des fêtes païennes, et ils s’occupoient du sort des idolâtres, comme si les idolâtres eussent été pour eux des frères pleins de compassion et de tendresse !

Cependant, après avoir repoussé les assauts du prince des ténèbres, les martyrs victorieux étoient rentrés dans leurs cachots : ainsi jadis, sous les murs d’Ilion, une troupe de héros s’élançoit sur l’ennemi qui tenoit la ville assiégée : les travaux sont détruits, les fossés comblés, les palissades arrachées, et les fils de Laomédon rentrent triomphants dans leurs sacrés remparts. Mais Eudore, fatigué du dernier combat, ne peut soulever sa tête abattue : en vain les évêques lui parlent, le consolent, élèvent aux cieux son courage, il reste muet et insensible à leurs discours. L’image des nouveaux périls de Cymodocée ne peut sortir de sa mémoire. Quels doivent être les tourments de ce martyr ! Déjà, presque assis sur les nuées, il a pu balancer et peut-être balance encore entre la honte de l’apostasie, l’éternité des douleurs de l’enfer et les maux qu’il endure en ce moment !

Le fils de Lasthénès ignoroit qu’il avoit été trompé à dessein par le juge. Festus étoit l’ami du préfet de Rome, et cette raison seule l’eût empêché de livrer Cymodocée à Hiéroclès. Mais Festus avoit d’ailleurs été frappé des réponses et de la magnanimité d’Eudore 8. En descendant du tribunal, il s’étoit rendu au palais de Galérius, et avoit supplié l’empereur de nommer un autre juge aux chrétiens.

« Il n’est plus besoin de juges, s’écria le tyran irrité. Ces scélérats se font une gloire de leurs supplices, et l’entêtement qu’ils y mettent corrompt le peuple et les soldats. Avec quelle insolence a osé souffrir le chef de ces impies ! Je ne veux plus qu’on perde le temps à les tourmenter. Je condamne aux bêtes tous les chrétiens des prisons, sans distinction d’âge ni de sexe, pour le jour de ma naissance. Allez, et publiez cet arrêt. »

Festus connoissoit la violence de Galérius : il ne répliqua point. Il sortit, et fit déclarer les ordres du prince, mais en se disant comme Pilate :

« Je suis innocent de la mort de ces justes. »

Lorsque Hiéroclès vint le trouver au milieu de la nuit, il se sentit saisi d’une nouvelle pitié pour Eudore. Un homme naturellement cruel, comme l’étoit le juge des chrétiens, peut toutefois être ennemi de la bassesse : il fut indigné des lâches desseins du ministre tombé ; il lui vint en pensée de profiter de la proposition de ce méchant, pour sauver le fils de Lasthénès en l’engageant à sacrifier aux dieux. Il écrivit alors la lettre qu’Eudore reçut au repas funèbre.

Dieu, qui vouloit le triomphe de son Église, faisoit tourner à la gloire des martyrs tout ce qui auroit pu leur ravir la couronne. Ainsi la fermeté d’Eudore dans les supplices ne fit que hâter la mort de ses compagnons, et la lettre de Festus aggrava des maux qu’elle étoit destinée à prévenir. Galérius, instruit de la scène du banquet, cassa les centurions qui avoient montré quelque respect pour leur ancien général ; on éloigna de Rome, sous différents prétextes, les légions étrangères, et les prétoriens, gorgés de vin et d’or, eurent seuls la garde de la ville. Le nom de Cymodocée, d’Eudore et d’Hiéroclès, frappant de nouveau les oreilles de l’empereur, le plongea dans une violente colère : Galérius désigna particulièrement l’épouse d’Eudore pour le massacre du lendemain ; il ordonna que le fils de Lasthénès parût seul, et le premier, dans l’amphithéâtre, le privant ainsi du bonheur de mourir avec ses frères ; enfin, il commanda de jeter Hiéroclès au fond d’un vaisseau et de le conduire au lieu de son exil.

Cette sentence, subitement portée à Hiéroclès, lui donna le coup de la mort. La patience et la miséricorde de Dieu touchoient à leur terme, et la justice alloit commencer. À peine Hiéroclès étoit sorti de la maison du juge, qu’il se sentit de nouveau frappé par le glaive de l’ange exterminateur. Dans un instant la maladie dont il est dévoré ne laisse plus au médecin aucune espérance. Les païens, qui regardent la lèpre comme une malédiction du ciel, s’éloignent de l’apostat ; ses esclaves mêmes l’abandonnent. Délaissé du monde entier, il ne trouve de secours que dans les hommes qu’il a si cruellement poursuivis. Les chrétiens, dont la charité 9 ose seule braver toutes les misères humaines, ouvrent leurs hospices à leur persécuteur. Là, couché près d’un confesseur mutilé, Hiéroclès voit ses douleurs soulagées par la même main qui vient de panser les plaies d’un martyr. Mais tant de vertus ne font qu’irriter cet homme repoussé de Dieu : tantôt il appelle à grand cris Cymodocée, tantôt il croit apercevoir Eudore une épée flamboyante à la main et le menaçant du haut du ciel. Ce fut au milieu d’un de ces transports qu’on vint lui annoncer le dernier ordre de Galérius. Alors, se soulevant comme un spectre sur son lit pestiféré, le faux sage murmure ces mots d’une voix effrayée et incertaine :

« Je vais me reposer pour jamais. »

Il expire 10. Effroyable et trompeuse espérance ! Cette âme, qui croyoit mourir avec le corps, au lieu d’une nuit profonde et tranquille, aperçoit tout à coup au fond du tombeau une lumière prodigieuse. Une voix qui sort du milieu de cette lumière prononce distinctement ces paroles :

« Je suis celui qui suis. »

À l’instant l’éternité vivante est révélée à l’âme de l’athée. Trois vérités frappent à la fois cette âme confondue : sa propre existence, celle de Dieu, et la certitude des récompenses sans terme et des châtiments sans fin. Oh ! que n’est-elle ensevelie sous les débris de l’univers, pour se cacher à la face du souverain Juge ! Une force invincible la porte, dans un clin d’œil, nue et tremblante, au pied du tribunal de Dieu. Elle voit, pour un seul moment, celui qu’elle a renié dans le temps et qu’elle ne verra plus dans l’éternité. Le Tout-Puissant paroît sur les nuées, son Fils est assis à sa droite, l’armée des saints l’environne ; l’enfer accourt pour réclamer sa proie. L’ange protecteur d’Hiéroclès, confus et touché jusqu’aux larmes, se tient encore auprès de l’infortuné.

« Ange, dit le souverain Arbitre, pourquoi n’as-tu pas défendu cette âme ? »

« Seigneur, répond l’ange se voilant de ses ailes, vous êtes le Dieu des miséricordes ! »

« Créature, dit la même voix, l’ange ne t’auroit-il pas donné des avertissements salutaires ? »

L’âme, dans une terreur profonde, s’étoit jugée elle-même, et elle ne répondit point.

« Elle est à nous, s’écrièrent les anges rebelles : cette-âme a trompé le monde par une fausse sagesse ; elle a persécuté l’innocence, outragé la pudeur, versé le sang innocent ; elle ne s’est point repentie. »

« Ouvrez le Livre de vie, » dit l’Ancien des jours.

Un prophète ouvrit le Livre de vie : le nom d’Hiéroclès étoit effacé.

« Va, maudit, aux feux éternels, » dit le Juge incorruptible.

À l’instant l’âme de l’athée commence à haïr Dieu de la haine des réprouvés, et tombe en des profondeurs brûlantes. L’enfer s’ouvre pour la recevoir, et se referme sur elle en prononçant :

« L’éternité ! »

L’écho de l’abîme répète :

« L’éternité ! »

Le Père des humains, qui vient de punir le crime, songe à couronner l’innocence.

Il est dans le ciel une puissance 11 divine, compagne assidue de la religion et de la vertu ; elle nous aide à supporter la vie, s’embarque avec nous pour nous montrer le port dans les tempêtes, également douce et secourable aux voyageurs célèbres, aux passagers inconnus. Quoique ses yeux soient couverts d’un bandeau, ses regards pénètrent l’avenir ; quelquefois elle tient des fleurs naissantes dans sa main, quelquefois une coupe pleine d’une liqueur enchanteresse ; rien n’approche du charme de sa voix, de la grâce de son sourire ; plus on avance vers le tombeau, plus elle se montre pure et brillante aux mortels consolés : la Foi et la Charité lui disent : « Ma sœur ! » et elle se nomme l’Espérance.

L’Éternel ordonne à ce beau séraphin de descendre vers Cymodocée et de lui montrer de loin les joies célestes, afin de la soutenir au milieu des tribulations de la terre. Un faux rapport avoit interrompu pour quelques instants les chagrins de la jeune chrétienne. Le bruit s’étoit répandu dans Rome qu’Eudore venoit de recevoir sa grâce : la lettre de Festus et la scène du repas libre mal expliquée avoient donné naissance à cette rumeur populaire. Blanche s’étoit empressée de communiquer ce faux rapport comme une nouvelle certaine à la fille de Démodocus ; mais combien Blanche se repentit de son indiscrète bonté lorsqu’elle connut le véritable destin d’Eudore et l’arrêt qui condamnoit à mort tous les chrétiens des prisons ! Sævus, plein d’une brutale joie, lui commande de porter à Cymodocée le vêtement des femmes martyres. C’étoit une tunique bleue 12, une ceinture noire, des brodequins noirs, un manteau noir et un voile blanc. La foible et désolée gardienne accomplit en pleurant son message de douleur. Elle n’eut pas la force de détromper l’orpheline et de lui apprendre son sort.

« Voilà, lui dit-elle, ma sœur, un vêtement nouveau. Que la paix du Seigneur soit avec vous ! »

« Qu’est-ce que ce vêtement ? dit Cymodocée. Est-ce ma robe nuptiale ? Est-ce mon époux qui me l’envoie ? »

« C’est pour lui qu’il faut la prendre, » répliqua la femme du gardien.

« Oh ! dit Cymodocée, pleine de joie, mon époux a reçu sa grâce, nous achèverons notre hymen ! »

Blanche avoit le cœur brisé ; elle se contenta de dire :

« Priez, ma sœur, pour vous et pour moi ! »

Elle sortit.

Demeurée seule avec le vêtement de gloire, Cymodocée le considère et le prend dans ses mains charmantes.

« On m’ordonne, dit-elle, de me parer pour mon époux, il faut obéir. »

Aussitôt elle revêt la tunique, qu’elle rattache avec la ceinture ; les brodequins couvrent ses pieds, plus blancs que le marbre de Paros ; elle jette le voile sur sa tête et suspend à son épaule le manteau : telle la Muse des mensonges nous peint la Nuit, mère de l’Amour, enveloppée de ses voiles d’azur et de ses crêpes funèbres ; telle Marcie 13 (moins jeune, moins belle, moins vertueuse) se montra aux yeux du dernier Caton, quand elle le réclama pour époux au milieu des malheurs de Rome, et qu’elle parut à l’autel de l’hymen avec l’habit d’une veuve éplorée. Cymodocée ne sait pas qu’elle porte la robe de la mort ! Elle se regarde dans ce triste appareil, qui la rend cent fois plus touchante ; elle se rappelle le jour où elle se couvrit des ornements des Muses pour aller avec son père remercier la famille de Lasthénès.

« Ma robe nuptiale, disoit-elle, n’est pas aussi éclatante, mais elle plaira peut-être davantage à mon époux, parce que c’est une robe chrétienne. »

Le souvenir de son premier bonheur et du doux pays de la Grèce inspira la fille d’Homère. Elle s’assit devant la fenêtre de la prison, et reposant sur sa main sa tête, embellie du voile des martyrs, elle soupira ces paroles harmonieuses :

« Légers vaisseaux de l’Ausonie 14, fendez la mer calme et brillante ! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents ! Courbez-vous sur la rame agile. Reportez-moi, sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamysus.

« Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe avec grâce, volez au sommet de l’Ithome, et dites que la fille d’Homère va revoir les lauriers de la Messénie !

« Quand retrouverai-je mon lit d’ivoire, la lumière du jour, si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu’une eau pure arrose, que la pudeur embellit de son souffle !

« J’étois, semblable à la tendre génisse sortie du fond d’une grotte, errante sur les montagnes et nourrie au son des instruments champêtres. Aujourd’hui, dans une prison solitaire, sur la couche indigente de Cérès !…

« Mais d’où vient qu’en voulant chanter comme la fauvette je soupire comme la flûte consacrée aux morts ? Je suis pourtant revêtue de la robe nuptiale ; mon cœur sentira les joies et les inquiétudes maternelles ; je verrai mon fils s’attacher à ma robe, comme l’oiseau timide qui se réfugie sous l’aile de sa mère. Eh ! ne suis-je pas moi-même un jeune oiseau ravi au sein paternel !

« Que mon père et mon époux tardent à paroître ! Ah ! s’il m’étoit permis d’implorer encore les Grâces et les Muses ! Si je pouvois interroger le ciel dans les entrailles de la victime ! Mais j’offense un Dieu que je connois à peine : reposons-nous sur la croix. »

Déjà la nuit enveloppoit Rome enivrée. Tout à coup les portes de la prison s’ouvrent, et le centurion chargé de lire aux chrétiens la sentence de l’empereur paroît devant Cymodocée. Il étoit accompagné de plusieurs soldats : quelques autres, arrêtés dans les cours extérieures, retenoient le gardien et lui prodiguoient le vin des idoles.

Comme une colombe que le chasseur a surprise dans le creux d’un rocher reste immobile de frayeur et n’ose s’envoler dans les plaines du ciel, ainsi la fille de Démodocus demeure frappée d’étonnement et de crainte sur le siége à demi brisé où elle étoit assise. Les soldats allument un flambeau. Ô prodige ! l’épouse d’Eudore reconnoît Dorothée sous l’habit du centurion ! Dorothée contemple à son tour, sans pouvoir parler, cette femme dans l’appareil du martyre ! Jamais il ne l’avait vue si belle : la tunique bleue, le manteau noir, faisoient éclater la blancheur de son teint, et ses yeux, fatigués par les pleurs, avoient une douceur angélique : elle ressembloit à un tendre narcisse qui penche sa tête languissante au bord d’une eau solitaire. Dorothée et les autres chrétiens déguisés en soldats lèvent les bras au ciel et fondent en larmes.

« C’est toi, compagnon de mes courses loin de ma patrie ! s’écria la jeune Messénienne en se mettant à genoux et tendant les mains à Dorothée. Tu visites enfin ton Esther ! Mortel généreux, viens-tu guider mes pas vers mon père et vers mon époux ? Que la nuit eût été longue sans toi ! »

Dorothée, la voix entrecoupée par les pleurs, répondit :

« Cymodocée, vous connoissez donc votre sort ? Cette robe… »

« C’est ma robe nuptiale, dit la vierge ingénue. Mais si tout est fini, si mon époux est sauvé, si je suis libre, pourquoi ces pleurs et ce mystère ? »

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