Les Martyrs (page 34)
Cymodocée, trompée et poussant un cri de joie, tombe aux pieds d’Hiéroclès ; elle embrasse ses genoux.
« Illustre seigneur, dit-elle, vous êtes placé à la tête des sages. Démodocus mon père m’a souvent raconté que la philosophie élève les mortels au-dessus de ce que j’appelois les dieux. Protégez donc, ô maître des hommes ! protégez l’innocence et réunissez deux époux injustement persécutés ! »
« Nymphe divine, s’écria Hiéroclès transporté d’amour, relève-toi. Ne vois-tu pas que tes charmes détruisent l’effet de tes prières ? Et qui pourroit te céder à un rival ? La sagesse, enfant trop aimable 10, consiste à suivre les penchants de son cœur. N’en crois pas une religion farouche, qui veut commander à tes sens. Les préceptes de pureté, de modestie, d’innocence, sont sans doute utiles à la foule, mais le sage jouit en secret des biens de la nature. Les dieux n’existent point, ou ne se mêlent point des choses d’ici-bas. Viens donc, ô vierge ingénue, viens : abandonnons-nous sans remords aux délices de l’amour et aux faveurs de la fortune. »
À ces mots, Hiéroclès jette ses bras autour de Cymodocée, comme un serpent s’enlace autour d’un jeune palmier ou d’un autel consacré à la pudeur. La fille de Démodocus se dégage avec indignation des embrassements du monstre.
« Quoi ! dit-elle, c’est là le langage de la sagesse ! Ennemi du ciel, tu oses parler de vertu ! Ne m’as-tu pas promis de sauver Eudore ? »
« Tu m’as mal compris, s’écrie Hiéroclès le cœur palpitant de jalousie et de colère. Tu me parles trop de cet homme, plus horrible à mes yeux que cet enfer dont me menacent tes chrétiens. L’amour que tu lui portes est l’arrêt de sa mort. Pour la dernière fois, sache à quel prix je laisserai vivre Eudore : il meurt si tu n’es à moi 11. »
La réprobation parut tout entière sur le visage d’Hiéroclès. Un sourire contracte ses lèvres, et des gouttes de sang tombent de ses yeux. La chrétienne, qui jusque alors avoit été frappée de terreur, se sentit soudain relevée par le coup qui devoit l’abattre. Il n’est d’affreux que le commencement du malheur ; au comble de l’adversité, on trouve, en s’éloignant de la terre, des régions tranquilles et sereines : ainsi, lorsqu’on remonte les rives d’un torrent furieux, on est épouvanté, au fond de la vallée, du fracas de ses ondes ; mais à mesure que l’on s’élève sur la montagne, les eaux diminuent, le bruit s’affoiblit, et la course du voyageur va se terminer aux régions du silence dans le voisinage du ciel.
Cymodocée jette un regard de mépris sur Hiéroclès:
« Je te comprends, dit-elle, et je vois à présent pourquoi mon époux n’a point encore reçu sa couronne ; mais sache que je n’achèterai point par le déshonneur la vie du guerrier que j’aime plus que la lumière des cieux. Il n’est point de supplice qu’Eudore ne préfère à celui de me voir à toi ; tout foible qu’il est, mon époux se rit de ta puissance : tu ne peux que lui donner la palme, et j’espère la partager avec lui. »
« Non, dit Hiéroclès furieux, je n’aurai point perdu le fruit de tant de souffrances, d’humiliations et de complots : j’obtiendrai par la force ce que tu me refuses, et tu verras périr le traître que tu ne veux pas sauver. »
Il dit, et poursuit Cymodocée 12, qui fuit dans la vaste salle. Elle se précipite aux pieds du Laocoon ; elle menace le persécuteur de se briser la tête contre le marbre ; elle embrasse la statue, et semble un troisième enfant expirant de douleur aux pieds d’un père infortuné.
« Mon père, s’écrie-t-elle, mon père, ne viendras-tu pas me secourir ? Vierge sainte, ayez pitié de moi ! »
À peine a-t-elle prononcé cette prière, le palais retentit des clameurs de mille voix tumultueuses. On frappe à coups redoublés aux portes d’airain. Hiéroclès, étonné, suspend sa poursuite. Dieu, par un effroi soudain, fixe les pas et glace le cœur du pervers.
« C’est la Vierge sainte, s’écrie Cymodocée ; elle vient ! Méchant, tu vas être puni ! »
Le bruit augmente. Hiéroclès ouvre la porte d’une galerie qui dominoit les cours du palais ; il aperçoit une foule immense : au milieu est un vieillard qui tient un rameau de suppliant et porte la robe et les bandelettes d’un prêtre des dieux. On entend de toutes parts ces cris :
« Qu’on lui rende sa fille ! Qu’on livre le traître au suppliant du peuple romain ! »
Ces mots parviennent à Cymodocée : elle s’élance aussitôt dans la galerie ; elle reconnoît son père… Démodocus à Rome !… Du haut du palais, Cymodocée avance la tête, ouvre les bras et se penche vers Démodocus. Un cri s’élève :
« La voilà ! c’est une prêtresse des Muses ! c’est la fille de ce vieux prêtre des dieux. »
Démodocus reconnoît sa fille 13 ; il la nomme par son nom, il verse des torrents de larmes, il déchire ses vêtements, il tend au peuple des mains suppliantes. Hiéroclès appelle ses esclaves ; il veut enlever Cymodocée ; mais la foule :
« Il y va de ta vie, Hiéroclès ; nous te déchirerons de notre propre main si tu fais la moindre violence à cette vierge des Muses. »
Des soldats mêlés parmi le peuple tirent leurs épées, et menacent le persécuteur. Cymodocée s’attache aux colonnes de la galerie ; la Reine des anges l’y retient 14 par des nœuds invisibles : rien ne l’en peut arracher.
Dans ce moment, Galérius, effrayé du tumulte qu’il entendoit dans son palais, paroît sur un balcon opposé, entouré de sa cour et de ses gardes. Le peuple s’écrie :
« César, justice, justice ! »
L’empereur, par un signe de la main, commande le silence ; et le peuple romain, avec ce bon sens qui le caractérise, se tait et écoute.
Le préfet de Rome, qui favorisoit 15 secrètement cette scène afin de perdre Hiéroclès, étoit auprès de Galérius ; il interroge le peuple :
« Que voulez-vous de la justice d’Auguste ? »
« Vieillard, réponds ! » s’écrie la foule.
Démodocus prend la parole :
« Fils de Jupiter et d’Hercule, divin empereur, aie pitié d’un père qui réclame sa fille ; Hiéroclès l’a renfermée dans ton palais : tu la vois échevelée à ce portique auprès de son ravisseur ; il veut faire violence à une prêtresse des Muses ; je suis moi-même un prêtre des dieux : protège l’innocence, la vieillesse et les autels. »
Hiéroclès répond du haut du portique :
« Divin Auguste, et vous, peuple romain, on vous trompe : cette Grecque est une esclave chrétienne qu’injustement on me veut ravir. »
Démodocus :
« Elle n’est pas chrétienne ; ma fille n’est pas esclave. Je suis citoyen romain. Peuple, n’écoutez pas notre ennemi. »
« Ta fille est-elle chrétienne 16 ? » s’écrie le peuple d’une commune voix.
« Non, repartit Démodocus, elle est prêtresse des Muses : il est vrai que pour épouser un chrétien elle vouloit… »
« Est-elle chrétienne ? interrompit le peuple. Qu’elle parle par elle-même. »
Alors Cymodocée, levant les yeux au ciel, répond :
« Je suis chrétienne. »
« Non, tu ne l’es pas ! s’écrie Démodocus avec des sanglots. Aurois-tu la barbarie de vouloir être à jamais séparée de ton père ? Auguste, peuple romain, ma fille n’a pas été marquée du sceau de la religion nouvelle. »
Dans ce moment, la fille d’Homère découvre Dorothée au milieu de la foule.
« Mon père, dit la vierge en larmes, je vois auprès de vous Dorothée ; c’est lui, sans doute, qui vous a conduit ici pour me sauver : il sait que je suis chrétienne, que j’ai été marquée du sceau de ma religion ; il a été témoin de mon bonheur. Je ne puis nier ma foi : je veux être l’épouse d’Eudore. »
Le peuple s’adressant à Dorothée :
« Est-elle chrétienne ? »
Dorothée baissa la tête, et ne répondit point.
« Vous le voyez, s’écrie Hiéroclès, elle est chrétienne. Je réclame mon esclave. »
Le peuple, interdit, demeure suspendu entre sa fureur contre les chrétiens, sa haine pour Hiéroclès et sa pitié pour Cymodocée ; puis, satisfaisant à la fois sa justice et ses passions :
« Cymodocée est chrétienne, dit-il : qu’on la livre au préfet de Rome et qu’elle subisse le sort des chrétiens ; mais qu’on l’arrache à Hiéroclès, dont elle ne peut être l’esclave. Démodocus est citoyen romain. »
Auguste confirme cette espèce de sentence par un signe de tête, et Publius se hâte de l’exécuter.
Retiré dans son palais, Galérius est agité par des mouvements de honte et de colère : il ne peut pardonner à Hiéroclès d’être la cause d’un rassemblement séditieux qui avoit osé violer l’asile même du prince.
Le préfet de Rome revient trouver Galérius.
« Auguste, lui dit-il, la sédition est apaisée : cette chrétienne de Messénie est jetée dans les prisons. Prince, je ne saurois vous le cacher, votre ministre a compromis le salut de l’empire. Il prétend être l’ennemi des chrétiens ; toutefois, il épargne depuis longtemps la vie du plus dangereux des rebelles. Cymodocée étoit destinée pour épouse à Eudore : il est bien malheureux que votre premier ministre ait de ridicules démêlés de jalousie avec le chef de vos ennemis. »
Publius s’aperçoit de l’effet de ce discours ; il se hâte d’ajouter :
« Mais, prince, ce ne sont pas là les seuls torts d’Hiéroclès : si on vouloit l’en croire, ce seroit lui qui vous auroit fait nommer Auguste ; ce Grec, qui doit tout à vos bontés, vous auroit revêtu de la pourpre… »
Publius s’interrompit à ces mots, comme s’il eût renfermé dans son cœur des choses encore plus injurieuses à la majesté du prince. Galérius rougit, et l’habile courtisan vit qu’il avoit touché la plaie secrète.
Publius n’avoit point ignoré l’arrivée de Dorothée à Rome, son entrevue avec Démodocus, et les démarches de celui-ci pour conduire la foule au palais ; il eût été facile à Publius de prévenir le mouvement populaire ; mais il se garda bien de faire manquer un projet qui pouvoit renverser Hiéroclès ; il favorisa même par des agents secrets les desseins de Démodocus : maître de tous les ressorts qui faisoient jouer cette grande machine, ses discours insidieux achevèrent d’alarmer l’esprit de Galérius.
« Qu’on me délivre de ce chrétien et de ses complices, dit l’empereur. Je vois avec regret qu’Hiéroclès ne peut plus rester auprès de moi ; mais, en récompense de ses services passés, je le nomme gouverneur de l’Égypte. »
Alors Publius, au comble de la joie :
« Que votre Majesté divine se repose sur moi de tous ces soins. Eudore mérite mille fois la mort ; mais comme ses trahisons ne sont pas assez prouvées 17, il suffira de le faire juger comme chrétien. Quant à Cymodocée, elle sera condamnée à son tour avec la foule des impies. Hiéroclès va recevoir les ordres de votre Éternité. »
Ainsi parle Publius, et sur-le-champ il fait connoître à Hiéroclès sa destinée.
Le ministre pervers relit plusieurs fois la lettre impériale qui l’éloigne de la cour. Ses joues pâles, ses yeux égarés, sa bouche entr’ouverte exprimoient les douleurs du courtisan criminel qui voit s’évanouir dans un instant les songes de sa vie.
« Dieu des chrétiens, s’écrie-t-il, est-ce toi qui me poursuis ? Pour obtenir Cymodocée, j’ai laissé vivre Eudore, et Cymodocée m’échappe, et mon rival mourra d’une autre main que de la mienne ! J’ai méprisé dans Rome un obscur vieillard, j’ai cru devoir laisser la liberté à un chrétien puissant, et Démodocus et Dorothée m’ont perdu ! Ô aveugle prévoyance humaine ! Ô vaine et fastueuse sagesse, qui n’as pu me conserver ma puissance, et qui ne peux me consoler ! »
Tels étaient les aveux que la douleur arrachoit à Hiéroclès. Des larmes indignes mouilloient ses paupières. Il déploroit son sort avec la foiblesse d’une femme de peu de sens et d’un moindre cœur ; il eût pourtant voulu sauver Cymodocée, mais le lâche ne se sentoit pas assez de courage pour exposer sa vie.
Tandis qu’il hésite entre mille projets, qu’il ne peut ni se résoudre à braver l’orage, ni consentir à s’éloigner, Dorothée avoit instruit Eudore de l’arrivée de Cymodocée et des événements du palais. Les confesseurs, assemblés autour du fils de Lasthénès, le félicitoient d’avoir choisi une épouse si courageuse et si fidèle. La joie d’Eudore étoit grande, quoique troublée par les nouveaux périls qu’alloit courir la jeune chrétienne.
« Elle a donc confessé Jésus-Christ la première ! s’écrioit-il dans un saint transport. Cet honneur étoit réservé à son innocence ! »
Ensuite il pleuroit d’attendrissement en songeant que sa bien-aimée avoit reçu le baptême dans les eaux du Jourdain par la main de Jérôme.
« Elle est chrétienne ! répétoit-il à tout moment. Elle a confessé Jésus-Christ devant le peuple romain : je puis donc mourir en paix : elle viendra me retrouver ! »
Un rayon d’espérance commençoit à luire dans les cachots. La disgrâce d’Hiéroclès pouvoit amener un changement dans l’empire. Constantin menaçoit Galérius du fond de l’Occident ; le messager qu’Eudore avoit envoyé à Dioclétien pouvoit rapporter d’heureuses nouvelles. Lorsqu’un vaisseau 18 pendant une nuit affreuse a fait naufrage, les matelots boivent l’onde amère et luttent à peine contre les flots ; si une aurore trompeuse perce un moment les ténèbres et découvre à ces infortunés une terre prochaine, ils nagent avec effort vers la rive ; mais bientôt l’aurore s’éteint, la tempête recommence, et les nautoniers s’enfoncent dans l’abîme : telle fut la courte espérance, tel fut le sort des chrétiens.
Les martyrs chantoient encore au Très-Haut un cantique de louanges, lorsqu’ils virent entrer Zacharie. Déjà l’apôtre des Francs connoissoit le destin de son ami :
« Chantez, dit-il, mes frères 19, chantez ! Vous avez un juste sujet de joie ! Demain un grand saint augmentera peut-être le nombre de vos intercesseurs auprès de Dieu ! »
Tous les confesseurs se turent. Le silence règne un moment dans la prison. Chacun cherche à deviner quelle est l’heureuse victime, chacun désire que le sort soit tombé sur lui, chacun repasse dans son esprit les titres qu’il peut avoir à cet honneur. Eudore avoit à l’instant compris Zacharie, mais il rejetoit les espérances du martyre comme une pensée superbe et une tentation de l’enfer. Il craignoit de pécher par orgueil en se désignant lui-même ; il se jugeoit indigne de mourir de préférence à ces vieux confesseurs qui depuis si longtemps combattoient pour Jésus-Christ. Zacharie fit bientôt cesser cette sublime incertitude et cette émulation divine ; il s’approche d’Eudore :
« Mon fils, dit-il, je vous ai sauvé la vie ; vous me devez votre gloire : ne m’oubliez pas quand vous serez dans le ciel. »
À l’instant, tous les évêques, tous les prêtres, tous les prisonniers tombent aux genoux du martyr, baisent le bas de ses vêtements, et se recommandent à ses prières. Eudore, resté debout au milieu de ces vieillards prosternés, ressembloit à un jeune cèdre du Liban, seul rejeton d’une forêt antique abattue à ses pieds.
Un licteur, précédé de deux esclaves portant des torches de cyprès, pénètre dans le cachot. Surpris de l’adoration des prisonniers, qui demeurèrent dans la même attitude, il en croyoit à peine ses regards :
« Roi des chrétiens, dit-il à l’époux de Cymodocée, quel est parmi ton peuple le tribun que l’on nomme Eudore ? »
« C’est moi, » répondit le fils de Lasthénès.
« Eh bien ! dit le licteur, encore plus étonné, c’est donc toi qui dois mourir ! »
« Vous le voyez à mes honneurs, » repartit Eudore.
Un esclave déroule l’écrit fatal, et lit à haute voix l’ordonnance de Publius :
« Eudore, fils de Lasthénès, natif de Mégalopolis en Arcadie, jadis tribun de la légion britannique, maître de la cavalerie, préfet des Gaules, paroîtra demain au tribunal de Festus, juge des chrétiens, pour sacrifier aux dieux ou mourir. »
Eudore s’inclina, et le licteur sortit.
Comme dans les fêtes de la ville de Thésée on voit une jeune canéphore se dérober aux yeux de la foule qui vante sa pudeur et ses grâces, ainsi Eudore, qui porte déjà les palmes du sacrifice, se retire au fond de la prison, pour éviter les louanges de ses compagnons de gloire. Il demande la liqueur mystérieuse dont les chrétiens se servoient entre eux au temps des persécutions, et il trace ses adieux à Cymodocée.
Ange des saintes amours 20, vous qui gardez fidèlement l’histoire des passions vertueuses, daignez me confier la page du livre de mémoire où vous gravâtes les tendres et pieux sentiments du martyr !
« Eudore, serviteur de Dieu 21, enchaîné pour l’amour de Jésus-Christ : à notre sœur Cymodocée, désignée pour notre épouse et la compagne de nos combats, paix, grâce et amour.
« Ma colombe, ma bien-aimée, nous avons appris avec une joie digne de l’amour qui est pour vous dans notre cœur, que vous aviez été baptisée dans les eaux du Jourdain par notre ami le solitaire Jérôme. Vous venez de confesser Jésus-Christ devant les juges et les princes de la terre. Ô servante du Dieu véritable, quel éclat doit avoir maintenant votre beauté ! Pourrions-nous nous plaindre, nous trop justement puni, tandis que vous, Ève encore non tombée, vous souffrez les persécutions des hommes ? Ce nous est une tentation dangereuse de penser que ces bras si foibles et si délicats sont abattus sous le poids des chaînes ; que cette tête ornée de toutes les grâces des vierges, et qui mériteroit d’être soutenue par la main des anges, repose sur une pierre dans les ténèbres d’une prison. Ah ! s’il nous eût été donné d’être heureux avec vous !… Mais loin de nous cette pensée ! Fille d’Homère, Eudore va vous devancer au séjour des concerts ineffables : il faut qu’il coupe le fil de ses jours 22, comme un tisserand coupe le fil de sa toile à moitié tissue. Nous vous écrivons de la prison de saint Pierre, la première année de la persécution 23. Demain nous comparoîtrons devant les juges, à l’heure où Jésus-Christ mourut sur la croix. Ma bien-aimée, notre amour pour vous seroit-il plus fort, si nous vous écrivions de la maison des rois et durant l’année du bonheur ?
« Il faut vous quitter, ô vous qui êtes née la plus belle entre les filles des hommes ! Nous demandons au ciel avec larmes qu’il nous permette de vous revoir ici-bas, ne fût-ce que pour un moment. Cette grâce nous sera-t-elle accordée ? Attendons avec résignation les décrets de la Providence ! Ah ! du moins, si nos amours ont été courts, ils ont été purs ! Ainsi que la Reine des anges, vous gardez le doux nom d’épouse sans avoir perdu le beau nom de vierge. Cette pensée, qui feroit le désespoir d’une tendresse humaine, fait la consolation d’une tendresse divine. Quel bonheur est le nôtre ! Ô Cymodocée ! nous étions destiné à vous appeler ou la mère de nos enfants, ou la chaste compagne de notre félicité éternelle !
« Adieu donc, ô ma sœur ! Adieu, ma colombe, ma bien-aimée ! priez votre père de nous pardonner ses larmes. Hélas ! il vous perdra peut-être, et il n’est pas chrétien 24 : il doit être bien malheureux !
« Voici la salutation 25 que moi Eudore j’ajoute à la fin de cette lettre :
« Souvenez-vous de mes liens, ô Cymodocée !
« Que la douceur de Jésus-Christ soit avec vous ! »
fin du livre vingtième.
PRÉFACE de l’édition de 1826
Voici un ouvrage que j’ai cru tombé pendant quelque temps, non qu’en ma conscience je le trouvasse plus mauvais que mes précédents ouvrages ; mais la violence de la critique avoit ébranlé ma foi d’auteur, et j’avois fini par être convaincu que je m’étois trompé. Quelques amis ne me consoloient pas, parce qu’au fond je n’étois pas affligé, et que je fais bon marché de mes livres ; mais ils soutenoient que la condamnation n’étoit pas assez justifiée, et que le public tôt ou tard porteroit un autre arrêt. M. de Fontanes surtout n’hésitoit pas : je n’étois pas Racine, mais il pouvoit être Boileau, et il ne cessoit de me dire : « Ils y reviendront. » Sa persuasion à cet égard étoit si profonde, qu’elle lui inspira les stances charmantes :
« Le Tasse errant de ville, etc. »
sans crainte de compromettre son goût et l’autorité de son jugement.
En effet, les Martyrs se sont relevés seuls ; ils ont obtenu l’honneur de quatre éditions consécutives ; ils ont même joui auprès des gens de lettres d’une faveur particulière : on m’a su gré d’un ouvrage qui témoigne de quelque travail de style, d’un grand respect pour la langue et d’un goût sincère de l’antiquité.
Quant à la critique du fond, elle a été promptement abandonnée. Dire que j’avois mêlé le profane au sacré, parce que j’avois peint deux religions qui existoient ensemble, et dont chacune avoit ses croyances, ses autels, ses prêtres, ses cérémonies, c’étoit dire que j’aurois dû renoncer à l’histoire, ou plutôt choisir un autre sujet. Pour qui mouroient les martyrs ? Pour Jésus-Christ. À qui les immoloit-on ? Aux dieux de l’empire. Il y avoit donc deux cultes.
La question philosophique, savoir si sous Dioclétien les Romains et les Grecs croyoient aux dieux d’Homère, et si le culte public avoit subi des altérations, cette question comme poëte ne me regarderoit pas, et comme historien j’aurois eu beaucoup de choses à dire.
Il ne s’agit plus de tout cela. Les Martyrs sont restés, contre ma première attente, et je n’ai eu qu’à m’occuper du soin d’en revoir le texte.
Au reste, cet ouvrage me valut un redoublement de persécutions sous Buonaparte : les allusions étoient si frappantes dans le portrait de Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien, qu’elles ne pouvoient échapper à la police impériale, d’autant plus que le traducteur anglais, qui n’avoit pas de ménagements à garder, et à qui il étoit fort égal de me compromettre, avoit fait, dans sa préface, remarquer les allusions. Mon malheureux cousin, Armand de Chateaubriand, fut fusillé à l’apparition des Martyrs : en vain je sollicitai sa grâce ; la colère que j’avois excitée s’en prenoit même à mon nom. N’est-ce pas une chose curieuse que je sois aujourd’hui un chrétien douteux et un royaliste suspect ?
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LIVRE DEUXIÈME.
Ce second livre des Martyrs n’a éprouvé aucune critique ; il a été loué généralement par tous les censeurs. J’ai pourtant vu des personnes de goût qui préféroient le premier pour les souvenirs de l’antiquité. Il est certain que le premier livre m’a coûté plus de peine, et je l’ai revu plus souvent et plus longtemps.
1re Remarque — page 29.
À l’heure où le magistrat fatigué quitte avec joie son tribunal pour aller prendre son repas.
… ἦμος δ' ἐπὶ δόρπον ἀνὴρ ἀγορῆθεν ἀνέστη
Κρίνων νείκεα πολλὰ δικαζομένων αἰζηῶν.
(Odyss., liv. xii, v. 439.)
2e. — page 29.
Vint se reposer à Phigalée, célèbre par le dévouement des Oresthasiens.
Phigalée, ville de l’Arcadie, bâtie sur un rocher, et traversée par un ruisseau nommé Lymax, qui tomboit dans la Néda. Les Phigaliens, ayant été chassés de leur pays par les Lacédémoniens, consultèrent l’oracle de Delphes. L’oracle répondit : « Que les Phigaliens prennent avec eux cent jeunes gens de la ville d’Oresthasium : ces cent jeunes gens périront dans le combat contre les Spartiates, mais les Phigaliens rentreront dans leur ville. » Les cent Oresthasiens se dévouèrent. (Pausanias, in Arcad., cap. xxxix.)
3e. — page 29.
Le prince de la jeunesse, l’aîné des fils d’Ancée, etc.
Pour les détails de ce sacrifice homérique, voyez le iiie livre de l’Odyssée, vers la fin. Le dos de la victime étoit servi comme le morceau le plus honorable. Ulysse le donne à Démodocus, livre VIII de l’Odyssée, pour le récompenser de ses chants.
4e. — page 30.
Les dons de Cérès, que Triptolème fit connoître au pieux Arcas, remplacent le gland dont se nourrissoient jadis les Pélasges, premiers habitants de l’Arcadie.
Pélasgus régna le premier en Arcadie, et donna son nom à son peuple. Pélasgus eut pour fils Lycaon, qui fut changé en loup. Lycaon laissa une fille, Callisto, qui fut mère d’Arcas. Arcas, instruit par Triptolème, apprit à ses sujets à semer du blé et à s’en nourrir au lieu de gland. (Pausanias, in Arcad., cap. i, ii, iii et iv.)