Les Martyrs (page 33)
Festus, suivant les formes usitées, dit 8 :
« Quel est ton nom ? »
Eudore répond :
« Je m’appelle Eudore, fils de Lasthénès. »
Le juge dit :
« N’as-tu pas connoissance des édits qui ont été publiés contre les chrétiens ? »
Eudore répond :
« Je les connois. »
Le juge dit :
« Sacrifie donc aux dieux. »
Eudore répond :
« Je ne sacrifie qu’à un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre. »
Festus ordonne de dépouiller Eudore, de l’étendre sur le chevalet et de lui attacher des poids aux pieds.
Le juge dit :
« Eudore, je te vois pâlir, tu souffres. Aie pitié de toi-même : souviens-toi de ta gloire et des honneurs dont tu as été comblé ! Jette les yeux sur ta maison près de tomber par ta chute : vois les larmes de ton père, écoute les plaintes de tes aïeux. Ne crains-tu point de combler d’un ennui éternel la déplorable vieillesse de ceux qui t’ont donné la vie ? »
Eudore répond :
« Ma gloire, mes honneurs et mes parents sont dans le ciel. »
Le juge dit :
« Seras-tu donc insensible aux douceurs et aux promesses d’un chaste hyménée ? »
Eudore ne répond point.
Le juge dit :
« Tu t’attendris, achève ; laisse-toi toucher : sacrifie, ou tremble des maux qui t’attendent. »
Eudore répond :
« Que me serviroit d’avoir tremblé devant un juge qui doit mourir comme moi ? »
Festus fait déchirer Eudore avec des ongles de fer. Le sang couvre le corps du confesseur, comme la pourpre de Tyr teint l’ivoire de l’Inde ou la laine la plus blanche de Milet.
Alors le juge :
« Es-tu vaincu ? Vas-tu sacrifier aux dieux ! Songe, si tu t’obstines, que tu entraîneras dans ta perte ton père, tes sœurs et celle qui étoit destinée à ton lit. »
Eudore s’écrie :
« D’où me vient ce bonheur d’être sacrifié trois fois pour mon Dieu ? »
On écarte les pieds du confesseur dans les entraves ; on fait rougir la chaise de fer ; on prépare la poix bouillante et les tenailles. Eudore ne paroît pas souffrir. On voyoit sur son visage briller l’allégresse jointe à une douce gravité et la majesté au milieu des grâces. La chaise de fer est préparée. Le docteur des chrétiens, assis dans le fauteuil embrasé, prêche plus éloquemment l’Évangile. Des Séraphins répandent sur Eudore une rosée céleste, et son ange gardien lui fait une ombre de ses ailes. Il paroissoit dans la flamme comme un pain délicieux préparé pour les tables éternelles. Les païens les plus intrépides détournoient la tête : ils ne pouvoient soutenir l’éclat du martyr. Les bourreaux, fatigués, se relayoient les uns les autres ; le juge regardoit le chrétien avec un secret effroi : il croyoit voir un dieu sur cette chaise ardente. Le confesseur lui crie :
« Remarquez bien mon visage 9, afin de le reconnoître à ce jour terrible où tous les hommes seront jugés ! »
À ces mots, Festus, troublé, fait suspendre le supplice. Il se précipite de son tribunal, passe derrière le rideau, et laisse l’écrivain lire en tremblant cette sentence :
« La clémence de l’invincible Auguste ordonne que celui qui, refusant d’obéir aux sacrés édits, n’a pas voulu sacrifier, soit exposé aux bêtes, dans l’amphithéâtre, le jour de la divine naissance de notre empereur éternel. »
Aussitôt Eudore est reporté par les soldats à la prison. Déjà les confesseurs étoient instruits de son triomphe. Au moment où la porte du cachot s’entr’ouvre et laisse voir aux évêques le martyr pâle et mutilé, ils s’avancent au-devant de lui, Cyrille à leur tête, et entonnent tous à la fois ce cantique :
« Il a vaincu l’enfer, il a cueilli la palme ! Entrez dans le tabernacle du Seigneur, ô prêtre illustre de Jésus-Christ !
« Quel éclat sort de ses plaies ! il a été éprouvé par le feu, comme l’argent raffiné jusqu’à sept fois.
« Il a vaincu l’enfer, il a cueilli la palme ! Entrez dans le tabernacle du Seigneur, ô prêtre illustre de Jésus-Christ ! »
Les anges répétoient dans le ciel ce cantique, et un nouveau sujet d’allégresse charmoit les esprits bienheureux.
Eudore, dans le cours de ses actes glorieux 10, avoit offert secrètement son sacrifice pour le salut de sa mère. Depuis longtemps averti en songe de la destinée de Séphora, il prioit le Très-Haut d’accorder à cette vertueuse femme un rang parmi les élus. Elle étoit tombée, au sortir du monde, dans le lieu où les âmes achèvent d’expier leurs erreurs, parce qu’elle avoit aimé ses enfants avec trop de foiblesse et qu’elle étoit ainsi devenue la première cause des égarements de son fils. Eudore, par l’hommage volontaire de son sang, avoit obtenu la fin des épreuves de Séphora. Les trois prophètes qui lisent devant l’Éternel le livre de vie, Isaïe, Élie et Moïse, proclament le nom de l’âme délivrée. Marie se lève de son trône : les anges qui lui présentoient les vœux des mères, les pleurs des enfants, les douleurs des pauvres et des infortunés, suspendent un moment leurs offrandes. Elle monte vers son Fils ; elle entre dans la région où l’agneau règne au milieu des vingt-quatre vieillards ; elle s’avance jusqu’aux pieds d’Emmanuel, et, s’inclinant devant la seconde Essence incréée :
« Ô mon Fils ! si, n’étant encore qu’une foible mortelle, j’ai porté dans mon sein le poids de votre éternité ; si vous daignâtes confier à mon amour le soin de votre humanité souffrante, daignez écouter ma prière ! Vos prophètes ont annoncé la délivrance de la mère du nouveau martyr. Les fidèles vont-ils enfin jouir de la paix du Seigneur ! Fille des hommes, vous m’avez permis de vous présenter leurs larmes. Je vois un confesseur qu’un tigre va déchirer ; le sang qu’il a déjà répandu ne suffit-il pas pour racheter ce chrétien et le faire rentrer dans votre gloire ? Faut-il qu’il achève son sacrifice, et la voix de Marie ne peut-elle rien changer à la rigueur de vos conseils ? »
Ainsi parle la Mère des sept douleurs. Alors le Messie, d’un ton miséricordieux :
« Ô ma mère ! vous le savez, je compatis aux larmes des hommes ; je me suis chargé pour eux du fardeau de toutes les misères du monde. Mais il faut que les décrets de mon Père s’accomplissent. Si mes confesseurs sont persécutés un moment sur la terre, ils jouiront dans le ciel d’une gloire sans fin. Cependant, ô Marie ! le moment de leur triomphe approche : la grâce même a commencé. Descendez vers les lieux où les fautes sont effacées par la pénitence ; ramenez au ciel avec vous la femme dont les prophètes ont déclaré la béatitude, et que la félicité du martyr pour lequel vous m’implorez commence par le bonheur de sa mère. »
Un sourire accompagne les paroles pacifiques du Sauveur du monde. Les vingt-quatre vieillards s’inclinent sur leurs trônes, les Chérubins se voilent de leurs ailes ; les sphères célestes s’arrêtent pour écouter le Verbe éternel, et les profondeurs du chaos tressaillent et sont éclairées, comme si quelque création nouvelle alloit sortir du néant.
Aussitôt Marie descend vers le lieu de la purification des âmes. Elle s’avance par un chemin semé de soleils, au milieu des parfums incorruptibles et des fleurs célestes que les anges répandent sous ses pas. Le chœur des vierges la précède, en chantant des hymnes. Auprès d’elle paroissoient les femmes les plus illustres : Élisabeth, dont l’enfant tressaillit à l’approche de Marie ; Madeleine, qui répandit un nard précieux sur les pieds de son Maître et les essuya de ses cheveux ; Salomé, qui suivit Jésus au Calvaire ; la mère des Machabées, celle des sept enfants martyrs ; Lia et Rachel ; Esther, reine encore ; Débora, de qui la tombe vit croître le chêne des pleurs, et l’épouse d’Élimélech, que les anges ont appelé Belle 11 et les hommes Noémi.
Entre le ciel et l’enfer s’étend une vaste demeure, consacrée aux expiations des morts. Sa base touche aux régions des douleurs infinies et son sommet à l’empire des joies intarissables. Marie porte d’abord la consolation aux lieux les plus éloignés du séjour des béatitudes. Là des malheureux, haletants et couverts de sueur, s’agitent au milieu d’une nuit obscure. Leurs noires paupières ne sont éclairées que par les flammes voisines de l’enfer. Les âmes éprouvées dans cette enceinte ne partagent point les supplices éternels, mais elles en ont la terreur. Elles entendent le bruit des tourments, le retentissement des fouets, le fracas des chaînes. Un fleuve brûlant formé des pleurs des réprouvés les sépare seul de l’abîme où elles craindroient d’être ensevelies, si elles n’étoient rassurées par un espoir sans cesse éteint et toujours renaissant.
L’apparition de la Reine des anges au milieu de ces infortunés suspendit un moment l’horreur de leurs craintes. Une lumière divine éclaira les prisons expiatoires, pénétra jusque dans l’enfer, et l’enfer, étonné, crut voir entrer l’Espérance 12. Saisie d’une pitié céleste, Marie passe avec sa pompe angélique à des régions moins obscures et moins malheureuses. À mesure qu’on s’élève 13 dans ces lieux d’épreuves, ces lieux s’embellissent, et les peines deviennent plus douces et moins durables. Des anges compatissants, bien que sévères, veillent aux pénitences des âmes éprouvées. Au lieu d’insulter à leurs peines, comme les esprits pervers aux pleurs des damnés, ils les consolent et les invitent au repentir ; ils leur peignent la beauté de Dieu et le bonheur d’une éternité passée dans la contemplation de l’Être suprême.
Un spectacle extraordinaire frappe surtout les regards des saintes femmes descendues des cieux avec la Reine des vierges : des âmes deviennent peu à peu rayonnantes et lumineuses, au milieu des autres âmes qui les entourent ; une auréole glorieuse se forme autour de leur front : transfigurées par degrés, elles s’envolent à des régions plus élevées, d’où elles entendent les divins concerts. C’étoient des morts dont les peines étoient abrégées par les prières des parents et des amis qu’ils avoient encore sur la terre. Céleste prérogative de l’amitié, de la religion et du malheur ! Plus celui qui prie ici-bas est infortuné, pauvre, infirme, méprisé, plus ses vœux ont de puissance pour donner un bonheur éternel à quelque âme délivrée !
L’heureuse Séphora brilloit d’un éclat extraordinaire au milieu de ces morts rachetés. La mère des Machabées prend aussitôt par la main la mère d’Eudore, et la présente à Marie. Le cortége remonte lentement vers les sacrés tabernacles. Les mondes divers 14, ceux qui frappent nos regards pendant la nuit, ceux qui échappent à notre vue dans la profondeur des espaces, les soleils, la création entière, les chœurs des puissances qui président à cette création, chantent l’hymne à la Mère du Sauveur :
« Ouvrez-vous 15, portes éternelles : laissez passer la Souveraine des cieux !
« Je vous salue, Marie 16, pleine de grâce, modèle des vierges et des épouses ! Chérubins ardents, portez sur vos ailes la fille des hommes et la Mère de Dieu. Quelle tranquillité dans ses regards baissés ! que son sourire est calme et pudique ! Ses traits conservent encore la beauté de la douleur qu’elle éprouva sur la terre, comme pour tempérer les joies éternelles ! Les mondes frémissent d’amour à son passage ; elle efface l’éclat de la lumière incréée dans laquelle elle marche et respire. Salut, vous qui êtes bénie entre toutes les femmes ! refuge des pécheurs 17, consolatrice des affligés !
« Ouvrez-vous, portes éternelles : laissez passer la Souveraine des cieux ! »
fin du livre vingt-et-unième.
Livre Vingtième.
Cymodocée, arrêtée par les satellites d’Hiéroclès, est conduite à Rome. Émeute populaire. Cymodocée, délivrée des mains d’Hiéroclès, est renfermée dans les prisons comme chrétienne. Disgrâce d’Hiéroclès. Il reçoit l’ordre de partir pour Alexandrie. Lettre d’Eudore à Cymodocée.
L’aurore avoit rappelé les mortels aux fatigues et aux douleurs ; ils reprenoient de toutes parts leurs travaux pénibles : le laboureur suivoit la charrue en arrosant de ses sueurs le sillon que le bœuf avoit tracé : la forge retentissoit des coups du marteau qui tomboit en cadence sur le fer étincelant ; une rumeur confuse s’élevoit des cités. Le ciel étoit serein et l’orient radieux. On n’envoya point au-devant de Cymodocée 1 une galère ornée de bandelettes ; un char attelé de quatre chevaux blancs ne l’attendoit point sur la rive. Les honneurs que lui préparoit l’Italie étoient de ceux qu’elle décernoit aux chrétiens : la persécution et la mort.
Les décrets du ciel avoient conduit la fille d’Homère non loin de Tarente, sous un promontoire avancé qui déroboit aux yeux des naufragés la patrie d’Architas 2. Le pilote monta sur de haut rochers, et jetant ses regards autour de lui, il s’écria tout à coup :
« L’Italie ! l’Italie ! »
À ce nom, Cymodocée sentit ses genoux se dérober sous elle ; son sein se souleva comme la vague enflée par le vent. Dorothée fut obligé de la soutenir dans ses bras, tant elle éprouva de joie à fouler la même terre que son époux. Puisque Dieu la séparoit de son père, qu’elle croyoit encore en Messénie, du moins elle pouvoit voler à Rome.
« Je suis chrétienne à présent, disoit-elle : Eudore ne peut plus m’empêcher de partager ses douleurs. »
Comme Cymodocée prononçoit ces mots, on vit un vaisseau tourner le promontoire voisin. Il étoit tiré par une barque chargée de soldats. Bientôt les matelots cessent de ramer. Les soldats coupent la corde qui servoit à traîner le vaisseau ; le vaisseau s’arrête, s’enfonce peu à peu et disparoît sous les flots.
C’étoit une de ces galères 3 remplies de pauvres et de malheureux que Galérius faisoit noyer sur des côtes solitaires. Quelques-unes des victimes, dégagées de leur prison par les vagues, nagent vers la barque des soldats ; ceux-ci les repoussent avec leurs piques, et, joignant la raillerie à l’atrocité, ils les envoient souper chez Neptune. À ce spectacle, les matelots de la galère de Cymodocée s’enfuirent épouvantés le long des sirtes ; mais Dorothée et sa compagne ne peuvent vaincre dans leur cœur la charité, signe ineffaçable du chrétien. Ils appellent les infortunés qui luttent encore contre le trépas, ils leur tendent les mains ; ils parviennent à les sauver. Aussitôt les ministres de Galérius abordent au rivage ; ils entourent Dorothée et la fille de Démodocus.
« Qui êtes-vous, dit le centurion d’une voix menaçante, vous qui ne craignez point d’arracher à la mort les ennemis de l’empereur ? »
« Je suis Dorothée, répondit le chrétien, dont l’indignation trahit la prudence ; je remplis les devoirs imposés à l’homme. Ah ! il faut que Tarente ait conservé ses dieux irrités 4, pour avoir ainsi perdu tout sentiment de pitié et de justice ! »
Au nom de Dorothée, connu dans tout l’empire, le centurion n’ose porter la main sur un homme d’un rang aussi élevé ; mais il demande quelle est cette femme dont la pitié imprudente s’est rendue coupable en violant les édits.
« Elle est sans doute chrétienne ! s’écrie-t-il, frappé de son humanité et de sa modestie. Où allez-vous ? d’où venez-vous ? comment êtes-vous ici ? Savez-vous qu’on ne peut entrer en Italie sans un ordre particulier d’Hiéroclès ? »
Dorothée raconte son naufrage, et cherche à cacher le nom de sa compagne. Le centurion se transporte à la galère échouée.
Lorsque, menacée par les matelots, Cymodocée s’étoit vue au moment de perdre la vie, elle avoit écrit à son père et à son époux deux lettres d’adieux, remplies de douleur et de passion. Ces lettres, restées à bord, apprirent son nom aux soldats, et une croix trouvée sur son lit décela sa religion : ainsi Philomèle se trahit par des chants d’amour, qui la découvrent à l’oiseleur ; ainsi l’on reconnoît les épouses des rois à leur sceptre.
Le centurion dit à Dorothée :
« Je suis obligé de vous retenir sous ma garde avec cette Messénienne. Les ordres contre les chrétiens sont exécutés dans toute leur rigueur ; et si je vous laissais libre, je courrois risque de la vie. Je vais faire partir un messager, et le ministre de l’empereur disposera de votre sort. »
Hiéroclès exerçoit alors sur le monde romain un pouvoir absolu, mais il étoit plongé dans de vives inquiétudes. Publius, préfet de Rome, commençoit à l’emporter sur lui dans la faveur de Galérius. Le rival d’Hiéroclès le traversoit dans tous ses projets. Las d’attendre le retour de Cymodocée, le persécuteur vouloit-il livrer Eudore aux tourments, Publius trouvoit quelque moyen de retarder le sacrifice. Hiéroclès, fidèle à ses premiers desseins, reculoit-il le jugement du fils de Lasthénès, Publius disoit à l’empereur :
« Pourquoi le ministre de votre Éternité n’abandonne-t-il pas au glaive le dangereux chef des rebelles ? »
Le silence de l’Orient sur la fille d’Homère alarmoit aussi le coupable amour du persécuteur. Dans son impatience, il avoit placé des sentinelles à tous les ports de l’Italie et de la Sicile. De nombreux courriers lui apportoient nuit et jour des nouvelles du rivage. Ce fut au milieu de ces perplexités qu’il reçut le messager de Tarente. Au nom de Cymodocée, il pousse un cri de joie, et se précipite de son lit : tel le chantre d’Ilion 5 peint le monarque du Tartare s’élançant de son trône. Les lèvres tremblantes, les yeux égarés d’amour et de joie :
« Qu’on amène en ma présence, s’écrie-t-il, mon esclave messénienne ! Mon bonheur me la renvoie. »
En même temps il ordonne de rendre la liberté à l’officier du palais de Dioclétien.
Dorothée avoit à Rome de nombreux partisans et de zélés protecteurs, même parmi les païens. Cet homme juste ne s’étoit jamais servi de sa fortune et de son pouvoir que pour prévenir les violences et protéger l’innocent, il recueilloit en ce moment le fruit de ses vertus, et l’opinion publique lui servoit de défense contre un ministre pervers. La rencontre de ce chrétien puissant et de Cymodocée parut à Hiéroclès un effet du hasard ; il ne voulut point s’attirer de nouveaux ennemis, lorsqu’il avoit déjà Publius à combattre. L’apostat sentoit intérieurement que les haines publiques s’amonceloient sur sa tête : c’est ainsi que, dans la crainte de soulever le peuple en faveur d’un vieux prêtre des dieux, il avoit laissé Démodocus errer obstinément au milieu de Rome. Dieu commençoit à aveugler le méchant. Au lieu de marcher droit à son but, il s’embarrassoit dans des prévoyances humaines ; et à force de politique, de finesse et de calcul, il venoit tomber dans les piéges qu’il prétendoit éviter. Hiéroclès aux yeux de la foule paroissoit encore tout-puissant, mais un œil exercé voyoit en lui des signes de dépérissement et de décadence : tel s’élève un chêne dont la tête touche au ciel, dont les racines descendent aux enfers ; il semble braver les hivers, les vents et la foudre ; le voyageur, assis à ses pieds, admire ses inébranlables rameaux, qui ont vu passer les générations des mortels ; mais le pâtre qui contemple le roi des forêts du haut de la colline le voit élever au-dessus de son feuillage verdoyant une couronne desséchée.
Sur une colline qui dominoit l’amphithéâtre de Vespasien, Titus avoit bâti un palais des débris de la Maison dorée de Néron. Là se trouvoient réunis tous les chefs-d’œuvre de la Grèce. De vastes péristyles, des salles incrustées de marbre d’Orient et pavées de mosaïques précieuses, étaloient aux regards les miracles de la sculpture antique : le Mercure de Zénodore 6, enlevé à la cité d’Arverne dans les Gaules, frappoit par ses dimensions colossales, qui n’ôtoient rien à sa légèreté ; la Joueuse de flûte de Lysippe sembloit chanceler en riant sous le pouvoir de Bacchus ; la Vénus de bronze de Praxitèle disputoit le prix de la beauté à la Vénus de marbre de cet artiste divin ; sa Matrone en larmes et sa Phryné dans la joie montroient la flexibilité de son art : la passion du sculpteur se déceloit dans les traits de la courtisane, qui sembloit promettre au génie la récompense de l’amour. Tout auprès de Phryné, on admiroit la Lionne sans langue, symbole ingénieux de cette autre courtisane qui mourut dans les tourments plutôt que de trahir Harmodius et Aristogiton. La statue du Désir, qui le faisoit naître, celle de Mars en repos et de Vesta assise, immortalisoient dans ces lieux le talent de Scopas. Galérius à tous ces monuments sans prix avoit ajouté le Taureau d’airain que Périllus inventa pour Phalaris.
Le nouvel empereur habitoit ce beau palais. Hiéroclès, son digne ministre, occupoit un des portiques de la demeure du maître du monde. Les appartements du philosophe stoïque surpassoient en magnificence ceux même de Galérius. Sur les murs polis avec art étoient représentés des paysages charmants, de vastes forêts, de fraîches cascades. Les tableaux des plus grands maîtres ornoient des bains enchantés et des cabinets voluptueux : ici paroissoit la Junon Lacinienne : pour servir de modèle à ce chef-d’œuvre, les Agrigentins avoient jadis offert leurs filles nues aux regards de Zeuxis ; là c’étoit la Vénus d’Apelles sortant de l’onde, digne de régner sur les dieux ou d’être aimée d’Alexandre. On voyoit mourir d’amour le Satyre de Protogène ; l’habitant des bois expiroit sur la mousse à l’entrée d’une grotte tapissée de lierre ; sa main laissoit échapper sa flûte, son thyrse étoit brisé, sa tasse renversée ; et tel étoit l’artifice du peintre, qu’il avoit su réunir ce que Vénus a de plus matériel dans la brute et de plus céleste dans l’homme. Malheur à celui qui fit sortir les beaux-arts des temples de la divinité pour en décorer la demeure des mortels ! Alors les œuvres sublimes du silence, de la méditation et du génie, devinrent les causes, les éléments, les témoins des plus grands crimes ou des passions les plus honteuses.
Hiéroclès attendoit la fille de Démodocus dans la plus belle salle de son palais. À l’une des extrémités de cette salle respiroit l’Apollon vainqueur du serpent ennemi de Latone ; à l’extrémité opposée s’élevoit le groupe de Laocoon 7 et de ses fils, comme si le sage, au milieu de ses voluptés, n’avoit pu se passer de l’image de l’humanité souffrante ! La pourpre, l’or, le cristal, étinceloient de toutes parts. On entendoit sans cesse le doux bruit des eaux et d’une musique lointaine. Les fleurs les plus rares de l’Asie embaumoient l’air, et des parfums exquis brûloient dans des vases d’albâtre.
Les satellites d’Hiéroclès lui amènent enfin la proie qu’il poursuit depuis si longtemps. Par des détours obscurs et des portes secrètes, que l’on referme soigneusement sur ses pas, Cymodocée est conduite aux pieds du persécuteur. Les esclaves se retirent, et la fille de Démodocus reste seule avec un monstre qui ne craint ni les hommes ni les dieux.
Elle cachoit sa douleur sous les replis d’un voile. On n’entendoit que le bruit de ses pleurs, comme on est frappé dans les bois du murmure d’une source qu’on ne voit point, encore. Son sein, agité par la crainte, soulevoit sa robe blanche. Elle remplissoit la salle d’une espèce de lumière, pareille à cette clarté qui émane du corps des anges et des esprits bienheureux.
Hiéroclès demeure un moment interdit devant l’autorité de l’innocence, de la foiblesse et du malheur. Ses avides regards se repaissent de tant de charmes. Il contemple avec une ardeur effrayante celle qu’il n’a jamais vue si près de lui, celle dont il n’a jamais touché ni la main ni le voile, celle dont il n’a jamais entendu la voix que dans les chœurs des vierges, et qui pourtant a disposé des jours, des nuits, des pensées, des songes, des crimes de l’apostat. Bientôt la passion de cet homme dévoué à l’enfer surmonte le premier moment d’hésitation et de trouble. Il affecte d’abord une modération que l’amour, la jalousie, la vengeance, l’orgueil, ne pouvoient permettre à son cœur. Il adresse ces mots à Cymodocée :
« Cymodocée, pourquoi cette frayeur et ces larmes ? Tu sais que je t’aime 8. Soumis à tes moindres volontés, tu me verras t’obéir comme ton esclave, si tu consens à m’écouter. »
L’insolent favori de la fortune soulève le voile de Cymodocée. Il reste ébloui des grâces qu’il découvre. La vîerge rougit, et cachant dans son sein son visage baigné de larmes :
« Je ne veux rien de toi, dit-elle. Je ne te demande rien que de me rendre à mon père. Les bois du Pamysus sont plus agréables à mon cœur que tous tes palais. »
« Eh bien ! répondit Hiéroclès, je te rendrai à ton père ; je comblerai ce vieillard de gloire et de richesses : mais songe qu’une résistance inutile pourroit perdre à jamais l’auteur de tes jours. »
« Me rendras-tu aussi à mon époux ? » s’écria Cymodocée en joignant ses mains suppliantes.
À ce nom Hiéroclès pâlit, et contenant à peine sa rage :
« Quoi ! dit-il, à ce perfide qui s’est emparé de ton cœur par des philtres et des enchantements 9 ! Écoute : il va perdre la vie dans les tourments. Juge de mon amour pour toi : j’arracherai à la mort ce rival odieux. »