Les Martyrs (page 48)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

12e. — page 184.

Il jure, par le lit de fer des Euménides, que ta fille passera dans sa couche.

Voilà tout le nœud des Martyrs, et ce que les critiques éclairés auroient autrefois cherché pour applaudir à l’ouvrage ou pour le blâmer, sans se perdre dans des lieux communs sur l’épopée en prose, sur le merveilleux chrétien.

Ce passage et l’exposition du premier livre détruisent absolument la critique de ceux qui s’attendrissent sur le compte de Démodocus et de Cymodocée pour jeter de l’odieux sur les chrétiens. Ce ne sont point les chrétiens qui ont fait le malheur de cette famille païenne ; le prêtre d’Homère et sa fille auroient été beaucoup plus malheureux par Hiéroclès qu’ils ne le sont par Eudore ; et observez bien que leur malheur étoit commencé avant qu’ils eussent connu le fils de Lasthénès. Qu’on se figure Cymodocée enlevée par le préfet d’Achaïe ; Démodocus repoussé, jeté dans les cachots ou tué même par les ordres d’un homme puissant et pervers ; Cymodocée forcée à se donner la mort ou à traîner des jours dans l’opprobre et dans les larmes : voilà quel eût été le sort de ces infortunés s’ils n’avoient pas rencontré les chrétiens. Il faut remarquer que je raisonne humainement ; car, après tout, dans mon sujet et dans mon opinion, Cymodocée et Démodocus ne pouvoient jamais acheter trop cher le bonheur d’embrasser la vraie religion.

13e. — page 185.

La vierge que vous me confiez.

Il y avoit dans les éditions précédentes : « Que vous confiez à Jésus-Christ ; » ce qui étoit très-naturel, car les chrétiens devoient parler de Jésus-Christ aux païens comme les païens leur parloient de Jupiter. Mais enfin, puisqu’on s’est plu à obscurcir une chose aussi claire, j’ai effacé le nom de Jésus-Christ ; ensuite j’ai retranché les deux lignes où il étoit question de la montagne de Nébo, bien que dans ce moment Eudore s’adressât à Lasthénès ; ce que ne disoit pas la critique, d’ailleurs pleine de bonne foi et de candeur.

14e. — page 185.

Où jadis les bergers d’Évandre.

On sait qu’Évandre régna sur l’Arcadie. (Voyez le commencement du ive livre.)

15e. — page 186.

Mais bientôt il craint la faveur dont le fils de Lasthénès, etc.

Il n’étoit donc pas inutile de faire voir Eudore dans son triomphe ; le récit étoit donc obligé. Sans tous ces honneurs, sans ce crédit acquis par de glorieux services, l’ouvrage n’existoit plus ; car Eudore eût alors été trop facile à opprimer, et sa lutte contre Hiéroclès devenoit aussi folle qu’invraisemblable.

16e. — page 187.

On l’eût pris pour Tirésias ou pour le divin Amphiaraūs, prêt à descendre vivant aux enfers avec ses armes blanches, etc.

Ipse habitu niveus : nivei dant colla jugales :

Concolor est albis et cassis et infula cristis.

(Stat., Theb., VI.)

.....Ecce alte præceps humus ore profundo

Dissilit, inque vicem timuerunt sidera et umbræ.

Illum ingens haurit specus, et transire parantes

Mergit equos.

(Id., Theb., VII.)

LIVRE QUATORZIÈME.

1re Remarque — page 188.

À l’entrée de l’Herméum, etc.

On appeloit Herméum en Grèce certains défilés de montagnes où l’on plaçoit des statues de Mercure. Plusieurs Herméums conduisoient de la Messénie dans la Laconie et dans l’Arcadie. Je fais suivre à Démodocus l’Herméum que j’ai moi-même traversé.

2e. — page 188.

Cachée parmi des genêts à demi-brûlés.

Voici un passage de mon Itinéraire :

Route de la Messénie à Tripolizza. « Après trois heures de marche, nous sortîmes de l’Herméum, assez semblable dans cette partie au passage de l’Apennin, entre Pérouse et Tarni. Nous entrâmes dans une plaine cultivée, qui s’étend jusqu’à Léontari. Nous étions là en Arcadie, sur la frontière de la Laconie. On convient généralement que Léontari n’est point Mégalopolis… Laissant à droite Léontari, nous traversâmes un bois de vieux chênes, reste vénérable d’une forêt sacrée. Nous vîmes le plus beau soleil se lever sur le mont Borée. Nous mîmes pied à terre au bas de ce mont, pour gravir un chemin taillé perpendiculairement dans le roc. C’étoit un de ces chemins appelés chemins de l’Échelle, en Arcadie… Nous nous trouvions dans le voisinage d’une des sources de l’Alphée. Je mesurois avidement des yeux les ravines que je rencontrois : tout étoit muet et desséché. Le chemin qui conduit du Borée à Tripolizza traverse d’abord des plaines désertes, et se plonge ensuite dans une longue vallée de pierres. Le soleil nous dévoroit. À quelques buissons rares et brûlés étoient suspendues des cigales qui se taisoient à notre approche. Elles recommençoient leurs cris dès que nous étions passés. On n’entendoit que ce bruit monotone, le pas de nos chevaux et la chanson de notre guide. Lorsqu’un postillon grec monte à cheval, il commence une chanson qu’il continue pendant toute la route. C’est presque toujours une longue histoire rimée qui charme les ennuis des descendants de Linus. Il me semble encore ouïr le chant de mes malheureux guides : la nuit, le jour, au lever, au coucher du soleil, dans les solitudes de l’Arcadie, sur les bords de l’Eurotas, dans les déserts d’Argos, de Corinthe, de Mégare ; beaux lieux où la voix des Ménades ne retentit plus, où les concerts des Muses ont cessé, où le Grec infortuné semble seulement déplorer dans de tristes complaintes les malheurs de sa patrie ! »

....Soli periti cantare

Arcades !

3e. — page 188.

C’est par le même chemin que Lyciscus, etc.

Dans la première guerre de Messénie, l’oracle promit la victoire aux Messéniens s’ils sacrifioient une jeune fille du sang d’Épytus. Il y avoit plusieurs filles de la race des Épytides. On tira au sort, et le sort tomba sur la fille de Lyciscus. Celui-ci préféra sa fille à son pays, et s’enfuit avec elle à Sparte. Aristodème offrit volontairement sa fille pour remplacer celle de Lyciscus. La fille d’Aristodème étoit promise en mariage à un jeune homme, qui pour la sauver prétendit qu’il avoit déjà sur elle les droits d’un époux, et qu’elle portoit dans son sein un fruit de son amour. Aristodème plongea un couteau dans les entrailles de sa fille, les ouvrit, et prouva aux Messéniens qu’elle étoit digne de donner la victoire à la patrie.

4e. — page 189.

Et commence à descendre vers Pillane, etc.

Cette géographie est tout à fait différente de ce qu’elle étoit dans les premières éditions. Mon exactitude m’avoit fait tomber dans une faute singulière. Je n’avois voulu faire parcourir à Démodocus que le chemin que j’avois moi-même suivi. Mais comme j’allai d’abord à Tripolizza, dans le vallon de Tégée, et que je revins ensuite à Sparte, je ne m’étois pas aperçu que Démodocus se détournoit d’une trentaine de lieues de sa véritable route. Le faire arriver à Sparte par le mont Thornax étoit une chose étrange : voilà ce que la critique n’a pas vu, quoiqu’elle ait doctement déclaré que le tombeau d’Ovide étoit de l’autre côté du Danube. Quant aux monuments dont il est question dans la route actuelle de Démodocus, on peut consulter Pausanias, in Lacon., lib. iii, cap. xx et xxi.

5e. — page 189.

La chaîne des montagnes du Taygète.

Je suis, je crois, le premier auteur moderne qui ait donné la description de la Laconie d’après la vue même des lieux. Je réponds de la fidélité du tableau. Guillet, sous le nom de son frère La Guilletière, ne nous a laissé qu’un roman, et c’est ce que Spon a très-bien prouvé. Vernhum, compagnon de Wheler, avoit visité Sparte, mais il n’en dit qu’un mot dans sa lettre imprimée parmi les Mémoires de l’Académie royale de Londres. M. Fauvel m’a dit avoir fait deux ou trois fois le voyage de la Laconie, mais il n’a encore rien publié. M. Pouqueville, excellent pour tout ce qu’il a vu de ses yeux, paroît avoir eu sur Sparte des renseignements inexacts. Wheler, Spon et d’Anville avoient averti que Sparte n’est point Misitra, et l’on s’est obstiné à voir Lacédémone dans cette dernière ville, d’après Guillet, Niger et Ortellius. Misitra est à deux lieues de l’Eurotas, ce qui trancheroit la question, si cela pouvoit en faire une. Les ruines de Sparte sont à Magoula, tout auprès du fleuve ; d’Anville les a très-bien désignées sous le nom de Palæochori, ou la vieille ville. Elles sont fort reconnoissables, et occupent une grande étendue de terrain. Ce qu’il y a d’incroyable, c’est que La Guilletière parle de Magoula sans se douter qu’il parle de Sparte.

6e. — page 190.

Dès le soir même Cyrille commença les instructions, etc.

Ce livre a peut-être quelque chose de grave qui contraste avec la description plus brillante d’Athènes, et qui rappelle naturellement au lecteur la sévère Lacédémone. Il m’a semblé qu’on verroit avec quelque plaisir le christianisme naissant à Sparte et la foi de Jésus-Christ remplaçant les lois de Lycurgue.

7e. — page 191.

Que peux-tu contre la croix ?

On voit par ce mot que ce démon solitaire n’avoit point assisté à la délibération de l’enfer.

8e. — page 193.

Aux deux degrés d’auditrice et de postulante.

Pour les différents degrés de catéchumènes, et pour les différents ordres du clergé, des veuves, des diaconesses, etc., voyez Fleury, Mœurs des chrétiens.

9e. — page 193.

C’est la fille de Tyndare, couronnée des fleurs du Plataniste, etc.

Île et prairie où les filles de Sparte cueillirent les fleurs dont elles formèrent la couronne nuptiale d’Hélène. (Voyez Théocrite.)

10e. — page 194.

Près du Lesché et non loin des tombeaux des rois Agides.

« Dans le quartier de la ville appelé le Théomélide on trouve les tombeaux des rois Agides. Le Lesché touche à ces tombeaux, et les Crotanes s’assemblent au Lesché. » (Pausan., lib. iii, cap. xiv.) Les Crotanes formoient une des cohortes de l’infanterie lacédémonienne.

Il y avoit à Sparte un second Lesché, connu sous le nom de Pœcile, à cause des tableaux ou peintures qu’on y voyoit.

Les rois Agides étoient les descendants d’Agis, fils d’Eurysthène et neveu de Proclès, deux frères jumeaux en qui commencent les deux familles qui régnoient ensemble à Sparte.

11e. — page 194.

Éloignée du bruit et de la foule, etc.

Citer les autorités pour les églises et les cérémonies de l’Église primitive, ce seroit répéter mon texte. Il suffira que le lecteur sache que tout cela est une peinture fidèle. Il peut consulter Fleury, Mœurs des chrétiens et Histoire ecclésiastique.

12e. — page 194.

Leurs tuniques entr’ouvertes, etc.

Le vêtement des femmes de Sparte étoit ouvert depuis le genou jusqu’à la ceinture. Lycurgue, en voulant forcer la nature, avoit fini par faire des Lacédémoniennes les femmes les plus impudiques de la Grèce.

13e. — page 194.

Aux fêtes de Bacchus ou d’Hyacinthe.

Les fêtes d’Hyacinthe se célébroient à Amyclée avec une grande pompe. Elles duroient trois jours : les deux premiers étoient consacrés aux pleurs, le troisième aux réjouissances.

14e. — page 194.

La fourberie, la cruauté, la férocité maternelle, etc.

Le vol et la dissimulation étoient des vertus à Sparte. On apprenoit aux enfants à voler. On connoît la cryptie, ou la chasse aux esclaves. On sait que les Lacédémoniennes s’applaudissoient de la mort de leurs enfants. Elles disoient à leurs fils partant pour la guerre, en leur montrant un bouclier : ἤ τάν, ἤ ἐπὶ τάν.

15e. — page 195.

Le lecteur monta à l’ambon.

Le lecteur étoit un diacre ou sous-diacre, qui faisoit une lecture. L’ambon étoit une tribune.

16e. — page 195.

Habitants de Lacédémone, il est temps que je vous rappelle l’alliance qui vous unit avec Sion.

On peut voir tout ce passage dans le livre des Machabées.

17e. — page 195.

Entre tous les peuples de Javan, etc.

Javan, dans l’Écriture, est la Grèce proprement dite, Séthim est la Macédoine, et Élisa l’Élide ou le Péloponèse.

18e. — page 195.

Ah ! qu’il seroit à craindre, etc.

« Timeo cervicem, ne margaritarum et smaragdorum laqueis occupata, locum spathæ non det. » (Tertull., de Cultu fem.)

19e. — page 195.

Pour un chrétien, etc.

« Auferamus carceris nomen, secessum vocemus. Etsi corpus includitur, etsi caro detinetur, omnia spiritui patent. Vagare spiritu, spatiare spiritu, et non stadia opaca aut porticus longas proponens tibi, sed illam viam quæ ad Deum ducit. Quotiens eam spiritu deambulaveris, totiens in carcere non eris. Nihil crus sentit in nervo, cum animus in cœlo est. Totum hominem animus circumfert, et quo velit transfert. » (Tertull., ad Martyr.)

20e. — page 197.

Les portes de l’Église s’ouvrent, et l’on entend… une voix, etc.

« Ceux à qui il étoit prescrit de faire pénitence publique venoient le premier jour du carême se présenter à la porte de l’église, en habits pauvres, sales et déchirés… Étant dans l’église, ils recevoient de la main du prélat des cendres sur la tête et des cilices pour s’en couvrir, puis demeuroient prosternés, tandis que le prélat, le clergé et tout le peuple faisoient pour eux des prières à genoux. Le prélat leur faisoit une exhortation, pour les avertir qu’il alloit les chasser pour un temps de l’église, comme Dieu chassa Adam du paradis pour son péché ; leur donnant courage, et les animant à travailler, dans l’espérance de la miséricorde de Dieu. Ensuite il les mettoit en effet hors de l’église, dont les portes étoient aussitôt fermées devant eux. » (Fleury, Mœurs des chrétiens.)

21e. — page 197.

Tel est le lis entre les épines, etc.

Ce chant est tiré du cantique de Salomon. Le chant païen qui suit est imité de l’épithalame de Manlius et de Junie, par Catulle. Ce ne sont point des objets de comparaison, ce sont des beautés d’un genre différent. Les images orientales prêtent facilement à la parodie ; et Voltaire s’est égayé sur le Cantique des Cantiques. Il suffit d’omettre quelques traits qui choquent notre goût, pour faire de cette élégie mystique ce qu’elle est, un chef-d’œuvre de passion et de poésie. Au reste, j’ai beaucoup abrégé les deux imitations dans la présente édition.

22e. — page 198.

La tombe de Léonidas.

Les os de Léonidas furent rapportés des Thermopyles quarante ans après le fameux combat, et enterrés au-dessous de l’amphithéâtre, derrière la citadelle, à Sparte. J’ai cherché longtemps cette tombe, un Pausanias à la main. Il y a dans cet endroit six grands monuments aux trois quarts détruits. Je les interrogeois inutilement, pour leur demander les cendres du vainqueur des Perses. Un silence profond régnoit dans ce désert. La terre étoit couverte au loin des débris de Lacédémone. J’errois de ruine en ruine avec le janissaire qui m’accompagnoit. Nous étions les deux seuls hommes vivants au milieu de tant de morts illustres. Tous deux barbares, étrangers l’un à l’autre autant qu’à la Grèce, sortis des forêts de la Gaule et des rochers du Caucase, nous nous étions rencontrés au fond du Péloponèse, moi pour passer, lui pour vivre sur des tombeaux qui n’étoient pas ceux de nos aïeux.

23e. — page 200.

Cymodocée, dit Eudore, ne peut demeurer dans la Grèce, etc.

Ainsi la séparation des deux époux et le voyage de Cymodocée à Jérusalem, sont très-suffisamment et très-naturellement motivés. Cymodocée est presque chrétienne et presque épouse d’Eudore ; les chrétiens sont au moment d’être jugés. À chaque livre, l’action fait un pas.

24e. — page 200.

Comme un courrier rapide.

« Transierunt omnia illa tanquam umbra et tanquam nuntius percurrens. » (Sap., cap. v, v. 7.)

LIVRE DIX-NEUVIÈME.

1re Remarque — page 258.

La trace blanchissante, etc.

Ceux qui ont voyagé sur mer ont vu ces traces de vaisseau que les marins appellent le sillage. Dans les temps calmes, cette ligne blanche reste quelquefois marquée pendant plusieurs heures.

2e. — page 258.

Doroit et brunissoit à la fois, etc.

Je ne suis pas le premier auteur qui ait parlé de ce double effet du soleil levant sur les mers de la Grèce. Chandler l’avait observé avant moi.

3e. — page 258.

Des nues sereines, etc.

Expression du grand maître, qui peint parfaitement ces petites nues que l’on aperçoit dans un beau ciel :

Unde serenas

Ventus agat nubes.

(Virg., Georg., i, 461.)

4e. — page 259.

Et la mère d’Eudore venoit de mourir.

Petite circonstance d’où naît la peinture du purgatoire, au xxie livre.

5e. — page 259.

Le jour s’éteint, le jour renaît, etc.

Je ne sais si c’est ce passage qui a fait dire à un critique que Démodocus étoit un vieil imbécile, ou si c’est à cause de ce même passage qu’un autre critique a bien voulu comparer la douleur de Démodocus à celle de Priam.

6e. — page 260.

Deux hautes chaînes de montagnes s’étendant, etc.

Ceci est tiré mot pour mot de mon Itinéraire ; mais comme, dans un sujet si intéressant, on ne sauroit avoir trop de détails, je citerai encore un fragment de mon Voyage. Ce fragment commence à mon départ de Bethléem pour la mer Morte, en passant par le monastère du Saint-Saba.

« Les Arabes qui nous avoient attaqués à la porte du couvent de Saint-Saba appartenoient à une tribu qui prétendoit avoir seule le droit de conduire les étrangers. Les Bethléémites, qui désiroient avoir le prix de l’escorte, et qui ont une réputation de courage à soutenir, n’avoient pas voulu céder. Le supérieur du monastère avoit promis que je satisferois les Bédouins, et l’affaire s’étoit arrangée. Je ne voulois rien leur donner, pour les punir ; mais Ali-Aga (le janissaire) me représenta que si je tenois à cette résolution, nous ne pourrions jamais arriver au Jourdain ; qu’ils iroient appeler les autres tribus du désert, et que nous serions infailliblement massacrés ; que c’étoit la raison pour laquelle il n’avoit pas voulu tuer le chef des Arabes, car une fois le sang versé, nous n’aurions eu d’autre parti à prendre que de retourner promptement à Jérusalem.

« Je doute que les couvents de Scété soient placés dans des lieux plus tristes et plus isolés que le couvent de Saint-Saba. Il est bâti dans la ravine même du torrent de Cédron, qui peut avoir trois ou quatre cents pieds de profondeur dans cet endroit. L’église occupe une petite éminence dans le fond du lit. De là les bâtiments du monastère s’élèvent par des escaliers perpendiculaires et des passages creusés dans le roc, sur le flanc de la ravine, et parviennent ainsi jusque sur la croupe de la montagne, où ils se terminent par deux tours carrées. Du haut de ces tours on découvre les sommets stériles des montagnes de Judée ; au-dessous de soi, l’œil plonge dans le ravin desséché du torrent des Cèdres, où l’on voit des grottes qu’habitèrent jadis les premiers anachorètes.

« Pour toute curiosité, on montre aujourd’hui à Saint-Saba trois ou quatre cents têtes de morts, qui sont celles des religieux massacrés par les infidèles. On m’a laissé un quart d’heure seul avec ces saintes reliques. Il semble que les moines qui me donnoient l’hospitalité devinassent que j’avais le dessein de peindre la situation de l’âme des solitaires de la Thébaïde.

« Nous sortîmes du monastère à trois heures de l’après-midi, et nous arrivâmes vers le coucher du soleil au dernier rang des montagnes de Judée, qui bordent à l’occident la mer Morte et la vallée du Jourdain. La chaîne du levant, qui forme l’autre bord de la vallée, s’appelle les montagnes de l’Arabie, et comprend l’ancien pays des Moabites et des Ammonites, etc. .............................

« Nous descendîmes de la croupe de la montagne pour aller passer la nuit au bord de la mer Morte et remonter ensuite au Jourdain. En entrant dans la vallée, notre petite troupe se resserra, et fit silence. Nos Bethléémites armèrent leurs fusils, et marchèrent en avant avec précaution. Nous nous trouvions sur le chemin des Arabes du désert qui vont chercher du sel au lac, et qui font une guerre impitoyable aux voyageurs. Nous marchâmes ainsi pendant deux heures le pistolet à la main, comme en pays ennemi, et nous arrivâmes à la nuit close au bord du lac. La première chose que je fis en mettant pied à terre fut d’entrer dans le lac jusqu’aux genoux, et de porter l’eau à ma bouche. Il me fut impossible de l’y retenir. La salure en est beaucoup plus forte que celle de la mer, et elle produit sur les lèvres l’effet d’une forte solution d’alun. Mes bottes furent à peine séchées qu’elles se couvrirent de sel ; nos vêtements, nos chapeaux, nos mains, notre visage, furent, en moins de deux heures, imprégnés de ce minéral.

« Nous établîmes notre camp au bord de l’eau, et les Bethléémites allumèrent du feu pour faire du café. Telle est la force de l’habitude : ces Arabes avoient marché avec beaucoup de prudence dans la campagne, et ils ne craignirent point d’allumer un feu qui pouvoit bien plus aisément les trahir. Vers minuit, j’entendis quelque bruit sur le lac ; les Bethléémites me dire que c’étoit des légions de petits poissons qui viennent sauter au rivage. Ceci contrediroit l’opinion généralement adoptée que la mer Morte ne produit aucun être vivant. Pococke, étant à Jérusalem, avoit entendu dire aussi qu’un missionnaire avoit vu des poissons dans le lac Asphaltite. Ce savant voyageur avoit fait analyser l’eau de ce lac : j’ai apporté une bouteille de cette eau, jusqu’à présent fort bien conservée.

« Le 6 octobre, au lever du jour, je parcourus le rivage. Le lac fameux qui occupe l’emplacement de Sodome et de Gomorrhe est nommé mer Morte ou mer Salée dans l’Écriture, Asphaltite par les auteurs grecs et latins, et Almotanah par les Arabes (voyez d’Anville). Strabon rapporte la tradition des villes abîmées. Je ne puis être du sentiment de quelques voyageurs qui prétendent que la mer Morte n’est que le cratère d’un volcan. J’ai vu le Vésuve, la Solfatare, le Monte-Nuovo dans le lac Fusin, le pic des Açores, le Mamelife, vis-à-vis de Carthage, les volcans éteints d’Auvergne : j’ai partout remarqué les mêmes caractères, c’est-à-dire des montagnes creusées en entonnoir, des laves et des cendres où l’action du feu ne peut se méconnoître. La mer Morte, au contraire, est un lac assez long, encaissé entre deux chaînes de montagnes, qui n’ont entre elles aucune cohérence de formes, aucune homogénéité de sol. Elles ne se rejoignent point aux deux extrémités du lac ; elles continuent d’un côté à border la vallée du Jourdain, en se rapprochant vers le nord jusqu’au lac de Tibériade, et de l’autre elles vont, en s’écartant, se perdre au midi dans les sables de l’Yémen. Il est vrai qu’on trouve du bitume, des eaux chaudes et des pierres phosphoriques dans la chaîne des montagnes d’Arabie, mais je n’en ai point vu dans la chaîne opposée. D’ailleurs la présence des eaux thermales, du soufre et du bitume, ne suffit point pour attester l’existence antérieure d’un volcan. C’est dire assez que quant aux villes abîmées je m’en tiens au sens de l’Écriture, sans appeler la physique à mon secours........................

........Quelques voyageurs prétendent que dans les temps calmes on aperçoit encore au fond de la mer Morte des débris de murailles et de palais. C’est peut-être ce qui a donné à Klopstock l’idée bizarre de faire cacher Satan dans les ruines de Gomorrhe, pour contempler la mort du Christ. Je ne sais si ces débris existent. Et comment les auroit-on découverts ? De mémoire d’homme, on n’a jamais vu de bateaux sur le lac Asphaltite. Les géographes, les historiens, les voyageurs, ne parlent point de la navigation de ce lac. Il est vrai que Josèphe le fit mesurer, mais il est probable que la mesure fut prise par terre le long du rivage ; car on ne voit pas que les anciens connussent la manière de relever les distances par eau.

« Strabon parle de treize villes englouties dans le lac Asphaltite. La Genèse en place cinq in valle silvestri, Sodome, Gomorrhe, Adam, Seboim et Bala, ou Segor ; mais elle ne marque que les deux premières détruites par le feu du ciel. Le Deutéronome en cite quatre, Sodome, Gomorrhe, Adam et Séboïm ; La Sagesse en compte cinq, sans les désigner. Descendente igne in Pentapolim.

« Jacques Cerbus ayant remarqué que sept grands courants d’eau tombent dans la mer Morte, Reland en conclut que cette mer devoit se dégager de la superfluité de ses eaux par des canaux souterrains. Sandry et quelques autres voyageurs ont énoncé la même opinion ; mais elle est aujourd’hui abandonnée, d’après les observations sur l’évaporation par le docteur Halley : observations admises par Shaw, qui trouve pourtant que le Jourdain roule par jour à la mer Morte six millions quatre-vingt-dix mille tonnes d’eau, sans compter les eaux de l’Hernon et de sept autres torrents................. ............Je voulois voir le Jourdain à l’endroit où il se jette dans la mer Morte, point essentiel qui n’a pas encore été reconnu : mais les Bethléémites refusèrent de m’y conduire, parce que le fleuve à une lieue environ de son embouchure fait un long détour sur la gauche, et se rapproche de la montagne d’Arabie. Il fallut donc me contenter de marcher vers la courbure du fleuve la plus rapprochée du lieu où nous nous trouvions. Nous levâmes le camp, et nous cheminâmes pendent deux heures avec une peine excessive dans des dunes de sable et des couches de sel ; je vis tout à coup les Bethléémites s’arrêter, et me montrer de la main, parmi les arbrisseaux, quelque chose que je n’apercevois pas : c’étoit le Jourdain.

« J’avois vu les grands fleuves de l’Amérique avec le plaisir qu’inspirent la solitude et la nature ; j’avois visité le Tibre et recherché avec le même intérêt l’Eurotas et le Céphise : mais je ne puis dire ce que j’éprouvai à la vue du Jourdain. Non-seulement ce fleuve me rappeloit une antiquité fameuse, mais ses rives m’offroient encore le théâtre des miracles de ma religion. La Judée est le seul pays de la terre qui offre à la fois au voyageur chrétien le souvenir des affaires humaines et des choses du ciel, et qui fasse naître au fond de l’âme par ce mélange un sentiment et des pensées qu’aucun autre lieu ne peut inspirer. »

7e. — page 261.

Un fruit semblable à un citron doré.

J’ai apporté ce fruit, qui a passé longtemps pour n’exister que dans l’imagination des missionnaires. Il est bien connu aujourd’hui des botanistes. On a rangé l’arbuste qui le porte dans la classe des solanées, sous le nom de solanum sodomœum ; quand j’ai dit, dans la préface des premières éditions, que ce fruit ressemble à un citron dégénéré par la malignité du sol, je n’ai eu l’intention que de parler de l’apparence et non de la réalité.

8e. — page 263.

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