Les Martyrs (page 5)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Enfin, s’il faut en croire les adversaires des Martyrs, ce sont les coteries, les cabales, les partis qui agissent en ma faveur.

Depuis mon entrée dans la carrière des lettres, tous mes pas ont été marqués par des orages. J’ai été accablé d’injures, de pamphlets, de parodies, de critiques, de plaisanteries en prose et en vers ; mes phrases traînent dans toutes les saletés des boulevards ; mon nom se rencontre dans toutes les satires. Qu’ai-je opposé à cela ? Une seule défense, où, en répondant d’une voix ferme, je n’ai point rendu l’insulte pour l’insulte. Me rencontre-t-on dans ces salons et sur ces théâtres où se forge la renommée ? Suis-je de quelque assemblée littéraire ? Vais-je lisant mes ouvrages à quiconque veut les écouter ? Je vis seul ; je n’ai point d’école, point de jeunes gens qui viennent recueillir les paroles du maître. Si j’en crois pourtant la faveur publique, il ne tiendroit qu’à moi de m’entourer de nombreux disciples.

Avant la révolution, étant encore dans ma plus grande jeunesse, un heureux hasard me jeta dans la société de M. de La Harpe, et j’eus le bonheur de recevoir les leçons de cet excellent maître. Il a daigné me rappeler dans son testament, et je déplore tous les jours la perte d’un homme si utile aux lettres. Quel défenseur n’ai-je pas perdu ! Tout le monde sait l’amitié qui me lie au digne successeur de l’Aristarque françois ; amitié qui compte déjà bien des années, puisqu’elle remonte à l’époque où j’ai connu M. de La Harpe. D’autres littérateurs distingués, que je fréquentois à cette même époque, ont suivi des routes différentes de la mienne, ils se sont déclarés mes ennemis sans que je les aie provoqués ; ils m’ont attaqué dans leurs écrits avec violence. Je ne me suis pas plaint de leur infidélité au souvenir d’une ancienne liaison ; j’ai lu les critiques qu’ils ont faites de mes premiers ouvrages, j’y ai remarqué du goût, de l’esprit, du talent, du savoir. S’ils m’ont paru quelquefois aller trop loin, j’ai pensé ou que mon amour-propre me trompoit, ou qu’ils étoient emportés malgré eux au delà des bornes, par cette chaleur d’opinion dont on a tant de peine à se défendre. Je me plais même à reconnoître que les rudes leçons d’une amitié changée m’ont été utiles, et que si Les Martyrs ont moins de taches que mes précédents écrits, je le dois à ces jugements, peut-être un peu rigoureux. Je ne pense nullement comme ces hommes de lettres en matière de religion ; mais cela ne me rend point leur ennemi, et je ne le dis point par une hypocrisie superbe.

Ce ton n’est guère, il me semble, celui d’un chef de parti, d’un homme de coterie. Aujourd’hui que l’on a passé envers moi toutes les bornes ; aujourd’hui que l’on a tenu en parlant des Martyrs un langage que l’on ne m’avoit jamais adressé dans la plus grande chaleur de la controverse sur Atala, qu’ai-je opposé à cette attaque ? Pendant huit mois, un profond silence ; maintenant cet Examen, où je n’ai pas même employé les réponses personnelles que je trouvois dans la brochure d’un défenseur inconnu.

Ne pourrois-je point, à mon tour, avec plus de justice, accuser mes adversaires de cabale et d’esprit de parti ? Je demanderois si des gens pleins de bonne foi et de droiture ne se sont point assemblés pour délibérer sur le sort qu’on feroit aux Martyrs ? Je demanderois si, dans l’incroyable chaleur de la haine, on n’est point allé jusqu’à proposer d’insulter ma personne autant que mon ouvrage ? Ceux qui connoissent à fond l’odieuse intrigue montée contre Les Martyrs verront bien que je ne dis pas tout. Et quel moment a-t-on choisi pour n’attaquer ! moment où la moindre noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute critique injurieuse ! Mais on n’a respecté ni ma douleur ni mes regrets.

J’entends d’ici mes adversaires me répondre :

« Vos études, vos voyages, vos sacrifices, vos douleurs, vos regrets, ne font rien à l’affaire ; le public n’entre point dans toutes ces raisons. Les Martyrs sont-ils une bonne ou une méchante épopée ? Voilà la question. Il n’y a point d’auteur censuré qui ne crie à l’injustice, à la persécution, qui n’en appelle à la postérité, qui ne se compare à Racine outragé, quoiqu’il n’ait rien de commun avec Racine. Les droits de la critique sont de dire nettement et clairement son avis, de juger impitoyablement un livre, sans considérations aucunes, sans ménagements, sans égards aux réclamations de l’auteur. »

Non, ce ne sont point là les droits de la critique ; et puisqu’elle ignore ses véritables droits, je vais tâcher de les lui faire connoître.

Un homme prend tout à coup le titre d’auteur ; il se présente au public sans nom, sans talent, sans bonnes études ; tout annonce en lui une incapacité absolue pour l’art du poëte, de l’orateur, de l’historien : c’est alors que la critique a le droit incontestable de repousser cet homme, sans égards, sans ménagements, sans considérations aucunes. Elle peut employer contre lui toutes sortes d’armes, hors celles qu’interdit l’honneur. Raisonnements, plaisanteries, vérités dures et tranchantes, tout est bon, parce qu’elle fait alors une œuvre charitable : elle arrête un malheureux au commencement d’une carrière où l’attendent les humiliations et le ridicule s’il est riche, le mépris et la misère si la fortune lui a refusé ses dons. Les lettres sans le talent propre à les rendre utiles ou agréables ne servent qu’à corrompre le cœur, qu’à nous gonfler de haine et d’envie, qu’à nous arracher aux devoirs de la société et à nourrir en nous un amour propre féroce aux dépens de tous les sentiments généreux.

Mais quand la critique croit avoir le droit d’user de la même rigueur dans toute occasion et avec toute espèce d’hommes, dès qu’un ouvrage lui déplaît, elle est dans une grossière erreur. Il résulteroit de là que Boileau pourroit être traité comme Chapelain, si Le Lutrin ou L’Art poétique encouroient la disgrâce d’un censeur, et que le premier barbouilleur de jugements littéraires pourroit manquer impunément au génie de Corneille.

Il y a donc nécessairement une règle qu’il n’est permis à personne de violer. Or, cette règle, la voici :

Ce qui décide du ton et des égards que l’on doit employer dans l’examen d’un ouvrage, c’est le plus ou moins de renommée, le plus ou moins d’estime qui s’attache au nom de l’écrivain, et jusqu’à un certain degré le plus ou moins de temps, de veilles, d’études, de travaux, que cet écrivain a consacrés aux lettres.

Qu’un auteur ait donc obtenu un succès incontestable, puisque c’est un fait ; que ce succès se soutienne après dix ans révolus ; que des éditions sans cesse renouvelées, des traductions dans toutes les langues, aient fait, à tort ou à raison, connoître le nom de cet auteur dans toute l’Europe ; que cet auteur jouisse d’ailleurs de la réputation d’un honnête homme, la critique qui ne lui oppose qu’une parodie burlesque passe les bornes de son pouvoir : elle doit se souvenir que ce n’est plus un écolier qu’elle corrige, mais qu’elle est appelée à juger un homme vieilli dans l’art, et dont elle ne peut relever les erreurs qu’avec défiance, mesure et politesse ; elle sera d’autant plus tenue à ces égards, que l’auteur aura mieux connu le prix de l’estime publique, et que, respectant cette estime, il n’aura point broché son nouvel ouvrage, mais aura fait tous les sacrifices pour rendre cet ouvrage digne du succès qu’ont obtenu ses premiers écrits. Ajoutons que dans ce cas l’auteur a le droit de demander que son juge ait au moins cette compétence qui tient à la gravité des études et du caractère, et d’exiger que le peintre en grotesque ne soit pas admis à prononcer sur les tableaux du peintre d’histoire.

Si cette opinion sur les devoirs des juges littéraires n’étoit que la mienne, elle ne mériteroit pas sans doute la peine qu’on s’y arrêtât ; mais c’est aussi celle du maître de tous les critiques, d’un homme qui se connoissoit en bons et en mauvais ouvrages, et qui se fit un jeu toute sa vie de tourmenter les Cassagne et les Cotin. « Traiter de haut en bas, dit Boileau, un auteur approuvé du public, c’est traiter de haut en bas le public même. »

Tels sont les devoirs que la raison, l’équité, la modération, l’honneur, prescrivent à la critique. Ont-ils été remplis envers moi, ces devoirs, et dois-je être placé ou dans la classe de l’homme nouveau qui cède imprudemment à la dangereuse tentation d’écrire, ou dans celle de l’homme connu qui a fait des lettres l’occupation principale de sa vie ? Ce n’est pas à moi à répondre à cette question.

Disons plutôt, afin de quitter ce triste sujet, et pour faire voir que ce n’est point ma vanité blessée qui se lamente, disons que si j’ai le droit d’être choqué de certaines leçons, cela ne me rend point injuste. Je sais que je suis amplement dédommagé d’une persécution passagère par le suffrage des hommes supérieurs, par les critiques décentes de la plupart des journaux, par le jugement favorable de cette société polie que recherchoient surtout Boileau, Racine et Voltaire, enfin, par les applaudissements de la grande majorité du public. Je n’ai jamais espéré d’ailleurs que Les Martyrs obtinssent dans le premier moment un succès aussi populaire que celui du Génie du Christianisme. Les temps sont changés : l’ouvrage n’est pas du même genre ; il convient à beaucoup moins de lecteurs. Jamais un livre de cette nature ne fut reçu d’abord avec enthousiasme, le Télémaque excepté ; et l’on sait que sa prompte renommée tint à des causes indépendantes de son mérite réel. S’il paroissoit aujourd’hui, il est hors de doute que le vulgaire des lecteurs et des critiques le trouveroit froid, traînant, ennuyeux, et même écrit avec une négligence impardonnable ; et cependant, quel chef-d’œuvre de goût, de style et de simplicité !

Malgré l’opposition de mes ennemis, malgré les préjugés de toutes espèces qu’on a voulu faire naître contre Les Martyrs, j’ai encore réussi beaucoup au delà de mon attente : il s’est plus écoulé d’exemplaires de mon dernier ouvrage en quelques mois qu’il ne s’est vendu d’exemplaires du Génie du Christianisme en plusieurs années. Sans parler des juges qui se sont déclarés pour moi, ceux qui ont condamné Les Martyrs m’ont donné pour ces mêmes Martyrs des éloges que je n’ai jamais obtenus pour mes autres écrits ; éloges tels qu’ils sembloient devoir exclure ensuite le ton qu’on a pris avec moi. Mon amour propre comme auteur a donc de quoi se consoler ; mais je ne puis m’empêcher de gémir sur le misérable esprit qui règne dans notre littérature. Quelle idée doivent prendre de nous les étrangers en lisant ces critiques, moitié furibondes, moitié bouffonnes, d’où la décence, l’urbanité, la bonne foi sont bannies ; ces jugements où l’on n’aperçoit que la haine, l’envie, l’esprit de parti, et mille petites passions honteuses ? En Italie, en Angleterre, ce n’est pas ainsi qu’on accueille un ouvrage : on l’examine avec soin, même avec rigueur, mais toujours avec gravité. S’il renferme quelque talent, on s’en fait un titre d’honneur pour la patrie. En France, on diroit qu’un succès littéraire est une calamité pour tous ceux qui se mêlent d’écrire. Je l’avouerai : quand je vois traîner dans la fange les lambeaux de mes ouvrages, je regrette quelquefois cette carrière où personne n’avoit le droit de prononcer mon nom publiquement sans mon aveu et où je disposois seul d’une noble obscurité.

Enfin on a parlé à mon sujet de philosophe et de philosophie, et cela d’un ton qui n’a fait tort qu’à celui qui l’a pris. Expliquons-nous :

S’il faut, pour être philosophe, applaudir aux progrès des lumières, honorer les sciences, aimer les lettres et les arts, désirer le bonheur des hommes, idolâtrer la patrie, je suis philosophe.

Si pour mériter ce titre il faut mépriser la sagesse et la gloire de nos ancêtres, blasphémer une religion qui a civilisé, éclairé et consolé la terre, substituer à l’éternelle parole et aux commandements immuables de Dieu le vain langage et la raison changeante de l’homme ; s’il faut vanter l’indépendance avec un cœur d’esclave, n’avoir pour soi que les crimes et jamais les vertus d’une opinion, je n’ai point été, je ne suis point, et je ne serai jamais philosophe.

C’est ici mon dernier combat : il est temps de mettre un terme à ces vaines agitations. J’ai passé l’âge des chimères, et je sais à quoi m’en tenir sur la plupart des choses de la vie. Quelle que soit désormais la justice ou l’injustice de la critique, je lui abandonne mes ouvrages : on pourra les ensevelir, les exhumer, les ensevelir de nouveau, je ne réclamerai plus. Je suis las de recevoir des insultes pour remercîments des plus pénibles travaux. Dans aucun temps, dans aucun pays, un homme qui auroit consacré huit années de sa vie à un long ouvrage ; qui pour le rendre moins imparfait eût entrepris des voyages lointains, dissipé le fruit de ses premières études, quitté sa famille, exposé sa vie ; dans aucun temps, dis-je, dans aucun pays, cet homme n’eût été jugé avec une légèreté si déplorable. Je n’ai jamais senti le besoin de la fortune qu’aujourd’hui. Avec quelle satisfaction je laisserais le champ de bataille à ceux qui s’y distinguent par tant de hauts faits, pour l’honneur des Muses et l’encouragement des talents ! Non que je renonçasse aux lettres, seule consolation de la vie ; mais personne ne seroit plus appelé de mon vivant à me citer à son tribunal pour un ouvrage nouveau.

fin de l’examen des martyrs.

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Livre Cinquième.

Suite du récit. La cour va passer l’été à Baïes. Naples. Maison d’Aglaé. Promenades d’Eudore, d’Augustin et de Jérôme. Leur entretien au tombeau de Scipion. Thraséas, ermite du Vésuve. Son histoire. Séparation des trois amis, Eudore retourne à Rome avec la cour. Les catacombes. Aventure de l’impératrice Prisca et de la princesse Valérie, sa fille. Eudore, banni de la cour, est envoyé en exil à l’armée de Constance. Il quitte Rome, il traverse l’Italie et les Gaules. Il arrive à Agrippina sur les bords du Rhin. Il trouve l’armée romaine prête à porter la guerre chez les Francs. Il sert comme simple soldat parmi les archers crétois qui composent, avec les Gaulois, l’avant-garde de l’armée de Constance.

« L’impression que laissa dans mon esprit ce jour fatal, à présent si vive et si profonde, fut alors promptement effacée. Mes jeunes amis m’entourèrent ; ils se moquèrent de mes terreurs et de mes remords ; ils rioient des anathèmes d’un obscur pontife sans crédit et sans pouvoir.

« La cour, qui dans ce moment se transporta de Rome à Baïes, en m’arrachant du théâtre de mes erreurs, m’enleva au souvenir de leur châtiment ; et me croyant perdu sans retour auprès des chrétiens, je ne songeai qu’à m’abandonner aux plaisirs.

« Je compterois, seigneurs, parmi les beaux jours de ma vie l’été que je passai près de Naples avec Augustin et Jérôme s’il pouvoit y avoir de beaux jours dans l’oubli de Dieu et les mensonges des passions.

« La cour étoit pompeuse et brillante : tous les princes, amis ou enfants des césars, s’y trouvoient rassemblés. On y voyoit Licinius et Sévère, compagnons d’armes de Galérius ; Daïa, nouvellement sorti de ses bois et neveu du même césar ; Maxence, fils de Maximien Auguste. Mais Constantin préféroit notre société à celle de ces princes jaloux de sa vertu, de sa valeur, de sa haute renommée, et publiquement ou secrètement ses ennemis.

« Nous fréquentions surtout à Naples le palais d’Aglaé 1, dame romaine dont je vous ai déjà prononcé le nom. Elle étoit de race de sénateurs et fille du proconsul Arsace. Ses richesses étoient immenses. Soixante-treize intendants gouvernoient son bien, et elle avoit donné trois fois les jeux publics à ses dépens. Sa beauté égaloit ses talents et ses grâces ; elle réunissoit autour d’elle tout ce qui conservoit encore l’élégance des manières et le goût des lettres et des arts. Heureuse si, dans la décadence de Rome, elle eût mieux aimé devenir une seconde Cornélie que de rappeler le souvenir des femmes trop célèbres chantées par Ovide, Properce et Tibulle !

« Sébastien et Pacôme, centurions dans les gardes de Constantin ; Génès, acteur fameux, héritier des talents de Roscius ; Boniface, premier intendant du palais d’Aglaé, et peut-être trop cher à sa maîtresse, embellissoient de leur esprit et de leur gaieté les fêtes de la voluptueuse Romaine. Mais Boniface, homme abandonné aux délices, avoit trois qualités excellentes : l’hospitalité, la libéralité, la compassion. En sortant des orgies et des festins, il alloit par les places secourir les voyageurs, les étrangers et les pauvres. Aglaé elle-même, au milieu de ses désordres, portoit un grand respect aux fidèles et une foi simple aux reliques des martyrs. Génès, ennemi déclaré des chrétiens, la railloit de sa foiblesse.

« Eh bien ! disoit-elle, j’ai aussi mes superstitions. Je crois à la vertu des cendres d’un chrétien mort pour son Dieu, et je veux que Boniface m’aille chercher des reliques. »

« Illustre patronne, répondoit en riant Boniface, je prendrai de l’or et des parfums. J’irai chercher des reliques de martyrs ; je vous les apporterai : mais si mes propres reliques vous viennent sous le nom de martyr, recevez-les. »

« Nous passions une partie des nuits au milieu de cette compagnie séduisante et dangereuse ; j’habitois avec Augustin et Jérôme la ville de Constantin bâtie sur le penchant du mont Pausilippe. Chaque matin, aussitôt que l’aurore 2 commençoit à paroître, je me rendois sous un portique qui s’étendoit le long de la mer. Le soleil se levoit devant moi sur le Vésuve : il illuminoit de ses feux les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, l’azur de la mer parsemée des voiles blanches des pêcheurs, les îles de Caprée, d’Œnaria et de Prochyta, la mer, le cap Misène et Baïes avec tous ses enchantements.

« Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J’étois toujours surpris en arrivant au portique de me trouver au bord de la mer, car les vagues dans cet endroit faisoient à peine entendre le léger murmure d’une fontaine. En extase devant ce tableau, je m’appuyois contre une colonne, et, sans pensée, sans désir, sans projet, je restois des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme étoit si profond qu’il me sembloit que cet air divin transformoit ma propre substance, et qu’avec un plaisir indicible je m’élevois vers le firmament comme un pur esprit. Dieu tout-puissant ! que j’étois loin d’être cette intelligence céleste dégagée des chaînes des passions ! Combien ce corps grossier m’attachoit à la poussière du monde, et que j’étois misérable d’être si sensible aux charmes de la création et de penser si peu au Créateur ! Ah ! tandis que, libre en apparence, je croyois nager dans la lumière, quelque chrétien chargé de fers et plongé pour la foi dans les cachots étoit celui qui abandonnoit véritablement la terre et montoit glorieux dans les rayons du soleil éternel !

« Hélas ! nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher une beauté coupable, la voir s’avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des flots, voguer avec elle sur la mer dont nous semions la surface de fleurs, suivre l’enchanteresse au fond de ce bois de myrtes et dans les champs heureux où Virgile plaça l’Élysée, telle étoit l’occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir. Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté. Et n’est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d’une sirène 3 ? L’éclat velouté de la campagne, la tiède température de l’air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les sens, que tout repose et que rien ne blesse. Le Napolitain, demi-nu, content de se sentir vivre sous les influences d’un ciel propice, refuse de travailler aussitôt qu’il a gagné l’obole qui suffit au pain du jour. Il passe la moitié de sa vie immobile aux rayons du soleil, et l’autre à se faire traîner dans un char en poussant des cris de joie ; la nuit il se jette sur les marches d’un temple, et dort sans souci de l’avenir aux pieds des statues de ses dieux.

« Pourriez-vous croire, seigneurs, que nous étions assez insensés pour envier le sort de ces hommes, et que cette vie sans prévoyance et sans lendemain nous sembloit le comble du bonheur ! C’étoit souvent l’objet de nos entretiens lorsque, pour éviter les ardeurs du midi, nous nous retirions dans la partie du palais bâtie sous la mer. Couchés sur des lits d’ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes. Si quelque orage nous surprenoit au fond de ces retraites, les esclaves allumoient des lampes pleines du nard le plus précieux d’Arabie. Alors entroient de jeunes Napolitaines qui portoient des roses de Pœstum dans des vases de Nola 4 ; tandis que les flots mugissoient au dehors, elles chantoient en formant devant nous des danses tranquilles qui me rappeloient les mœurs de la Grèce : ainsi se réalisoient pour nous les fictions des poètes ; on eût cru voir les jeux des néréides dans la grotte de Neptune.

« Aussitôt que le soleil, se retirant vers le tombeau de la nourrice d’Énée 5, mettoit une partie du golfe de Naples à l’ombre du mont Pausilippe, les trois amis se séparoient. Jérôme, qu’entraînoit l’amour de l’étude, alloit consulter le rivage où Pline fut la victime du même amour, interroger les cendres d’Herculanum, chercher la cause des bruits menaçants de la solfatare. Augustin, un Virgile à la main, parcouroit les bords que chanta ce poëte immortel, le lac Averne, la grotte de la Sibylle, l’Achéron, le Styx, l’Élysée ; il se plaisoit surtout à relire les malheurs de Didon, au tombeau du tendre et beau génie qui raconta la touchante histoire de cette reine infortunée.

« Plein de la noble ardeur de s’instruire, le prince Constantin m’invitoit à le suivre aux monuments consacrés par les souvenirs de l’histoire. Nous faisions dans un esquif le tour du golfe de Baïes : nous retrouvions les ruines de la maison de Cicéron 6, nous reconnoissions le lieu du naufrage d’Agrippine, la plage où elle se sauva, le palais où son fils attendoit le succès du parricide, et plus loin la demeure où cette mère tendit aux meurtriers les flancs qui avoient porté Néron. Nous visitions à Caprée les souterrains témoins de la honte de Tibère. « Ah ! qu’on est malheureux, disoit Constantin, d’être le maître de l’univers et d’être forcé, par la conscience de ses crimes, à s’exiler soi-même sur ce rocher ! »

« Des sentiments si généreux dans l’héritier de Constance, et peut-être de l’empire romain, me rendoient plus cher le prince protecteur et compagnon de ma jeunesse. Aussi ne laissois-je échapper aucune occasion de réveiller les idées ambitieuses au fond de son cœur, car l’ambition de Constantin me semble être l’espérance du monde.

« Un bain voluptueux nous attendoit après ces courses. Aglaé nous offroit au milieu de ses jardins un repas long et délicat. Le banquet du soir étoit préparé sur une terrasse au bord de la mer, parmi des orangers en fleur. La lune nous prêtoit son flambeau ; elle paroissoit sans voile au milieu des astres comme une reine au milieu de sa cour ; sa vive clarté faisoit pâlir la flamme qui brille au sommet du Vésuve ; et, peignant d’azur la fumée rougie du volcan, elle dessinoit un arc-en-ciel dans la nuit. Le beau phénomène, la face du paisible luminaire, les côtes de Surrentum, de Pompéia et d’Héraclée, se réfléchissoient dans les vagues, et l’on entendoit au loin, sur la mer, la chanson du pêcheur napolitain.

« Nous remplissions alors nos coupes d’un vin exquis trouvé dans les celliers d’Horace, et nous buvions aux trois sœurs de l’Amour, filles de la Puissance et de la Beauté 7. Le front couronné d’ache toujours verte et de roses qui durent si peu 8, nous nous excitions à jouir de la vie par la considération de sa brièveté.

« Il faudra quitter cette terre, cette maison chérie, cette maîtresse adorée. De tous les arbres plantés de nos mains, nul, hormis l’odieux cyprès, ne suivra dans la tombe son maître d’un jour. »

« Nous chantions ensuite sur la lyre nos passions criminelles :

« Loin d’ici, bandelettes sacrées, ornements de la pudeur, et vous, longues robes, qui cachez les pieds des vierges, je veux célébrer les larcins et les heureux dons de Vénus ! Qu’un autre traverse les mers, qu’il amasse les trésors de l’Hermus et du Gange, ou qu’il cherche de vains honneurs dans les périls de la guerre : pour moi, je mets toute ma renommée à vivre esclave de la beauté qui m’enchante. Que j’aime le séjour des champs, les prés émaillés, les bords des fleuves ! Qui me laissera passer ma vie sans gloire au fond des forêts ? Quel plaisir de suivre Délie dans nos campagnes, de lui porter dans mes bras l’agneau qui vient de naître ! Si pendant la nuit les vents ébranlent ma chaumière, si la pluie tombe en torrent sur mon toit… »

« Mais pourquoi, seigneurs, continuerois-je à vous peindre le désordre de trois insensés ? Ah ! parlons plutôt des dégoûts attachés à ces choses si vides de bonheur ! Ne croyez pas que nous fussions heureux au milieu de ces voluptés trompeuses. Une inquiétude indéfinissable nous tourmentoit. Notre bonheur eût été d’être aimés aussi bien que d’aimer 9, car on veut trouver la vie dans ce qu’on aime. Mais, au lieu de vérité et de paix dans nos tendresses, nous ne rencontrions qu’imposture, larmes, jalousie, indifférence. Tour à tour infidèles ou trahis, la femme que nous devions bientôt aimer devoit être celle que nous aimerions toujours. Il manquoit à l’autre certaine grâce du corps ou de l’âme, qui avoit empêché notre attachement d’être durable. Et quand nous avions trouvé l’idéal objet de nos songes, notre cœur se lassoit de nouveau, nos yeux s’ouvroient sur des défauts inattendus, et bientôt nous étions réduits à regretter notre première victime. Tant de sentiments incomplets ne nous laissoient que des images confuses, qui troubloient nos plaisirs du moment, en ramenant au milieu de nos jouissances une foule de souvenirs qui les combattoient. C’est ainsi qu’au milieu de nos félicités nous n’étions que misère, parce que nous avions abandonné ces pensées vertueuses qui sont la vraie nourriture de l’homme, et cette beauté céleste qui peut seule combler l’immensité de nos désirs.

« La bonté de la Providence fit tout à coup briller un éclair de la grâce au milieu des ténèbres de nos âmes : le ciel permit que la première pensée de religion nous vînt de l’excès même de nos plaisirs, tant les voies de Dieu sont inexplicables !

« Un jour, errant aux environs de Baïes 10, nous nous trouvâmes auprès de Literne. Le tombeau de Scipion l’Africain frappa tout à coup nos regards : nous approchâmes avec respect. Le monument s’élève au bord de la mer. Une tempête a renversé la statue qui le couronnoit. On lit encore cette inscription sur la table du sarcophage :

« INGRATE PATRIE, TU N’AURAS PAS MES OS. »

« Nos yeux s’humectèrent de larmes au souvenir de la vertu et de l’exil du vainqueur d’Annibal. La grossièreté même du sépulcre, si frappante auprès des superbes mausolées de tant d’hommes inconnus qui couvrent l’Italie, servoit à redoubler notre attendrissement. Nous n’osâmes pas nous reposer sur le tombeau même, mais nous nous assîmes à sa base, gardant un religieux silence, comme si nous eussions été au pied de l’autel. Après quelques moments de méditation, Jérôme éleva la voix et nous dit :

« Amis, les cendres du plus grand des Romains me font vivement sentir notre petitesse et l’inutilité d’une vie dont je commence à être accablé. Je sens qu’il me manque quelque chose. Depuis longtemps je ne sais quel instinct voyageur me poursuit : vingt fois le jour, je suis prêt à vous dire adieu, à porter mes pas errants sur la terre. Le principe de cette inquiétude ne seroit-il point dans le vide de nos désirs ? La vie entière de Scipion nous accuse. Ne versez-vous pas des pleurs d’admiration, ne sentez-vous pas qu’il est un bonheur différent de celui que nous cherchons, quand vous voyez l’Africain rendre une épouse à son époux 11, quand Cicéron vous peint ce grand homme 12 parmi les esprits célestes, montrant à l’Émilien, dans un songe, qu’il existe une autre vie où la vertu est couronnée ? »

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