Les Martyrs (page 4)
Cette première vérité reconnue, on voit ensuite que la hiérarchie des vertus, et conséquemment l’efficacité plus ou moins grande des sacrifices, est admise par tous les Pères d’après l’histoire de Caïn et d’Abel.
Je puis donc supposer, dans toutes les analogies de la foi, qu’au temps de la persécution un martyr dont les actes se sont perdus s’offrit en holocauste volontaire, et que cet holocauste par un mérite intérieur, connu de Dieu seul, parut plus agréable au Très-Haut que toutes les autres victimes. Combien en effet de confesseurs obscurs moururent sous Dioclétien pour la conversion du monde ! Outre les fameux athlètes qui brillent dans l’histoire, et qui révélèrent leurs cendres à l’Église par des miracles, « Que de saintes reliques, s’écrie Prudence, la terre dérobe à nos hommages ! Ô Italie, qui dira les tombes sans honneurs dont les champs sont couvertes ! » Eudore sera donc le représentant des héros des deux religions ; les uns ignorés du monde, mais couronnés de gloire dans le ciel, les autres illustres sur la terre, mais privés de la gloire divine. J’aurai célébré dans sa personne ces pauvres que Galérius faisoit jeter dans la mer, ces milliers de chrétiens attachés à des gibets, brisés par des roues, déchirés par des ongles de fer : sublimes victimes, qui, ne prononçant à la mort que le nom de Jésus-Christ, ont laissé leurs propres noms inconnus aux hommes : Stat nominis umbra !
Je passe à l’objection touchant le but de l’ouvrage.
Dans aucune épopée le résultat de l’action n’est plus souvent indiqué que dans Les Martyrs. L’Énéide est la fondation de l’empire romain : Virgile en dit un mot au commencement de son poëme, ensuite Jupiter explique à Vénus la suite des destins d’Énée ; mais après le premier livre il est à peine question de ces destins. Si vous retrouvez les Romains sur le bouclier d’Énée et dans les champs Élysées, ce ne sont que de beaux épisodes, ce n’est point une marche directe vers le but que le poëte a d’abord marqué. À chaque pas, au contraire, le triomphe de la religion est rappelé dans Les Martyrs : il est annoncé dans l’exposition ; il est prédit dans le ciel ; je répète en vingt endroits que Constantin régnera sur les nations devenues chrétiennes, que l’ambition de ce prince est l’espoir du monde ; j’avertis sans cesse que l’enfer sera confondu. Dans le dernier livre, Michel, en précipitant les démons dans l’abîme, déclare que leur empire est passé, que le règne du Christ est établi. Eudore en allant au supplice prophétise le règne de Constantin ; et Galérius, en se rendant à l’amphithéâtre, apprend que Constantin proclamé césar marche à Rome, et s’est déclaré chrétien. Jamais rien fut-il plus clair, plus précis ? Toutefois, j’ai cru devoir céder encore à la critique : après ces mots, les dieux s’en vont, j’ai ajouté quelques lignes qui justifient mieux le second titre de l’ouvrage : Galérius meurt ; Constantin arrive à Rome : il venge les martyrs ; il reçoit la dignité d’auguste sur la tombe d’Eudore, et la religion chrétienne est proclamée religion du monde romain.
Cette nouvelle conclusion satisfera surtout ceux qui, daignant applaudir aux Martyrs, ne leur reprochoient qu’une seule chose : c’étoit d’intéresser le lecteur aux scènes d’une action privée, plutôt qu’au développement d’une action publique. Mais en contentant sur ce point quelques esprits éclairés, je dois dire toutefois que l’action publique n’est point une règle de l’épopée ; il seroit même aisé de prouver la vérité contraire. Toute action fondement de l’épopée, du moins de l’épopée telle qu’elle existe dans L’Iliade, L’Odyssée, L’Énéide et le Télémaque, tient à une action publique ; mais cette action en elle-même est une action privée. Ainsi la colère d’Achille n’est point la journée fatale d’Ilion ; et l’arrivée d’Énée en Italie n’est point la fondation de Rome, qui n’eut lieu que longtemps après. Dans L’Odyssée et dans le Télémaque, l’action est encore bien plus particulière, bien plus domestique : c’est un fils qui cherche son père, c’est un mari qui retrouve sa femme dans une petite île obscure ; et tout cela sans qu’il en résulte aucun événement dans l’avenir. L’action d’Eudore est absolument de la même nature que celle d’Achille et d’Énée : elle tient à une action publique, mais elle est privée ; elle produit ensuite le règne de Constantin et le triomphe de la religion, comme la colère du fils de Pélée et l’exil du fils de Vénus amènent la chute de Troie et l’établissement de l’empire romain. Si La Pharsale et La Jérusalem ont pour sujet une action historique achevée dans le cours de ces deux poëmes, l’autorité de Lucain et du Tasse ne peut balancer celle d’Homère et de Virgile. C’est encore une erreur de croire que le héros d’une épopée doit être nécessairement roi ou fils de roi. Renaud et Godefroi même ne sont que de simples chevaliers ou de très-petits souverains, et leur naissance n’a pas plus d’éclat que celle du descendant de Phocion et de Philopœmen. Les personnes qui ont pris quelque plaisir à la lecture des Martyrs peuvent être tranquilles : elles se sont amusées dans les règles. Jamais ouvrage ne fut plus conforme à la doctrine poétique, plus orthodoxe au Parnasse. Je dirai plus : la conclusion que j’ai ajoutée est, je crois, mieux appropriée au goût du temps où j’écris, mais elle n’eût point été demandée dans le siècle de Louis XIV. Elle n’est point nécessaire selon les lois du genre épique. Homère ne s’est pas donné la peine de faire un seul vers après les funérailles d’Hector, pour annoncer la chute de Troie ; et Virgile, après la mort de Turnus, n’a point songé à marier le pieux Énée. Pourquoi cela ? Parce que c’est au lecteur à tirer une conclusion trop manifeste, et que le poëte n’est pas obligé de tout achever et de tout dire, comme l’historien et le romancier. Ma complaisance à cet égard a donc été extrême, et je pouvois sans scrupule laisser les choses comme elles étoient.
Venons au récit.
J’ose dire encore que dans aucune épopée le récit n’est rattaché aussi fortement à l’action qu’il l’est dans Les Martyrs.
Le récit de L’Odyssée n’a point de rapport à la catastrophe, celui de L’Énéide est court et admirable ; mais revoit-on dans la suite du poëme les principaux acteurs qu’Énée fait agir dans sa narration, et la scène en Italie se lie-t-elle à la scène de Troie ? L’épisode de Didon, qui n’est ni de l’action ni du récit, tient-il au fond du sujet, comme l’histoire de Velléda tient au fond des Martyrs ?
Le récit du Télémaque est magnifique ; mais les personnages de ce récit, excepté Narbal, qu’on revoit un moment, disparoissent sans retour.
Dans le récit des Martyrs vous trouvez d’abord la peinture des caractères qu’il sera essentiel de connoître dans le développement de l’action : vous y trouvez le tableau du christianisme dans toute la terre au moment d’une persécution qui va frapper tous les chrétiens, vous y trouvez l’excommunication d’Eudore, qui fait prendre à l’action le tour qu’elle doit prendre ; vous y trouvez la grande faute qui sert à ramener le héros dans le sein de l’Église : faute qui, répandant sur le fils de Lasthénès l’éclat de la pénitence, attire sur lui le regard des chrétiens et le fait choisir pour défenseur de l’Église ; vous y trouvez le commencement de la rivalité d’Eudore et d’Hiéroclès, l’annonce des victoires de Galérius sur les Parthes : ces victoires achèvent de rendre ce prince maître absolu de l’esprit de Dioclétien, et préparent ainsi l’abdication qui amène la persécution ; enfin, vous y trouvez, par la vision de saint Paul Ermite, la prédiction du martyre d’Eudore et du triomphe complet de la religion. Pour comble de précautions, ce récit est motivé dans le ciel : Dieu déclare qu’il a conduit Eudore par la main, afin d’éprouver sa foi et de préparer sa victoire. Ajoutons que ce récit a de plus l’avantage de faire naître l’amour de Cymodocée, d’inspirer à cette jeune païenne les premières pensées du christianisme, et de concourir ainsi par un double moyen au but de l’action. Il ne vient donc pas là sans raison, pour satisfaire la curiosité d’un personnage, comme la plupart des récits épiques.
Quant à sa longueur, il n’est pas plus long, proportion gardée, que le récit de L’Odyssée et que celui du Télémaque ; je dis proportion gardée, parce que je crois que Les Martyrs ont un peu plus d’étendue que ces deux ouvrages. Il me semble, si je ne me trompe, que je suis assez fort sur ce point : une critique généreuse reconnoîtra sans peine que la raison est de mon côté.
Restent quelques difficultés présentées par divers journaux. J’ai répondu à ces chicanes de détails dans les remarques ; quant aux caractères de mes personnages, je ne sais trop à quoi m’en tenir. Démodocus est traité par un censeur comme un vieillard imbécile et ennuyeux ; un autre censeur, très-peu favorable aux Martyrs, compare la douleur de Démodocus à celle de Priam, c’est-à-dire au plus beau morceau qui nous soit resté de l’antiquité : comment ferai-je ?
Le même critique qui met Démodocus à côté de Priam veut que Les Martyrs soient une espèce de parc anglois, de vastes campagnes, où l’on trouve des lieux déserts, des lieux parés, des montagnes, des précipices. Il faut bien que je me console : Pope a représenté les poëmes d’Homère sous l’image d’un grand jardin et Addison se sert de la même comparaison pour Le Paradis perdu.
Le même critique a dit encore que Les Martyrs étoient un voyage et toujours un voyage. Mais L’Odyssée est-elle autre chose qu’un voyage ? Ulysse touche à tous les rivages connus de son temps. On disoit dans l’antiquité les Erreurs d’Ulysse. L’Énéide n’est qu’un voyage ; La Lusiade du Camoëns n’est qu’un voyage : que de voyages dans La Jérusalem ! Le Télémaque est non-seulement un voyage depuis la première ligne jusqu’à la dernière, mais le but de l’ouvrage en lui-même, ou l’action proprement dite, est un voyage. Le critique s’écrie : « L’auteur est allé là, une description ; l’auteur est allé ici, son héros y passera. » J’ai une chose bien simple à répondre : Les Martyrs étoient achevés en grande partie, principalement le récit d’Eudore, lorsque je suis parti pour l’Orient ; c’est un fait que beaucoup de témoins pourroient affirmer. Ainsi ce n’est point Eudore qui voyage en Égypte, en Syrie, en Grèce, parce que j’ai voyagé dans ces contrées célèbres, mais c’est moi qui suis allé voir les bords que mon héros a parcourus. Je ne sache pas qu’on ait jamais reproché à Homère d’avoir visité les lieux dont il nous a laissé d’admirables tableaux. Je n’ai point au reste l’intention de choquer le censeur en répondant à ses objections : je reconnois qu’en attaquant Les Martyrs il m’a traité avec décence, indulgence même, et avec ces égards qu’un honnête homme doit à un honnête homme. Sa critique est celle d’un écrivain de talent, et, bien qu’elle m’ait semblé rigoureuse, elle m’a paru très digne d’être méditée.
Les imitations ont été un autre objet de controverse. Je ne puis mieux faire que de citer à ce sujet mon défenseur.
« La plus ancienne épopée que nous ayons après celle d’Homère, dit-il, c’est L’Énéide. Virgile ne se contenta pas d’imiter L’Odyssée et L’Iliade, il traduisit et abrégea la plupart des batailles du poëte grec ; il copia pour ainsi dire, selon Macrobe, un autre poëte, nommé Pisandre, pour en former le deuxième livre. Il prit de nombreux fragments non-seulement dans les écrivains de sa nation qui l’avoient précédé, mais encore dans quelques-uns de ses plus illustres contemporains, tels que Lucrèce, Catulle, Varius, etc. : en sorte que l’on peut dire que cette épopée fut la première véritable mosaïque.
« Le Tasse, le plus célèbre poëte épique des temps modernes, enleva à son tour des fragments aux Grecs et aux Latins. Ses héros furent, autant que son sujet le lui permettoit, une copie de ceux d’Homère. Il fit passer dans sa Jérusalem des tableaux, des comparaisons, des descriptions, tellement imitées de Virgile, qu’on reconnoît la construction et l’expression même du poëte latin jusque dans le nouvel idiome dans lequel elles ont été transportées. La Bible lui fournit aussi des fragments, et c’est ainsi qu’il légua à M. de Chateaubriand l’exemple d’une seconde véritable mosaïque.
« Milton vint ensuite, et prit dans le quatrième livre du Tasse le sujet de son Paradis perdu. Il copia le fameux discours de Satan, qui commence par ces mots : Tartarei Numi ; il emprunta d’un comique italien quelques pensées qu’il jugea dignes de son sujet ; il ne craignit pas de s’approprier ce qu’il trouva de bon dans la tragédie de Grotius, intitulée Adam exilé. La Sarcotée, mauvais poëme d’un jésuite allemand nommé Masenius, lui fournit quelques centaines de vers ; il puisa dans la Bible plus que tout autre, et son poëme fut la troisième véritable mosaïque.
« Il me seroit aisé de pousser cet examen jusqu’au Télémaque de Fénelon, et même à La Henriade de Voltaire ; mais je crois en avoir assez dit. Lorsqu’un écrivain traite un sujet sur lequel d’autres se sont déjà exercés, il y a certaines idées principales qui doivent nécessairement se présenter, qui par là même sont à tout le monde. Les poëtes ne diffèrent entre eux sur ce point que par les couleurs dont ils ornent leurs tableaux. Personne d’ailleurs avant les censeurs des Martyrs ne leur a contesté le privilége de transporter dans leurs ouvrages les beautés de ceux qui les ont précédés, pourvu qu’ils sachent se les rendre propres par la manière dont ils les emploient.
« On sait, dit M. de La Harpe, que faire passer ainsi dans sa langue les beautés d’une langue étrangère a toujours été regardé comme une des conquêtes du génie ; et pour juger si cette conquête est aisée, il n’y a qu’à se rappeler ce que disoit Virgile, qu’il étoit moins difficile de prendre à Hercule sa massue que de dérober un vers à Homère. »
« Longin, dans son Traité du Sublime, va plus loin encore que M. de La Harpe : parmi les Grecs, il cite Hérodote, Stésichore et Archiloque ; puis il ajoute : « Platon est celui de tous qui a le plus imité Homère : car il a puisé dans ce poëte comme dans une vive source dont il a détourné un nombre infini de ruisseaux… Au reste, on ne doit point regarder cela comme un larcin, mais comme une belle idée qu’il a eue, et qu’il s’est formée sur les mœurs, l’invention et les ouvrages d’autrui. »
Le choix des autorités citées par mon défenseur est excellent, et me justifie assez sur un point qui ne méritoit guère la peine qu’on s’y arrêtât.
Quelques lecteurs ont cru que j’avois transporté trop littéralement dans mon ouvrage des morceaux choisis de poésie antique ; c’est une erreur, que les notes dissiperont : ces lecteurs ont été trompés par un ou deux vers placés dans les strophes ou dans les chœurs des hymnes à Diane, à Bacchus, à Vénus. Pour donner un exemple, le Pervigilium Veneris, chanté dans l’île de Chypre, n’est point le Pervigilium faussement attribué à Catulle ; je n’ai emprunté de lui que le Cras amet et un demi-couplet. La première strophe est imitée en grande partie de Lucrèce, et la seconde entière est de moi.
J’ai peu puisé chez les anciens pour les comparaisons : celles des Martyrs m’appartiennent presque toutes. Les personnes dont le jugement fait ma loi pensent que c’est peut-être, avec les transitions, la partie la plus soignée de l’ouvrage. On paroît surtout avoir remarqué la comparaison du lion dans la bataille des Francs ; celle de la voile repliée autour du mât pendant la tempête, celle du chant du coq sur un vaisseau, celle de l’homme qui remonte les bords d’un torrent dans la montagne, et qui arrive à la région du silence et de la sérénité. Mais enfin j’ai dérobé quelques comparaisons à la Bible, à Homère, à Virgile ; et la critique, qui prend tout cela pour imitation littérale, ne s’aperçoit pas que ces comparaisons sont totalement changées.
La comparaison de l’Égypte à une génisse est de l’Écriture. Ayant à peindre l’Égypte après l’inondation, j’ai ajouté : « L’Égypte, toute brûlante d’une inondation nouvelle, ressemble à une génisse féconde qui vient de se baigner dans les flots du Nil. » Ai-je eu tort d’imiter ainsi, et ne pourrois-je pas revendiquer la comparaison entière ?
On connoît la description du chêne dans les Géorgiques ; description qui, pour le dire en passant, est tirée d’une comparaison de L’Iliade. Comme Homère, j’ai mis cette description en comparaison, et voulant peindre la fortune décroissante d’Hiéroclès, j’ai dit : « Le pâtre qui contemple le roi des forêts du haut de la colline le voit élever au-dessus de ses rameaux verdoyants une couronne desséchée. » Ce trait ne me rend-il pas propre le passage imité ?
On a blâmé ma comparaison d’Homère avec un serpent qui fascine par ses regards une colombe et la fait tomber du haut des airs. La colombe est Cymodocée. Cette critique, si je ne m’abuse, est peu raisonnable. Le serpent chez les poëtes est un animal fort noble. Hector dans L’Iliade est comparé à un serpent. Le serpent étoit mêlé à toutes les choses sacrées ; un serpent sort du tombeau d’Anchise, en Sicile, et vient goûter aux gâteaux des sacrifices. Le serpent étoit l’emblème du génie : cela convient-il à Homère ? Le serpent étoit consacré à Apollon : Apollon n’a-t-il aucune analogie avec Homère ? Au temple de Delphes, l’oracle, dans les premiers âges, étoit rendu par un serpent : ce serpent ne peut-il être l’emblème du plus grand des poëtes, inspiré par le souffle du dieu des vers ? Le serpent étoit l’image de l’univers et de l’éternité : cela convient-il mal à un poëte dont les ouvrages dureront autant que le monde ? Enfin, dans l’Écriture le serpent, animé par le père des mensonges, séduit la belle compagne de l’homme : Homère, père des fables, qui charme l’esprit de Cymodocée, n’offre-t-il pas ainsi tous les rapports nécessaires à la comparaison qu’on attaque ?
Si d’une part on a cru que j’imitois, quand je n’imitois pas, de l’autre on a mis sur mon compte des choses qui appartenoient à l’antiquité. Eudore au milieu de son épreuve dit à Festus : « Regardez bien mon visage, afin de me reconnoître au jugement de Dieu. » Je ne sais pas ce que cela peut avoir de risible ; mais je sais que quand on se mêle de critiquer, il ne faut pas pousser le défaut de mémoire jusqu’à méconnoître un passage de l’Écriture, passage qui se retrouve mot à mot dans le Martyre de sainte Perpétue. J’aurois ici un beau sujet de triomphe : je ne triompherai point cependant, car le plus habile homme se trompe quelquefois, quoique la méprise soit un peu forte : il n’y a qu’un certain ton qu’un habile homme ne prend jamais.
Au reste, mes remarques épargneront à Homère, à Moïse, aux prophètes, mille petites tracasseries qu’on leur a faites sous mon nom : ils ont bien de quoi se défendre par eux-mêmes ; et vraiment je suis trop sujet à faillir pour me charger encore des sottises de L’Iliade et des erreurs de la Bible. On saura donc, en consultant la note, s’il y a sûreté, et si l’on peut me traiter comme je le mérite. Toutefois, je m’accuserai d’un peu de malice : je n’ai pas tout cité dans les remarques ; et je ne serois pas surpris que tel malheureux fragment que j’aurois négligé de dénoncer à la critique n’attirât aux anciens une nouvelle avanie. Dans ce cas, je promets le silence : je recevrai avec humilité les réprimandes adressées à Platon, Sophocle, Euripide ; je serai même charmé qu’on apprenne à vivre à tous ces Grecs imprudents fourvoyés dans Les Martyrs.
Il me reste à dire quelques mots du style des Martyrs : on l’a beaucoup moins attaqué que celui de mes premiers ouvrages. Autrefois on me battoit avec mes propres armes ; on citoit des phrases, des pages même du Génie du Christianisme véritablement répréhensibles. Mais quant aux Martyrs, il semble qu’on ait évité avec soin d’en mettre de longs morceaux sous les yeux des lecteurs. Il paroît qu’on s’est généralement accordé, amis et ennemis, à remarquer dans ma manière des progrès du côté du goût et de l’art. Si je m’en tiens au jugement des censeurs opposés aux Martyrs, le second livre, presque tout le récit, le combat des Francs surtout, une partie de l’Enfer et du Purgatoire, le livre des harangues, le caractère de Cymodocée et de Démodocus, sont les meilleures choses qui soient échappées à ma plume ; il n’y a pas assez d’expressions pour les louer. Comment donc croire qu’un livre qui, d’après ses plus violents détracteurs, renferme un personnage comparable à Priam, et un combat qui n’est point effacé par les plus beaux combats d’Homère, comment croire que ce livre est oublié, mort, enseveli pour jamais ? On va tous les jours à la postérité avec moins de titres ; et, grâce à l’imprimerie, l’avenir ne pourra se sauver de nous.
Selon les partisans des Martyrs, c’est le second volume qui l’emporte : le livre d’Athènes, celui de Jérusalem, les quatre derniers livres, et particulièrement le dernier, sont ce qu’il y a de préférable dans l’ouvrage. Voilà certes des jugements bien divers, et d’après lesquels il me seroit difficile de me corriger. Les opinions semblent d’accord sur quelque partie du travail, par exemple, sur la prophétie de saint Paul, sur la tentation d’Eudore au repas funèbre, et sur les adieux à la Muse. Ces adieux n’ont cependant d’autre mérite que d’exprimer un sentiment vrai, et de montrer en moi ce qu’on voit dans tous les hommes, la fuite du temps, le changement des idées, et l’approche rapide de ce moment où tout finit. Si ce n’est pas sans quelques regrets, c’est du moins sans remords que j’ai jeté un regard sur les premiers jours de ma vie ; et si j’en vois beaucoup d’inutiles, je n’en compte pas un dont je doive rougir,
Je ne sais si je dois revenir sur la question de l’épopée en prose. Les littérateurs de toutes les opinions semblent l’avoir abandonnée, comme une inutile dispute de mots. Car il est certain que d’un côté (ainsi qu’on le prouve judicieusement) la prose n’est pas des vers, et que de l’autre on ne peut anéantir l’autorité d’Aristote et l’exemple du Télémaque. Je renvoie le lecteur à la préface des premières éditions. Je rapporterai seulement la réflexion d’un critique : « Si la versification fait l’épopée, a-t-il dit, il en résulte que L’Iliade, L’Odyssée, L’Énéide, La Jérusalem, sont des romans dans nos traductions en prose, et des poëmes en grec, en latin et en italien. » L’éloge le plus délicat qu’on ait peut-être fait du Télémaque est celui que j’ai lu dans je ne sais quel journal. Le censeur, pour mettre tous les partis d’accord, suppose que les aventures du fils d’Ulysse sont un beau poëme traduit du grec par Fénelon. On s’est donné la peine de citer Anacréon, pour prouver que les compatriotes d’Homère pouvoient avoir une épopée en prose, mais que nous autres François nous ne sommes pas si heureux. On a eu tort d’aller si loin. Les hellénistes se taisent, mais ils rient. Je ne relèverai point des erreurs trop affligeantes. En tout, je veux donner à mes censeurs l’exemple de la modération. S’ils n’ont pas craint de blesser mon amour-propre, je me fais un devoir d’épargner leur vanité. Ils attachent sans doute à leurs ouvrages beaucoup plus d’importance que je n’en attache aux miens : puisqu’ils ont mis leur bonheur dans leurs succès littéraires, à Dieu ne plaise que je prétende le troubler ! Ces censeurs ont quelquefois écrit des choses agréables et spirituelles ; ce n’est qu’en parlant de moi qu’ils semblent parler de leur talent : je conçois qu’ils doivent me haïr. D’ailleurs, si j’ai sur eux l’avantage de quelques lectures, je n’ai que ce que je dois avoir, puisque je me mêle de faire des livres.
Tout ceci soit dit sans ôter à qui que ce soit le droit de courir sus aux Martyrs comme épopée. Veut-on que ce soit un roman ? je le veux bien ; un drame ? j’y consens ; un mélodrame ? de tout mon cœur ; une mosaïque ? j’y donne les mains. Je ne suis point poëte, je ne me proclame point poëte, pas même littérateur, comme on me fait l’honneur de me nommer ; je n’ai jamais dit que j’avois fait un poëme, j’ai protesté et je proteste encore de mon respect pour les Muses. Rien ne m’enchante comme les vers. Et n’ai-je pas passé une grande partie de ma jeunesse à ranger deux à deux des milliers de rimes qui n’étoient guère plus mauvaises que celles de mes voisins ? Dans la suite, j’ai préféré un langage inférieur sans doute à la poésie, mais qui me permettoit d’exprimer avec moins d’entraves l’enthousiasme que m’inspirent les sentiments des grands cœurs, les caractères élevés, les actions magnanimes, et le mépris souverain que j’ai voué aux bassesses de l’âme, aux petites intrigues de l’envie et à ces affectations effrontées de courage et de noblesse que dément à chaque pas une conduite servile.
CHANGEMENTS FAITS À CETTE ÉDITION ET REMARQUES AJOUTÉES À LA FIN DE CHAQUE LIVRE.
Dans le troisième livre, les discours des puissances divines sont retranchés : comme ces discours contiennent l’exposition complète du sujet et le mot du récit, j’ai été obligé d’en conserver la substance. M. de La Harpe, dans son chant du Ciel, avoit commis la même faute que moi, et faisoit parler Dieu, à l’exemple du Tasse et de Milton, d’après l’autorité de l’Écriture. On lui fit remarquer que ces discours étoient trop longs, et qu’on ne sauroit jamais prêter à Dieu un langage digne de lui. Il changea son plan, et, par une heureuse idée, il mit ce qu’il vouloit dire dans la bouche du prophète Isaïe. Debout au milieu des saints et des anges, le fils d’Amos lit dans le Livre de Vie les destins de la terre. Je n’ai pu m’approprier cette belle fiction : j’ai eu recours à un autre moyen, que l’on jugera.
Dans ce même livre du Ciel, Cymodocée n’est plus demandée comme une victime immédiate, mais elle est annoncée comme une victime secondaire qui doit augmenter le mérite du sacrifice d’Eudore. Les passages de l’Apocalypse qui avoient servi de prétexte aux plaisanteries, bonnes ou mauvaises, d’un journal ont disparu : tout ce qui pouvoit blesser la doctrine ou le dogme dans le Purgatoire, l’Enfer et le Ciel a été scrupuleusement effacé. Je ne m’en suis pas rapporté là-dessus à mes lumières, je me suis soumis à la censure de quelques savants ecclésiastiques.
J’ai insisté davantage sur la naissance d’Eudore et de Cymodocée et sur ce qu’ils sont l’un et l’autre les représentants des grands hommes et des beaux-arts de la Grèce.
Dans le livre de l’esclavage d’Eudore chez les Francs, j’ai rétabli un morceau que j’avois supprimé sur l’épreuve et que plusieurs personnes regrettoient.
Dans le livre de Velléda, on ne trouvera plus les imprécations d’Eudore : les couleurs trop vives sont adoucies.
J’ai abrégé la scène de l’entrevue de Cymodocée et d’Hiéroclés : elle sentoit trop le roman.
J’ai annoncé plus fortement et plus clairement le triomphe de la religion.
J’avois quelquefois parlé moi-même comme poëte (qu’on me passe le mot) le langage de la mythologie : j’ai fait disparoître ces légères inadvertances ; j’ai retranché plusieurs comparaisons, abrégé quelques détails de mœurs et corrigé quelques fautes contre l’histoire et la géographie.
Enfin, j’ai ajouté des remarques à chaque livre.
Ces remarques contiennent les imitations d’Homère, de Virgile, etc. Les autorités historiques se trouveront aussi dans ces notes. On y verra enfin d’assez longs morceaux de mon Itinéraire de Paris à Jérusalem, en passant par la Grèce, etc. Ces morceaux serviront de commentaires aux descriptions de la Grèce, de la Syrie et de l’Égypte. Je n’ai passé en Orient que pour visiter les lieux où j’ai placé la scène des Martyrs : il est donc tout simple que le voyage justifie les tableaux du voyageur.
J’ai écrit ces notes avec une grande répugnance, et seulement pour obéir au conseil de mes amis. Ils m’ont représenté que beaucoup de lecteurs, étrangers au langage de l’antiquité, avoient besoin d’une espèce d’explication pour lire Les Martyrs ; que c’étoit l’unique moyen de faire tomber une foule de critiques. J’ai cédé à ces raisons ; mais j’aurois mieux aimé que l’avenir, s’il y a un avenir pour moi, se fût chargé du commentaire. J’ai développé mon plan dans ces remarques et montré la suite de mes idées et de ma composition. Je l’ai fait avec sincérité et comme j’en aurois agi pour l’ouvrage d’un autre. Ces remarques apprendront du moins quelque chose à quelques lecteurs, et elles seront un monument de ma bonne foi.
Tout ceci prouve, j’espère, ce qui est déjà prouvé, mon obéissance à la critique. Elle est telle que souvent mes amis n’osent me faire des objections, dans la crainte de me voir changer et bouleverser tout au moindre mot : je n’ai point cet orgueil qui se complaît dans une erreur. Si quelque chose me rendoit indocile à la leçon, c’est la manière dont elle est donnée. Je ne reçois point un conseil sous la forme d’un outrage ; autant je pourrois craindre la séduction de la bienveillance, de l’estime, des prévenances, des égards, autant je repousse le ton impérieux et les airs de maître.
Il faut parler à présent de certains reproches qui me sont beaucoup plus sensibles que tous les autres, parce qu’ils semblent tomber sur mes amis.
On a voulu faire entendre que des hommes distingués, dont le jugement est une autorité puissante, après s’être prononcés pour Les Martyrs, se sont ensuite prudemment retirés, lorsqu’ils ont vu déchirer l’ouvrage.
Qu’on sache que les amis qui me restent, tout petit qu’en soit le nombre, ne sont pas de ceux qui se retirent au jour du combat : ils ont un jugement formé, et ils n’attendent point l’approbation ou l’animadversion d’un bureau d’esprit pour savoir à quel rang ils doivent placer un ouvrage : ils regardent Les Martyrs comme le meilleur ou, si l’on veut, comme le moins foible de mes très-foibles écrits. Est-ce un homme dont le beau talent comme écrivain surpasse encore la pureté du goût comme critique que l’on a voulu désigner par cette étrange assertion ? Mon illustre ami a dit et redit cent fois, à quiconque a voulu l’entendre, ce qu’il pense de mes derniers travaux littéraires ; ses sentiments à cet égard sont bien loin d’être changés : le temps et les satires publiées contre mon livre n’ont fait que l’affermir dans l’opinion qu’il a des Martyrs, et aucune opinion sur tous les points et sous tous les rapports ne leur est plus complétement favorable.
Si l’on trouve mauvais que je me vante ici des suffrages que j’ai obtenus ; si je sors des bornes d’une modestie que la foiblesse de mes talents me prescrit, et que je n’ai jamais franchies jusqu’à présent, qu’on s’en prenne à l’indigne manière dont on m’a traité. Il est aisé de comprendre pourquoi on avoit hasardé une accusation qui jetoit de la défaveur sur mon ouvrage, en même temps qu’elle flétrissoit le caractère de mes amis. On savoit que les dignités dont le premier d’entre eux est revêtu lui interdisoient toute espèce de lutte dans les journaux ; on n’a pas craint alors de l’appeler dans une arène où il ne pouvoit descendre. Si l’indignation que cause l’injustice l’avoit engagé malgré moi dans ce combat, eh bien, on avoit encore tout à gagner : on eût fait du bruit en s’attachant à un nom célèbre.