Les Martyrs (page 7)
Tant que le soleil monta dans les cieux, les mules emportèrent le char d’une course ardente. À l’heure où le magistrat fatigué quitte avec joie son tribunal pour aller prendre son repas 1, le prêtre d’Homère arriva sur les confins de l’Arcadie, et vint se reposer à Phigalée, célèbre par le dévouement des Oresthasiens 2. Ce noble Ancée, descendant d’Agapénor, qui commandoit les Arcadiens au siège de Troie, donna l’hospitalité à Démodocus. Les fils d’Ancée détachent du joug les mules fumantes, lavent leurs flancs poudreux dans une eau pure, et mettent devant elles une herbe tendre coupée sur le bord de la Néda. Cymodocée est conduite au bain par de jeunes Phrygiennes qui ont perdu leur douce liberté ; l’hôte de Démodocus le revêt d’une fine tunique et d’un manteau précieux ; le prince de la jeunesse, l’aîné des fils d’Ancée 3, couronné d’une branche de peuplier blanc, immole à Hercule un sanglier nourri dans les bois d’Érymanthe ; les parties de la victime destinées à l’offrande sont recouvertes de graisse et consumées avec des libations sur des charbons embrasés. Un long fer à cinq rangs présente à la flamme bruyante le reste des viandes sacrées ; le dos succulent de la victime et les morceaux les plus délicats sont servis aux voyageurs ; Démodocus reçoit une part trois fois plus grande que celle des autres convives. Un vin odorant gardé pendant dix années coule en flots de pourpre dans une coupe d’or, et les dons de Cérès, que Triptolème fit connoître aux pieux Arcas, remplacent le gland dont se nourrissoient jadis les Pélasges, premiers habitants de l’Arcadie 4.
Cependant Démodocus ne peut goûter avec joie les honneurs de l’hospitalité ; il brûle d’arriver chez Lasthénès. Déjà la nuit couvroit les chemins de son ombre : on sépare la langue de la victime 5, on fait les dernières libations à la mère des songes, ensuite on conduit le prêtre d’Homère et la prêtresse des Muses sous un portique sonore, où des esclaves avoient préparé de molles toisons.
Démodocus attend avec impatience le retour de la lumière.
« Ma fille, disoit-il à Cymodocée, qu’une puissance inconnue privoit aussi du sommeil, malheur à ceux que la pitié ou une vive reconnoissance n’arracha jamais au pouvoir de Morphée. Il n’est pas permis d’entrer dans les temples des dieux avec du fer 6 ; on n’entrera point dans l’Élysée avec un cœur d’airain. »
Aussitôt que l’aurore eut éclairé de ses premiers rayons l’autel de Jupiter qui couronne le mont Lycée 7, Démodocus fit attacher les mules à son char. En vain le généreux Ancée veut retenir son hôte ; le prêtre d’Homère part avec sa fille. Le char roule à grand bruit hors des portiques ; il prend sa course vers le temple d’Eurynome, caché dans un bois de cyprès 8 ; il franchit le mont Élaïus ; il dépasse la grotte où Pan retrouva Cérès 9, qui refusoit ses bienfaits aux laboureurs, et qui pourtant se laissa fléchir par les Parques, une seule fois favorables aux mortels.
Les voyageurs traversent l’Alphée au-dessous du confluent du Gorthynius, et descendent jusqu’aux eaux limpides du Ladon 10. Là se présente une tombe antique, que les nymphes des montagnes avoient environnée d’ormeaux 11 : c’étoit celle de cet Arcadien pauvre et vertueux, d’Aglaüs de Psophis 12, que l’oracle de Delphes déclara plus heureux que le roi de Lydie. Deux chemins partoient de cette tombe : l’un serpentoit le long de l’Alphée, l’autre s’élevoit dans la montagne.
Tandis qu’Évémon délibéroit en lui-même s’il suivroit l’une ou l’autre route, il aperçut un homme déjà sur l’âge, assis auprès du tombeau d’Aglaüs. La robe dont cet homme étoit vêtu ne différoit de celle des philosophes grecs 13 que parce qu’elle étoit d’une étoffe blanche commune : il avoit l’air d’attendre les voyageurs dans ce lieu, mais il ne paraissoit ni curieux ni empressé.
Lorsqu’il vit le char s’arrêter, il se leva, et s’adressant à Démodocus :
« Voyageur, dit-il, demandez-vous votre chemin, ou venez-vous visiter Lasthénès ? Si vous voulez vous reposer chez lui, il en éprouvera beaucoup de joie. »
« Étranger, répondit Démodocus, Mercure ne vint pas plus heureusement à la rencontre de Priam 14, lorsque le père d’Hector se rendoit au camp des Grecs. Ta robe annonce un sage, et tes propos sont courts, mais pleins de sens. Je te dirai la vérité : nous cherchons le riche Lasthénès, que ses grands biens font passer pour un homme très-heureux. Il habite sans doute ce palais que j’aperçois au bord du Ladon, et qu’on prendroit pour le temple du dieu de Cyllène ?
« Ce palais, répondit l’inconnu, appartient à Hiéroclès 15, proconsul d’Achaïe. Vous êtes arrivés à l’enclos de l’hôte que vous cherchez, et le toit de chaume que vous entrevoyez sur la croupe de la montagne est la demeure de Lasthénès. »
En achevant ces mots, l’étranger ouvrit une barrière, prit les mules par le frein, et fit entrer le char dans l’enclos.
« Seigneur, dit-il alors à Démodocus, on fait aujourd’hui la moisson : si votre serviteur veut conduire vos mules à l’habitation prochaine, je vous montrerai le champ où vous trouverez la famille de Lasthénès. »
Démodocus et Cymodocée descendirent du char, et marchèrent avec l’étranger. Ils suivirent quelque temps un sentier tracé au milieu des vignes, sur un terrain penchant où croissoient çà et là quelques hêtres d’une grosseur démesurée. Ils aperçurent bientôt un champ hérissé de faisceaux de gerbes, et couvert d’hommes et de femmes qui s’empressoient, les uns à charger des chariots, les autres à couper et à lier des épis. En arrivant au milieu des moissonneurs, l’inconnu s’écria :
« Le Seigneur soit avec vous 16 ! »
Et les moissonneurs répondirent :
« Dieu vous donne sa bénédiction ! »
Et ils chantoient, en travaillant, un cantique sur un air grave. Des glaneuses les suivoient en cueillant les nombreux épis 17 qu’ils laissoient exprès derrière eux : leur maître l’avoit ordonné ainsi, afin que ces pauvres femmes pussent ramasser un peu de blé sans honte. Cymodocée reconnut de loin le jeune homme de la forêt ; il étoit assis avec sa mère et ses sœurs, sur des gerbes, à l’ombre d’un andrachné. La famille se leva, et s’avança vers les étrangers.
« Séphora, dit le guide de Démodocus, ma chère épouse, remercions la Providence qui nous envoie des voyageurs. »
« Comment ! s’écria le père de Cymodocée, c’étoit là le riche Lasthénès, et je ne l’ai pas reconnu ! Ah ! combien les dieux se jouent du discernement des hommes ! Je t’ai pris pour l’esclave chargé par son maître d’exercer les devoirs de l’hospitalité. »
Lasthénès s’inclina.
Eudore, les yeux baissés, et donnant sa main à la plus jeune de ses sœurs, se tenoit respectueusement derrière sa mère.
« Mon hôte, dit Démodocus, et vous, sage épouse de Lasthénès, semblable à la mère de Télémaque, votre fils vous a sans doute appris ce qu’il a fait pour ma fille, que les faunes avoient égarée dans les bois. Montrez-moi le noble Eudore, que je l’embrasse comme mon fils ! »
« Voilà Eudore, derrière sa mère, répondit Lasthénès. J’ignore ce qu’il a fait pour vous : il ne nous en a pas parlé. »
Démodocus resta confondu.
« Quoi ! pensoit-il en lui-même, ce simple pasteur est le guerrier qui triompha de Carrausius 18, le tribun de la légion britannique, l’ami du prince Constantin ! »
Revenu enfin de son premier étonnement, le prêtre d’Homère s’écria :
« J’aurois dû reconnoître Eudore à sa taille de héros, moins haute cependant que celle de Lasthénès, car les enfants n’ont plus la force de leurs pères. Ô toi qui pourrois être le plus jeune de mes fils, que les dieux t’accordent ce que tu désires ! Je t’apporte une coupe d’un prix inestimable : mon esclave l’ôtera de mon char, et tu la recevras de mes mains. Jeune et vaillant guerrier, Méléagre étoit moins beau que toi lorsqu’il charma les yeux d’Atalante 19 ! Heureux ton père, heureuse ta mère 20, mais plus heureuse encore celle qui doit partager ta couche ! Si la vierge qu’on a retrouvée n’étoit pas consacrée aux chastes Muses… »
Les deux jeunes gens se sentirent troublés par les paroles de Démodocus. Eudore se hâta de répondre :
« J’accepterai le présent que vous m’offrez s’il n’a pas servi à vos sacrifices 21. »
Le jour n’étant pas encore à sa fin, la famille invita les deux étrangers à se reposer avec elle au bord d’une source. Les sœurs d’Eudore, assises aux pieds de leurs parents, tressoient des couronnes de fleurs rouges et bleues pour une fête prochaine. On voyoit un peu plus loin les urnes et les coupes des moissonneurs, et, à l’ombre de quelques gerbes plantées debout, un enfant étoit endormi dans un berceau.
« Mon hôte, dit Démodocus à Lasthénès, tu me sembles mener ici la vie du divin Nestor. Je ne me souviens pas d’avoir vu la peinture d’une scène pareille, si ce n’est sur le bouclier d’Achille 22. Vulcain y avoit gravé un roi au milieu des moissonneurs ; ce pasteur des peuples, plein de joie, tenoit en silence son sceptre levé au milieu des sillons. Il ne manque ici que le sacrifice du taureau sous le chêne de Jupiter. Quelle abondante moisson ! Que d’esclaves laborieux et fidèles ! »
« Ces moissonneurs ne sont plus mes esclaves 23, répliqua Lasthénès, ma religion me défend d’en avoir ; je leur ai donné la liberté. »
« Lasthénès, dit alors Démodocus, je commence à comprendre que la renommée, cette voix de Jupiter, m’avoit appris la vérité : tu auras sans doute embrassé cette secte nouvelle qui adore un Dieu inconnu à nos ancêtres. »
Lasthénès répondit :
« Je suis chrétien. »
Le descendant d’Homère demeura quelque temps interdit : puis, reprenant la parole :
« Mon hôte, dit-il, pardonne à ma franchise : j’ai toujours obéi à la vérité, fille de Saturne et mère de la vertu 24. Les dieux sont justes : comment pourrois-je concilier la prospérité qui t’environne et les impiétés dont on accuse les chrétiens ? »
Lasthénès répondit :
« Voyageur, les chrétiens 25 ne sont point des impies, et vos dieux ne sont ni justes ni injustes : ils ne sont rien. Si mes champs et mes troupeaux prospèrent entre les mains de ma famille, c’est qu’elle est simple de cœur et soumise à la volonté de celui qui est le seul et véritable Dieu. Le ciel m’a donné la chaste épouse que vous me voyez ; je ne lui ai demandé qu’une constante amitié, l’humilité et la chasteté d’une femme. Dieu a béni mes intentions ; il m’a donné des enfants soumis, qui sont la couronne des vieillards. Ils aiment leurs parents, et ils sont heureux parce qu’ils sont attachés au toit de leur père. Mon épouse et moi nous avons vieilli ensemble, et, quoique mes jours n’aient pas toujours été bons, elle a dormi trente ans à mes côtés sans révéler les soucis de ma couche et les tribulations cachées de mon cœur. Que Dieu lui rende sept fois la paix 26 qu’elle m’a donnée ! Elle ne sera jamais aussi heureuse que je le désire ! »
Ainsi le cœur de ce chrétien des anciens jours s’épanouissoit en parlant de son épouse. Cymodocée l’écoutoit avec amour : la beauté de ces mœurs pénétroit l’âme de cette jeune infidèle, et Démodocus lui-même avoit besoin de se rappeler Homère et tous ses dieux pour n’être pas entraîné par la force de la vérité.
Après quelques moments, le père de Cymodocée dit à Lasthénès :
« Tu me sembles tout à fait des temps antiques, et cependant je n’ai point vu tes paroles dans Homère ! Ton silence a la dignité du silence des sages. Tu t’élèves à des sentiments pleins de majesté, non sur les ailes d’or d’Euripide, mais sur les ailes célestes de Platon 27. Au milieu d’une douce abondance, tu jouis des grâces de l’amitié ; rien n’est forcé autour de toi : tout est contentement, persuasion, amour. Puisses-tu conserver longtemps ton bonheur et tes richesses ! »
« Je n’ai jamais cru, répondit Lasthénès, que ces richesses fussent à moi : je les recueille pour mes frères les chrétiens, pour les gentils, pour les voyageurs, pour tous les infortunés. Dieu m’en a donné la direction ; Dieu me l’ôtera peut-être : que son saint nom soit béni 28 ! »
Comme Lasthénès achevoit de prononcer ces paroles, le soleil descendit sur les sommets du Pholoé 29, vers l’horizon éclatant d’Olympie ; l’astre agrandi parut un moment immobile, suspendu au-dessus de la montagne, comme un large bouclier d’or. Les bois de l’Alphée et du Ladon, les neiges lointaines du Telphusse et du Lycée, se couvrirent de roses ; les vents tombèrent, et les vallées de l’Arcadie demeurèrent dans un repos universel. Les moissonneurs quittèrent alors leur ouvrage : la famille, accompagnée des étrangers, reprit le chemin de la maison. Les maîtres et les serviteurs marchoient pêle-mêle, portant les divers instruments du labourage ; ils étoient suivis de mulets au pied sûr, chargés de bois coupé sur les hauteurs, et de bœufs traînant lentement les équipages champêtres renversés, ou les chariots tremblant sous le poids des gerbes.
En arrivant à la maison, on entendit le son d’une cloche 30.
« Nous allons faire la prière du soir, dit Lasthénès à Démodocus : nous permettrez-vous de vous quitter un moment, ou préférez-vous nous suivre ? »
« Me préservent les dieux de mépriser les prières 31, s’écria Démodocus, ces filles boiteuses de Jupiter, qui peuvent seules apaiser la colère d’Até ! »
On s’assemble aussitôt dans une cour entourée de granges et des étables des troupeaux. Quelques ruches d’abeilles y répandoient une agréable odeur mêlée au parfum du lait des génisses qui revenoient des pâturages. Au milieu de cette cour on voyoit un puits dont les deux poteaux, couverts de lierre, étoient surmontés de deux aloès qui croissoient dans des corbeilles. Un noyer, planté par l’aïeule de Lasthénès, couvroit le puits de son ombre. Lasthénès, la tête nue et le visage tourné vers l’orient, se plaça debout sous l’arbre domestique. Les bergers et les moissonneurs se mirent à genoux sur du chaume nouveau, autour de leur maître. Le père de famille prononça à haute voix cette prière, qui fut répétée par ses enfants et par ses serviteurs :
« Seigneur, daignez visiter cette demeure 32 pendant la nuit et en écarter les vains songes. Nous allons quitter les vêtements du jour : couvrez-nous de la robe d’innocence et d’immortalité que nous avons perdue par la désobéissance de nos premiers pères. Lorsque nous serons endormis dans le sépulcre, ô Seigneur, faites que nos âmes reposent avec vous dans le ciel ! »
Quand cela fut fait, on entra dans la maison où se préparoit le repas de l’hospitalité. Un homme et une femme parurent, portant deux grands vases d’airain pleins d’une eau échauffée par la flamme. Le serviteur lava les pieds de Démodocus 33 ; la servante, ceux de la fille de Démodocus ; et après les avoir oints d’une huile de parfums d’un grand prix, elle les essuya avec un lin blanc. La fille aînée de Lasthénès, du même âge que Cymodocée, descendit dans un souterrain frais et voûté. On conservoit dans ce lieu toutes sortes de choses pour la vie de l’homme. Sur des planches de chêne attachées aux parois du mur, on voyoit des outres remplies d’une huile aussi douce que celle de l’Attique ; des mesures de pierre en forme d’autel, ornées de têtes de lion 34, et qui contenoient la fine fleur du froment ; des vases de miel de Crète, moins blanc, mais plus parfumé que celui d’Hybla, et des amphores pleines d’un vin de Chio devenu comme un baume par le long travail des ans. La fille de Lasthénès remplit une urne de cette liqueur bienfaisante propre à réjouir le cœur de l’homme dans l’aimable familiarité d’un repas.
Cependant les serviteurs ne savoient s’ils dévoient apprêter le festin sous la vigne ou sous le figuier comme dans un jour de réjouissance. Ils vont consulter leur maître. Lasthénès leur ordonne de dresser dans la salle des Agapes 35 une table d’un buis éclatant. Ils la lavent avec une éponge et la couvrent de corbeilles d’osier, pleines d’un pain sans levain, cuit sous la cendre. Ils apportent ensuite, dans des plats d’une simple argile, des racines, quelques volatiles et des poissons du lac Stymphale, nourriture destinée à la famille 36 ; mais on servit pour les étrangers un chevreau qui avoit à peine goûté l’arbousier du mont Aliphère et le cytise du vallon de Ménélée.
Au moment où les convives alloient s’approcher de la mense hospitalière, une servante vint dire à Lasthénès qu’un vieillard, monté sur un âne, et tout semblable à l’époux de Marie, s’avançoit par l’avenue des cèdres. On vit bientôt entrer un homme d’un visage vénérable, portant sous un manteau blanc un habit de pasteur 37. Il n’étoit pas naturellement chauve, mais sa tête avoit été jadis dépouillée par la flamme, et son front montroit encore les cicatrices du martyre qu’il avoit éprouvé sous Valérien. Une barbe blanche lui descendoit jusqu’à la ceinture. Il s’appuyoit sur un bâton en forme de houlette, que lui avoit envoyé l’évêque de Jérusalem : simple présent que se faisoient les premiers Pères de l’Église, comme l’emblème de leur fonction pastorale et du pèlerinage de l’homme ici-bas.
C’étoit Cyrille, évêque de Lacédémone 38 : laissé pour mort par les bourreaux dans une persécution contre les chrétiens, il avoit été élevé malgré lui au sacerdoce. Il se cacha longtemps pour se dérober à la dignité épiscopale, mais son humilité lui fut inutile : Dieu révéla aux fidèles la retraite de son serviteur. Lasthénès et sa famille le reçurent avec les marques du plus profond respect. Ils se prosternèrent devant lui, baisèrent ses pieds sacrés, chantèrent Hosanna, et le saluèrent du nom de très-saint, de très-cher à Dieu.
« Par Apollon, s’écria Démodocus agitant sa branche de laurier entourée de bandelettes, voilà le plus auguste vieillard qui se soit jamais offert à mes yeux ! Ô toi qui es chargé de jours ! quel est ce sceptre que tu portes ? Es-tu un roi ou un prêtre consacré aux autels des dieux ? Apprends-moi le nom de la divinité que tu sers, afin que je lui immole des victimes. »
Cyrille regarda quelque temps avec surprise Démodocus ; puis, laissant échapper un aimable sourire :
« Seigneur, répondit-il, ce sceptre est la houlette qui me sert à conduire mon troupeau : car je ne suis point un roi, mais un pasteur. Le Dieu qui reçoit mon sacrifice est né parmi les bergers, dans une crèche. Si vous voulez, je vous apprendrai à le connoître : pour toute victime, il ne vous demandera que l’offrande de votre cœur. »
Cyrille, se tournant alors vers Lasthénès :
« Vous savez le sujet qui m’amène. La pénitence publique de notre Eudore remplit nos frères d’admiration ; chacun en veut pénétrer la cause. Il m’a promis de me raconter son histoire 39 ; et dans les deux journées que je viens passer avec vous j’espère qu’il voudra me satisfaire. »
Les serviteurs approchèrent alors les siéges de la table. Le prêtre d’Homère prit sa place à côté du prêtre du Dieu de Jacob. La famille se rangea autour du festin. Démodocus, saisissant une coupe, alloit faire une libation aux pénates de Lasthénès ; l’évêque de Lacédémone, l’arrêtant avec bénignité :
« Notre religion nous défend ces signes d’idolâtrie : vous ne voudriez pas nous affliger. »
La conversation fut tranquille et pleine de cordialité. Eudore lut pendant une partie du repas 40 quelques instructions tirées de l’Évangile et des Épîtres des Apôtres ; Cyrille commenta de la manière la plus affectueuse ce que dit saint Paul sur les devoirs des époux. Cymodocée trembloit 41 ; des larmes rouloient, comme des perles, le long de ses joues virginales ; Eudore éprouvoit le même charme ; les maîtres et les serviteurs étoient attendris. Ceci, avec l’action de grâces fut le repas du soir chez les chrétiens.
Le repas fini, on alla s’asseoir à la porte du verger 42, sur un banc de pierre qui servoit de tribunal à Lasthénès lorsqu’il rendoit la justice à ses serviteurs.
Ainsi qu’un simple pasteur que le sort destine à la gloire, l’Alphée rouloit au bas de ce verger, sous une ombre champêtre, des flots que les palmes de Pise alloient bientôt couronner 43. Descendu du bois de Vénus et du tombeau de la nourrice d’Esculape, le Ladon serpentoit dans les riantes prairies, et venoit mêler son cristal pur au cours de l’Alphée. Les profondes vallées, arrosées par les deux fleuves, étoient plantées de myrtes, d’aunes et de sycomores. Un amphithéâtre de montagnes terminoit le cercle entier de l’horizon. La cime de ces montagnes étoit couverte d’épaisses forêts peuplées d’ours, de cerfs, d’ânes sauvages et de monstrueuses tortues, dont l’écaille servoit à faire des lyres. Vêtus d’une peau de sanglier, des pasteurs conduisoient parmi les roches et les pins de grands troupeaux de chèvres. Ces légers animaux étoient consacrés au dieu d’Épidaure, parce que leur toison étoit chargée de gomme qui s’attachoit à leur barbe et à leur soie lorsqu’ils broutoient le ciste sur des hauteurs inaccessibles.
Tout étoit grave et riant, simple et sublime dans ce tableau. La lune décroissante paroissoit au milieu du ciel, comme les lampes demi-circulaires que les premiers fidèles allumoient aux tombeaux des martyrs. La famille de Lasthénès, qui contemploit cette scène solitaire, n’étoit point alors occupée des vaines curiosités de la Grèce. Cyrille s’humilioit devant la puissance 44 qui cache des sources dans le sein des rochers et dont les pas font tressaillir les montagnes comme l’agneau timide ou le bélier bondissant. Il admiroit cette sagesse qui s’élève comme un cèdre sur le Liban, comme un plane aux bords des eaux. Mais Démodocus, qui désiroit faire éclater les talents de sa fille, interrompit ces méditations :
« Jeune élève des Muses, dit-il à Cymodocée, charme tes vénérables hôtes. Une douce complaisance fait toute la grâce de la vie, et Apollon retire ses dons aux esprits orgueilleux. Montre-nous que tu descends d’Homère. Les poëtes sont les législateurs des hommes et les précepteurs de la sagesse. Lorsque Agamemnon partit pour les rivages de Troie, il laissa un chantre divin auprès de Clytemnestre 45, afin de lui rappeler la vertu. Cette reine perdit l’idée de ses devoirs ; mais ce fut après qu’Égisthe eut transporté le nourrisson des Muses dans une île déserte. »
Ainsi parla Démodocus. Eudore va chercher une lyre, et la présente à la jeune Grecque, qui prononça quelques mots confus, mais d’une merveilleuse douceur. Elle se leva ensuite, et après avoir préludé sur des tons divers, elle fit entendre sa voix mélodieuse.
Elle commença par l’éloge des Muses 46.
« C’est vous, dit-elle, qui avez tout enseigné aux hommes, vous êtes l’unique consolation de la vie ; vous prêtez des soupirs à nos douleurs et des harmonies à nos joies. L’homme n’a reçu du ciel qu’un talent, la divine poésie, et c’est vous qui lui avez fait ce présent inestimable. Ô filles de Mnémosyne ! qui chérissez les bois de l’Olympe, les vallons de Tempé et les eaux de Castalie, soutenez la voix d’une vierge consacrée à vos autels ! »
Après cette invocation, Cymodocée chanta la naissance des dieux : Jupiter sauvé de la fureur de son père, Minerve sortie du cerveau de Jupiter, Hébé fille de Junon, Vénus née de l’écume des flots, et les Grâces, dont elle fut la mère. Elle dit aussi la naissance de l’homme animé par le feu de Prométhée, Pandore et sa boîte fatale, le genre humain reproduit par Deucalion et Pyrrha. Elle raconta les métamorphoses des dieux et des hommes, les Héliades changées en peupliers, et l’ambre de leurs pleurs roulé par les flots de l’Éridan. Elle dit Daphné, Baucis, Clytie, Philomèle, Atalante, les larmes de l’Aurore devenues la rosée, la couronne d’Ariadne attachée au firmament. Elle ne vous oublia point, fontaines, et vous, fleuves nourriciers des beaux ombrages. Elle nomma avec honneur le vieux Pénée, l’Ismène et l’Érymanthe, le Méandre qui fait tant de détours, le Scamandre si fameux, le Sperchius aimé des poëtes, l’Eurotas chéri de l’épouse de Tyndare, et le fleuve que les cygnes de Méonie ont tant de fois charmé par la douceur de leurs chants.