Les Martyrs (page 8)
Mais comment auroit-elle passé sous silence les héros célébrés par Homère ! S’animant d’un feu nouveau, elle chanta la colère d’Achille, qui fut si pernicieuse aux Grecs, Ulysse, Ajax et Phœnix dans la tente de l’ami de Patrocle, Andromaque aux portes Scées, Priam aux genoux du meurtrier d’Hector. Elle dit les chagrins de Pénélope, la reconnoissance de Télémaque et d’Ulysse chez Eumée, la mort du chien fidèle, le vieux Laerte sarclant son jardin des champs et pleurant à l’aspect des treize poiriers qu’il avoit donnés à son fils.
Cymodocée ne put chanter les vers de son immortel aïeul sans consacrer quelques accents à sa mémoire. Elle représenta la pauvre et vertueuse mère de Mélésigène rallumant sa lampe et prenant ses fuseaux au milieu de la nuit, afin d’acheter du prix de ses laines un peu de blé pour nourrir son fils. Elle dit comment Mélésigène devint aveugle et reçut le nom d’Homère, comment il alloit de ville en ville demandant l’hospitalité, comment il chantoit ses vers sous le peuplier d’Hylé. Elle raconta ses longs voyages, sa nuit passée sur le rivage de l’île de Chio, son aventure avec les chiens de Glaucus. Enfin, elle parla des jeux funèbres du roi d’Eubée, où Hésiode osa disputer à Homère le prix de la poésie ; mais elle supprima le jugement des vieillards, qui couronnèrent le chantre des Travaux et des Jours parce que ses leçons étoient plus utiles aux hommes.
Cymodocée se tut : sa lyre, appuyée sur son sein, demeura muette entre ses beaux bras. La prêtresse des Muses étoit debout ; ses pieds nus fouloient le gazon, et les zéphyrs du Ladon et de l’Alphée faisoient voltiger ses cheveux noirs autour des cordes de sa lyre. Enveloppée dans ses voiles blancs, éclairée par les rayons de la lune, cette jeune fille sembloit une apparition céleste. Démodocus, ravi, demandoit en vain une coupe pour faire une libation au dieu des vers. Voyant que les chrétiens gardoient le silence et ne donnoient pas à sa Cymodocée les éloges qu’elle sembloit mériter :
« Mes hôtes, s’écria-t-il, ces chants vous seroient-ils désagréables ? Les mortels et les dieux se laissent pourtant toucher à l’harmonie. Orphée charma l’inexorable Pluton ; les Parques mêmes, vêtues de blanc 47 et assises sur l’essieu d’or du monde, écoutent la mélodie des sphères : ainsi le raconte Pythagore, qui commerçoit avec l’Olympe. Les hommes des anciens temps, renommés par leur sagesse, trouvoient la musique si belle qu’ils lui donnèrent le nom de Loi. Pour moi, une divinité me contraint de l’avouer, si cette prêtresse des Muses n’étoit pas ma fille, j’aurois pris sa voix pour celle de la colombe qui portoit, dans les forêts de la Crète, l’ambroisie à Jupiter 48. »
« Ce ne sont pas les chants mêmes, mais le sujet des chants de cette jeune femme qui cause notre silence, répondit Cyrille. Un jour viendra peut-être que les mensonges de la naïve antiquité ne seront plus que des fables ingénieuses, objets des chansons du poëte. Mais aujourd’hui ils offusquent votre esprit, ils vous tiennent pendant la vie sous un joug indigne de la raison de l’homme, et perdent votre âme après la mort. Ne croyez pas toutefois que nous soyons insensibles au charme d’une douce musique : notre religion n’est-elle pas harmonie et amour ? Combien votre aimable fille, que vous comparez si justement à une colombe, trouveroit des soupirs plus touchants encore si la pudeur du sujet répondoit à l’innocence de la voix ! Pauvre tourterelle délaissée, allez sur la montagne où l’épouse attendoit l’époux ; envolez-vous vers ces bois mystiques où les filles de Jérusalem prêteront l’oreille à vos plaintes. »
Cyrille, s’adressant alors au fils de Lasthénès :
« Mon fils, montrez à Démodocus que nous ne méritons pas le reproche qu’il nous fait. Chantez-nous ces fragments des livres saints que nos frères les Apollinaires 49 ont arrangés pour la lyre, afin de prouver que nous ne sommes point ennemis de la belle poésie et d’une joie innocente. Dieu s’est souvent servi de nos cantiques pour toucher les cœurs infidèles. »
Aux branches d’un saule voisin étoit suspendue une lyre plus forte et plus grande que la lyre de Cymodocée : c’étoit un cinnor hébreu. Les cordes en étoient détendues par la rosée de la nuit. Eudore détacha l’instrument, et, après l’avoir accordé, il parut au milieu de l’assemblée, comme le jeune David, prêt à chasser par les sons de sa harpe l’esprit qui s’étoit emparé du roi Saül. Cymodocée alla s’asseoir auprès de Démodocus. Alors Eudore, levant les yeux vers le firmament chargé d’étoiles, entonna son noble cantique.
Il chanta la naissance du chaos 50, la lumière qu’une parole a faite, la terre produisant les arbres et les animaux, l’homme créé à l’image de Dieu et animé d’un souffle de vie, Ève tirée du côté d’Adam, la joie et la douleur de la femme à son premier enfantement, les holocaustes de Caïn et d’Abel, le meurtre d’un frère et le sang de l’homme criant pour la première fois vers le ciel.
Passant aux jours d’Abraham, et adoucissant les sons de sa lyre, il dit le palmier, le puits, le chameau, l’onagre du désert, le patriarche voyageur assis devant sa tente, les troupeaux de Galaad, les vallées du Liban, les sommets d’Hermon, d’Oreb et de Sinaï, les rosiers de Jéricho, les cyprès de Cadès, les palmes de l’Idumée, Éphraïm et Sichem, Sion et Solyme, le torrent des Cèdres et les eaux sacrées du Jourdain. Il dit les juges assemblés aux portes de la ville, Booz au milieu des moissonneurs, Gédéon battant son blé et recevant la visite d’un ange, le vieux Tobie allant au-devant de son fils annoncé par le chien fidèle, Agar détournant la tête pour ne pas voir mourir Ismael. Mais avant de chanter Moïse chez les pasteurs de Madian, il raconta l’aventure de Joseph reconnu par ses frères, ses larmes, celles de Benjamin, Jacob présenté à Pharaon, et le patriarche porté après sa mort à la cave de Membré pour y dormir avec ses pères.
Changeant encore le mode de sa lyre, Eudore répéta le cantique du saint roi Ézéchias et celui des Israélites exilés au bord des fleuves de Babylone, il fit gémir la voix de Rama et soupirer le fils d’Amos :
« Pleurez, portes de Jérusalem ! Ô Sion ! les prêtres et tes enfants sont emmenés en esclavage ! »
Il chanta les nombreuses vanités de l’homme : vanité des richesses, vanité de la science, vanité de la gloire, vanité de l’amitié, vanité de la vie, vanité de la postérité ! Il signala la fausse prospérité de l’impie, et préféra le juste mort au méchant qui lui survit. Il fit l’éloge du pauvre vertueux et de la femme forte.
« Elle a cherché la laine et le lin, elle a travaillé avec des mains sages et ingénieuses ; elle se lève pendant la nuit pour distribuer l’ouvrage à ses domestiques, et le pain à ses servantes ; elle est revêtue de beauté. Ses fils se sont levés, et ont publié qu’elle étoit heureuse ; son mari s’est levé, et l’a louée. »
« Ô Seigneur ! s’écria le jeune chrétien enflammé par ces images, c’est vous qui êtes le véritable souverain du ciel ; vous avez marqué son lieu à l’aurore. À votre voix le soleil s’est levé dans l’orient ; il s’est avancé comme un géant superbe ou comme l’époux radieux qui sort de la couche nuptiale. Vous appelez le tonnerre, et le tonnerre, tremblant, vous répond : « Me voici. » Vous abaissez la hauteur des cieux ; votre esprit vole dans les tourbillons ; la terre tremble au souffle de votre colère ; les morts, épouvantés, fuient de leurs tombeaux ! Ô Dieu, que vous êtes grand dans vos œuvres ! et qu’est-ce que l’homme, pour que vous y attachiez votre cœur ? Et pourtant il est l’objet éternel de votre complaisance inépuisable ! Dieu fort. Dieu clément, Essence incréée, Ancien des jours, gloire à votre puissance, amour à votre miséricorde ! »
Ainsi chante le fils de Lasthénès. Cet hymne de Sion retentit au loin dans les antres de l’Arcadie, surpris de répéter, au lieu des sons efféminés de la flûte de Pan, les mâles accords de la harpe de David. Démodocus et sa fille étoient trop étonnés pour donner des marques de leur émotion. Les vives clartés de l’Écriture avoient comme ébloui leurs cœurs, accoutumés à ne recevoir qu’une lumière mêlée d’ombres ; ils ne savoient quelles divinités Eudore avoit célébrées, mais ils le prirent lui-même pour Apollon, et ils lui vouloient consacrer un trépied d’or que la flamme n’avoit point touché. Cymodocée se souvenoit surtout de l’éloge de la femme forte, et elle se promettoit d’essayer ce chant sur la lyre. D’une autre part, la famille chrétienne étoit plongée dans les pensées les plus sérieuses ; ce qui n’étoit pour les étrangers qu’une poésie sublime étoit pour elle de profonds mystères et d’éternelles vérités. Le silence de l’assemblée auroit duré longtemps s’il n’avoit été interrompu tout à coup par les applaudissements des bergers. Le vent avoit porté à ces pasteurs la voix de Cymodocée et d’Eudore : ils étoient descendus en foule de leurs montagnes pour écouter ces concerts ; ils crurent que les Muses et les Sirènes 51 avoient renouvelé au bord de l’Alphée le combat qu’elles s’étoient livré jadis quand les filles de l’Achéloüs, vaincues par les doctes sœurs, furent contraintes de se dépouiller de leurs ailes.
La nuit avoit passé le milieu de son cours. L’évêque de Lacédémone invite ses hôtes à la retraite. Comme le vigneron fatigué au bout de sa journée, il appelle trois fois le Seigneur, et adore. Alors les chrétiens, après s’être donné le baiser de paix, rentrent sous leur toit chastement recueillis.
Démodocus fut conduit par un serviteur au lieu qu’on avoit préparé pour lui, non loin de l’appartement de Cymodocée. Cyrille, après avoir médité la parole de vie, se jeta sur une couche de roseaux. Mais à peine avoit-il fermé les yeux qu’il eut un songe 52 : il lui sembla que les blessures de son ancien martyre se rouvroient, et qu’avec un plaisir ineffable il sentoit de nouveau son sang couler pour Jésus-Christ. En même temps il vit une jeune femme et un jeune homme resplendissants de lumière monter de la terre aux cieux : avec la palme qu’ils tenoient à la main ils lui faisoient signe de les suivre ; mais il ne put distinguer leur visage, parce que leur tête étoit voilée. Il se réveilla plein d’une sainte agitation ; il crut reconnoître dans ce songe quelque avertissement pour les chrétiens. Il se mit à prier avec abondance de larmes, et on l’entendit plusieurs fois s’écrier dans le silence de la nuit :
« Ô mon Dieu ! s’il faut encore des victimes, prenez-moi pour le salut de votre peuple ! »
fin du livre deuxième.
Livre Dix-Huitième.
Joie de l’enfer. Galérius, conseillé par Hiéroclès, force Dioclétien à abdiquer. Préparation des chrétiens au martyre. Constantin, aidé par Eudore, échappe de Rome, et fuit vers Constance. Eudore est jeté dans les cachots. Hiéroclès, premier ministre de Galérius. Persécution générale. Le démon de la tyrannie porte à Jérusalem la nouvelle de la persécution. Le centurion envoyé par Hiéroclès met le feu aux lieux saints. Dorothée sauve Cymodocée. Rencontre de Jérôme dans la grotte de Bethléem.
Depuis le jour où Satan vit la première femme porter à sa bouche le fruit de mort, il n’avoit pas ressenti une telle joie. « Enfer, s’écrioit-il, ouvrez vos abîmes pour recevoir les âmes que le Christ vous avoit arrachées ! Le Christ est vaincu, son empire est détruit, l’homme m’appartient sans retour. »
Ainsi parloit le prince des ténèbres : sa voix pénètre dans le gouffre des douleurs. Les réprouvés crurent entendre de nouveau la sentence fatale, et poussèrent des cris affreux aux milieu des flammes. Tout ce qui restoit de démons au fond de la nuit éternelle accourut sur la terre. L’air fut obscurci de cet essaim d’esprits immondes. Le Chérubin qui dirige la course du soleil recula d’horreur et couvrit son front d’un nuage sanglant ; des voix lamentables sortirent du sein des forêts ; sur les autels des faux dieux, les idoles laissèrent échapper un effroyable sourire : les méchants de toutes les parties du globe sentirent au même moment un nouvel attrait vers le mal, et enfantèrent des projets de révolutions.
Hiéroclès surtout est emporté par une ardeur irrésistible ; il veut mettre la dernière main à son ouvrage. Tandis que Dioclétien règne encore, l’apostat ne peut jouir d’une autorité absolue. Le sophiste saisit donc le moment favorable, et s’adressant à Galérius, dont il connoît les passions :
« Prince, voulez-vous régner, vous n’avez pas un instant à perdre. Auguste vient de se priver 1 de l’appui des chrétiens. En exterminant ces factieux, vous serez à couvert de la haine qu’entraîne quelquefois une mesure sévère, puisque l’édit est donné sous le nom de l’empereur. Dioclétien est effrayé de la résolution qu’il a prise, profitez de ce moment de crainte ; représentez au vieillard 2 qu’il est temps pour lui de goûter le repos et de laisser à un héros plus jeune le soin d’exécuter des ordres d’où dépend le salut de l’empire. Vous nommerez des césars de votre choix ; vous ferez régner la sagesse : le présent vous devra son bonheur, et les siècles futurs retentiront de vos vertus.
Galérius approuva le zèle d’Hiéroclès ; il appela le lâche conseiller son digne ami, son fidèle ministre. Tous les favoris de César applaudirent, même Publius, qui, rival de la faveur de l’apostat 3, ne cherchoit que le moyen de le perdre ; mais, en habile courtisan, il se garda bien de s’opposer à un crime qui flattoit l’ambition de Galérius. Préfet de Rome, il se chargea de gagner les prétoriens et les légions campées au Champ de Mars.
Galérius se rend au palais des Thermes. Dioclétien étoit enfermé seul dans le lieu le plus reculé de sa vaste demeure. À l’instant où l’empereur avoit prononcé l’arrêt des chrétiens, Dieu avoit prononcé l’arrêt de l’empereur : le règne avoit fini avec la justice. Rongé de remords et d’inquiétudes, Auguste se sentoit abandonné du ciel, et des pensées amères occupoient son âme : tout à coup on annonce Galérius 4. Dioclétien le salue du nom de césar.
« Toujours césar 5 ! s’écrie le prince avec violence. Ne serai-je jamais que césar ? »
En même temps il ferme les portes, et s’adressant à l’empereur :
« Auguste, on vient d’afficher votre édit dans Rome, et les chrétiens ont eu l’insolence de le déchirer 6. Je prévois que cette race impie causera bien des maux à votre vieillesse ; souffrez que je punisse vos ennemis, et déchargez-vous sur moi du fardeau de l’empire : votre âge, vos longs travaux, votre santé chancelante, tout vous fait une loi de chercher le repos. »
Dioclétien, sans paroître surpris, répliqua :
« C’est vous qui plongez ma vieillesse dans ces malheurs ; sans vous j’aurois laissé après moi l’empire tranquille. Irai-je, après vingt années de gloire, languir dans l’obscurité ? »
« Eh bien ! dit Galérius en fureur, si vous ne voulez renoncer à l’empire, c’est à moi de me consulter. Depuis quinze ans je combats les barbares sur des frontières sauvages, tandis que les autres césars règnent en paix sur des provinces fertiles : je suis las du dernier rang. »
« Songez-vous, répondit le vieillard, que vous êtes dans mon palais ? Gardien de troupeaux ! tout foible que je suis, je puis encore vous faire rentrer dans votre néant ; mais j’ai trop d’expérience pour être étonné de l’ingratitude, et je suis trop las de gouverner les hommes pour vous disputer ce triste honneur. Infortuné Galérius, savez-vous ce que vous demandez ? Depuis vingt ans que je tiens les rênes de l’empire, un sommeil paisible n’a point encore fermé mes yeux ; je n’ai vu autour de moi que bassesses, intrigues, mensonges, trahisons ; je n’emporterai du trône que le vide des grandeurs et un profond mépris pour la race humaine. »
« Je saurai bien, dit Galérius, me mettre à couvert de l’intrigue, de la bassesse, du mensonge et de la trahison : je rétablirai les Frumentaires 7, que vous avez si imprudemment supprimés ; je donnerai des fêtes à la foule, et, maître du monde, je laisserai par des choses éclatantes une longue opinion de ma grandeur. »
« Ainsi, repartit Dioclétien 8 avec mépris, vous ferez bien rire le peuple romain. »
« Eh bien ! dit le farouche césar, si le peuple romain ne veut pas rire, je le ferai pleurer ! Il faudra ou servir ma gloire ou mourir. J’inspirerai la terreur pour me sauver du mépris. »
« Le moyen n’est pas aussi sûr que vous le pensez, répliqua Dioclétien. Si l’humanité ne vous arrête pas, que votre propre sûreté vous touche : un règne violent ne sauroit être long. Je ne prétends pas que vous soyez exposé à une chute soudaine, mais il y a dans les principes des choses un certain degré de mal que la nature ne peut passer. On voit bientôt, quelle qu’en soit la cause, disparoître les éléments de ce mal. De tous les mauvais princes, Tibère seul a paru longtemps au timon de l’État ; mais Tibère ne fut violent que dans les dernières années de sa vie. »
« Tous ces discours sont inutiles, s’écria Galérius, fatigué : je ne demande pas des leçons, mais l’empire. Vous dites que le pouvoir souverain n’a plus d’attraits à vos yeux, laissez-le donc passer aux mains de votre gendre. »
« Ce titre, repartit Dioclétien, ne peut vous servir auprès de moi. Avez-vous fait le bonheur de ma fille ? Infidèle à son amour, persécuteur de la religion qu’elle aime, vous n’attendez peut-être que ma retraite pour exiler Valérie sur quelque rivage désert. Et voilà comme vous m’avez payé de mes bienfaits ! Mais je serai vengé : je vous laisse ce pouvoir que vous voulez m’arracher au bord de ma tombe. Je ne cède point à vos menaces, mais j’obéis à une voix du ciel qui me dit que le temps des grandeurs est passé. Je vous le donne, ce lambeau de pourpre qui n’est plus pour moi qu’un linceul funèbre : avec lui je vous fais le présent de tous les soucis du trône. Gouvernez un monde qui se dissout, où mille principes de mort germent de tous les côtés ; guérissez des mœurs corrompues ; accordez des religions qui se combattent ; faites disparoître un esprit de sophisme qui ronge jusqu’aux entrailles de la société ; repoussez dans leurs forêts des barbares qui tôt ou tard dévoreront l’empire romain. Je pars : je vous verrai, de mon jardin de Salone, devenir l’exécration de l’univers. Vous-même, fils ingrat, vous ne mourrez point sans être la victime 9 de l’ingratitude de vos fils. Régnez donc ; hâtez la fin de cet État dont j’ai retardé la chute de quelques instants. Vous êtes de la race de ces princes qui paroissent sur la terre à l’époque des grandes révolutions, lorsque les familles et les royaumes se perdent par la volonté des dieux. »
Ainsi le sort de l’empire se décidoit dans le palais de Dioclétien : les chrétiens délibéroient entre eux sur les tribulations de l’Église. Eudore étoit l’âme de tous leurs conseils. L’édit, publié 10 au son des trompettes, ordonnoit de brûler les livres saints et d’abattre les églises ; il déclaroit les chrétiens infâmes ; il les privoit des droits de citoyen ; il défendoit aux magistrats de recevoir leurs plaintes pour cause de mauvais traitements, de vol, de rapt et d’adultère ; il autorisoit toutes sortes de personnes à les dénoncer, soumettoit aux tortures et condamnoit à la mort quiconque refusoit de sacrifier aux dieux.
Cet édit sanguinaire, dicté par Hiéroclès, laissoit un libre cours aux crimes du disciple des sages, et menaçoit les fidèles d’une entière destruction. Chacun, selon son caractère, se préparoit à fuir ou à combattre.
Ceux qui craignoient de succomber dans les tourments s’exiloient chez les barbares ; plusieurs se retiroiont dans les bois et les lieux déserts ; on voyoit les fidèles s’embrasser dans les rues, et se dire un tendre adieu en se félicitant de souffrir pour Jésus-Christ. De vénérables confesseurs, échappés aux persécutions précédentes, se mêloient à la foule pour encourager la foiblesse ou modérer l’ardeur du zèle. Les femmes, les enfants et les jeunes hommes entouroient les vieillards qui rappeloient les exemples donnés par les plus fameux martyrs : Laurent de l’Église romaine 11, exposé sur des charbons ardents ; Vincent de Saragosse, s’entretenant dans la prison avec les anges ; Eulalie de Mérida, Pélagie d’Antioche, dont la mère et les sœurs se noyèrent en se tenant embrassées ; Félicité et Perpétue combattant dans l’amphithéâtre de Carthage ; Théodote et les sept vierges d’Ancyre ; les deux jeunes époux ensevelis dans des tombes différentes, et qui se trouvèrent réunis dans le même cercueil. Ainsi parloient les vieillards ; et les évêques cachoient les livres saints ; et les prêtres renfermoient le viatique 12 dans des boîtes à double fond ; on rouvroit les catacombes les plus solitaires et les plus ignorées, afin de remplacer les églises dont on alloit être privé ; on nommoit les diacres 13 qui devoient se déguiser pour porter des secours aux martyrs au fond des mines, dans les prisons et sur le chevalet ; on apprêtoit le lin et le baume comme à la veille d’un grand combat ; on payoit ses dettes, on se réconcilioit avec ses ennemis. Toutes ces choses se faisoient sans bruit, sans ostentation, sans tumulte ; l’Église se préparoit à souffrir avec simplicité ; comme la fille de Jephté, elle ne demandoit à son père qu’un moment pour pleurer son sacrifice sur la montagne.
Les soldats chrétiens répandus dans les légions viennent avertir Eudore qu’un nouveau complot est près d’éclater, que l’on fait au nom de Galérius des largesses à l’armée, que les troupes doivent s’assembler le lendemain au Champ de Mars, et que l’on parle de l’abdication de l’empereur.
Le fils de Lasthénès se fait mieux instruire : ensuite il vole à Tibur, demeure accoutumée de Constantin. Ce prince habitoit 14, loin des pièges de la cour, une petite retraite au-dessus de la cascade de l’Anio, tout auprès des temples de Vesta et de la Sibylle. Les maisons d’Horace et de Properce se montroient abandonnées sur les bords du fleuve, parmi des bois d’oliviers devenus sauvages. Le riant Tibur, qui tant de fois inspira la muse latine, n’offroit plus que des monuments de plaisirs détruits et des tombeaux de tous les siècles. En vain l’on cherchoit sur les coteaux de Lucrétile le souvenir du poëte voluptueux qui renfermoit dans un espace étroit ses longues espérances, et consacroit du vin et des fleurs au génie qui nous rappelle la brièveté de nos jours.
Tout à coup, au milieu de la nuit, on annonce à Constantin l’arrivée d’Eudore ; le prince se lève, prend son ami par la main et le conduit sur une terrasse qui, circulant au pied du temple de Vesta, dominoit la chute de l’Anio. Le ciel étoit couvert de nuages, l’obscurité profonde ; le vent gémissoit dans les colonnes du temple, une voix triste s’élevoit dans l’air ; on croyoit entendre par intervalles le mugissement de l’antre de la sibylle, ou ces paroles funèbres que les chrétiens psalmodient pour les morts.
« Fils de César, dit Eudore, non-seulement on va massacrer les chrétiens, mais Dioclétien remet le sceptre à Galérius. C’est demain, au Champ de Mars, en présence des légions, que se passera cette grande scène. Vous ne serez point appelé au partage 15 de la puissance ; vos crimes sont votre gloire, celle de votre père, et votre penchant pour une religion divine. Daïa, ce pâtre, fils de la sœur de Galérius, et Sévère le soldat, tels sont les césars que l’on réserve au peuple romain. Dioclétien désiroit vous nommer, mais vous avez été rejeté avec menace. Prince, cher espoir de l’Église et du monde, il faut céder à l’orage. Galérius vous craint, et il en veut à vos jours. Demain, aussitôt que votre sort sera connu, vous fuirez vers votre père, tout sera préparé pour votre départ. Vous aurez soin, à chaque mansion, de faire mutiler 16 les chevaux derrière vous, afin qu’on ne puisse vous poursuivre. Vous attendrez auprès de Constance le moment de sauver les chrétiens et l’empire ; et quand il en sera temps, ces Gaulois qui ont déjà vu de près le Capitole vous en ouvriront le chemin. »
Constantin reste un moment en silence : mille pensées violentes s’élèvent dans son cœur. Indigné des outrages qu’on lui prépare, animé de l’espoir de venger le sang des justes, peut-être touché de l’éclat d’un trône, qui tente toujours les grandes âmes, il ne se peut résoudre à la fuite ; son respect, sa reconnoissance pour Dioclétien, arrêtoient seuls son ardeur ; la nouvelle de l’abdication de ce prince a brisé tous les liens qui retenoient le fils de Constance : il veut aller soulever les légions au Champ de Mars ; il ne respire que la vengeance et les combats. Tel, dans les déserts de l’Arabie 17, on voit un coursier attaché au milieu d’un sable brûlant ; pour trouver un peu d’ombre contre les ardeurs du soleil, il baisse et cache sa tête entre ses jambes rapides ; ses crins descendent épars ; il laisse tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître. Mais ses pieds sont-il dégagés des entraves, il frémit, il dévore la terre ; la trompette sonne, il dit : « Allons ! »
Eudore calme les transports guerriers de Constantin.
« Les légions sont vendues, lui dit-il, tous vos pas sont surveillés, et vous tenteriez une entreprise qui précipiteroit l’empire dans des maux incalculables. Fils de Constance, vous régnerez un jour sur le monde et les hommes vous devront leur bonheur ; mais Dieu retient encore entre ses mains votre couronne, et il vient éprouver son Église. »
« Eh bien ! dit le jeune prince avec une touchante vivacité, vous m’accompagnerez dans les Gaules, et nous marcherons ensemble à Rome, à la tête de ces soldats tant de fois témoins de votre valeur. »
« Prince, répond Eudore d’une voix émue, nos obligations ne sont pas les mêmes : vous vous devez à la terre pour le ciel, je me dois au ciel pour la terre ; votre devoir est de partir, le mien de rester. La jalousie que j’ai inspirée à Hiéroclès a sans doute précipité le sort des chrétiens : ma fortune, mes conseils, ma vie leur appartiennent ; je ne puis quitter un champ de bataille où j’ai appelé l’ennemi ; mon épouse et son père réclament aussi ma présence en Orient. Enfin, s’il faut des exemples de fermeté à mes frères, Dieu m’accordera peut-être les vertus qui me manquent. »
Dans ce moment une flamme surnaturelle vient éclairer au bord de l’Anio les tombes de Symphorose 18 et de ses sent enfants martyrs.
« Voyez, s’écrie Eudore en montrant à Constantin le monument sacré, voyez quelle force Dieu peut inspirer, quand il lui plaît, à des femmes et à des enfants ! Combien ces cendres me paroissent plus illustres que la dépouille des Romains fameux qui reposent ici ! Prince, ne me ravissez point la gloire d’une semblable destinée ; permettez-moi seulement de nous jurer par le tombeau de ces saints une fidélité qui n’aura de terme que mes jours. »