Mémoires d’outre-tombe (page 106)
Torno . . . . . . . . .
Canuto ed egro alle native sponde.
Il préféra à des demeures somptueuses une cellule au couvent de Montoliveto. Dans un voyage qu’il fit à Rome, la fièvre l’ayant saisi, un hôpital fut encore son refuge.
De Rome et de Florence revenu à Naples, s’en prenant de ses maux à son poème immortel, il le refit et le gâta. Il commença ses chants delle sette giornate del mondo creato, sujet traité par Du Bartas. Le Tasse fait sortir Ève du sein d’Adam, tandis que Dieu « arrosait d’un sommeil paisible les membres de notre premier père assoupi. »
Ed irrigó di placida quiete
Tutte le membra al sonnachioso…
Le poète amollit l’image biblique, et, dans les douces créations de sa lyre, la femme n’est plus que le premier songe de l’homme. Le chagrin de laisser inachevé un pieux travail qu’il regardait comme un hymne expiatoire détermina le Tasse mourant à condamner à la destruction ses chants profanes.
Moins respecté de la société que des voleurs, le poète reçut de Marc Sciarra, fameux chef de condottierri, l’offre d’une escorte pour le conduire à Rome. Présenté au Vatican, le pape lui adressa ces mots : « Torquato, vous honorerez cette couronne qui honora ceux qui la portèrent avant vous. » Éloge que la postérité a confirmé. Le Tasse répondait aux éloges en répétant ce vers de Sénèque :
Magnifica verba mors prope admota excutit.
« La mort va rabattre bientôt de ces paroles magnifiques. »
Attaqué d’un mal qu’il pressentait devoir guérir tous les autres, il se retira au couvent de Saint-Onufre, le 1er d’avril 1595. Il monta à son dernier asile pendant une tempête de vent et de pluie. Les moines le reçurent à la porte où s’effacent aujourd’hui les fresques du Dominiquin. Il salua les pères : « Je viens mourir au milieu de vous. » Cloîtres hospitaliers, déserts de religion et de poésie, vous avez prêté votre solitude à Dante proscrit et au Tasse mourant !
Tous les secours furent inutiles. À la septième matinée de la fièvre, le médecin du pape déclara au malade qu’il conservait peu d’espérance. Le Tasse l’embrassa et le remercia de lui avoir annoncé une aussi bonne nouvelle. Ensuite il regarda le ciel et, avec une abondante effusion du cœur, il rendit grâces au Dieu des miséricordes.
Sa faiblesse augmentant, il voulut recevoir l’eucharistie à l’église du monastère : il s’y traîna appuyé sur les religieux et revint porté dans leurs bras. Lorsqu’il fut étendu de nouveau sur sa couche, le prieur l’interrogea à propos de ses dernières volontés.
« Je me suis bien peu soucié des biens de la fortune durant la vie ; j’y tiens encore moins à la mort. Je n’ai point de testament à faire.
« — Où marquez-vous votre sépulture ?
« — Dans votre église, si vous daignez tant honorer ma dépouille.
« — Voulez-vous dicter vous-même votre épitaphe ? »
Or, se tournant vers son confesseur : « Mon père, écrivez : Je rends mon âme à Dieu qui me l’a donnée, et mon corps à la terre dont il fut tiré. Je lègue à ce monastère l’image sacrée de mon Rédempteur. »
Il prit dans ses mains un crucifix qu’il avait reçu du pape et le pressa sur ses lèvres.
Sept jours s’écoulèrent encore. Le chrétien éprouvé ayant sollicité la faveur des saintes huiles, survint le cardinal Cintio, apportant la bénédiction du souverain pontife. Le moribond en montra une grande joie. « Voici, dit-il, la couronne que j’étais venu chercher à Rome : j’espère triompher demain avec elle. »
Virgile fit prier Auguste de jeter au feu l’Énéide ; le Tasse supplia Cintio de brûler la Jérusalem. Ensuite, il désira rester seul à seul avec son crucifix.
Le cardinal n’avait pas gagné la porte, que ses larmes, violemment retenues, débordèrent : la cloche sonna l’agonie, et les religieux, psalmodiant les prières des morts, pleurèrent et se lamentèrent dans les cloîtres. À ce bruit, Torquato dit aux charitables solitaires (il lui semblait les voir errer autour de lui comme des ombres) : « Mes amis, vous me croyez laisser ; je vous précède seulement. »
Dès lors il n’eut d’entretien qu’avec son confesseur et quelques pères de grande doctrine. Près de rendre le dernier soupir, on recueillit de sa bouche cette stance, fruit de l’expérience de sa vie : « Si la mort n’était pas, il n’y aurait au monde rien de plus misérable que l’homme. » Le 25 avril 1595, vers le milieu du jour, le poète s’écria : « In manus tuas, Domine. . . . . . . . . . »
Le reste du verset fut à peine entendu, comme prononcé par un voyageur qui s’éloigne.
L’auteur de la Henriade s’éteint à l’hôtel de Villette, sur un quai de la Seine, et repousse les secours de l’Église ; le chantre de la Jérusalem expire chrétien à Saint-Onufre ; comparez, et voyez ce que la foi ajoute de beauté à la mort.
Tout ce qu’on rapporte du triomphe posthume du Tasse me paraît suspect. Sa mauvaise fortune eut encore plus d’obstination qu’on ne l’a supposé. Il ne mourut point à l’heure désignée de son triomphe, il survécut vingt-cinq jours à ce triomphe projeté. Il ne mentit point à sa destinée ; il ne fut jamais couronné, pas même après sa mort ; on ne présenta point ses restes au Capitole en habit de sénateur au milieu du concours et des larmes du peuple ; il fut enterré, ainsi qu’il l’avait ordonné, dans l’église de Saint-Onufre. La pierre dont on le recouvrit (toujours d’après son désir) ne présentait ni date ni nom ; dix ans après, Manso, marquis della Villa, dernier ami du Tasse et hôte de Milton, composa l’admirable épitaphe : « Hic jacet Torquatus Tassus. » Manso parvint difficilement à la faire inciser : car les moines, religieux observateurs des volontés testamentaires, s’opposaient à toute inscription ; et pourtant, sans l’hic jacet, ou les mots Torquati Tassi ossa, les cendres du Tasse eussent été perdues à l’ermitage du Janicule, comme l’ont été celles du Poussin à San Lorenzo in Lucina.
Le cardinal Cintio forma le dessein d’ériger un mausolée au chantre du saint sépulcre ; dessein avorté. Le cardinal Bevilacqua rédigea une pompeuse épitaphe destinée à la table d’un autre mausolée futur, et la chose en resta là. Deux siècles plus tard, le frère de Napoléon s’occupa d’un monument à Sorrento : Joseph troqua bientôt le berceau du Tasse pour la tombe du Cid.
Enfin, de nos jours, une grande décoration funèbre est commencée en mémoire de l’Homère italien, jadis pauvre et errant comme l’Homère grec : l’ouvrage s’achèvera-t-il ? Pour moi, je préfère au tumulus de marbre la petite pierre de la chapelle dont j’ai parlé ainsi dans l’Itinéraire : « Je cherchai (à Venise, 1806), dans une église déserte, le tombeau de ce dernier peintre (le Titien) et j’eus quelque peine à le trouver : la même chose m’était arrivée à Rome (en 1803) pour le tombeau du Tasse. Après tout, les cendres d’un poète religieux et infortuné ne sont pas trop mal placées dans un ermitage. Le chantre de la Jérusalem semble s’être réfugié dans cette sépulture ignorée, comme pour échapper aux persécutions des hommes ; il remplit le monde de sa renommée et repose lui-même inconnu sous l’oranger de Saint-Onufre. »
La commission italienne chargée des travaux nécrolithes me pria de quêter en France et de distribuer les indulgences des Muses à chaque fidèle donateur de quelques deniers au monument du poète. Juillet 1830 est arrivé ; ma fortune et mon crédit ont pris de la destinée des cendres du Tasse. Ces cendres semblent posséder une vertu qui rejette toute opulence, repousse tout éclat, se dérobe à tous honneurs ; il faut de grands tombeaux aux petits hommes et de petits tombeaux aux grands.
Le Dieu qui rit de tous mes songes, me précipitant du Janicule avec les vieux pères conscrits, m’a ramené d’une autre manière auprès du Tasse. Ici je puis juger encore mieux du poète dont les trois filles sont nées à Ferrare : Armide, Herminie et Clorinde.
Qu’est-ce aujourd’hui que la maison d’Este ? qui pense aux Obizzo, aux Nicolas, aux Hercule ? Quel nom reste dans ces palais ? le nom de Léonore. Que cherche-t-on à Ferrare ? la demeure d’Alphonse ? non, la prison du Tasse. Où va-t-on processionnellement de siècle en siècle ? au sépulcre du persécuteur ? non, au cachot du persécuté.
Le Tasse remporte dans ces lieux une victoire plus mémorable : il fait oublier l’Arioste ; l’étranger quitte les os du chantre de Roland au Musée, et court chercher la loge du chantre de Renaud à Sainte-Anne. Le sérieux convient à la tombe ; on abandonne l’homme qui a ri pour l’homme qui a pleuré. Pendant la vie, le bonheur peut avoir son mérite ; après la mort, il perd son prix ; aux yeux de l’avenir il n’y a de beau que les existences malheureuses. À ces martyrs de l’intelligence, impitoyablement immolés sur la terre, les adversités sont comptées en accroissement de gloire ; ils dorment au sépulcre avec leurs immortelles souffrances, comme des rois avec leur couronne. Nous autres vulgaires infortunés, nous sommes trop peu de chose pour que nos peines deviennent dans la postérité la parure de notre vie. Dépouillé de tout en achevant ma course, ma tombe ne me sera pas un temple, mais un lieu de rafraîchissement ; je n’aurai point le sort du Tasse ; je tromperai les tendres et harmonieuses prédictions de l’amitié :
Le Tasse, errant de ville en ville,
Un jour accablé de ses maux,
S’assit près du laurier fertile
Qui, sur la tombe de Virgile,
Étend toujours ses verts rameaux, etc.
Je me hâtai de porter mes hommages à ce fils des Muses, si bien consolé par ses frères : riche ambassadeur, j’avais souscrit pour son mausolée à Rome : indigent pèlerin à la suite de l’exil, j’allai m’agenouiller à sa prison de Ferrare. Je sais qu’on élève des doutes assez fondés sur l’identité des lieux ; mais, comme tous les vrais croyants, je nargue l’histoire ; cette crypte, quoi qu’on en dise, est l’endroit même que le pazzo per amore habita sept années entières ; on passait nécessairement par ces cloîtres ; on arrivait à cette geôle où le jour se glissait à travers les barreaux de fer d’un soupirail, où la voûte rampante qui glace votre tête dégoutte l’eau salpêtrée sur un sol humide qui paralyse vos pieds.
Aux murs, en dehors de la prison, et tout autour du guichet, on lit les noms des adorateurs du dieu : la statue de Memnon, frémissante d’harmonie sous le toucher de l’aurore, était couverte des déclarations des divers témoins du prodige. Je n’ai point charbonné mon ex-voto ; je me suis caché dans la foule, dont les prières secrètes doivent être, en raison de leur humilité même, plus agréables au ciel.
Les bâtiments dans lesquels s’enclôt aujourd’hui la prison du Tasse dépendent d’un hôpital ouvert à toutes les infirmités ; on les a mises sous la protection des saints : Sancto Torquato sacrum. À quelque distance de la loge bénie est une cour délabrée ; au milieu de cette cour, le concierge cultive un parterre environné d’une haie de mauves ; la palissade, d’un vert tendre, était chargée de larges et belles fleurs. J’ai cueilli une de ces roses de la couleur du deuil des rois, et qui me semblait croître au pied d’un Calvaire. Le génie est un Christ ; méconnu, persécuté, battu de verges, couronné d’épines, mis en croix pour et par les hommes, il meurt en leur laissant la lumière et ressuscite adoré.
Ferrare, 18 septembre 1833.
Sorti le 18 au matin, en revenant aux Trois-Couronnes, j’ai trouvé la rue encombrée de peuple ; les voisins béaient aux fenêtres. Une garde de cent hommes des troupes autrichiennes et papalines occupait l’auberge. Le corps des officiers de la garnison, les magistrats de la ville, les généraux, le prolégat, attendaient Madame, dont un courrier aux armes de France avait annoncé l’arrivée. L’escalier et les salons étaient ornés de fleurs. Oncques ne fut plus belle réception pour une exilée.
À l’apparition des voitures, le tambour battit aux champs, la musique des régiments éclata, les soldats présentèrent les armes. Madame, parmi la presse, eut peine à descendre de sa calèche arrêtée à la porte de l’hôtellerie ; j’étais accouru ; elle me reconnut au milieu de la cohue. À travers les autorités constituées et les mendiants qui se jetaient sur elle, elle me tendit la main en me disant : « Mon fis est votre roi : aidez-moi donc à passer. » Je ne la trouvai pas trop changée, bien qu’amaigrie ; elle avait quelque chose d’une petite fille éveillée.
Je marchais devant elle ; elle donnait le bras à M. de Lucchesi ; madame de Podenas la suivait. Nous montâmes les escaliers et entrâmes dans les appartements entre deux rangs de grenadiers, au fracas des armes, au bruit des fanfares, aux vivat des spectateurs. On me prenait pour le majordome, on s’adressait à moi pour être présenté à la mère de Henri V. Mon nom se liait à ces noms dans l’esprit de la foule.
Il faut savoir que Madame, depuis Palerme jusqu’à Ferrare, a été reçue avec les mêmes respects, malgré les notes des envoyés de Louis-Philippe. M. de Broglie ayant eu la bravoure de demander au pape le renvoi de la proscrite, le cardinal Bernetti répondit : « Rome a toujours été l’asile des grandeurs tombées. Si dans ses derniers temps la famille de Bonaparte trouva un refuge auprès du Père des fidèles, à plus forte raison la même hospitalité doit-elle être exercée envers la famille des rois très chrétiens. »
Je crois peu à cette dépêche, mais j’étais vivement frappé d’un contraste ; en France, le gouvernement prodigue des insultes à une femme dont il a peur ; en Italie, on ne se souvient que du nom, du courage et des malheurs de madame la duchesse de Berry.
Je fus obligé d’accepter mon rôle improvisé de premier gentilhomme de la chambre. La princesse était extrêmement drôle : elle portait une robe de toile grisâtre, serrée à la taille ; sur sa tête, une espèce de petit bonnet de veuve, ou de béguin d’enfant ou de pensionnaire en pénitence. Elle allait çà et là, comme un hanneton ; elle courait à l’étourdie, d’un air assuré, au milieu des curieux, de même qu’elle se dépêchait dans les bois de la Vendée. Elle ne regardait et ne reconnaissait personne ; j’étais obligé de l’arrêter irrespectueusement par sa robe, ou de lui barrer le chemin en lui disant : « Madame, voilà le commandant autrichien, l’officier en blanc ; Madame, voilà le commandant des troupes pontificales, l’officier en bleu ; Madame, voilà le prolégat, le grand jeune abbé en noir. » Elle s’arrêtait, disait quelques mots en italien ou en français, pas trop justes, mais rondement, franchement, gentiment, et qui, dans leur déplaisance, ne déplaisaient pas : c’était une espèce d’allure ne ressemblant à rien de connu. J’en sentais presque de l’embarras, et pourtant je n’éprouvais aucune inquiétude sur l’effet produit par la petite échappée des flammes et de la geôle.
Une confusion comique survenait. Je dois dire une chose avec toute la réserve de la modestie : le vain bruit de ma vie augmente à mesure que le silence réel de cette vie s’accroît. Je ne puis descendre aujourd’hui dans une auberge, en France ou à l’étranger, que je n’y sois immédiatement assiégé. Pour la vieille Italie, je suis le défenseur de la religion ; pour la jeune, le défenseur de la liberté ; pour les autorités, j’ai l’honneur d’être la Sua Eccellenza gia ambasciadore di Francia à Vérone et à Rome. Des dames, toutes sans doute d’une rare beauté, ont prêté la langue d’Angélique et d’Aquilan le Noir à la Floridienne Atala et au More Aben-Hamet. Je vois donc arriver des écoliers, des vieux abbés à larges calottes, des femmes dont je remercie les traductions et les grâces ; puis des mendicanti, trop bien élevés pour croire qu’un ci-devant ambassadeur est aussi gueux que leurs seigneuries.
Or, mes admirateurs étaient accourus à l’hôtel des Trois-Couronnes, avec la foule attirée par madame la duchesse de Berry : ils me rencognaient dans l’angle d’une fenêtre et me commençaient une harangue qu’ils allaient achever à Marie-Caroline. Dans le trouble des esprits, les deux troupes se trompaient quelquefois de patron et de patronne : j’étais salué de Votre Altesse royale et Madame me raconta qu’on l’avait complimentée sur le Génie du christianisme : nous échangions nos renommées. La princesse était charmée d’avoir fait un ouvrage en quatre volumes, et moi j’étais fier d’avoir été pris pour la fille des rois.
Tout à coup la princesse disparut : elle s’en alla à pied, avec le comte Lucchesi, voir la loge du Tasse ; elle se connaissait en prisons. La mère de l’orphelin banni, de l’enfant héritier de saint Louis, Marie-Caroline sortie de la forteresse de Blaye, ne cherchant dans la ville de Renée de France que le cachot d’un poète, est une chose unique dans l’histoire de la fortune et de la gloire humaine. Les vénérables de Prague auraient cent fois passé à Ferrare sans qu’une idée pareille leur fût venue dans la tête ; mais madame de Berry est Napolitaine, elle est compatriote du Tasse qui disait : Ho desiderio di Napoli, come l’amme ben disposte, del paradiso : « J’ai désir de Naples, comme les âmes bien disposées ont désir du paradis. »
J’étais dans l’opposition et en disgrâce ; les ordonnances se mitonnaient clandestinement au château et reposaient encore en joie et en secret au fond des cœurs : un jour la duchesse de Berry aperçut une gravure représentant le chantre de la Jérusalem aux barreaux de sa loge : « J’espère, dit-elle, que nous verrons bientôt comme cela Chateaubriand. » Paroles de prospérité, dont il ne faut pas plus tenir compte que d’un propos échappé dans l’ivresse. Je devais rejoindre Madame au cachot même du Tasse, après avoir subi pour elle les prisons de la police. Quelle élévation de sentiments dans la noble princesse, quelle marque d’estime elle m’a donnée en s’adressant à moi à l’heure de son infortune, après le souhait qu’elle avait formé ! Si son premier vœu élevait trop haut mes talents, sa confiance s’est moins trompée sur mon caractère.
Ferrare, 18 septembre 1833.
M. de Saint-Priest, madame de Saint-Priest et M. A. Sala arrivèrent. Celui-ci avait été officier dans la garde royale, et il a été substitué dans mes affaires de librairie à M. Delloye, major dans la même garde. Deux heures après l’arrivée de Madame, j’avais vu mademoiselle Lebeschu, ma compatriote ; elle s’était empressée de me dire les espérances qu’on voulait bien fonder sur moi. Mademoiselle Lebeschu figure dans le procès du Carlo-Alberto.
Revenue de sa poétique visitation, la duchesse de Berry m’a fait appeler : elle m’attendait avec M. le comte Lucchesi et madame de Podenas.
Le comte Lucchesi Palli est grand et brun : Madame le dit Tancrède par les femmes. Ses manières avec la princesse sa femme, sont un chef-d’œuvre de convenance ; ni humbles, ni arrogantes, mélange respectueux de l’autorité du mari et de la soumission du sujet.
Madame m’a sur-le-champ parlé d’affaires ; elle m’a remercié de m’être rendu à son invitation ; elle m’a dit qu’elle allait à Prague, non seulement pour se réunir à sa famille, mais pour obtenir l’acte de majorité de son fils : puis elle m’a déclaré qu’elle m’emmenait avec elle.
Cette déclaration, à laquelle je ne m’étais pas attendu, me consterna : retourner à Prague ! Je présentai les objections qui se présentèrent à mon esprit.
Si j’allais à Prague avec Madame et si elle obtenait ce qu’elle désire, l’honneur de la victoire n’appartiendrait pas tout entier à la mère de Henri V, et ce serait un mal ; si Charles X s’obstinait à refuser l’acte de majorité, moi présent (comme j’étais persuadé qu’il le ferait), je perdrais mon crédit. Il me semblait donc meilleur de me garder comme une réserve, dans le cas où Madame manquerait sa négociation.
Son Altesse Royale combattit ces raisons : elle soutint qu’elle n’aurait aucune force à Prague si je ne l’accompagnais ; que je faisais peur à ses grands parents, qu’elle consentait à me laisser l’éclat de la victoire et l’honneur d’attacher mon nom à l’avènement de son fils.
M. et madame de Saint-Priest entrèrent au milieu de ce débat et insistèrent dans le sens de la princesse. Je persistai dans mon refus. On annonça le dîner.
Madame fut très gaie. Elle me raconta ses contestes, à Blaye, avec le général Bugeaud, de la façon la plus amusante. Bugeaud l’attaquait sur la politique et se fâchait ; Madame se fâchait plus que lui : ils criaient comme deux aigles et elle le chassait de la chambre. Son Altesse Royale s’abstint de certains détails dont elle m’aurait peut-être fait part si j’étais resté avec elle. Elle ne lâcha pas Bugeaud ; elle l’accommodait de toutes pièces : « Vous savez, me dit-elle, que je vous ai demandé quatre fois ? Bugeaud fit passer mes demandes à d’Argout. D’Argout répondit à Bugeaud qu’il était une bête, qu’il aurait dû refuser tout d’abord votre admission sur l’étiquette du sac : il est de bon goût, ce M. d’Argout. » Madame appuyait sur ces deux mots pour rimer, avec son accent italien.
Cependant le bruit de mon refus s’étant répandu inquiéta nos fidèles. Mademoiselle Lebeschu vint après le dîner me chapitrer dans ma chambre ; M. de Saint-Priest, homme d’esprit et de raison, me dépêcha d’abord M. Sala, puis il le remplaça et me pressa à son tour. « On avait fait partir M. de La Ferronnays à Hradschin, afin de lever les premières difficultés. M. de Montbel était arrivé ; il était chargé d’aller à Rome lever le contrat de mariage rédigé en bonne et due forme, et qui était déposé entre les mains du cardinal Zurla. »
« En supposant, a continué M. de Saint-Priest, que Charles X se refuse à l’acte de majorité, ne serait-il pas bon que Madame obtînt une déclaration de son fils ? Quelle devrait être cette déclaration ? — Une note fort courte, ai-je répondu, dans laquelle Henri protesterait contre l’usurpation de Philippe. »
M. de Saint-Priest a porté mes paroles à Madame. Ma résistance continuait d’occuper les entours de la princesse. Madame de Saint-Priest, par la noblesse de ses sentiments, paraissait la plus vive dans ses regrets. Madame de Podenas n’avait point perdu l’habitude de ce sourire serein qui montre ses belles dents : son calme était plus sensible au milieu de notre agitation.
Nous ne ressemblions pas mal à une troupe ambulante de comédiens français jouant à Ferrare, par la permission de messieurs les magistrats de la ville, la Princesse fugitive, ou la Mère persécutée. Le théâtre présentait à droite la prison du Tasse, à gauche la maison de l’Arioste ; au fond le château où se donnèrent les fêtes de Léonore et d’Alphonse. Cette royauté sans royaume, ces émois d’une cour renfermée dans deux calèches errantes, laquelle avait le soir pour palais l’hôtel des Trois-Couronnes ; ces conseils d’État tenus dans une chambre d’auberge, tout cela complétait la diversité des scènes de ma fortune. Je quittais dans les coulisses mon heaume de chevalier et je reprenais mon chapeau de paille ; je voyageais avec la monarchie de droit roulée dans mon porte-manteau, tandis que la monarchie de fait étalait ses fanfreluches aux Tuileries. Voltaire appelle toutes les royautés à passer leur carnaval à Venise avec Achmet III : Ivan, empereur de toutes les Russies, Charles-Édouard, roi d’Angleterre, les deux rois des Polacres, Théodore, roi de Corse, et quatre Altesses Sérénissimes. « Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue et la barque est prête. — Sire votre majesté partira quand elle voudra. — Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à Votre Majesté, ni à moi non plus, et nous pourrions bien être coffrés cette nuit. »
Pour moi, je dirai comme Candide : « Messieurs, pourquoi êtes-vous tous rois ? Je vous avoue que ni moi ni Martin ne le sommes. »
Il était onze heures du soir ; j’espérais avoir gagné mon procès et obtenu de Madame mon laisser-passer. J’étais loin de compte ! Madame ne quitte pas si vite une volonté ; elle ne m’avait point interrogé sur la France, parce que, préoccupée de ma résistance à son dessein, c’était là son affaire du moment. M. de Saint-Priest, entrant dans ma chambre, m’apporta la minute d’une lettre que Son Altesse Royale se proposait d’écrire à Charles X. « Comment, m’écriai-je, Madame persiste dans sa résolution ? Elle veut que je porte cette lettre ? mais il me serait impossible, même matériellement, de traverser l’Allemagne ; mon passe-port n’est que pour la Suisse et l’Italie.
« — Vous nous accompagnerez jusqu’à la frontière d’Autriche, repartit M. de Saint-Priest ; Madame vous prendra dans sa voiture ; la frontière franchie, vous rentrerez dans votre calèche et vous arriverez trente-six heures avant nous. »
Je courus chez la princesse ; je renouvelai mes instances : la mère de Henri V me dit : « Ne m’abandonnez pas. » Ce mot mit fin à la lutte ; je cédai ; Madame parut pleine de joie. Pauvre femme ! elle avait tant pleuré ! comment aurais-je pu résister au courage, à l’adversité, à la grandeur déchue, réduits à se cacher sous ma protection ! Une autre princesse, madame la dauphine, m’avait aussi remercié de mes inutiles services : Carlsbad et Ferrare étaient deux exils de divers soleils, et j’y avais recueilli les plus nobles honneurs de ma vie.