Mémoires d’outre-tombe (page 105)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Bientôt elle touche à la rive, s’élance à terre, attache sa nacelle au tronc d’un saule, et s’enfonce dans le bois en s’appuyant sur la rame de peuplier qu’elle tenait à la main. Elle passa tout près de moi sans me voir. Sa taille était haute ; une tunique noire, courte et sans manches, servait à peine de voile à sa nudité. Elle portait une faucille d’or suspendue à une ceinture d’airain, et elle était couronnée d’une branche de chêne. La blancheur de ses bras et de son teint, ses yeux bleus, ses lèvres de rose, ses longs cheveux blonds qui flottaient épars, annonçaient la fille des Gaulois, et contrastaient, par leur douceur, avec sa démarche fière et sauvage. Elle chantait d’une voix mélodieuse des paroles terribles, et son sein découvert s’abaissait et s’élevait comme l’écume des flots. »

Je rougirais de me montrer entre Byron et Jean-Jacques, sans savoir ce que je serai dans la postérité, si ces Mémoires devaient paraître de mon vivant ; mais quand ils viendront en lumière, j’aurai passé et pour jamais, ainsi que mes illustres devanciers, sur le rivage étranger ; mon ombre sera livrée au souffle de l’opinion, vain et léger comme le peu qui restera de mes cendres.

Rousseau et Byron ont eu à Venise un trait de ressemblance : ni l’un ni l’autre n’ont senti les arts. Rousseau, doué merveilleusement pour la musique, n’a pas l’air de savoir qu’il existe auprès de Zulietta des tableaux, des statues, des monuments ; et pourtant avec quel charme ces chefs-d’œuvre se marient à l’amour dont ils divinisent l’objet et augmentent la flamme ! Quant à lord Byron, il abhorre l’infernal éclat des couleurs de Rubens ; il crache sur tous les sujets des saints dont les églises regorgent ; il n’a jamais rencontré tableau ou statue approchant d’une lieue de sa pensée. Il préfère à ces arts imposteurs la beauté de quelques montagnes, de quelques mers, de quelques chevaux, d’un certain lion de Morée, et d’un tigre qu’il vit souper dans Exeter-Change. N’y aurait-il pas un peu de parti pris dans tout cela ?

Que d’affectation et de forfanterie !

Venise, septembre 1833.

Mais quelle est donc cette ville où les plus hautes intelligences se sont donné rendez-vous ? Les unes l’ont elles-mêmes visitée, les autres y ont envoyé leurs Muses. Quelque chose aurait manqué à l’immortalité de ces talents, s’ils n’eussent suspendu des tableaux à ce temple de la volupté et de la gloire. Sans rappeler encore les grands poètes de l’Italie, les génies de l’Europe entière y placèrent leurs créations : là respire cette Desdemona de Shakespeare, bien différente de la Zulietta de Rousseau et de la Margherita de Byron, cette pudique Vénitienne qui déclare sa tendresse à Othello : « Si vous avez un ami qui m’aime, apprenez-lui à raconter votre histoire, cela me pénétrera d’amour pour lui. » Là paraît cette Belvidera d’Otway qui dit à Jaffier :

Oh smile, as when our loves were in their spring.

.........................

O ! lead me to some desert wide and wild,

Barren as our misfortunes, where my soul

May have its vent, where I may tell aloud

To the high heavens, and ev’ry list’ning planets,

With what a boundless stock my bosom’s fraught ;

Where I may throw my eager arms about thee,

Give loose to love, with kisses kindling joy,

And lest off all the fire that’s in my heart.

« Oh ! souris-moi comme quand nos amours étaient dans leur printemps......................... Conduis-moi à quelque désert vaste, sauvage, stérile comme nos malheurs, où mon âme puisse respirer, où je puisse à grands cris dire aux cieux élevés et aux astres écoutants de quelles richesses sans bornes mon sein est chargé ; où je puisse jeter mes bras impatients autour de toi, donner passage à l’amour par des baisers qui rallument la joie, et laisser aller tout le feu qui est dans mon cœur. »

Gœthe, de notre temps, a célébré Venise, et le gentil Marot, qui le premier fit entendre sa voix au réveil des Muses françaises, se réfugia aux foyers du Titien. Montesquieu écrivait : « On peut avoir vu toutes les villes du monde et être surpris en arrivant à Venise. »

Lorsque, dans un tableau trop nu, l’auteur des Lettres persanes représente une musulmane abandonnée dans le paradis à deux hommes divins, ne semble-t-il pas avoir peint la courtisane des Confessions de Rousseau et celle des Mémoires de Byron ? N’étais-je pas, entre mes deux Floridiennes, comme Anaïs entre ses deux anges ? Mais les filles peintes et moi, nous n’étions pas immortels.

Madame de Staël livre Venise à l’inspiration de Corinne : celle-ci écoute le bruit du canon qui annonce l’obscur sacrifice d’une jeune fille..... Avis solennel « qu’une femme résignée donne aux femmes qui luttent encore contre le destin. » ...... Corinne monte au sommet de la tour de Saint-Marc, contemple la ville et les flots, tourne les yeux vers les nuages du côté de la Grèce : « La nuit elle ne voit que le reflet des lanternes qui éclairent les gondoles : on dirait des ombres qui glissent sur l’eau, guidées par une petite étoile. » Oswald part ; Corinne s’élance pour le rappeler. « Une pluie terrible commençait alors ; le vent le plus violent se faisait entendre ; » Corinne descend sur le bord du canal. « La nuit était si obscure qu’il n’y avait pas une seule barque ; Corinne appelait au hasard des bateliers qui prenaient ses cris pour des cris de détresse de malheureux qui se noyaient pendant la tempête, et néanmoins personne n’osait approcher, tant les ondes agitées du grand canal étaient redoutables. »

Voilà encore la Margherita de lord Byron.

J’éprouve un plaisir indicible à revoir les chefs-d’œuvre de ces grands maîtres dans le lieu même pour lequel ils ont été faits. Je respire à l’aise au milieu de la troupe immortelle, comme un humble voyageur admis aux foyers hospitaliers d’une riche et belle famille.

LIVRE VII

Arrivée de Madame de Bauffremont à Venise. — Le Catajo. — Le duc de Modène. — Tombeau de Pétrarque à Arqua. — Terre des poètes. — Le Tasse. — Arrivée de Madame la duchesse de Berry. — Mademoiselle Lebeschu. — Le comte Lucchesi Palli. — Discussion. — Dîner. — Bugeaud le geôlier. — Madame de Saint-Priest, M. de Saint-Priest. — Madame de Podenas. — Notre troupe. — Mon refus d’aller à Prague. — Je cède sur un mot. — Padoue. — Tombeaux. — Manuscrit de Zanze. — Nouvelle inattendue. — Le gouverneur du royaume Lombardo-Vénitien. — Lettre de Madame à Charles X et à Henri V. — M. de Montbel. — Mon billet au gouverneur. — Je pars pour Prague.

De Venise à Ferrare, du 16 au 17 septembre 1833.

L’intervalle était immense entre ces rêveries et les vérités dans lesquelles je rentrais en me présentant à l’hôtel de la princesse de Bauffremont ; il me fallait sauter de 1806, dont le souvenir venait de m’occuper, à 1833, là où je me trouvais en réalité : Marco Polo tomba de la Chine à Venise, précisément après une absence de vingt-sept ans.

Madame de Bauffremont porte à merveille sur son visage et dans ses manières le nom de Montmorency : elle aurait pu très bien, comme cette Charlotte, mère du grand Condé et de la duchesse de Longueville, être aimée de Henri IV. La princesse m’apprit que madame la duchesse de Berry m’avait écrit de Pise une lettre que je n’avais pas reçue : Son Altesse Royale arrivait à Ferrare où elle m’espérait.

Il m’en coûtait d’abandonner ma retraite ; une huitaine était encore nécessaire à ma revue ; je regrettais surtout de ne pouvoir mettre à fin l’aventure de Zanze ; mais mon temps appartenait à la mère de Henri V, et toujours, quand je suis une route, vient un heurt qui me jette dans un autre chemin.

Je partis laissant mes bagages à l’hôtel de l’Europe, comptant revenir avec Madame.

Je retrouvai ma calèche à Fusina : on la tira d’une vieille remise, comme un joyau du garde-meuble de la couronne. Je quittai la rive qui prend peut-être son nom de la fourche à trois dents du roi de la mer : Fuscina.

Rendu à Padoue, je dis au postillon : « Route de Ferrare. » Elle est charmante, cette route, jusqu’à Monselice : collines d’une élégance extrême, vergers de figuiers, de mûriers et de saules festonnés de vignes, prairies gaies, châteaux ruineux. Je passai devant le Catajo, tout orné de soldats : l’abbé Lenglet, fort érudit d’ailleurs, a pris ce manoir pour la Chine. Le Catajo n’appartient pas à Angélique, mais au duc de Modène. Je me suis trouvé nez à nez avec Son Altesse. Elle daignait se promener à pied sur le grand chemin. Ce duc est un rejeton de la race des princes inventés par Machiavel ; il a la fierté de ne pas reconnaître Louis-Philippe.

Le village d’Arqua montre le tombeau de Pétrarque, chanté avec son site par lord Byron :

Che fai, che pensi ? che pur dietro guardi

Nel tempo, che tornar non pote omai,

Anima sconsolata ?

« Que fais-tu, que penses-tu ? pourquoi regarder, en arrière dans un temps qui ne peut jamais revenir, âme inconsolée ? »

Tout ce pays, dans un diamètre de quarante lieues est le sol indigène des écrivains et des poètes : Tite-Live, Virgile, Catulle, Arioste, Guarini, les Strozzi, les trois Bentivoglio, Bembo, Bartoli, Bojardo, Pindemonte, Varano, Monti, une foule d’autres hommes célèbres, ont été enfantés par cette terre des Muses. Le Tasse même était Bergamasque d’origine. Je n’ai vu des derniers poètes italiens qu’un des deux Pindemonte. Je n’ai connu ni Cesarotti, ni Monti ; j’aurais été heureux de rencontrer Pellico et Manzoni, rayons d’adieux de la gloire italienne. Les monts Euganéens, que je traversais, se doraient de l’or du couchant avec une agréable variété de formes et une grande pureté de lignes : un de ces monts ressemblait à la principale pyramide de Saccarah, lorsqu’elle s’imprime au soleil tombant sur l’horizon de la Libye.

Je continuai mon voyage la nuit par Rovigo ; une nappe de brouillard couvrait la terre. Je ne vis le Pô qu’au passage de Lagoscuro. La voiture s’arrêta ; le postillon appela le bac avec sa trompe. Le silence était complet ; seulement, de l’autre côté du fleuve, le hurlement d’un chien et les cascades lointaines d’un triple écho répondaient à son cor ; avant-scène de l’empire élyséen du Tasse dans lequel nous allions entrer.

Un froissement sur l’eau, à travers le brouillard et l’ombre, annonça le bac ; il glissait le long de la cordelle soutenue sur des bateaux à l’ancre. Entre les quatre et cinq heures du matin, j’arrivai le 16 à Ferrare ; je descendis à l’hôtel des Trois Couronnes ; Madame y était attendue.

Mercredi 17.

Son Altesse Royale n’étant point arrivée, je visitai l’église de Saint-Paul : je n’y ai vu que des tombes ; du reste, pas une âme, hormis celles de quelques morts et la mienne qui ne vit guère. Au fond du chœur pendait un tableau du Guerchin.

La cathédrale est trompeuse : vous apercevez un front et des flancs où s’incrustent des bas-reliefs à sujets sacrés et profanes. Sur cet extérieur règnent encore d’autres ornements placés d’ordinaire à l’intérieur des édifices gothiques, comme rudentures, modillons arabes, soffites à nimbe, galeries à colonnettes, à ogives, à trèfles, ménagées dans l’épaisseur des murs. Vous entrez, et vous restez ébahi à la vue d’une église neuve à voûtes sphériques, à piliers massifs. Quelque chose de ces disparates existe en France au physique et au moral : dans nos vieux châteaux on pratique des cabinets modernes, force nids à rats, alcôves et garde-robes. Pénétrez dans l’âme d’un bon nombre de ces hommes armoriés de noms historiques, qu’y trouvez-vous ? des inclinations d’antichambre.

Je fus tout penaud à l’aspect de cette cathédrale : elle semblait avoir été retournée comme une robe mise à l’envers ; bourgeoise du temps de Louis XV, masquée en châtelaine du xiie siècle.

Ferrare, jadis tant agitée de ses femmes, de ses plaisirs et de ses poètes, est presque déshabitée : là où les rues sont larges, elles sont désertes, et les moutons y pourraient paître. Les maisons délabrées ne se ravivent pas, ainsi qu’à Venise, par l’architecture, les vaisseaux, la mer et la gaieté native du lieu. À la porte de la Romagne si malheureuse, Ferrare, sous le joug d’une garnison d’Autrichiens, a du visage d’un persécuté : elle semble porter le deuil éternel du Tasse ; prête à tomber, elle se courbe comme une vieille. Pour seul monument du jour sort à moitié de terre un tribunal criminel, avec des prisons non achevées. Qui mettra-t-on dans ces cachots récents ? la jeune Italie. Ces geôles neuves, surmontées de grues et bordées d’échafaudages, comme les palais de la ville de Didon, touchent à l’ancien cachot du chantre de la Jérusalem.

Ferrare, 18 septembre 1833.

S’il est une vie qui doive faire désespérer du bonheur pour les hommes de talent, c’est celle du Tasse. Le beau ciel que ses yeux regardaient en s’ouvrant au jour fut un ciel trompeur.

« Mes adversités, dit-il, commencèrent avec ma vie. La cruelle fortune m’arracha des bras de ma mère. Je me souviens de ses baisers mouillés de larmes, de ses prières que les vents ont emportées. Je ne devais plus presser mon visage contre son visage. D’un pas mal assuré comme Ascagne ou la jeune Camille, je suivis mon père errant et proscrit. C’est dans la pauvreté et l’exil que j’ai grandi. »

Torquato Tasso perdit à Ostille Bernardo Tasso. Torquato a tué Bernardo comme poète ; il l’a fait vivre comme père.

Sorti de l’obscurité par la publication du Rinaldo, Tasse fut appelé à Ferrare. Il y débuta au milieu des fêtes du mariage d’Alphonse II avec l’archiduchesse Barbe. Il y rencontra Léonore, sœur d’Alphonse : l’amour et le malheur achevèrent de donner à son génie toute sa beauté. « Je vis, raconte le poète peignant dans l’Aminte la première cour de Ferrare, je vis des déesses et des nymphes charmantes, sans voile, sans nuage : je me sentis inspiré d’une nouvelle vertu, d’une divinité nouvelle, et je chantai la guerre et les héros… ! »

Le Tasse lisait les stances de la Gerusalemme, à mesure qu’il les composait, aux deux sœurs d’Alphonse, Lucrèce et Léonore. On l’envoya auprès du cardinal Hippolyte d’Este, fixé à la cour de France : il mit en gage ses vêtements et ses meubles pour faire ce voyage, tandis que le cardinal qu’il honorait de sa présence faisait à Charles IX le fastueux cadeau de cent chevaux barbes avec leurs écuyers arabes superbement vêtus. Laissé d’abord dans les écuries, le Tasse fut ensuite présenté au roi poète, ami de Ronsard. Dans une lettre qui nous est restée, il juge les Français avec dureté. Il composa quelques vers de sa Gerusalemme dans une abbaye d’hommes en France dont le cardinal Hippolyte était pourvu ; c’était Châlis, près d’Ermenonville, où devait rêver et mourir J.-J. Rousseau : Dante aussi avait passé obscurément dans Paris.

Le Tasse retourna en Italie en 1571 et ne fut point témoin de la Saint-Barthélémy. Il se rendit directement à Rome et de là revint à Ferrare. L’Aminte fut jouée avec un grand succès. Tout en devenant le rival d’Arioste, l’auteur de Renaud admirait à un tel point l’auteur de Roland, qu’il refusait les hommages du neveu de ce poète : « Ce laurier que vous m’offrez, lui écrivait-il, le jugement des savants, celui des gens du monde, et le mien même, l’ont déposé sur la tête de l’homme à qui le sang vous lie. Prosterné devant son image, je lui donne les titres les plus honorables que puissent me dicter l’affection et le respect. Je le proclamerai hautement mon père, mon seigneur et mon maître. »

Cette modestie, si inconnue de notre temps, ne désarma point la jalousie. Torquato avait vu les fêtes données par Venise à Henri III revenant de Pologne, lorsqu’on imprima furtivement un manuscrit de la Jérusalem : les minutieuses critiques des amis dont le Tasse consultait le goût le vinrent alarmer. Peut-être s’y montra-t-il trop sensible ; mais peut-être avait-il bâti sur l’espérance de sa gloire le succès de ses amours. Il se crut environné de pièges et de trahisons ; il fut obligé de défendre sa vie. Le séjour de Belriguardo, où Gœthe évoque son ombre, ne le put calmer : « De même que le rossignol (dit le grand poète allemand faisant parler le grand poète italien), il exhalait de son sein malade d’amour l’harmonie de ses plaintes ; ses chants délicieux, sa mélancolie sacrée, captivaient l’oreille et le cœur…

« .  .  .  .   Qui a plus de droits à traverser mystérieusement les siècles que le secret d’un noble amour, confié au secret d’un chant sublime ?…

« .  .  .  .   Qu’il est charmant (dit toujours Gœthe interprète des sentiments de Léonore), qu’il est charmant de se contempler dans le beau génie de cet homme, de l’avoir à ses côtés dans l’éclat de cette vie, d’avancer avec lui d’un pas facile vers l’avenir ! Dès lors le temps ne pourra rien sur toi, Léonore ; vivante dans les chants du poète, tu seras encore jeune, encore heureuse, quand les années t’auront emportée dans leur cours. »

Le chantre d’Herminie conjure Léonore (toujours dans les vers du poète de la Germanie) de le reléguer dans une de ses villa les plus solitaires : « Souffrez, lui dit-il, que je sois votre esclave. Comme je soignerai vos arbres ! avec quelle précaution, en automne, je couvrirai votre citronnier de plantes légères ! Sous le verre des couches j’élèverai de belles fleurs. »

Le récit des amours du Tasse était perdu, Gœthe l’a retrouvé.

Les chagrins des Muses et les scrupules de la religion commencèrent à altérer la raison du Tasse. On lui fit subir une détention passagère. Il s’échappa presque nu : égaré dans les montagnes, il emprunta les haillons d’un berger, et, déguisé en pâtre, il arriva chez sa sœur Cornélie. Les caresses de cette sœur et l’attrait du pays natal apaisèrent un moment ses souffrances : « Je voulais, disait-il, me retirer à Sorrente comme dans un port paisible, quasi in porto di quiete. » Mais il ne put rester où il était né ! Un charme l’attirait à Ferrare : l’amour est la patrie.

Reçu froidement du duc Alphonse, il se retira de nouveau ; il erra dans les petites cours de Mantoue, d’Urbino, de Turin, chantant pour payer l’hospitalité. Il disait au Metauro, ruisseau natal de Raphaël : « Faible, mais glorieux enfant de l’Apennin, voyageur vagabond, je viens chercher sur tes bords la sûreté et mon repos. » Armide avait passé au berceau de Raphaël ; elle devait présider aux enchantements de la Farnésine.

Surpris par un orage aux environs de Verceil, le Tasse célébra la nuit qu’il avait passée chez un gentilhomme, dans le beau dialogue du Père de famille. À Turin, on lui refusa l’entrée des portes, tant il était dans un état misérable. Instruit qu’Alphonse allait Imp. Dumas Vorzet LE TASSE contracter un nouveau mariage, il reprend le chemin de Ferrare. Un esprit divin s’attachait aux pas de ce dieu caché sous l’habit des pasteurs d’Admète ; il croyait voir cet esprit et l’entendre : un jour, étant assis près du feu et apercevant la lumière du soleil sur une fenêtre : « Ecco l’amico spirito che cortesemente è venuto a favellarmi. Voilà l’esprit ami qui est venu courtoisement me parler. » Et Torquato causait avec un rayon de soleil. Il rentra dans la ville fatale comme l’oiseau fasciné se jette dans la gueule du serpent ; méconnu et repoussé des courtisans, outragé par les domestiques. Il se répandit en plaintes, et Alphonse le fit enfermer dans une maison de fous à l’hôpital Sainte-Anne. Alors le poète écrivait à un de ses amis : « Sous le poids de mes infortunes, j’ai renoncé à toute pensée de gloire ; je m’estimerais heureux si je pouvais seulement éteindre la soif qui me dévore… L’idée d’une captivité sans terme et l’indignation des mauvais traitements que je subis augmentent mon désespoir. La saleté de ma barbe, celle de mes cheveux et de mes vêtements, me rendent un objet de dégoût pour moi-même. »

Le prisonnier implorait toute la terre et jusqu’à son impitoyable persécuteur ; il tirait de sa lyre des accents qui auraient dû faire tomber les murs dont on entourait ses misères.

Piango il morir ; non piango il morir solo,

Ma il modo .  .  .  .  .  .  .  .

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Mi saria di conforto, aver la tomba,

Ch’ altra mole innalzar credea co’ carmi.

« Je pleure le mourir ; je ne pleure pas seulement le mourir, mais la manière dont je meurs… Ce sera un secours d’avoir la tombe à celui qui croyait élever d’autres monuments par ses vers. »

Lord Byron a composé un poème des Lamentations du Tasse ; mais il ne se peut quitter, et se substitue partout aux personnages qu’il met en scène ; comme son génie manque de tendresse, ses lamentations ne sont que des imprécations.

Le Tasse adressa au Conseil des anciens de Bergame cette supplique :

« Torquato Tasso, Bergamasque non-seulement d’origine, mais d’affection, ayant d’abord perdu l’héritage de son père, la dot de sa mère… et (après le servage de beaucoup d’années et les fatigues d’un temps bien long) n’ayant encore jamais perdu au milieu de tant de misères la foi qu’il a dans cette cité (Bergame), ose lui demander assistance. Qu’elle conjure le duc de Ferrare, jadis mon protecteur et mon bienfaiteur, de me rendre à ma patrie, à mes parents et à moi-même. L’infortuné Tasso supplie donc vos seigneuries (les magistrats de Bergame) d’envoyer monseigneur Licino ou quelque autre pour traiter de ma délivrance. La mémoire de leur bienfait ne finira qu’après ma vie. Di VV. SS. affezionatissimo servidore, Torquato Tasso, prigione e infermo nel ospedal di Sant’ Anna in Ferrara. »

On refusait au Tasse de l’encre, des plumes, du papier. Il avait chanté le magnanime Alphonse, et le magnanime Alphonse plongeait au fond d’une loge d’aliéné celui qui répandit sur sa tête ingrate un éclat impérissable. Dans un sonnet plein de grâce, le prisonnier supplie une chatte de lui prêter la luisance de ses yeux pour remplacer la lumière dont on l’a privé : inoffensive raillerie qui prouve la mansuétude du poète et l’excès de sa détresse. « Comme sur l’océan qu’infeste et obscurcit la tempête .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   le pilote fatigué lève la tête, durant la nuit, vers les étoiles dont le pôle resplendit, ainsi fais-je, ô belle chatte, dans ma mauvaise fortune. Tes yeux me semblent deux étoiles qui brillent devant moi… Ô chatte, lampe de mes veilles, ô chatte bien-aimée ! si Dieu vous garde de la bastonnade, si le ciel vous nourrit de chair et de lait, donnez-moi de la lumière pour écrire ces vers :

Fatemi luce a scriver queste carmi. »

La nuit, le Tasse se figurait entendre des bruits étranges, des tintements de cloches funèbres ; des spectres le tourmentaient, « Je n’en puis plus, s’écriait-il, je succombe ! » Attaqué d’une grave maladie, il crut voir la Vierge le sauvant par miracle.

Egro io languiva, e d’alto, sonno avvinto,

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Giacea con guancia di pallor dipinta,

Quando di luce incoronata .  .  .  .  .

Maria, pronta scendesti al mio dolore.

« Malade, je languissais vaincu du sommeil ;… je gisais, la pâleur répandue sur mes joues, quand, de lumière couronnée,… Marie, tu descendis rapidement à ma douleur. »

Montaigne visita le Tasse réduit à cet excès d’adversité, et ne lui témoigna aucune compassion. À la même époque, Camoëns terminait sa vie dans un hospice à Lisbonne ; qui le consolait mourant sur un grabat ? les vers du prisonnier de Ferrare. L’auteur captif de la Jérusalem, admirant l’auteur mendiant des Lusiades, disait à Vasco de Gama : « Réjouis-toi d’être chanté par le poète qui tant déploya son vol glorieux, que tes vaisseaux rapides n’allèrent pas aussi loin. »

Tant’ oltre stende il glorioso volo

Che i tuoi spalmati legni andar men lungo.

Ainsi retentissait la voix de l’Éridan au bord du Tage ; ainsi, à travers les mers, se félicitaient d’un hôpital à l’autre, à la honte de l’espèce humaine, deux illustres patients de même génie et de même destinée.

Que de rois, de grands et de sots, aujourd’hui noyés dans l’oubli, se croyant, vers la fin du xvie siècle, des personnages dignes de mémoire, ignoraient jusqu’aux noms du Tasse et de Camoëns ! En 1754, on lut pour la première fois « le nom de Washington dans le récit d’un obscur combat donné dans les forêts entre une troupe de Français, d’Anglais et de sauvages : quel est le commis à Versailles, ou le pourvoyeur du Parc-aux-Cerfs, quel est surtout l’homme de cour ou d’académie qui aurait voulu changer son nom à cette époque contre le nom de ce planteur américain ? »

Ferrare, 18 septembre 1833.

L’envie s’était empressée de répandre son poison sur des plaies ouvertes. L’Académie de la Crusca avait déclaré : « que la Jérusalem délivrée était une lourde et froide compilation, d’un style obscur et inégal, pleine de vers ridicules, de mots barbares, ne rachetant par aucune beauté ses innombrables défauts. » Le fanatisme pour Arioste avait dicté cet arrêt. Mais le cri de l’admiration populaire étouffa les blasphèmes académiques : il ne fut plus possible au duc Alphonse de prolonger la captivité d’un homme qui n’était coupable que de l’avoir chanté. Le pape réclama la délivrance de l’honneur de l’Italie.

Sorti de prison, le Tasse n’en fut pas plus heureux. Léonore était morte. Il se traîna de ville en ville avec ses chagrins. À Lorette, près de mourir de faim, il fut au moment, dit un de ses biographes, « de tendre la main qui avait bâti le palais d’Armide ». À Naples, il éprouva quelques doux sentiments de patrie. « Voilà, disait-il les lieux d’où je suis parti enfant… Après tant d’années, je reviens blanchi, malade à ma rive native. »

Partii fanciullo.  .  .   E donde

Partii fanciullo, or dopo tanti lustri

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