Mémoires d’outre-tombe (page 108)
J’étais touché de la candeur du noble militaire. En rapprochant la date du 15 septembre de celle de mon départ de Paris, 3 du même mois, je fus frappé d’une idée : mon entrevue avec Madame et la coïncidence de la majorité de Henri V pouvaient avoir effrayé le gouvernement de Philippe. Une dépêche de M. le duc de Broglie, transmise par une note de M. le comte de Sainte-Aulaire, avait peut-être déterminé la chancellerie de Vienne à renouveler la prohibition du 28 août. Il est possible que j’augure mal et que le fait que je soupçonne n’ait pas eu lieu ; mais deux gentilshommes, tous deux pairs de France de Louis XVIII, tous deux violateurs de leur serment, étaient bien dignes, après tout, d’être contre une femme, mère de leur roi légitime, les instruments d’une aussi généreuse politique. Faut-il s’étonner si la France aujourd’hui se confirme de plus en plus dans la haute opinion qu’elle a des gens de cour d’autrefois ?
Je me donnai garde de montrer le fond de ma pensée. La persécution avait changé mes dispositions au sujet du voyage de Prague ; j’étais maintenant aussi désireux de l’entreprendre seul dans les intérêts de ma souveraine, que j’avais été opposé à le faire avec elle lorsque les chemins lui étaient ouverts. Je dissimulai mes vrais sentiments, et, voulant entretenir le gouverneur dans la bonne volonté de me donner un passe-port, j’augmentai sa loyale inquiétude ; je répondis :
« Monsieur le gouverneur, vous me proposez une chose difficile. Vous connaissez madame la duchesse de Berry ; ce n’est pas une femme que l’on mène comme on veut : si elle a pris son parti, rien ne la fera changer. Qui sait ? il lui convient peut-être d’être arrêtée par l’empereur d’Autriche, son oncle, comme elle a été mise au cachot par Louis-Philippe, son oncle ! Les rois légitimes et les rois illégitimes agiront les uns comme les autres ; Louis-Philippe aura détrôné le fils de Henri IV, François II empêchera la réunion de la mère et du fils ; M. le prince de Metternich relèvera M. le général Bugeaud dans son poste, c’est à merveille. »
Le gouverneur était hors de lui : « Ah ! vicomte, que vous avez raison ! cette propagande, elle est partout ! cette jeunesse ne nous écoute plus ! pas encore autant dans l’État vénitien que dans la Lombardie et le Piémont. — Et la Romagne ! me suis-écrié, et Naples ! et la Sicile ! et les rives du Rhin ! et le monde entier ! — Ah ! ah ! ah ! criait le gouverneur, nous ne pouvons pas rester ainsi : toujours l’épée au poing, une armée sous les armes, sans nous battre. La France et l’Angleterre en exemple à nos peuples ! Une jeune Italie maintenant, après les carbonari ! La jeune Italie ! Qui a jamais entendu parler de ça ?
« — Monsieur, ai-je dit, je ferai tous mes efforts pour déterminer Madame à vous donner quelques jours ; vous aurez la bonté de m’accorder un passe-port : cette condescendance peut seule empêcher Son Altesse Royale de suivre sa première résolution.
« — Je prendrai sur moi, me dit le gouverneur rassuré, de laisser Madame traverser Venise se rendant à Trieste ; si elle traîne un peu sur les chemins, elle atteindra tout juste cette dernière ville avec les ordres que vous allez chercher, et nous serons délivrés. Le délégué de Padoue vous donnera le visa pour Prague, en échange duquel vous laisserez une lettre annonçant la résolution de Son Altesse Royale de ne point dépasser Trieste. Quel temps ! quel temps ! Je me félicite d’être vieux, cher et illustre vicomte, pour ne pas voir ce qui arrivera. »
En insistant sur le passe-port, je me reprochais intérieurement d’abuser peut-être un peu de la parfaite droiture du gouverneur, car il pourrait devenir plus coupable de m’avoir laissé aller en Bohême que d’avoir cédé à la duchesse de Berry. Toute ma crainte était qu’une fine mouche de la police italienne ne mît des obstacles au visa. Quand le délégué de Padoue vint chez moi, je lui trouvai une mine de secrétariat, un maintien de protocole, un air de préfecture comme à un homme nourri aux administrations françaises. Cette capacité bureaucratique me fit trembler. Aussitôt qu’il m’eut assuré avoir été commissaire à l’armée des alliés dans le département des Bouches-du-Rhône, l’espérance me revint : j’attaquai mon ennemi en tirant droit à son amour-propre. Je déclarai qu’on avait remarqué la stricte discipline des troupes stationnées en Provence. Je n’en savais rien, mais le délégué, me répondant par un débordement d’admiration, se hâta d’expédier mon affaire : je n’eus pas plutôt obtenu mon visa, que je ne m’en souciais plus.
Padoue, 20 septembre 1833.
La duchesse de Berry revint du Catajo à neuf heures du soir : elle paraissait très animée ; quant à moi, plus j’avais été pacifique, plus je voulais qu’on acceptât le combat : on nous attaquait, force était de nous défendre. Je proposai, moitié en riant, à S. A. R. de l’emmener déguisée à Prague, et d’enlever à nous deux Henri V. Il ne s’agissait que de savoir où nous déposerions notre larcin. L’Italie ne convenait pas, à cause de la faiblesse de ses princes ; les grandes monarchies absolues devaient être abandonnées pour un millier de raisons. Restait la Hollande et l’Angleterre : je préférais la première parce qu’on y trouvait, avec un gouvernement constitutionnel, un roi habile.
Nous ajournâmes ces partis extrêmes ; nous nous arrêtâmes au plus raisonnable : il faisait tomber sur moi le poids de l’affaire. Je partirais seul avec une lettre de Madame : je demanderais la déclaration de la majorité ; sur la réponse des grands parents, j’enverrais un courrier à S. A. R. qui attendrait ma dépêche à Trieste. Madame joignit à sa lettre pour le vieux roi un billet pour Henri : je ne le devais remettre au jeune prince que selon les circonstances. La suscription du billet était seule une protestation contre les arrière-pensées de Prague. Voici la lettre et le billet :
« Ferrare, 19 septembre 1833.
« Mon cher père, dans un moment aussi décisif que celui-ci pour l’avenir de Henri, permettez-moi de m’adresser à vous avec toute confiance. Je ne m’en suis point rapportée à mes propres lumières sur un sujet aussi important ; j’ai voulu, au contraire, consulter dans cette grave circonstance les hommes qui m’avaient montré le plus d’attachement et de dévouement. M. de Chateaubriand se trouvait tout naturellement à leur tête.
« Il m’a confirmé ce que j’avais déjà appris, c’est que tous les royalistes en France regardent comme indispensable, pour le 29 septembre, un acte qui constate les droits et la majorité de Henri. Si le loyal M… est en ce moment auprès de vous, j’invoque son témoignage que je sais être conforme à ce que j’avance.
« M. de Chateaubriand exposera au roi ses idées au sujet de cet acte ; il dit avec raison, ce me semble, qu’il faut simplement constater la majorité de Henri et non pas faire un manifeste : je pense que vous approuverez cette manière de voir. Enfin, mon cher père, je m’en remets à lui pour fixer votre attention et amener une décision sur ce point nécessaire. J’en suis bien plus occupée, je vous assure, que de ce qui me concerne, et l’intérêt de mon Henri, qui est celui de la France, passe avant le mien. Je lui ai prouvé, je crois, que je savais m’exposer pour lui à des dangers, et que je ne reculais devant aucun sacrifice ; il me trouvera, toujours la même.
« M. de Montbel m’a remis votre lettre à son arrivée : je l’ai lue avec une bien vive reconnaissance ; vous revoir, retrouver mes enfants, sera toujours le plus cher de mes vœux, M. de Montbel vous aura écrit que j’avais fait tout ce que vous demandiez ; j’espère que vous aurez été satisfait de mon empressement à vous plaire et à vous prouver mon respect et ma tendresse. Je n’ai plus maintenant qu’un désir, c’est d’être à Prague pour le 29 septembre, et, quoique ma santé soit bien altérée, j’espère que j’arriverai. Dans tous les cas, M, de Chateaubriand me précédera. Je prie le roi de l’accueillir avec bonté et d’écouter tout ce qu’il lui dira de ma part. Croyez, mon cher père, à tous les sentiments, etc. »
« P. S. Padoue, le 20 septembre. — Ma lettre était écrite lorsqu’on me communique l’ordre de ne pas continuer mon voyage : ma surprise égale ma douleur. Je ne puis croire qu’un ordre semblable soit émané du cœur du roi ; ce sont mes ennemis seuls qui ont pu le dicter. Que dira la France ? Et combien Philippe va triompher ! Je ne puis que presser le départ du vicomte de Chateaubriand, et le charger de dire au roi ce qu’il me serait trop pénible de lui écrire dans ce moment. »
Suscription : « À Sa Majesté Henri V, mon très-cher fils, Prague. »
« Padoue, 20 septembre 1833.
« J’étais au moment d’arriver à Prague et de t’embrasser, mon cher Henri, un obstacle imprévu m’arrête dans mon voyage.
« J’envoie M. de Chateaubriand à ma place pour traiter de tes affaires et des miennes. Aie confiance, mon cher ami, dans ce qu’il te dira de ma part et crois bien à ma tendre affection. En t’embrassant avec ta sœur, je suis
« Ton affectionnée mère et amie,
« Caroline. »
M, de Montbel tomba de Rome à Padoue au milieu de nos cancans. La petite cour de Padoue le bouda ; elle s’en prenait à M. de Blacas des ordres de Vienne. M. de Montbel, homme fort modéré, n’eut d’autre ressource que de se réfugier auprès de moi, bien qu’il me craignît ; en voyant ce collègue de M. de Polignac, je m’expliquai comment il avait écrit, sans s’en apercevoir, l’histoire du duc de Reichstadt, et admiré les archiducs, le tout à soixante lieues de Prague, lieu d’exil du duc de Bordeaux ; si lui, M. de Montbel, avait été propre à jeter par la fenêtre la monarchie de saint Louis et les monarchies de ce bas monde, c’est un petit accident auquel il n’avait pas pensé. Je fus gracieux envers le comte de Montbel ; je lui parlai du Colisée. Il retournait à Vienne se mettre à la disposition du prince de Metternich et servir d’intermédiaire à la correspondance de M. de Blacas. À onze heures, j’écrivais au gouverneur la lettre convenue : je pris soin de la dignité de Madame, n’engageant point S. A. R. et lui réservant toute faculté d’agir.
« Padoue, ce 20 septembre 1833.
« Monsieur le gouverneur,
« S. A. R. madame la duchesse de Berry veut bien, pour le moment, se conformer aux ordres qui vous ont été transmis. Son projet est d’aller à Venise en se rendant à Trieste ; là, d’après les renseignements que j’aurai l’honneur de lui adresser, elle prendra une dernière résolution.
« Agréez, je vous prie, mes remercîments les plus sincères, et l’assurance de la haute considération avec laquelle je suis,
« Monsieur le gouverneur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »
Le délégué, en lisant cette lettre, en fut très content. Madame sortie de la Lombardie vénitienne, lui et le gouverneur cessaient d’être responsables ; les faits et gestes de la duchesse de Berry à Trieste ne regardaient plus que les autorités de l’Istrie ou du Frioul ; c’était à qui se débarrasserait de l’infortune : dans un certain jeu, on se hâte de passer à son voisin un petit morceau de papier.
À dix heures, je pris congé de la princesse. Elle remettait son sort et celui de son fils entre mes mains. Elle me faisait roi de France de sa façon. Dans un village de Belgique, j’ai eu quatre voix pour monter au trône qu’occupe le gendre de Philippe. Je dis à Madame : « Je me soumets à la volonté de Votre Altesse Royale, mais je crains de tromper ses espérances. Je n’obtiendrai rien à Prague. » Elle me poussa vers la porte : « Partez, vous pouvez tout. »
À onze heures, je montai en voiture : la nuit était pluvieuse. Il me semblait retourner à Venise, car je suivais la route de Mestre ; j’avais plus envie de revoir Zanze que Charles X.
LIVRE VIII
Journal de Padoue à Prague, du 20 au 26 septembre 1833. — Conegliano. — Traduction du Dernier Abencerage. — Udine. — La comtesse de Samoyloff. — M. de la Ferronnays. — Un prêtre. — La Carinthie. — La Drave. — Un petit paysan. — Forges. — Déjeuner au hameau de Saint-Michel. — Col du Tauern. — Cimetière. — Atala : Combien changée. — Lever du soleil. — Salzbourg. — Revue militaire. — Bonheur des paysans. — Woknabrück. — Plancoët et ma grand’mère. — Nuit. — Villes d’Allemagne et villes d’Italie. — Linz. — Le Danube. — Waldmünchen. — Bois. — Combourg. — Lucile. — Voyageurs. — Prague. — Madame de Gontaut. — Jeunes Français. — Madame la Dauphine. — Course à Butschirad. — Butschirad. — Sommeil de Charles X. — Henri V. — Réception des jeunes gens. — L’échelle et la paysanne. — Dîner à Butschirad. — Madame de Narbonne. — Henri V. — Partie de whist. — Charles X. — Mon incrédulité sur la déclaration de majorité. Lecture des journaux. — Scène des jeunes gens. — À Prague. — Je pars pour la France. — Passage dans Butschirad la nuit. — Rencontre à Schlau. — Carlsbad vide. — Hollfeld. — Bamberg : le bibliothécaire et la jeune femme. — Mes Saint-François diverses. — Épreuves de religion. — La France.
Je me désolai en passant à Mestre, vers la fin de la nuit, de ne pouvoir aller au rivage : peut-être un phare lointain des dernières lagunes m’aurait indiqué la plus belle des îles du monde ancien, comme une petite lumière découvrit à Christophe Colomb la première île du Nouveau-Monde. C’était à Mestre que j’étais débarqué de Venise, lors de mon premier voyage en 1806 : fugit ætas.
Je déjeunai à Conegliano : j’y fus complimenté par les amis d’une dame, traducteur de l’Abencerage, et sans doute ressemblant à Blanca : « Il vit sortir une jeune femme, vêtue à peu près comme ces reines gothiques sculptées sur les monuments de nos anciennes abbayes ; une mantille noire était jetée sur sa tête ; elle tenait avec sa main gauche cette mantille croisée et fermée comme une guimpe au-dessous de son menton, de sorte que l’on n’apercevait de tout son visage que ses grands yeux et sa bouche de rose. » Je paye ma dette au traducteur de mes rêveries espagnoles, en reproduisant ici son portrait.
Quand je remontai en voiture, un prêtre me harangua sur le Génie du Christianisme. Je traversais le théâtre des victoires qui menèrent Bonaparte à l’invasion de nos libertés.
Udine est une belle ville : j’y remarquai un portique imité du palais des doges. Je dînai à l’auberge, dans l’appartement que venait d’occuper madame la comtesse de Samoyloff ; il était encore tout rempli de ses dérangements. Cette nièce de la princesse Bagration, autre injure des ans, est-elle encore aussi jolie qu’elle l’était à Rome en 1829, lorsqu’elle chantait si extraordinairement à mes concerts ? Quelle brise roulait de nouveau cette fleur sous mes pas ? quel souffle poussait ce nuage ? Fille du Nord, tu jouis de la vie ; hâte-toi : des harmonies qui te charmaient ont déjà cessé ; tes jours n’ont pas la durée du jour polaire.
Sur le livre de l’hôtel était écrit le nom de mon noble ami, le comte de La Ferronnays, retournant de Prague à Naples, de même que j’allais de Padoue à Prague. Le comte de la Ferronnays, mon compatriote à double titre, puisqu’il est Breton et Malouin, a entremêlé ses destinées politiques aux miennes : il était ambassadeur à Pétersbourg quand j’étais à Paris ministre des affaires étrangères ; il occupa cette dernière place, et je devins à mon tour ambassadeur sous sa direction. Envoyé à Rome, je donnai ma démission à l’avènement du ministère Polignac, et La Ferronnays hérita de mon ambassade. Beau-frère de M. de Blacas, il est aussi pauvre que celui-ci est riche ; il a quitté la pairie et la carrière diplomatique lors de la révolution de Juillet ; tout le monde l’estime, et personne ne le hait, parce que son caractère est pur et son esprit tempérant. Dans sa dernière négociation à Prague, il s’est laissé surprendre par Charles X, qui marche vers ses derniers lustres. Les vieilles gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille. En exceptant mon vieux roi, je voudrais qu’on noyât quiconque n’est plus jeune, moi tout le premier avec douze de mes amis.
À Udine, je pris la route de Villach ; je me rendais en Bohême par Salzbourg et Linz. Avant d’attaquer les Alpes, j’ouïs le branle des cloches et j’aperçus dans la plaine un campanile illuminé. Je fis interroger le postillon à l’aide d’un Allemand de Strasbourg, cicerone italien à Venise, qu’Hyacinthe m’avait amené pour interprète slave à Prague. La réjouissance dont je m’enquérais avait lieu à l’occasion d’un prêtre nouvellement promu aux ordres sacrés ; il devait dire le lendemain sa première messe. Combien de fois ces cloches, qui proclament aujourd’hui l’union indissoluble d’un homme avec Dieu, appelleront-elles cet homme au sanctuaire, et à quelle heure ces mêmes cloches sonneront-elles sur son cercueil ?
22 septembre.
Je dormis presque toute la nuit, au bruit des torrents, et je me réveillai au jour, le 22, parmi les montagnes. Les vallées de la Carinthie sont agréables, mais n’ont rien de caractéristique : point de costume parmi les paysans ; quelques femmes portent des fourrures comme les Hongroises ; d’autres ont la tête couverte de coiffes blanches mises en arrière, ou de bonnets de laine bleue renflés en bourrelet sur le bord, tenant le milieu entre le turban de l’Osmanli et la calotte à bouton du Talapoin.
Je changeai de chevaux à Villach. En sortant de cette station, je suivis une large vallée au bord de la Drave, nouvelle connaissance pour moi : à force de passer les rivières, je trouverai enfin mon dernier rivage. Lander vient de découvrir l’embouchure du Niger ; le hardi voyageur a rendu ses jours à l’éternité au moment où il nous apprenait que le fleuve mystérieux de l’Afrique verse ses ondes à l’Océan.
À l’entrée de la nuit, nous faillîmes d’être arrêtés au village de Saint-Paternion : il s’agissait de graisser la voiture ; un paysan vissa l’écrou d’une des roues à contre-sens, avec tant de force qu’il était impossible de l’ôter. Tous les habiles du village, le maréchal ferrant à leur tête, échouèrent dans leurs tentatives. Un garçon de quatorze à quinze ans quitte la troupe, revient avec une paire de tenailles, écarte les travailleurs, entoure l’écrou d’un fil d’archal, le tortille avec ses pinces, et, pesant de la main dans le sens de la vis, enlève l’écrou sans le moindre effort : ce fut un vivat universel. Cet enfant ne serait-il point quelque Archimède ? La reine d’une tribu d’Esquimaux, cette femme qui traçait au capitaine Parry une carte des mers polaires, regardait attentivement des matelots soudant à la forge des bouts de fer, et devançait par son génie toute sa race.
Dans la nuit du 22 au 23, je traversai une masse épaisse de montagnes ; elles continuèrent leur brouillée devant moi jusqu’à Salzbourg : et pourtant ces remparts n’ont pas défendu l’empire romain. L’auteur des Essais, parlant du Tyrol, dit avec sa vivacité ordinaire d’imagination : « C’étoit comme une robe que nous ne voyons que plissée, mais qui, si elle étoit espandue, seroit un fort grand pays. » Les monts où je tournoyais ressemblaient à un éboulement des chaînes supérieures, lequel, en couvrant un vaste terrain, aurait formé de petites Alpes offrant les divers accidents des grandes.
Des cascades descendaient de tous côtés, bondissaient sur des lits de pierres, comme les gaves des Pyrénées. Le chemin passait dans des gorges à peine ouvertes à la voie de la calèche. Aux environs de Gemünd, des forges hydrauliques mêlaient le retentissement de leurs pilons à celui des écluses de chasse ; de leurs cheminées s’échappaient des colonnes d’étincelles parmi la nuit et les noires forêts de sapins. À chaque coup de soufflet sur l’âtre, les toits à jour de la fabrique s’illuminaient soudain, comme la coupole de Saint-Pierre de Rome un jour de fête. Dans la chaîne du Karch, on ajouta trois paires de bœufs à nos chevaux. Notre long attelage, sur les eaux torrentueuses et les ravines inondées, avait l’air d’un pont vivant : la chaîne opposée du Tauern était drapée de neige.
Le 23, à neuf heures du matin, je m’arrêtai au joli hameau de Saint-Michel, au fond d’une vallée. De belles grandes filles autrichiennes me servirent un déjeuner bien propre dans une petite chambre dont les deux fenêtres regardaient des prairies et l’église du village. Le cimetière, entourant l’église, n’était séparé de moi que par une cour rustique. Des croix de bois, inscrites dans un demi-cercle et auxquelles appendaient des bénitiers, s’élevaient sur la pelouse des vieilles tombes : cinq sépulcres encore sans gazon annonçaient cinq nouveaux repos. Quelques-unes des fosses, comme des plates-bandes de potager, étaient ornées de soucis en pleine fleur dorée ; des bergeronnettes couraient après des sauterelles dans ce jardin des morts. Une très vieille femme boiteuse, appuyée sur une béquille, traversait le cimetière et rapportait une croix abattue : peut-être la loi lui permettait-elle de butiner cette croix pour sa tombe ; le bois mort dans les forêts, appartient à celui qui l’a ramassé.
Là dorment ignorés des poètes sans gloire,
Des orateurs sans voix, des héros sans victoire.
L’enfant de Prague ne dormirait-il pas mieux ici sans couronne que dans la chambre du Louvre où le corps de son père fut exposé ?
Mon déjeuner solitaire en société des voyageurs repus, couchés sous ma fenêtre, aurait été selon mes goûts, si une mort trop récente ne m’eût affligé : j’avais entendu crier la geline servie à mon festin. Pauvre poussin ! il était si heureux cinq minutes avant mon arrivée ! il se promenait parmi les herbes, les légumes et les fleurs ; il courait au milieu des troupeaux de chèvres descendues de la montagne ; ce soir il se serait couché avec le soleil, et il était encore assez petit pour dormir sous l’aile de sa mère.
La calèche attelée, j’y suis remonté entouré des femmes, et les garçons de l’auberge m’ont accompagné ; ils avaient l’air heureux de m’avoir vu, quoiqu’ils ne me connussent pas et qu’ils ne dussent jamais me revoir : ils me donnaient tant de bénédictions ! Je ne me lasse pas de cette cordialité allemande. Vous ne rencontrez pas un paysan qui ne vous ôte son chapeau et ne vous souhaite cent bonnes choses : en France, on ne salue que la mort ; l’insolence est réputée la liberté et l’égalité ; nulle sympathie d’homme à homme ; envier quiconque voyage un peu commodément, se tenir sur la hanche prêt à olinder contre tout porteur d’une redingote neuve ou d’une chemise blanche, voilà le signe caractéristique de l’indépendance nationale : bien entendu que nous passons nos jours dans les antichambres à essuyer les rebuffades d’un manant parvenu. Cela ne nous ôte pas la haute intelligence et ne nous empêche pas de triompher les armes à la main ; mais on ne fait pas des mœurs à priori : nous avons été huit siècles une grande nation militaire ; cinquante ans n’ont pu nous changer ; nous n’avons pu prendre l’amour véritable de la liberté. Aussitôt que nous avons un moment de repos sous un gouvernement transitoire, la vieille monarchie repousse sur ses souches, le vieux génie français reparaît : nous sommes courtisans et soldats, rien de plus.
23 et 24 septembre 1833.
Le dernier rang de montagnes enclavant la province de Salzbourg domine la région arable. Le Tauern a des glaciers : son plateau ressemble à tous les plateaux des Alpes, mais plus particulièrement à celui du Saint-Gothard. Sur ce plateau, encroûté d’une mousse roussâtre et gelée, s’élève un calvaire : consolation toujours prête, éternel refuge des infortunés. Autour de ce calvaire sont enterrées les victimes qui périssent au milieu des neiges.
Quelles étaient les espérances des voyageurs passant comme moi dans ce lieu, quand la tourmente les surprit ? Qui sont-ils ? Qui les a pleurés ? Comment reposent-ils là, si loin de leurs parents, de leur pays, entendant chaque hiver le mugissement des tempêtes dont le souffle les enleva de la terre ? Mais ils dorment au pied de la croix ; le Christ, leur compagnon solitaire, leur unique ami, attaché au bois sacré, se penche vers eux, se couvre des mêmes frimas qui blanchissent leurs tombes : au séjour céleste il les présentera à son Père et les réchauffera dans son sein.
La descente du Tauern est longue, mauvaise et périlleuse ; j’en étais charmé : elle rappelle, tantôt par ses cascades et ses ponts de bois, tantôt par le rétréci de son chasme, la vallée du Pont-d’Espagne à Cauterets, ou le versant du Simplon sur Domo d’Ossola ; mais elle ne mène point à Grenade et à Naples. On ne trouve point au bas des lacs brillants et des orangers : il est inutile de se donner tant de peine pour arriver à des champs de pommes de terre.
Au relais, à moitié de la descente, je me trouvai en famille dans la chambre de l’auberge : les aventures d’Atala, en six gravures, tapissaient le mur. Ma fille ne se doutait pas que je passerais par là, et je n’avais pas espéré rencontrer un objet si cher au bord d’un torrent nommé, je crois, le Dragon. Elle était bien laide, bien vieillie, bien changée, la pauvre Atala ! Sur sa tête de grandes plumes et autour de ses reins un jupon écourté et collant, à l’instar de mesdames les sauvagesses du théâtre de la Gaîté. La vanité fait argent de tout ; je me rengorgeais devant mes œuvres au fond de la Carinthie, comme le Cardinal Mazarin devant les tableaux de sa galerie. J’avais envie de dire à mon hôte : « C’est moi qui ai fait cela ! » Il fallut me séparer de ma première-née, moins difficilement toutefois que dans l’Île de l’Ohio.
Jusqu’à Werfen, rien n’attira mon attention, si ce n’est la manière dont on fait sécher les regains : on fiche en terre des perches de quinze à vingt pieds de haut ; on roule, sans trop le serrer, le foin écru autour de ces perches ; il y sèche en noircissant. À une certaine distance, ces colonnes ont tout à fait l’air de cyprès ou de trophées plantés en mémoire des fleurs fauchées dans ces vallons.
24 septembre, mardi.
L’Allemagne s’est voulu venger de ma mauvaise humeur contre elle. Dans la plaine de Salzbourg, le 24 au matin, le soleil parut à l’est des montagnes que je laissais derrière moi ; quelques pitons de rochers à l’occident s’illuminaient de ses premiers feux extrêmement doux. L’ombre flottait encore sur la plaine, moitié verte, moitié labourée, et d’où s’élevait une fumée, comme la vapeur des sueurs de l’homme. Le château de Salzbourg, accroissant le sommet du monticule qui domine la ville, incrustait dans le ciel bleu son relief blanc. Avec l’ascension du soleil, émergeaient, du sein de la fraîche exhalaison de la rosée, les avenues, les bouquets de bois, les maisons de briques rouges, les chaumières crépies d’une chaux éclatante, les tours du moyen âge balafrées et percées, vieux champions du temps, blessés à la tête et à la poitrine, restés seuls debout sur le champ de bataille des siècles. La lumière automnale de cette scène avait la couleur violette des veilleuses, qui s’épanouissent dans cette saison, et dont les prés le long de la Saltz étaient semés. Des bandes de corbeaux, quittant les lierres et les trous des ruines, descendaient sur les guérets ; leurs ailes moirées se glaçaient de rose au reflet du matin.
Fête était de saint Rupert, patron de Salzbourg. Les paysannes allaient au marché, parées à la façon de leur village : leur chevelure blonde et leur front de neige se renfermaient sous des espèces de casques d’or, ce qui seyait bien à des Germaines. Lorsque j’eus traversé la ville, propre et belle, j’aperçus, dans une prairie, deux ou trois mille hommes d’infanterie ; un général, accompagné de son état-major, les passait en revue. Ces lignes blanches sillonnant un gazon vert, les éclairs des armes au jour levant, étaient une pompe digne de ces peuples peints ou plutôt chantés par Tacite : Mars le Teuton offrait un sacrifice à l’Aurore. Que faisaient dans ce moment mes gondoliers à Venise ? Ils se réjouissaient comme des hirondelles après la nuit à l’aube renaissante et se préparaient à raser la surface de l’eau ; ensuite viendront les joies de la nuit, les barcarolles et les amours. À chaque peuple son lot : aux uns, la force ; aux autres, les plaisirs : les Alpes font le partage.