Mémoires d’outre-tombe (page 109)
Depuis Salzbourg jusqu’à Linz, campagne plantureuse, l’horizon à droite dentelé de montagnes. Des futaies de pins et de hêtres, oasis agrestes et pareilles, s’entourent d’une culture savante et variée. Des troupeaux de diverses sortes, des hameaux, des églises, des oratoires, des croix meublent et animent le paysage.
Après avoir dépassé le rayon de la fête de saint Rupert (les fêtes chez les hommes durent peu et ne vont pas loin), nous trouvâmes tout le monde aux champs, occupé des semailles d’automne et de la récolte des pommes de terre. Ces populations rustiques étaient mieux vêtues, plus polies, et paraissaient plus heureuses que les nôtres. Ne troublons point l’ordre, la paix, les vertus naïves dont elles jouissent, sous prétexte de leur substituer des biens politiques qui ne sont ni conçus ni sentis de la même manière par tous. L’humanité entière comprend la joie du foyer, les affections de famille, l’abondance de la vie, la simplicité du cœur et la religion.
Le Français, si amoureux des femmes, se passe très bien d’elles dans une multitude de soins et de travaux ; l’Allemand ne peut vivre sans sa compagne ; il l’emploie et l’emmène partout avec lui, à la guerre comme au labour, au festin comme au deuil.
En Allemagne, les bêtes mêmes ont du caractère tempéré de leurs raisonnables maîtres. Quand on voyage, la physionomie des animaux est intéressante à observer. On peut préjuger les mœurs et les passions des habitants d’une contrée à la douceur ou à la méchanceté, à l’allure apprivoisée ou farouche, à l’air de gaieté ou de tristesse de cette partie animée de la création que Dieu a soumise à notre empire.
Un accident arrivé à la calèche me força de m’arrêter à Woknabrück. En rôdant dans l’auberge, une porte de derrière me donna l’entrée d’un canal. Par delà s’étendaient des prairies que rayaient des pièces de toile écrue. Une rivière, infléchie sous des collines boisées, servait de ceinture à ces prairies. Je ne sais quoi me rappela le village de Plancoët, où le bonheur s’était offert à moi dans mon enfance. Ombre de mes vieux parents, je ne vous attendais pas sur ces bords ! Vous vous rapprochez de moi, parce que je m’approche de la tombe, votre asile ; nous allons nous y retrouver. Ma bonne tante, chantez-vous encore aux rives du Léthé votre chanson de l’Épervier et de la Fauvette ? Avez-vous rencontré chez les morts le volage Trémigon, comme Didon aperçut Énée dans la région des mânes ?
Quand je partis de Woknabrück le jour finissait ; le soleil me remit entre les mains de sa sœur : double lumière d’une teinte et d’une fluidité indéfinissables. Bientôt la lune régna seule : elle avait envie de renouer notre entretien des forêts de Haselbach ; mais je n’étais pas en train d’elle. Je lui préférai Vénus, qui se leva à deux heures du matin le 25 ; elle était belle comme parmi ces aurores où je la contemplais en l’implorant sur les mers de la Grèce.
Laissant à droite et à gauche force mystères de bosquets, de ruisseaux, de vallées, je traversai Lambach, Wells et Neüban, petites villes toutes neuves avec des maisons sans toit, à l’italienne. Dans l’une de ces maisons on faisait de la musique ; de jeunes femmes étaient aux fenêtres : du temps des Maroboduus, cela ne se passait pas ainsi.
Aux villes d’Allemagne, les rues sont larges, alignées, comme les tentes d’un camp ou les files d’un bataillon ; les marchés sont vastes, les places d’armes spacieuses : on a besoin de soleil, et tout se passe en public.
Dans les villes d’Italie, les rues sont étroites et tortueuses, les marchés petits, les places d’armes resserrées : on a besoin d’ombre, et tout se passe en secret.
À Linz, mon passe-port fut visé sans difficulté.
24 et 25 septembre 1833.
Je passai le Danube à trois heures du matin : je lui avais dit en été ce que je ne trouvais plus à lui dire en automne ; il n’en était plus aux mêmes ondes, ni moi aux mêmes heures. Je laissai loin sur ma gauche mon bon village de Waldmünchen, avec ses troupeaux de porcs, le berger Eumée et la paysanne qui me regardait par-dessus l’épaule de son père. La fosse du mort dans le cimetière aura été comblée ; le décédé est mangé par quelques milliers de vers pour avoir eu l’honneur d’être homme.
M. et Madame de Bauffremont, arrivés à Linz, me devançaient de quelques heures ; ils étaient eux-mêmes précédés de quelques royalistes : porteurs de message de paix, ils croyaient Madame cheminant tranquillement derrière eux, et moi je les suivais tous comme la Discorde, avec des nouvelles de guerre.
La princesse de Bauffremont, née Montmorency, allait à Butschirad complimenter des rois de France nés Bourbons : rien de plus naturel.
Le 25, à la nuit tombante, j’entrai dans des bois. Des corneilles criaient en l’air ; leurs épaisses volées tournoyaient au-dessus des arbres dont elles se préparaient à couronner la cime. Voilà que je retournai à ma première jeunesse : je revis les corneilles du mail de Combourg ; je crus reprendre ma vie de famille dans le vieux château : ô souvenirs, vous traversez le cœur comme un glaive ! ô ma Lucile, bien des années nous ont séparés ! maintenant la foule de mes jours a passé, et, en se dissipant, me laisse mieux voir ton image.
J’étais de nuit à Thabor : sa place, environnée d’arcades, me parut immense ; mais le clair de lune est menteur.
Le 26 au matin, une brume nous couvrit de sa solitude sans limite. Vers les dix heures, il me sembla que je passais entre deux lacs. Je n’étais plus qu’à quelques lieues de Prague.
La brouée se leva. Les approches par la route de Linz sont plus vivantes que par le chemin de Ratisbonne ; le paysage est moins plat. On aperçoit des villages, des châteaux avec des futaies et des étangs. Je rencontrai une femme à figure pieuse et résignée, accablée sous le poids d’une énorme hotte ; deux vieilles marchandes étalent quelques pommes au bord d’un fossé ; une jeune fille et un jeune homme assis sur la pelouse, le jeune homme fumant, la jeune fille gaie, le jour auprès de son ami, la nuit dans ses bras ; des enfants à la porte d’une chaumière jouant avec des chats ou conduisant des oies au pâtis ; des dindons en cage se rendant à Prague comme moi pour la majorité de Henri V ; puis un berger sonnant de sa trompe, tandis que Hyacinthe, Baptiste, le cicerone de Venise et mon excellence, nous cahotions dans notre calèche rapiécetée ; voilà les destinées de la vie. Je ne donnerais pas un patard de la meilleure.
La Bohême ne m’offrait plus rien de nouveau ; mes idées étaient fixées sur Prague.
Prague, 29 septembre 1833.
Le surlendemain de mon arrivée à Prague j’envoyai Hyacinthe porter une lettre à madame la duchesse de Berry, que selon mes calculs il devait rencontrer à Trieste. Cette lettre disait à la princesse : « que j’avais trouvé la famille royale partant pour Leoben, que de jeunes Français étaient arrivés pour l’époque de la majorité de Henri et que le roi leur échappait, que j’avais vu madame la dauphine, qu’elle m’avait invité à me rendre immédiatement à Butschirad, où Charles X se trouvait encore ; que je n’avais point vu Mademoiselle parce qu’elle était un peu souffrante, qu’on m’avait fait entrer dans sa chambre dont les volets étaient fermés, qu’elle m’avait tendu dans l’ombre sa main brûlante en me priant de les sauver tous ;
« Que je m’étais rendu à Butschirad, que j’avais vu M. de Blacas et causé avec lui sur la déclaration de la majorité de Henri V ; qu’introduit dans la chambre du roi, je l’avais trouvé endormi, et que, lui ayant ensuite présenté la lettre de madame la duchesse de Berry, il m’avait paru fort animé contre mon auguste cliente ; que, du reste, le petit acte rédigé par moi sur la majorité avait paru lui plaire. »
La lettre se terminait par ce paragraphe :
« Maintenant, Madame, je ne dois pas vous cacher qu’il y a beaucoup de mal ici. Nos ennemis pourraient rire s’ils nous voyaient nous disputer une royauté sans royaume, un sceptre qui n’est que le bâton sur lequel nous appuyons nos pas dans le pèlerinage peut-être long de notre exil. Tous les inconvénients sont dans l’éducation de votre fils, et je ne vois aucune chance pour qu’elle soit changée. Je retourne au milieu des pauvres que madame de Chateaubriand nourrit ; là, je serai toujours à vos ordres. Si jamais vous deveniez maîtresse absolue de Henri, si vous persistiez à croire que ce dépôt précieux puisse être remis entre mes mains, je serais aussi heureux qu’honoré de lui consacrer le reste de ma vie, mais je ne pourrais me charger d’une aussi effrayante responsabilité qu’à la condition d’être, sous vos conseils, entièrement libre dans mes choix et dans mes idées, et placé sur un sol indépendant, hors du cercle des monarchies absolues. »
Dans la lettre était renfermée cette copie de mon projet de la déclaration de la majorité :
« Nous, Henri V du nom, arrivé à l’âge où les lois du royaume fixent la majorité de l’héritier du trône, voulons que le premier acte de cette majorité soit une protestation solennelle contre l’usurpation de Louis-Philippe, duc d’Orléans. En conséquence, et de l’avis de notre conseil, nous avons fait le présent acte pour le maintien de nos droits et de ceux des Français. Donné le trentième jour de septembre de l’an de grâce mil huit cent trente-trois. »
Prague, 30 septembre 1833.
Ma lettre à madame la duchesse de Berry indiquait les faits généraux, mais elle n’entrait pas dans les détails.
Quand je vis madame de Gontaut, au milieu des malles à moitié faites et des vaches ouvertes, elle se jeta à mon cou, et en sanglotant : « Sauvez-moi ! Sauvez-nous ! disait-elle. — Et de quoi vous sauver, madame ? J’arrive, je ne sais rien de rien. » Hradschin était désert ; on eût dit des journées de Juillet et de l’abandon des Tuileries, comme si les révolutions s’attachaient aux pas de la race proscrite.
Des jeunes gens viennent féliciter Henri sur le jour de sa majorité ; plusieurs sont sous le coup d’un arrêt de mort : quelques-uns, blessés dans la Vendée, presque tous pauvres, ont été obligés de se cotiser pour être à même de porter jusqu’à Prague l’expression de leur fidélité. Aussitôt un ordre leur ferme les frontières de la Bohême. Ceux qui parviennent à Butschirad ne sont reçus qu’après les plus grands efforts ; l’étiquette leur barre le passage, comme MM. les gentilshommes de la chambre défendaient à Saint-Cloud la porte du cabinet de Charles X tandis que la révolution entrait par les fenêtres. On déclare à ces jeunes gens que le roi s’en va, qu’il ne sera pas à Prague le 29. Les chevaux sont commandés, la famille royale plie bagage. Si les voyageurs obtiennent enfin la permission de prononcer à la hâte un compliment, on les écoute avec crainte. On n’offre pas un verre d’eau à la petite troupe fidèle ; on ne la prie pas à la table de l’orphelin qu’elle est venue chercher de si loin ; elle est réduite à boire dans un cabaret à la santé de Henri. On fuit devant une poignée de Vendéens, comme on s’est dispersé devant une centaine de héros de Juillet.
Et quel est le prétexte de ce sauve qui peut ? On va au-devant de madame la duchesse de Berry, on donne à la princesse un rendez-vous sur un grand chemin pour la montrer à la dérobée à sa fille et à son fils. N’est-elle pas bien coupable ? elle s’obstine à réclamer pour Henri un titre vain. Pour se tirer de la position la plus simple, on étale aux yeux de l’Autriche et de la France (si toutefois la France aperçoit ces néantises) un spectacle qui rendait la légitimité, déjà trop ravalée, la désolation de ses amis et l’objet de la calomnie de ses ennemis.
Madame la dauphine sent les inconvénients de l’éducation de Henri V, et ses vertus s’en vont en larmes, comme le ciel tombe la nuit en rosée. Le court instant d’audience qu’elle m’accorda ne lui permit pas de me parler de ma lettre de Paris du 30 juin ; elle avait l’air touchée en me regardant.
Dans les rigueurs mêmes de la Providence, un moyen de salut semblait se cacher : l’expatriation sépare l’orphelin de ce qui menaçait de le perdre aux Tuileries ; à l’école de l’adversité, il aurait pu être élevé sous la direction de quelques hommes du nouvel ordre social, habiles à l’instruire de la royauté nouvelle. Au lieu de prendre ces maîtres du moment, loin d’améliorer l’éducation de Henri V, on la rend plus fatale par l’intimité que produit la vie resserrée en famille : dans les soirées d’hiver, des vieillards, tisonnant les siècles au coin du feu, enseignent à l’enfant des jours dont rien ne ramènera le soleil ; ils lui transforment les chroniques de Saint-Denis en contes de nourrice ; les deux premiers barons de l’âge moderne, la Liberté et l’Égalité, sauraient bien forcer Henri sans terre à donner une grande charte.
La dauphine m’avait engagé à faire la course de Butschirad. MM. Dufougerais et Nugent me menèrent en ambassade chez Charles X le soir même de mon arrivée à Prague. À la tête de la députation des jeunes gens, ils allaient achever les négociations commencées au sujet de la présentation. Le premier, impliqué dans mon procès devant la cour d’assises, avait plaidé sa cause avec beaucoup d’esprit ; le second sortait de subir un emprisonnement de huit mois pour délit de presse royaliste. L’auteur du Génie du Christianisme eut donc l’honneur de se rendre auprès du roi très chrétien assis dans une calèche de place, entre l’auteur de la Mode et l’auteur du Revenant.
Prague, 30 septembre 1833.
Butschirad est une villa du grand-duc de Toscane à environ six lieues de Prague, sur la route de Carlsbad. Les princes autrichiens ont leurs biens patrimoniaux dans leur pays, et ne sont, au delà des Alpes, que des possesseurs viagers : ils tiennent l’Italie à ferme. On arrive à Butschirad par une triple allée de pommiers. La villa n’a aucune apparence ; elle ressemble, avec ses communs, à une belle métairie, et domine au milieu d’une plaine nue un hameau mélangé d’arbres verts et d’une tour. L’intérieur de l’habitation est un contre-sens italien, sous le 50e degré de latitude : de grands salons sans cheminées et sans poêles. Les appartements sont tristement enrichis de la dépouille de Holy-Rood. Le château de Jacques II, que remeubla Charles X, a fourni par déménagement à Butschirad les fauteuils et les tapis.
Le roi avait la fièvre et était couché lorsque j’arrivai à Butschirad, le 27, à huit heures du soir. M. de Blacas me fit entrer dans la chambre de Charles X, comme je le disais à la duchesse de Berry. Une petite lampe brûlait sur la cheminée ; je n’entendais dans le silence des ténèbres que la respiration élevée du trente-cinquième successeur de Hugues Capet. Ô mon vieux roi ! votre sommeil était pénible ; le temps et l’adversité, lourds cauchemars, étaient assis sur votre poitrine. Un jeune homme s’approcherait du lit de sa jeune épouse avec moins d’amour que je ne me sentis de respect en marchant d’un pied furtif vers votre couche solitaire. Du moins, je n’étais pas un mauvais songe comme celui qui vous réveilla pour aller voir expirer votre fils ! Je vous adressais intérieurement ces paroles que je n’aurais pu prononcer tout haut sans fondre en larmes : « Le ciel vous garde de tout mal à venir ! Dormez en paix ces nuits avoisinant votre dernier sommeil ! Assez longtemps vos vigiles ont été celles de la douleur. Que ce lit d’exil perde sa dureté en attendant la visite de Dieu ! lui seul peut rendre légère à vos os la terre étrangère. »
Oui, j’aurais donné avec joie tout mon sang pour rendre la légitimité possible à la France. Je m’étais figuré qu’il en serait de la vieille royauté ainsi que de la verge desséchée d’Aaron : enlevée du temple de Jérusalem, elle reverdit et porta les fleurs de l’amandier, symbole du renouvellement de l’alliance. Je ne m’étudie point à étouffer mes regrets, à retenir les larmes dont je voudrais effacer la dernière trace des royales douleurs. Les mouvements que j’éprouve en sens divers, au sujet des mêmes personnes, témoignent de la sincérité avec laquelle ces Mémoires sont écrits. Dans Charles X, l’homme m’attendrit, le monarque me blesse : je me laisse aller à ces deux impressions à mesure qu’elles se succèdent sans chercher à les concilier.
Le 28 septembre, après que Charles X m’eut reçu le matin au bord de son lit, Henri V me fit appeler : je n’avais pas demandé à le voir. Je lui dis quelques mots graves sur sa majorité et sur ces loyaux Français dont l’ardeur lui avait offert des éperons d’or.
Au surplus, il est impossible d’être mieux traité que je ne le fus. Mon arrivée avait jeté l’alarme ; on craignait le rendu compte de mon voyage à Paris. Pour moi donc toutes les attentions ; le reste était négligé. Mes compagnons, dispersés, mourants de faim et de soif, erraient dans les corridors, les escaliers, les cours du château, au milieu de l’effarade des maîtres du logis et des apprêts de leur évasion. On entendait des jurements et des éclats de rire.
La garde autrichienne s’émerveillait de ces individus à moustaches et en habit bourgeois ; elle les soupçonnait d’être des soldats français déguisés, avisant à s’emparer de la Bohême par surprise.
Durant cette tempête au dehors, Charles X me disait au dedans : « Je me suis occupé de corriger l’acte de mon gouvernement à Paris. Vous aurez pour collègue M. de Villèle, comme vous l’avez demandé, le marquis de La Tour-Maubourg et le chancelier. »
Je remerciai le roi de ses bontés, en admirant les illusions de ce monde. Quand la société croule, quand les monarchies finissent, quand la face de la terre se renouvelle, Charles établit à Prague un gouvernement en France, de l’avis de son conseil entendu. Ne nous raillons pas trop : qui de nous n’a sa chimère ? qui de nous ne donne la becquée à de naissantes espérances ? qui de nous n’a son gouvernement in petto, de l’avis de ses passions entendues ? La moquerie m’irait mal à moi l’homme aux songes. Ces Mémoires, que je barbouille en courant, ne sont-ils pas mon gouvernement, de l’avis de ma vanité entendue ? Ne crois-je pas très sérieusement parler à l’avenir, aussi peu à ma disposition que la France aux ordres de Charles X ?
Le cardinal Latil, ne se voulant pas trouver dans la bagarre, était allé passer quelques jours chez le duc de Rohan. M. de Foresta passait mystérieusement, un portefeuille sous le bras ; madame de Bouillé me faisait des révérences profondes, comme une personne de parti, avec des yeux baissés qui voulaient voir à travers leurs paupières ; M. la Villate s’attendait à recevoir son congé ; il n’était plus question de M. Barrande, qui se flattait de rentrer en grâce et séjournait dans un coin à Prague.
J’allai faire ma cour au dauphin. Notre conversation fut brève :
« Comment Monseigneur se trouve-t-il à Butschirad ?
— Vieillottant.
— C’est comme tout le monde, Monseigneur.
— Et votre femme ?
— Monseigneur, elle a mal aux dents.
— Fluxion ?
— Non, Monseigneur : temps.
— Vous dînez chez le roi ? Nous nous reverrons. » Et nous nous quittâmes.
Prague, 28 et 29 septembre 1833.
Je me trouvai libre à trois heures : on dînait à six. Ne sachant que devenir, je me promenai dans les allées de pommiers dignes de la Normandie. La récolte du fruit de ces faux orangers s’élève dans les bonnes années à la somme de dix-huit mille francs. Les calvilles s’exportent en Angleterre. On n’en fait point de cidre, le monopole de la bière en Bohême s’y oppose. Selon Tacite, les Germains avaient des mots pour signifier le printemps, l’été et l’hiver ; ils n’en avaient point pour exprimer l’automne, dont ils ignoraient le nom et les présents : nomen ac bona ignorantur. Depuis le temps de Tacite, il leur est arrivé une Pomone.
Accablé de fatigue, je m’assis sur les échelons d’une échelle appuyée contre le tronc d’un pommier. J’étais là dans l’œil-de-bœuf du château de Butschirad, ou au balustre de la chambre du conseil. En regardant le toit qui couvrait la triple génération de mes rois, je me rappelais ces plaintes du Maoual arabe : « Ici nous avons vu disparaître sous l’horizon les étoiles que nous aimons à voir se lever sous le ciel de notre patrie. »
Plein de ces tristes idées, je m’endormis. Une voix douce me réveilla. Une paysanne bohème venait cueillir des pommes ; avançant la poitrine et relevant la tête, elle me faisait une salutation slave avec un sourire de reine ; je pensai tomber de mon juchoir : je lui dis en français : « Vous êtes bien belle ; je vous remercie ! » Je vis à son air qu’elle m’avait compris : les pommes sont toujours pour quelque chose dans mes rencontres avec les Bohémiennes. Je descendis de mon échelle comme un de ces condamnés des temps féodaux, délivré par la présence d’une jeune femme. Pensant à la Normandie, à Dieppe, à Fervacques, à la mer, je repris le chemin du Trianon de la vieillesse de Charles X.
On se mit à table, à savoir : le prince et la princesse de Bauffremont, le duc et la duchesse de Narbonne, M. de Blacas, M. de Damas, M. O’Hégerty, moi, M. le dauphin et Henri V ; j’aurais mieux aimé y voir les jeunes gens que moi. Charles X ne dîna point ; il se soignait, afin d’être en état de partir le lendemain. Le banquet fut bruyant, grâce au parlage du jeune prince : il ne cessa de discourir de sa promenade à cheval, de son cheval, des frasques de son cheval sur le gazon, des ébrouements de son cheval dans les terres labourées. Cette conversation était bien naturelle, et j’en étais cependant affligé ; j’aimais mieux notre ancien entretien sur les voyages et sur l’histoire.
Le roi vint et causa avec moi. Il me complimenta de rechef sur la note de majorité ; elle lui plaisait parce que, laissant de côté les abdications comme chose consommée, elle n’exigeait d’autre signature que celle de Henri, et ne ravivait aucune blessure. Selon Charles X, la déclaration serait envoyée de Vienne à M. Pastoret avant mon retour en France ; je m’inclinai avec un sourire d’incrédulité. Sa Majesté, après m’avoir frappé l’épaule selon sa coutume : « Chateaubriand, où allez-vous à présent ? — Tout bêtement à Paris, sire. — Non, non, pas bêtement, » reprit le roi, cherchant avec une sorte d’inquiétude le fond de ma pensée.
On apporta les journaux ; le dauphin s’empara des gazettes anglaises : tout d’un coup, au milieu d’un profond silence, il traduisit à haute voix ce passage du Times : « Il y a ici le baron de ***, haut de quatre pieds, âgé de soixante-quinze ans, et tout aussi vert qu’il était il y a cinquante ans. » Et puis monseigneur se tut.
Le roi se retira ; M. de Blacas me dit : « Vous devriez venir à Leoben avec nous. » La proposition n’était pas sérieuse. Je n’avais d’ailleurs aucune envie d’assister à une scène de famille ; je ne voulais ni diviser des parents, ni me mêler de réconciliations dangereuses. Lorsque j’entrevis la chance de devenir le favori d’une des deux puissances, je frémis ; la poste ne me semblait pas assez prompte pour m’éloigner de mes honneurs possibles. L’ombre de la fortune me fait trembler, comme l’ombre du cheval de Richard faisait trembler les Philistins.
Le lendemain 28, je m’enfermai à l’hôtel des Bains et j’écrivis ma dépêche à Madame. Le soir même Hyacinthe était parti avec cette dépêche.
Le 29, j’allai voir le comte et la comtesse de Choteck ; je les trouvai confondus du brouhaha de la cour de Charles X. Le grand bourgrave envoyait à force des estafettes lever les consignes qui retenaient les jeunes gens aux frontières. Au surplus, ceux que l’on apercevait dans les rues de Prague n’avaient rien perdu de leur caractère français ; un légitimiste et un républicain, politique à part, sont les mêmes hommes : c’était un bruit, une moquerie, une gaieté ! Les voyageurs venaient chez moi me conter leurs aventures. M*** avait visité Francfort avec un cicerone allemand, très charmé des Français ; M*** lui en demanda la cause, le cicerone lui répondit : « Les Vrançais fenir à Frankfurt ; ils pufaient le fin et faisaient l’amour avec les cholies femmes tes pourchois. Le chénéral Aucherau mettre 41 millions de taxe sur la file te Frankfurt. » Voilà les raisons pour lesquelles on aimait tant les Français à Francfort.
Un grand déjeuner fut servi dans mon auberge ; les riches payèrent l’écot des pauvres. Au bord de la Moldau, on but du vin de Champagne à la santé de Henri V, qui courait les chemins avec son aïeul, dans la peur d’entendre les toasts portés à sa couronne. À huit heures, mes affaires fixées, je montai en voiture, espérant bien ne retourner en Bohême de ma vie.
On a dit que Charles X avait eu l’intention de se retirer à l’autel : il avait des antécédents de ce dessein dans sa famille. Richer, moine de Senones, et Geoffroy de Beaulieu, confesseur de saint Louis, rapportent que ce grand homme avait pensé à s’enfermer dans un cloître, lorsque son fils serait en âge de le remplacer sur le trône. Christine de Pisan dit de Charles V : « Le sage roi avait délibéré en soi que, si tant pouvoit vivre que son fils le dauphin fust en âge de porter couronne, il lui délairoit le royaume… et se feroit prêtre. » De pareils princes, s’ils avaient abandonné le sceptre, auraient bien manqué comme tuteurs à leurs fils ; et cependant, en restant rois, ont-ils rendu dignes d’eux leurs successeurs ? Que fut Philippe le Hardi auprès de saint Louis ? Toute la sagesse de Charles V se transforma en folie dans son héritier.
Je passe à dix heures du soir devant Butschirad, dans la campagne muette, vivement éclairée de la lune. J’aperçois la masse confuse de la villa, du hameau et de la ruine qu’habite le dauphin : le reste de la famille royale voyage. Un si profond isolement me saisit ; cet homme (je vous l’ai déjà dit) a des vertus : modéré en politique, il nourrit peu de préjugés ; il n’a dans les veines qu’une goutte de sang de saint Louis, mais il l’a ; sa probité est sans égale, sa parole inviolable comme celle de Dieu. Naturellement courageux, sa piété filiale l’a perdu à Rambouillet. Brave et humain en Espagne, il a eu la gloire de rendre un royaume à son parent et n’a pu conserver le sien. Louis-Antoine, depuis les journées de Juillet, a songé à demander un asile en Andalousie : Ferdinand le lui eût sans doute refusé. Le mari de la fille de Louis XVI languit dans un village de Bohême ; un chien dont j’entends la voix, est la seule garde du prince : Cerbère aboie ainsi aux ombres dans les régions de la mort, du silence et de la nuit.
Je n’ai jamais pu revoir dans ma longue vie mes foyers paternels ; je n’ai pu me fixer à Rome, où je désirais tant mourir ; les huit cents lieues que j’achève, y compris mon premier voyage en Bohême, m’auraient mené aux plus beaux sites de la Grèce, de l’Italie et de l’Espagne. J’ai dévoré ce chemin et j’ai dépensé mes derniers jours pour revenir sur cette terre froide et grise : qu’ai-je donc fait au ciel ?
J’entrai dans Prague le 29 à quatre heures du soir. Je descendis à l’hôtel des Bains. Je ne vis point la jeune servante saxonne ; elle était retournée à Dresde consoler par des chants d’Italie les tableaux exilés de Raphaël.