Mémoires d’outre-tombe (page 111)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Beaux arbres qui m’avez vu naître,

Bientôt vous me verrez mourir.

L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir ; il porte avec lui l’immensité. Tel accent échappé de votre sein ne se mesure pas et trouve un écho dans des milliers d’âmes : qui n’a point en soi cette mélodie, la demandera en vain à l’univers. Asseyez-vous sur le tronc de l’arbre abattu au fond des bois : si dans l’oubli profond de vous-même, dans votre immobilité, dans votre silence vous ne trouvez pas l’infini, il est inutile de vous égarer aux rives du Gange.

Quelle serait une société universelle qui n’aurait point de pays particulier, qui ne serait ni française, ni anglaise, ni allemande, ni espagnole, ni portugaise, ni italienne, ni russe, ni tartare, ni turque, ni persane, ni indienne, ni chinoise, ni américaine, ou plutôt qui serait à la fois toutes ces sociétés ? Qu’en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? Comment s’exprimeraient des passions ressenties à la fois à la manière des différents peuples dans les différents climats ? Comment entrerait dans le langage cette confusion de besoins et d’images produits des divers soleils qui auraient éclairé une jeunesse, une virilité et une vieillesse communes ? Et quel serait ce langage ? De la fusion des sociétés résultera-t-il un idiome universel, ou y aura-t-il un dialecte de transaction servant à l’usage journalier, tandis que chaque nation parlerait sa propre langue, ou bien les langues diverses seraient-elles entendues de tous ? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d’ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d’un globe souillé partout ? Il ne resterait qu’à demander à la science le moyen de changer de planète.

Las de la propriété particulière, voulez-vous faire du gouvernement un propriétaire unique, distribuant à la communauté devenue mendiante une part mesurée sur le mérite de chaque individu ? Qui jugera des mérites ? Qui aura la force et l’autorité de faire exécuter vos arrêts ? Qui tiendra et fera valoir cette banque d’immeubles vivants ?

Chercherez-vous l’association du travail ? Qu’apportera le faible, le malade, l’inintelligent dans la communauté restée grevée de leur inaptitude ?

Autre combinaison : on pourrait former, en remplaçant le salaire, des espèces de sociétés anonymes ou en commandite entre les fabricants et les ouvriers, entre l’intelligence et la matière, où les uns apporteraient leur capital et leur idée, les autres leur industrie et leur travail ; on partagerait en commun les bénéfices survenus. C’est très bien, la perfection complète admise chez les hommes : très bien, si vous ne rencontrez ni querelle, ni avarice, ni envie : mais qu’un seul associé réclame, tout croule ; les divisions et les procès commencent. Ce moyen, un peu plus possible en théorie, est tout aussi impossible en pratique.

Chercherez-vous, par une opinion mitigée, l’édification d’une cité où chaque homme possède un toit, du feu, des vêtements, une nourriture suffisante ? Quand vous serez parvenu à doter chaque citoyen, les qualités et les défauts dérangeront votre partage ou le rendront injuste : celui-ci a besoin d’une nourriture plus considérable que celui-là ; celui-là ne peut pas travailler autant que celui-ci ; les hommes économes et laborieux deviendront des riches, les dépensiers, les paresseux, les malades, retomberont dans la misère ; car vous ne pouvez donner à tous le même tempérament : l’inégalité naturelle reparaîtra en dépit de vos efforts.

Et ne croyez pas que nous nous laissions enlacer par les précautions légales et compliquées qu’ont exigées l’organisation de la famille, droits patrimoniaux, tutelles, reprises des hoirs et ayants cause, etc., etc. Le mariage est notoirement une absurde oppression : nous abolissons tout cela. Si le fils tue le père, ce n’est pas le fils, comme on le prouve très bien, qui commet un parricide, c’est le père qui en vivant immole le fils. N’allons donc pas nous troubler la cervelle des labyrinthes d’un édifice que nous mettons rez pied, rez terre ; il est inutile de s’arrêter à ces bagatelles caduques de nos grands-pères.

Ce nonobstant, parmi les modernes sectaires, il en est qui, entrevoyant les impossibilités de leurs doctrines, y mêlent, pour les faire tolérer, les mots de morale et de religion ; ils pensent qu’en attendant mieux, on pourrait nous mener d’abord à l’idéale médiocrité des Américains ; ils ferment les yeux et veulent bien oublier que les Américains sont propriétaires et propriétaires ardents, ce qui change un peu la question.

D’autres, plus obligeants encore, et qui admettent une sorte d’élégance de civilisation, se contenteraient de nous transformer en Chinois constitutionnels, à peu près athées, vieillards éclairés et libres, assis en robes jaunes pour des siècles dans nos semis de fleurs, passant nos jours dans un confortable acquis à la multitude, ayant tout inventé, tout trouvé, végétant en paix au milieu de nos progrès accomplis, et nous mettant seulement sur un chemin de fer, comme un ballot, afin d’aller de Canton à la grande muraille deviser d’un marais à dessécher, d’un canal à creuser, avec un autre industriel du Céleste-Empire. Dans l’une ou l’autre supposition, Américain ou Chinois, je serai heureux d’être parti avant qu’une telle félicité me soit advenue.

Enfin il resterait une solution : il se pourrait qu’en raison d’une dégradation complète du caractère humain, les peuples s’arrangeassent de ce qu’ils ont : ils perdraient l’amour de l’indépendance, remplacé par l’amour des écus, en même temps que les rois perdraient l’amour du pouvoir, troqué pour l’amour de la liste civile. De là résulterait un compromis entre les monarques et les sujets charmés de ramper pêle-mêle dans un ordre politique bâtard ; ils étaleraient à leur aise leurs infirmités les uns devant les autres, comme dans les anciennes léproseries, ou comme dans ces boues où trempent aujourd’hui des malades pour se soulager ; on barboterait dans une fange indivise à l’état de reptile pacifique.

C’est néanmoins mal prendre son temps que de vouloir, dans l’état actuel de notre société, remplacer les plaisirs de la nature intellectuelle par les joies de la nature physique. Celles-ci, on le conçoit, pouvaient occuper la vie des anciens peuples aristocratiques ; maîtres du monde, ils possédaient des palais, des troupeaux d’esclaves ; ils englobaient dans leurs propriétés particulières des régions entières de l’Afrique. Mais sous quel portique promènerez-vous maintenant vos pauvres loisirs ? Dans quels bains vastes et ornés renfermerez-vous les parfums, les fleurs, les joueuses de flûte, les courtisanes de l’Ionie ? N’est pas Héliogabale qui veut. Où prendrez-vous les richesses indispensables à ces délices matérielles ? L’âme est économe ; mais le corps est dépensier.

Maintenant, quelques mots plus sérieux sur l’égalité absolue : cette égalité ramènerait non seulement la servitude des corps, mais l’esclavage des âmes ; il ne s’agirait de rien moins que de détruire l’inégalité morale et physique de l’individu. Notre volonté, mise en régie sous la surveillance de tous, verrait nos facultés tomber en désuétude. L’infini, par exemple, est de notre nature ; défendez à notre intelligence, ou même à nos passions, de songer à des biens sans terme, vous réduisez l’homme à la vie du limaçon, vous le métamorphosez en machine. Car, ne vous y trompez pas : sans la possibilité d’arriver à tout, sans l’idée de vivre éternellement, néant partout ; sans la propriété individuelle, nul n’est affranchi ; quiconque n’a pas de propriété ne peut être indépendant ; il devient prolétaire ou salarié, soit qu’il vive dans la condition actuelle des propriétés à part, ou au milieu d’une propriété commune. La propriété commune ferait ressembler la société à un de ces monastères à la porte duquel des économes distribuaient du pain. La propriété héréditaire et inviolable est notre défense personnelle ; la propriété n’est autre chose que la liberté. L’égalité absolue, qui présuppose la soumission complète à cette égalité, reproduirait la plus dure servitude ; elle ferait de l’individu humain une bête de somme soumise à l’action qui la contraindrait, et obligée de marcher sans fin dans le même sentier.

Tandis que je raisonnais ainsi, M. de Lamennais attaquait, sous les verrous de sa geôle, les mêmes systèmes avec sa puissance logique qui s’éclaire de la splendeur du poète. Un passage emprunté à sa brochure intitulée : Du Passé et de l’Avenir du Peuple, complètera mes raisonnements ; écoutez-le, c’est lui maintenant qui parle :

« Pour ceux qui se proposent ce but d’égalité rigoureuse, absolue, les plus conséquents concluent, pour l’établir et pour le maintenir, à l’emploi de la force, au despotisme, à la dictature, sous une forme ou sous une autre forme.

« Les partisans de l’égalité absolue sont d’abord contraints d’attaquer les inégalités naturelles, afin de les atténuer, de les détruire s’il est possible. Ne pouvant rien sur les conditions premières d’organisation et de développement, leur œuvre commence à l’instant où l’homme naît, où l’enfant sort du sein de sa mère. L’État alors s’en empare : le voilà maître absolu de l’être spirituel comme de l’être organique. L’intelligence et la conscience, tout dépend de lui, tout lui est soumis. Plus de famille, plus de paternité, plus de mariage dès lors ; un mâle, une femelle, des petits que l’État manipule, dont il fait ce qu’il veut, moralement, physiquement, une servitude universelle et si profonde que rien n’y échappe, qu’elle pénètre jusqu’à l’âme même.

« En ce qui touche les choses matérielles, l’égalité ne saurait s’établir d’une manière tant soit peu durable par le simple partage. S’il s’agit de la terre seule, on conçoit qu’elle puisse être divisée en autant de portions qu’il y a d’individus ; mais le nombre des individus variant perpétuellement, il faudrait aussi perpétuellement changer cette division primitive. Toute propriété individuelle étant abolie, il n’y a de possesseur de droit que l’État. Ce mode de possession, s’il est volontaire, est celui du moine astreint par ses vœux à la pauvreté comme à l’obéissance ; s’il n’est pas volontaire, c’est celui de l’esclave, là où rien ne modifie la rigueur de sa condition. Tous les liens de l’humanité, les relations sympathiques, le dévouement mutuel, l’échange des services, le libre don de soi, tout ce qui fait le charme de la vie et sa grandeur, tout, tout a disparu, disparu sans retour.

« Les moyens proposés jusqu’ici pour résoudre le problème de l’avenir du peuple aboutissent à la négation de toutes les conditions indispensables de l’existence, détruisent, soit directement, soit implicitement, le devoir, le droit, la famille et ne produiraient, s’ils pouvaient être appliqués à la société, au lieu de la liberté dans laquelle se résume tout progrès réel, qu’une servitude à laquelle l’histoire, si haut qu’on remonte dans le passé, n’offre rien de comparable. »

Il n’y a rien à ajouter à cette logique.

Je ne vais pas voir les prisonniers, comme Tartufe, pour leur distribuer des aumônes, mais pour enrichir mon intelligence avec des hommes qui valent mieux que moi. Quand leurs opinions diffèrent des miennes, je ne crains rien : chrétien entêté, tous les beaux génies de la terre n’ébranleraient pas ma foi ; je les plains, et ma charité me défend contre la séduction. Si je pèche par excès, ils pèchent par défaut ; je comprends ce qu’ils comprennent, ils ne comprennent pas ce que je comprends. Dans la même prison où je visitais autrefois le noble et malheureux Carrel, je visite aujourd’hui l’abbé de Lamennais. La révolution de Juillet a relégué aux ténèbres d’une geôle le reste des hommes supérieurs dont elle ne peut ni juger le mérite, ni soutenir l’éclat. Dans la dernière chambre en montant, sous un toit abaissé que l’on peut toucher de la main, nous imbéciles croyants de liberté, François de Lamennais et François de Chateaubriand, nous causons de choses sérieuses. Il a beau se débattre, ses idées ont été jetées dans le moule religieux ; la forme est restée chrétienne, alors que le fond s’éloigne le plus du dogme : sa parole a retenu le bruit du ciel.

Fidèle professant l’hérésie, l’auteur de l’Essai sur l’indifférence parle ma langue avec des idées qui ne sont plus mes idées. Si, après avoir embrassé l’enseignement évangélique populaire, il fût resté attaché au sacerdoce, il aurait conservé l’autorité qu’ont détruite des variations. Les curés, les membres nouveaux du clergé (et les plus distingués d’entre ces lévites) allaient à lui ; les évêques se seraient trouvés engagés dans sa cause s’il eût adhéré aux libertés gallicanes, tout en vénérant le successeur de saint Pierre et en défendant l’unité.

En France, la jeunesse eût entouré le missionnaire en qui elle trouvait les idées qu’elle aime et les progrès auxquels elle aspire ; en Europe, les dissidents attentifs n’auraient point fait obstacle ; de grands peuples catholiques, les Polonais, les Irlandais, les Espagnols, auraient béni le prédicateur suscité. Rome même eût fini par s’apercevoir que le nouvel évangéliste faisait renaître la domination de l’Église et fournissait au pontife opprimé le moyen de résister à l’influence des rois absolus. Quelle puissance de vie ! L’intelligence, la religion, la liberté représentées dans un prêtre !

Dieu ne l’a pas voulu ; la lumière a tout à coup manqué à celui qui était la lumière ; le guide en se dérobant a laissé le troupeau dans la nuit. À mon compatriote, dont la carrière publique est interrompue, restera toujours la supériorité privée et la prééminence des dons naturels. Dans l’ordre des temps il doit me survivre ; je l’ajourne à mon lit de mort pour agiter nos grands contestes à ces portes que l’on ne repasse plus. J’aimerais à voir son génie répandre sur moi l’absolution que sa main avait autrefois le droit de faire descendre sur ma tête. Nous avons été bercés en naissant par les mêmes flots ; qu’il soit permis à mon ardente foi et à mon admiration sincère d’espérer que je rencontrerai encore mon ami réconcilié sur le même rivage des choses éternelles.

En définitive, mes investigations m’amènent à conclure que l’ancienne société s’enfonce sous elle, qu’il est impossible à quiconque n’est pas chrétien de comprendre la société future poursuivant son cours et satisfaisant à la fois ou l’idée purement républicaine ou l’idée monarchique modifiée. Dans toutes les hypothèses, les améliorations que vous désirez, vous ne les pouvez tirer que de l’Évangile.

Au fond des combinaisons des sectaires actuels, c’est toujours le plagiat, la parodie de l’Évangile, toujours le principe apostolique qu’on retrouve ; ce principe est tellement entré en nous, que nous en usons comme nous appartenant ; nous nous le présumons naturel, quoiqu’il ne nous le soit pas ; il nous est venu de notre ancienne foi, à prendre celle-ci à deux ou trois degrés d’ascendance au-dessus de nous. Tel esprit indépendant qui s’occupe du perfectionnement de ses semblables n’y aurait jamais pensé si le droit des peuples n’avait été posé par le Fils de l’homme. Tout acte de philanthropie auquel nous nous livrons, tout système que nous rêvons dans l’intérêt de l’humanité, n’est que l’idée chrétienne retournée, changée de nom et trop souvent défigurée : c’est toujours le verbe qui se fait chair !

Voulez-vous que l’idée chrétienne ne soit que l’idée humaine en progression ? J’y consens ; mais ouvrez les diverses cosmogonies, vous apprendrez qu’un christianisme traditionnel a devancé sur la terre le christianisme révélé. Si le Messie n’était pas venu et qu’il n’eût point parlé, comme il le dit de lui-même, l’idée n’aurait pas été dégagée, les vérités seraient restées confuses, telles qu’on les entrevoit dans les écrits des anciens. C’est donc, de quelque façon que vous l’interprétiez, du révélateur ou du Christ que vous tenez tout ; c’est du Sauveur, Salvator, du Consolateur, Paracletus, qu’il vous faut toujours partir ; c’est de lui que vous avez reçu les germes de la civilisation et de la philosophie.

Vous voyez donc que je ne trouve de solution à l’avenir que dans le christianisme et dans le christianisme catholique ; la religion du Verbe est la manifestation de la vérité, comme la création est la visibilité de Dieu. Je ne prétends pas qu’une rénovation générale ait absolument lieu, car j’admets que des peuples entiers soient voués à la destruction ; j’admets aussi que la foi se dessèche en certains pays : mais s’il en reste un seul grain, s’il tombe sur un peu de terre, ne fût-ce que dans les débris d’un vase, ce grain lèvera, et une seconde incarnation de l’esprit catholique ranimera la société.

Le christianisme est l’appréciation la plus philosophique et la plus rationnelle de Dieu et de la création ; il renferme les trois grandes lois de l’univers, la loi divine, la loi morale, la loi politique : la loi divine, unité de Dieu en trois personnes ; la loi morale, charité ; la loi politique, c’est-à-dire, liberté, égalité, fraternité.

Les deux premiers principes sont développés ; le troisième, la loi politique, n’a point reçu ses compléments, parce qu’il ne pouvait fleurir tandis que la croyance intelligente de l’être infini et la morale universelle n’étaient point solidement établies. Or, le christianisme eut d’abord à déblayer les absurdités et les abominations dont l’idolâtrie et l’esclavage avaient encombré le genre humain.

Des personnes éclairées ne comprennent pas qu’un catholique tel que moi s’entête à s’asseoir à l’ombre de ce qu’elles appellent des ruines ; selon ces personnes, c’est une gageure, un parti pris. Mais dites-le-moi, par pitié, où trouverai-je une famille et un Dieu dans la société individuelle et philosophique que vous me proposez ? Dites-le-moi et je vous suis ; sinon, ne trouvez pas mauvais que je me couche dans la tombe du Christ, seul abri que vous m’avez laissé en m’abandonnant.

Non, je n’ai point fait une gageure avec moi-même ; je suis sincère ; voici ce qui m’est arrivé : de mes projets, de mes études, de mes expériences, il ne m’est resté qu’un détromper complet de toutes les choses que poursuit le monde. Ma conviction religieuse, en grandissant, a dévoré mes autres convictions ; il n’est ici-bas chrétien plus croyant et homme plus incrédule que moi. Loin d’être à son terme, la religion du Libérateur entre à peine dans sa troisième période, la période politique, liberté, égalité, fraternité. L’Évangile, sentence d’acquittement, n’a pas été lu encore à tous ; nous en sommes encore aux malédictions prononcées par le Christ : « Malheur à vous qui chargez les hommes de fardeaux qu’ils ne sauraient porter, et qui ne voudriez pas les avoir touchés du bout du doigt ! »

Le christianisme, stable dans ses dogmes, est mobile dans ses lumières ; sa transformation enveloppe la transformation universelle. Quand il aura atteint son plus haut point, les ténèbres achèveront de s’éclaircir ; la liberté, crucifiée sur le Calvaire avec le Messie, en descendra avec lui ; elle remettra aux nations ce nouveau testament écrit en leur faveur et jusqu’ici entravé dans ses clauses. Les gouvernements passeront, le mal moral disparaîtra, la réhabilitation annoncera la consommation des siècles de mort et d’oppression nés de la chute.

Quand viendra ce jour désiré ? Quand la Société se recomposera-t-elle d’après les moyens secrets du principe générateur ? Nul ne le peut dire ; on ne saurait calculer les résistances des passions.

Plus d’une fois la mort engourdira des races, versera le silence sur les événements comme la neige tombée pendant la nuit fait cesser le bruit des chars. Les nations ne croissent pas aussi rapidement que les individus dont elles sont composées et ne disparaissent pas aussi vite. Que de temps ne faut-il point pour arriver à une seule chose cherchée ! L’agonie du Bas-Empire pensa ne pas finir ; l’ère chrétienne, déjà si étendue, n’a pas suffi à l’abolition de la servitude. Ces calculs, je le sais, ne vont pas au tempérament français ; dans nos révolutions nous n’avons jamais admis l’élément du temps : c’est pourquoi nous sommes toujours ébahis des résultats contraires à nos impatiences. Pleins d’un généreux courage, des jeunes gens se précipitent ; ils s’avancent tête baissée vers une haute région qu’ils entrevoient et qu’ils s’efforcent d’atteindre : rien de plus digne d’admiration ; mais ils useront leur vie dans ces efforts, et arrivés au terme, de mécompte en mécompte, ils consigneront le poids des années déçues à d’autres générations abusées qui le porteront jusqu’aux tombeaux voisins ; ainsi de suite. Le temps du désert est revenu ; le christianisme recommence dans la stérilité de la Thébaïde, au milieu d’une idolâtrie redoutable, l’idolâtrie de l’homme envers soi.

Il y a deux conséquences dans l’histoire, l’une immédiate et qui est à l’instant connue, l’autre éloignée et qu’on n’aperçoit pas d’abord. Ces conséquences souvent se contredisent ; les unes viennent de notre courte sagesse, les autres de la sagesse perdurable. L’événement providentiel apparaît après l’événement humain. Dieu se lève derrière les hommes. Niez tant qu’il vous plaira le suprême conseil, ne consentez pas à son action, disputez sur les mots, appelez force des choses ou raison ce que le vulgaire appelle Providence, regardez à la fin d’un fait accompli, et vous verrez qu’il a toujours produit le contraire de ce qu’on en attendait, quand il n’a point été établi d’abord sur la morale et sur la justice.

Si le ciel n’a pas prononcé son dernier arrêt ; si un avenir doit être, un avenir puissant et libre, cet avenir est loin encore, loin au delà de l’horizon visible ; on n’y pourra parvenir qu’à l’aide de cette espérance chrétienne dont les ailes croissent à mesure que tout semble la trahir, espérance plus longue que le temps et plus forte que le malheur.

L’ouvrage inspiré par mes cendres et destiné à mes cendres subsistera-t-il après moi ? Il est possible que mon travail soit mauvais ; il est possible qu’en voyant le jour ces Mémoires s’effacent : du moins les choses que je me serai racontées auront servi à tromper l’ennui de ces dernières heures dont personne ne veut et dont on ne sait que faire. Au bout de la vie est un âge amer : rien ne plaît, parce qu’on n’est digne de rien ; bon à personne, fardeau à tous, près de son dernier gîte, on n’a qu’un pas à faire pour y atteindre : à quoi servirait de rêver sur une plage déserte ? quelles aimables ombres apercevrait-on dans l’avenir ? Fi des nuages qui volent maintenant sur ma tête !

Une idée me revient et me trouble : ma conscience n’est pas rassurée sur l’innocence de mes veilles ; je crains mon aveuglement et la complaisance de l’homme pour ses fautes. Ce que j’écris est-il bien selon la justice ? La morale et la charité sont-elles rigoureusement observées ? Ai-je eu le droit de parler des autres ? Que me servirait le repentir, si ces Mémoires faisaient quelque mal ? Ignorés et cachés de la terre, vous de qui la vie agréable aux autels opère des miracles, salut à vos secrètes vertus !

Ce pauvre, dépourvu de science, et dont on ne s’occupera jamais, a, par la seule doctrine de ses mœurs exercé sur ses compagnons de souffrance l’influence divine qui émanait des vertus du Christ. Le plus beau livre de la terre ne vaut pas un acte inconnu de ces martyrs sans nom dont Hérode avait mêlé le sang à leurs sacrifices.

Vous m’avez vu naître ; vous avez vu mon enfance, l’idolâtrie de ma singulière création dans le château de Combourg, ma présentation à Versailles, mon assistance à Paris au premier spectacle de la Révolution. Dans le nouveau monde je rencontre Washington ; je m’enfonce dans les bois ; le naufrage me ramène sur les côtes de ma Bretagne. Arrivent mes souffrances comme soldat, ma misère comme émigré. Rentré en France, je deviens auteur du Génie du christianisme. Dans une société changée, je compte et je perds des amis. Bonaparte m’arrête et se jette, avec le corps sanglant du duc d’Enghien, devant mes pas ; je m’arrête à mon tour, et je conduis le grand homme de son berceau, en Corse, à sa tombe, à Sainte-Hélène. Je participe à la Restauration et je la vois finir.

Ainsi la vie publique et privée m’a été connue. Quatre fois j’ai traversé les mers ; j’ai suivi le soleil en Orient, touché les ruines de Memphis, de Carthage, de Sparte et d’Athènes ; j’ai prié au tombeau de saint Pierre et adoré sur le Golgotha. Pauvre et riche, puissant et faible, heureux et misérable, homme d’action, homme de pensée, j’ai mis ma main dans le siècle, mon intelligence au désert ; l’existence effective s’est montrée à moi au milieu des illusions, de même que la terre apparaît aux matelots parmi les nuages. Si ces faits répandus sur mes songes, comme le vernis qui préserve des peintures fragiles, ne disparaissent pas, ils indiqueront le lieu par où a passé ma vie.

Dans chacune de mes trois carrières, je m’étais proposé un but important : voyageur, j’ai aspiré à la découverte du monde polaire ; littérateur, j’ai essayé de rétablir le culte sur ses ruines ; homme d’État, je me suis efforcé de donner aux peuples le système de la monarchie pondérée, de replacer la France à son rang en Europe, de lui rendre la force que les traités de Vienne lui avaient fait perdre ; j’ai du moins aidé à conquérir celle de nos libertés qui les vaut toutes, la liberté de la presse. Dans l’ordre divin, religion et liberté ; dans l’ordre humain, honneur et gloire (qui sont la génération humaine de la religion et de la liberté) : voilà ce que j’ai désiré pour ma patrie.

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