Mémoires d’outre-tombe (page 112)
Des auteurs français de ma date, je suis quasi le seul qui ressemble à ses ouvrages : voyageur, soldat, publiciste, ministre, c’est dans les bois que j’ai chanté les bois, sur les vaisseaux que j’ai peint l’Océan, dans les camps que j’ai parlé des armes, dans l’exil que j’ai appris l’exil, dans les cours, dans les affaires, dans les assemblées, que j’ai étudié les princes, la politique et les lois.
Les orateurs de la Grèce et de Rome furent mêlés à la chose publique et en partagèrent le sort ; dans l’Italie et l’Espagne de la fin du moyen âge et de la renaissance, les premiers génies des lettres et des arts participèrent au mouvement social. Quelles orageuses et belles vies que celles de Dante, de Tasse, de Camoëns, d’Ercilla, de Cervantes ! En France, anciennement, nos cantiques et nos récits nous parvenaient de nos pèlerinages et de nos combats ; mais, à compter du règne de Louis XIV, nos écrivains ont trop souvent été des hommes isolés dont les talents pouvaient être l’expression de l’esprit, non des faits de leur époque.
Moi, bonheur ou fortune, après avoir campé sous la hutte de l’Iroquois et sous la tente de l’Arabe, après avoir revêtu la casaque du sauvage et le cafetan du Mamelouck, je me suis assis à la table des rois pour retomber dans l’indigence. Je me suis mêlé de paix et de guerre ; j’ai signé des traités et des protocoles ; j’ai assisté à des sièges, des congrès et des conclaves ; à la réédification et à la démolition des trônes ; j’ai fait de l’histoire, et je la pouvais écrire : et ma vie solitaire et silencieuse marchait au travers du tumulte et du bruit avec les filles de mon imagination, Atala, Amélie, Blanca, Velléda, sans parler de ce que je pourrais appeler les réalités de mes jours, si elles n’avaient elles-mêmes la séduction des chimères. J’ai peur d’avoir eu une âme de l’espèce de celle qu’un philosophe ancien appelait une maladie sacrée.
Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue.
La géographie entière a changé depuis que, selon l’expression de nos vieilles coutumes, j’ai pu regarder le ciel de mon lit. Si je compare deux globes terrestres, l’un du commencement, l’autre de la fin de ma vie, je ne le reconnais plus. Une cinquième partie de la terre, l’Australie, a été découverte et s’est peuplée : un sixième continent vient d’être aperçu par des voiles françaises dans les glaces du pôle antarctique, et les Parry, les Ross, les Franklin ont tourné, à notre pôle, les côtes qui dessinent la limite de l’Amérique au septentrion ; l’Afrique a ouvert ses mystérieuses solitudes ; enfin il n’y a pas un coin de notre demeure qui soit actuellement ignoré. On attaque toutes les langues de terres qui séparent le monde ; on verra sans doute bientôt des vaisseaux traverser l’isthme de Panama et peut-être l’isthme de Suez.
L’histoire a fait parallèlement au fond du temps des découvertes ; les langues sacrées ont laissé lire leur vocabulaire perdu ; jusque sur les granits de Mezraïm, Champollion a déchiffré ces hiéroglyphes qui semblaient être un sceau mis sur les lèvres du désert, et qui répondait de leur éternelle discrétion. Que si les révolutions nouvelles ont rayé de la carte la Pologne, la Hollande, Gènes et Venise, d’autres républiques occupent une partie des rivages du grand Océan et de l’Atlantique. Dans ces pays, la civilisation perfectionnée pourrait prêter des secours à une nature énergique : les bateaux à vapeur remonteraient ces fleuves destinés à devenir des communications faciles, après avoir été d’invincibles obstacles ; les bords de ces fleuves se couvriraient de villes et de villages, comme nous avons vu de nouveaux États américains sortir des déserts du Kentucky. Dans ces forêts réputées impénétrables fuiraient ces chariots sans chevaux, transportant des poids énormes et des milliers de voyageurs. Sur ces rivières, sur ces chemins, descendraient, avec les arbres pour la construction des vaisseaux, les richesses des mines qui serviraient à les payer ; et l’isthme de Panama romprait sa barrière pour donner passage à ces vaisseaux dans l’une et l’autre mer.
La marine qui emprunte du feu le mouvement ne se borne pas à la navigation des fleuves, elle franchit l’Océan ; les distances s’abrègent ; plus de courants, de moussons, de vents contraires, de blocus, de ports fermés. Il y a loin de ces romans industriels au hameau de Plancoët : en ce temps-là, les dames jouaient aux jeux d’autrefois à leur foyer ; les paysannes filaient le chanvre de leurs vêtements ; la maigre bougie de résine éclairait les veillées de village ; la chimie n’avait point opéré ses prodiges ; les machines n’avaient pas mis en mouvement toutes les eaux et tous les fers pour tisser les laines ou broder les soies ; le gaz resté aux météores ne fournissait point encore l’illumination de nos théâtres et de nos rues.
Ces transformations ne se sont pas bornées à nos séjours : par l’instinct de son immortalité, l’homme a envoyé son intelligence en haut ; à chaque pas qu’il a fait dans le firmament, il a reconnu des miracles de la puissance inénarrable. Cette étoile, qui paraissait simple à nos pères, est double et triple à nos yeux ; les soleils interposés devant les soleils se font ombre et manquent d’espace pour leur multitude. Au centre de l’infini. Dieu voit défiler autour de lui ces magnifiques théories, preuves ajoutées aux preuves de l’Être suprême.
Représentons-nous, selon la science agrandie, notre chétive planète nageant dans un océan à vagues de soleils, dans cette voie lactée, matière brute de lumière, métal en fusion de mondes que façonnera la main du Créateur. La distance de telles étoiles est si prodigieuse que leur éclat ne pourra parvenir à l’œil qui les regarde que quand ces étoiles seront éteintes, le foyer avant le rayon. Que l’homme est petit sur l’atome où il se meut ! Mais qu’il est grand comme intelligence ! Il sait quand le visage des astres se doit charger d’ombre, à quelle heure reviennent les comètes après des milliers d’années, lui qui ne vit qu’un instant ! Insecte microscopique inaperçu dans un pli de la robe du ciel, les globes ne peuvent lui cacher un seul de leurs pas dans la profondeur des espaces. Ces astres, nouveaux pour nous, quelles destinées éclaireront-ils ? La révélation de ces astres est-elle liée à quelque nouvelle phase de l’humanité ? Vous le saurez, races à naître ; je l’ignore et je me retire.
Grâce à l’exorbitance de mes années, mon monument est achevé. Ce m’est un grand soulagement ; je sentais quelqu’un qui me poussait : le patron de la barque sur laquelle ma place est retenue m’avertissait qu’il ne restait qu’un moment pour monter à bord. Si j’avais été le maître de Rome, je dirais, comme Sylla, que je finis mes Mémoires la veille même de ma mort ; mais je ne conclurais pas mon récit par ces mots comme il conclut le sien : « J’ai vu en songe un de mes enfants qui me montrait Métella, sa mère, et m’exhortait à venir jouir du repos dans le sein de la félicité éternelle. » Si j’eusse été Sylla, la gloire ne m’aurait jamais pu donner le repos et la félicité.
Des orages nouveaux se formeront ; on croit pressentir des calamités qui l’emporteront sur les afflictions dont nous avons été accablés ; déjà, pour retourner au champ de bataille, on songe à rebander ses vieilles blessures. Cependant je ne pense pas que des malheurs prochains éclatent : peuples et rois sont également recrus ; des catastrophes imprévues ne fondront pas sur la France : ce qui me suivra ne sera que l’effet de la transformation générale. On touchera sans doute à des stations pénibles ; le monde ne saurait changer de face sans qu’il y ait douleur. Mais, encore un coup, ce ne seront point des révolutions à part ; ce sera la grande révolution allant à son terme. Les scènes de demain ne me regardent plus ; elles appellent d’autres peintres : à vous, messieurs.
En traçant ces derniers mots, le 16 novembre 1841, ma fenêtre, qui donne à l’ouest sur les jardins des Missions étrangères, est ouverte : il est six heures du matin ; j’aperçois la lune pâle et élargie ; elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l’Orient : on dirait que l’ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d’une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu’a m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l’éternité.
FIN DES MÉMOIRES D’OUTRE-TOMBE
SUPPLÉMENT À MES MÉMOIRES
JULIE DE CHATEAUBRIAND.
Voici la vie de ma sœur Julie. Il n’y a pas un mot de moi dans le récit de l’abbé Carron ; en retranchant des phrases et supprimant des paragraphes, j’ai abrégé l’ouvrage de moitié.
Julie-Agathe, fille de messire René de Chateaubriand, comte de Combourg, et de dame Pauline de Bedée de la Bouëtardais, naquit dans la ville de Saint-Malo. Son père, homme de beaucoup d’esprit et plein de dignité dans les manières, remplissait avec régularité les devoirs du christianisme ; sa mère était douée de la piété la plus tendre . . . . . . . . .
Avec une figure que l’on trouvait charmante, une imagination pleine de fraîcheur et de grâce, avec beaucoup d’esprit naturel, se développèrent en elle ces talents brillants auxquels les amis de la terre et de ses vaines jouissances attachent un si puissant intérêt. Mademoiselle de Chateaubriand faisait agréablement et facilement les vers ; sa mémoire se montrait fort étendue, sa lecture prodigieuse ; c’était en elle une véritable passion. On a connu d’elle une traduction en vers du septième chant de la Jérusalem, quelques épîtres et deux actes d’une comédie où les mœurs de ce siècle étaient peintes avec autant de finesse que de goût.
Elle était âgée de dix-huit ans lorsqu’elle épousa Annibal de Farcy de Montavallon, capitaine au régiment de Condé . . . . . . . . . . Personne ne saurait peindre, je ne dis point encore cette héroïque pénitence qui sera la plus belle partie de ses jours, mais ce charme unique, inexprimable, attaché à toutes ses paroles, à toutes ses manières.
La jeune mondaine avait mis bas les armes ; la vertu l’enchaînait à son char ; mais combien il lui restait à faire pour immoler tout ce qui lui avait été le plus cher jusqu’à ce moment ! Entre les objets qu’elle affectionnait davantage, ayant aimé passionnément la poésie, elle s’y était livrée au point d’en faire son unique occupation . . . . . . . . . . . .
Dans un temps que, seule à la campagne, poursuivie par un sentiment secret qu’elle repoussait encore, elle se promenait à grands pas dans un bois qui entourait sa demeure, disputant contre la grâce, elle se disait : « Faire des vers n’est pas un crime, s’ils n’attaquent ni la religion, ni les mœurs. Je ferai des vers et je servirai Dieu. » . . . . . .
Après des combats qui la retinrent pendant plusieurs jours dans un état d’agitation cruelle, elle prit enfin le parti de ne rien refuser à Dieu, et jeta au feu tous ses manuscrits, sans même épargner un ouvrage commencé auquel elle tenait, disait-elle, avec tout l’engouement de la plus ridicule prévention.
Madame de Farcy fut de ces caractères heureux qui ne se réservent en rien dans leur retour à Dieu ; âme forte et grande, elle quitta tout et trouva tout. Les personnes qui ont eu le bonheur de la connaître le plus intimement et qui ont pu l’apprécier savent ce qu’elle donna et devinent ce qu’elle reçut pour prix d’une immolation entière. Après s’être portée avec une répugnance presque insurmontable à certains sacrifices pénibles, elle s’était souvent demandé ensuite à elle-même : « Qu’est devenu mon chagrin de tantôt ? » . . . . . . . . . . . . . . .
Au milieu d’une vie employée à satisfaire son goût pour les plaisirs de l’esprit, la jeune et brillante Julie avait été frappée d’une maladie très grave ; elle voulut rentrer en elle-même et consulter ses plus secrets sentiments. Alors, se trouvant la tête remplie de tous les ouvrages de poésie qu’elle avait dévorés, et qui étaient comme son unique aliment, elle fut tout à coup saisie de cette pensée : « Je vais être bientôt appelée devant Dieu pour lui rendre compte de ma vie ; que lui répondrai-je ? je ne sais que des vers. » — Lorsque je n’étais encore que depuis peu de temps à Dieu, disait-elle à son amie, je m’étais mis à la torture sur le choix d’un ruban rose ou bleu, voulant prendre le bleu par mortification, et n’ayant pas le courage de résister au rose. »
Réconciliée avec le divin maître, nourrie délicieusement à son banquet adorable, admise, pour récompense de ses sacrifices, aux plus intimes communications avec le Dieu de toute bonté, de toute miséricorde, elle n’eut pas plutôt senti les charmes de la piété, les attraits de l’amour divin, que la jeune épouse ne fut plus reconnaissable ; bientôt elle répandit autour d’elle l’édification et l’admiration. Couverte de vêtements de la plus grande simplicité, d’une robe de laine noire ou brune, enveloppée l’hiver d’une pelisse mal fourrée, l’été d’une mante de taffetas noir, cette Julie, naguère si intéressante aux amis de la terre et de ses pompes par son élégance, expiait avant trente ans le goût et la délicatesse qui la paraient à vingt. Elle parvint ensuite, par des austérités poussées trop loin sans doute, et par les progrès d’un dépérissement successif, à décharner totalement un visage qu’on jugeait autrefois plus attrayant que la beauté régulière. Cependant le charme de son regard, le jeu de sa physionomie si expressive, si éloquente au profit de la vertu, les grâces de son esprit résistèrent encore aux efforts de son humilité. . . . . . . . . . .
Pour soutenir son ardeur naissante, et peut-être pour la modérer, son directeur la soumit successivement aux conseils de deux religieuses d’un mérite distingué. Sous les ailes de leur vigilance maternelle, elle s’occupait sans cesse à retrancher impitoyablement tout ce qu’elle craignait de dérober à la parfaite immolation d’elle-même. « Il faut que je m’éteigne, » disait-elle.
Madame de Farcy avait été bénie dans son union par la naissance d’une fille. Elle remplit d’une manière exemplaire les devoirs d’épouse et de mère pendant l’émigration de son mari. Mais ne serait-ce pas avec frayeur que nous révélerons ici cette partie de sa vie plus admirable qu’imitable, et dans laquelle, malgré les instances réitérées de sa mère et de ses sœurs, elle déclara comme une guerre interminable à tous ses sens, vivant avec une extrême austérité, que le dépérissement graduel de sa santé ne put interrompre ? C’était par un doux sourire qu’elle cherchait à consoler ses amies de l’excès de ses rigueurs envers elle. Souvent, pendant des froids rigoureux, elle demeurait la nuit fort longtemps prosternée la face contre terre, portant habituellement un cilice, punissant par d’autres austérités un corps innocent, jeûnant toute l’année avec la plus étonnante rigueur, mesurant scrupuleusement la quantité de pain noir et d’eau dont elle soutenait sa faiblesse, étant à peine vêtue, logée dans une espèce de grenier, couchée sur un lit sans rideaux et qui était aussi dur que des planches, travaillant sans cesse à cacher son esprit, employant à se défigurer autant d’art que la femme la plus coquette pourrait en mettre à s’embellir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Après les soins que Julie donnait à l’éducation de sa fille, elle partageait son temps entre de fervents exercices et tous les genres possibles de bonnes œuvres. Associée à plusieurs dames pour concourir au soulagement des indigents, elle se vit adoptée par eux pour la mère la plus tendre. « Un jour, raconte sa fille, maman m’annonça que nous allions aller voir une de nos parentes, tombée du faîte de la prospérité dans la plus affreuse misère. Je trouvai le chemin fort long, et, en montant l’espèce d’échelle tournante qui conduisait à son triste réduit, j’étais prête à pleurer sur les vicissitudes humaines. La porte s’ouvre ; j’étais en peine s’il fallait appeler la dame du nom de tante ou de cousine, lorsqu’une femme couverte de haillons, de la figure la plus basse, avec le ton et les manières les plus ignobles, s’avança vers nous. Son aspect m’étonna d’abord, et tout ce qui l’entourait acheva de me déconcerter ; mais telle était ma prévention que je voulais absolument découvrir en elle quelque trace d’une noble origine. Trois quarts d’heure que nous passâmes avec elle furent employés par moi dans cette infructueuse recherche, et je sortis confondue. Mon premier soin fut de demander à ma mère le nom de cette étrange parente et de quel côté nous pouvions lui appartenir. — Ma fille, me répondit-elle, cette femme est comme nous fille d’Adam et d’Ève, et nous sommes déchus comme elle. Jamais mon orgueil n’a reçu une meilleure leçon. »
La juste réputation de mérite et de vertu que madame de Farcy s’était acquise, la rendait comme naturellement le conseil bienveillant de jeunes personnes qui répandaient dans son sein leurs troubles et leurs inquiétudes : « Ne croyez point aimer d’une manière criminelle, disait-elle à l’une, aussitôt que l’on vous plaît. Ne vous faites point des idées romanesques d’une prétendue nécessité d’aimer et d’être aimée pour contracter un engagement heureux. Lorsque Dieu appelle à cet état, il suffit de pouvoir estimer celui à qui on s’unit. »
Elle donne sur l’amitié les idées les plus justes et un avis aussi sage qu’il est ordinairement méconnu dans le premier âge de la vie : « Vous avez les idées les plus fausses, dit-elle, sur ce que vous appelez le besoin d’être seule ; croyez-moi, vous êtes à vous-même bien mauvaise compagnie. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Que l’amie que vous choisirez soit plus vertueuse que vous, afin qu’elle vous inspire assez de respect pour que vous n’osiez vous permettre avec elle certains épanchements inutiles . . . . . . . .
« On se permet souvent dans la conversation un genre de familiarité qui n’est pas vice, mais qui annoncerait une éducation vicieuse. Déshabituez-vous de certaines dénominations trop aisées ; donnez aux choses dont vous parlez une expression noble et délicate, et sachez vous faire estimer par cette pureté de langage qui est une émanation de celle de l’âme. »
Une de ses jeunes amies, craignant peut-être de blesser une conscience trop timorée par sa vive tendresse envers elle, madame de Farcy lui répond avec cette aimable ingénuité : « Je ne crois pas, ma très-aimable amie, un seul mot de tout le mal que vous pensez de votre pauvre cœur, et comme je ne suis pas d’humeur à renoncer à la part que j’y pouvais prétendre, je commence par vous prier de le laisser m’aimer à son aise. » . . . . . . . . . .
Un nouveau champ de sacrifices et de mérites va s’ouvrir devant la vertueuse Julie . . . . . . . Son rang, celui de ses parents, l’émigration de son mari, ses qualités personnelles : que de titres à la proscription ! Vers le milieu de 1793, elle fut arrêtée et conduite à la maison du Bon-Pasteur, à Rennes, et y demeura enfermée pendant treize mois. Elle y fut à toutes ses compagnes un modèle de patience, de courage et de toutes les qualités qui forment les parfaits chrétiens ; jamais on ne la vit se répandre en murmures . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les compagnes de sa captivité se montraient à ses yeux comme autant de sœurs bien aimées . . . . Elle ne se contentait pas de supporter la gêne de la captivité, les traitements inhumains des satellites du crime ; elle parut en tout un modèle inimitable de mortification, d’oubli héroïque d’elle-même. Elle servait continuellement les autres et se comptait toujours comme n’étant rien. Ne pouvant conserver assez de recueillement au milieu du dortoir commun, elle obtint une petite place dans un grenier presque à l’injure de l’air ; elle s’y rendait à quatre heures du matin et y semblait absorbée dans ses méditations, toujours à genoux avec un peu d’eau auprès d’elle pour se désaltérer dans la chaleur que la saison et le lieu faisaient éprouver . . . . . . . . . . . .
Le moyen de l’arracher à sa contemplation était de lui demander un service : elle quittait tout à l’instant. Une malade avait besoin de prendre des bains, et l’amie des affligés tirait et portait elle-même de l’eau : dévouement au-dessus de ses forces, et qui sans doute abrégea ses jours. . . . . . . . . . .
Rarement elle se trouvait aux repas des détenues, se contentant des restes qui demeuraient sur les tables. Aux représentations de l’amitié, elle répondait : « Ces restes ne seront pas donnés aux pauvres, et je tiens leur place en ce moment. »
Le grenier où l’humble captive passait ses plus longs et plus doux moments renfermait une statue de la très sainte Vierge que, par mégarde ou par mépris, on laissait jetée dans un coin ; quelle fut la joie de Julie quand elle l’y découvrit ! Elle fit tant par ses instances, par ses sacrifices auprès des geôliers de la maison, qu’elle obtint la faveur d’y avoir un petit oratoire. Elle l’orna avec tous les soins et l’appareil que son zèle et son cœur lui permirent ; elle y conduisit successivement ses compagnes pour y faire en commun de pieux exercices . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un soir le bruit se répandit que les détenues seraient incessamment massacrées. Cette nouvelle causa une alarme générale : une des dames renfermées aperçoit au haut de la maison la faible lueur d’une lampe, et communique sa surprise et sa terreur à sa voisine : « Ne vous effrayez point, répondit celle-ci ; ne savez-vous pas que madame de Farcy passe la plus grande partie de la nuit en prières ? »
Après une longue captivité, madame de Farcy rentra dans sa famille, mais sa délicate constitution s’affaiblissait rapidement et préparait de longs et cuisants regrets à des amies dignes de l’avoir connue pour l’apprécier et pour la bénir. Peu de mois avant de mourir, elle venait de contracter avec une jeune personne de son pays une liaison qui fut précieuse à l’une et bien douce à l’autre. C’est d’un petit manuscrit intitulé : Mes Souvenirs de madame de Farcy, et que nous avons entre les mains, que nous recueillons de nouveau la manière ingénieuse et triomphante dont celle de qui nous écrivons la vie faisait des conquêtes à la vertu. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« L’amie dont je m’étais créé la chimère, je ne l’ai trouvée qu’une fois. Dieu me la fit rencontrer au moment où j’en avais le plus besoin sans doute ; mais il ne me la donna que pour ce moment : c’était une sœur de l’auteur du Génie du christianisme. À cette époque son frère ne s’était pas encore fait un nom dans la littérature. Cette femme au-dessus de tout ce que j’ai connu, de la plus agréable mondaine, était devenue la plus austère pénitente ; plus aimable que jamais, elle faisait à Dieu autant de conquêtes que de jeunes personnes avaient le bonheur de l’approcher. Je ne l’ai connue que six mois : l’ardeur de sa pénitence avait déjà consumé ses forces ; elle finit de la mort des saints, me laissant d’éternels regrets. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Elle m’eût fait aller au bout du monde ; avec elle il était impossible de tomber ni de rester dans la tiédeur. » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La nouvelle amie de Julie la met en scène avec elle, et retrace fidèlement leur conversation : « Il faut, disait madame de Farcy, que nous soyons toutes à Dieu. Ce jour qui m’éclaire, cette terre qui fournit à tous mes besoins, ces plaisirs qui me délassent, ces parents, ces amis que j’aime, leur tendresse, le plus doux des biens, tout cela me vient de lui ; mes yeux ne peuvent reposer que sur ses bienfaits.
« Si le moment de vous présenter au tribunal arrive avant que vous sentiez que la grâce vous est accordée, allez, sans hésiter et avec confiance, aux pieds de Dieu, qui ne vous demande que la droiture et la bonne volonté ; c’est lui qui fera le reste.
« Jamais, nous dit la nouvelle amie de Julie, je n’eus de si doux moments que ceux où je me sentis pressée dans les bras de cette incomparable amie : il semblait qu’elle en voulût faire une chaîne pour m’attacher à Dieu. »
Madame de Farcy parlait de Dieu d’une manière simple, naturelle et pourtant élevée, et son ton de voix et sa physionomie prenaient alors un caractère attendrissant et même sublime.
« Lorsque j’eus le bonheur de la connaître, nous raconte une de ses autres amies, j’avais la tête farcie de chimères romanesques dont je m’étais alimentée toute ma vie. . . . . . . . . . . Je me souviens qu’à l’occasion de sentiments exaltés après lesquels je courais beaucoup, elle me dit : Vous n’aimerez jamais comme vous voudriez aimer, à moins que vous ne vous tourniez vers Dieu. . . . À l’égard de créatures . . . . . . . . vous ne serez jamais contente ni d’elles, ni de vos sentiments. Vous serez tendre aujourd’hui, froide demain ; vous ne les aimerez pas deux jours de la même manière ; vous ne saurez souvent s’il est bien vrai que vous les aimiez, à moins que vous ne commenciez à les aimer pour Dieu. »