Mémoires d’outre-tombe (page 118)
À chaque instant retentissait la détonation des caissons qu’on était forcé d’abandonner. Les vivandiers jetaient les malades dans les fossés. Des prisonniers russes qu’escortaient des étrangers au service de la France, furent dépêchés par leurs gardes : tués d’une manière uniforme, leur cervelle était répandue à côté de leur tête. Bonaparte avait emmené l’Europe avec lui ; toutes les langues se parlaient dans son armée ; toutes les cocardes, tous les drapeaux s’y voyaient. L’Italien, forcé au combat, s’était battu comme un Français ; l’Espagnol avait soutenu sa renommée de courage : Naples et l’Andalousie n’avait été pour eux que les regrets d’un doux songe. On a dit que Bonaparte n’avait été vaincu que par l’Europe entière, et c’est juste ; mais on oublie que Bonaparte n’avait vaincu qu’à l’aide de l’Europe, de force ou de gré son alliée.
La Russie résista seule à l’Europe guidée par Napoléon ; la France, restée seule et défendue par Napoléon, tomba sous l’Europe retournée ; mais il faut dire que la Russie était défendue par son climat, et que l’Europe ne marchait qu’à regret sous son maître. La France, au contraire, n’était préservée ni par son climat ni par sa population décimée ; elle n’avait que son courage et le souvenir de sa gloire.
Indifférent aux misères de ses soldats, Bonaparte n’avait souci que de ses intérêts ; lorsqu’il campait, sa conversation roulait sur des ministres vendus, disait-il, aux Anglais, lesquels ministres étaient les fomentateurs de cette guerre ; ne se voulant pas avouer que cette guerre venait uniquement de lui. Le duc de Vicence, qui s’obstinait à racheter un malheur par sa noble conduite, éclatait au milieu de la flatterie au bivouac. Il s’écriait : « Que d’atroces cruautés ! Voilà donc la civilisation que nous apportons en Russie ! » Aux incroyables dires de Bonaparte, il faisait un geste de colère et d’incrédulité, et se retirait. L’homme que la moindre contradiction mettait en fureur souffrait les rudesses de Caulaincourt en expiation de la lettre qu’il l’avait jadis chargé de porter à Ettenheim. Quand on a commis une chose reprochable, le ciel en punition vous en impose les témoins ; en vain les anciens tyrans les faisaient disparaître ; descendus aux enfers, ces témoins entraient dans le corps des Furies et revenaient.
Napoléon, ayant traversé Gjatsk, poussa jusqu’à Wiasma ; il le dépassa, n’ayant point trouvé l’ennemi qu’il craignait d’y rencontrer. Il arriva le 3 novembre à Slawskowo ; là il apprit qu’un combat s’était donné derrière lui à Wiasma ; ce combat contre les troupes de Miloradowitch nous fut fatal : nos soldats, nos officiers blessés, le bras en écharpe, la tête enveloppée de linge, miracle de vaillance, se jetaient sur les canons ennemis.
Cette suite d’affaires dans les mêmes lieux, ces couches de morts ajoutées à des couches de morts, ces batailles doublées de batailles, auraient deux fois immortalisé des champs funestes, si l’oubli ne passait rapidement sur notre poussière. Qui pense à ces paysans laissés en Russie ? Ces rustiques sont-ils contents d’avoir été à la grande bataille sous les murs de Moscou ? Il n’y a peut-être que moi qui, dans les soirées d’automne, en regardant voler au haut du ciel les oiseaux du Nord, me souvienne qu’ils ont vu la tombe de nos compatriotes. Des compagnies industrielles se sont transportées au désert avec leurs fourneaux et leurs chaudières ; les os ont été convertis en noir animal : qu’il vienne du chien ou de l’homme, le vernis est du même prix, et il n’est pas plus brillant, qu’il ait été tiré de l’obscurité ou de la gloire. Voilà le cas que nous faisons des morts aujourd’hui ! Voilà les rites sacrés de la nouvelle religion ! Diis Manibus. Heureux compagnons de Charles XII, vous n’avez point été visités par ces hyènes sacrilèges ! Pendant l’hiver, l’hermine fréquente les neiges virginales, et pendant l’été les mousses fleuries de Pultava.
Le 6 novembre (1812) le thermomètre descendit à dix-huit degrés au-dessous de zéro : tout disparaît sous la blancheur universelle. Les soldats sans chaussure sentent leurs pieds mourir ; leurs doigts violâtres et roidis laissent échapper le mousquet dont le toucher brûle ; leurs cheveux se hérissent de givre, leurs barbes de leur haleine congelée ; leurs méchants habits deviennent une casaque de verglas. Ils tombent, la neige les couvre ; ils forment sur le sol de petits sillons de tombeaux. On ne sait plus de quel côté les fleuves coulent ; on est obligé de casser la glace pour apprendre à quel orient il faut se diriger. Égarés dans l’étendue, les divers corps font des feux de bataillon pour se rappeler et se reconnaître, de même que des vaisseaux en péril tirent le canon de détresse. Les sapins changés en cristaux immobiles s’élèvent çà et là, candélabres de ces pompes funèbres. Des corbeaux et des meutes de chiens blancs sans maîtres suivaient à distance cette retraite de cadavres.
Il était dur, après les marches, d’être obligé, à l’étape déserte, de s’entourer des précautions d’un ost sain, largement pourvu, de poser des sentinelles, d’occuper des postes, de placer des grand’gardes. Dans des nuits de seize heures, battu des rafales du nord, on ne savait ni où s’asseoir, ni où se coucher ; les arbres jetés bas avec tous leurs albâtres refusaient de s’enflammer ; à peine parvenait-on à faire fondre un peu de neige, pour y démêler une cuillerée de farine de seigle. On ne s’était pas reposé sur le sol nu que des hurlements de Cosaques faisaient retentir les bois ; l’artillerie volante de l’ennemi grondait ; le jeûne de nos soldats était salué comme le festin des rois, lorsqu’ils se mettent à table ; les boulets roulaient leurs pains de fer au milieu des convives affamés. À l’aube, que ne suivait point l’aurore, on entendait le battement d’un tambour drapé de frimas ou le son enroué d’une trompette : rien n’était triste comme cette diane lugubre, appelant sous les armes des guerriers qu’elle ne réveillait plus. Le jour grandissant éclairait des cercles de fantassins roidis et morts autour des bûchers expirés.
Quelques survivants partaient ; ils s’avançaient vers des horizons inconnus qui, reculant toujours, s’évanouissaient à chaque pas dans le brouillard. Sous un ciel pantelant, et comme lassé des tempêtes de la veille, nos files éclaircies traversaient des landes après des landes, des forêts suivies de forêts et dans lesquelles l’Océan semblait avoir laissé son écume attachée aux branches échevelées des bouleaux. On ne rencontrait même pas dans ces bois ce triste et petit oiseau de l’hiver qui chante, ainsi que moi, parmi les buissons dépouillés. Si je me retrouve tout à coup par ce rapprochement en présence de mes vieux jours, ô mes camarades ! (les soldats sont frères), vos souffrances me rappellent aussi mes jeunes années, lorsque, me retirant devant vous, je traversais, si misérable et si délaissé, la bruyère des Ardennes.
Les grandes armées russes suivaient la nôtre : celle-ci était partagée en plusieurs divisions qui se subdivisaient en colonnes : le prince Eugène commandait l’avant-garde, Napoléon le centre, l’arrière-garde le maréchal Ney. Retardés de divers obstacles et combats, ces corps ne conservaient pas leur exacte distance : tantôt ils se devançaient les uns les autres ; tantôt ils marchaient sur une ligne horizontale, très souvent sans se voir et sans communiquer ensemble faute de cavalerie. Des Tauridiens, montés sur de petits chevaux dont les crins balayaient la terre, n’accordaient de repos ni jour ni nuit à nos soldats harassés par ces taons de neige. Le paysage était changé : là où l’on avait vu un ruisseau, on retrouvait un torrent que des chaînes de glace suspendaient aux bords escarpés de sa ravine. « Dans une seule nuit, » dit Bonaparte (Papiers de Sainte-Hélène), « on perdit trente mille chevaux : on fut obligé d’abandonner presque toute l’artillerie, forte alors de cinq cents bouches à feu ; on ne put emporter ni munitions, ni provisions. Nous ne pouvions, faute de chevaux, faire de reconnaissance ni envoyer une avant-garde de cavalerie reconnaître la route. Les soldats perdaient le courage et la raison, et tombaient dans la confusion. La circonstance la plus légère les alarmait. Quatre ou cinq hommes suffisaient pour jeter la frayeur dans tout un bataillon. Au lieu de se tenir réunis, ils erraient séparément pour chercher du feu. Ceux qu’on envoyait en éclaireurs abandonnaient leurs postes et allaient chercher les moyens de se réchauffer dans les maisons. Ils se répandaient de tous côtés, s’éloignaient de leurs corps et devenaient facilement la proie de l’ennemi. D’autres se couchaient sur la terre, s’endormaient : un peu de sang sortait de leurs narines, et ils mouraient en dormant. Des milliers de soldats périrent. Les Polonais sauvèrent quelques-uns de leurs chevaux et un peu de leur artillerie ; mais les Français et les soldats des autres nations n’étaient plus les mêmes hommes. La cavalerie a surtout beaucoup souffert. Sur quarante mille hommes, je ne crois pas qu’il en soit échappé trois mille. »
Et vous qui racontiez cela sous le beau soleil d’un autre hémisphère, n’étiez-vous que le témoin de tant de maux ?
Le jour même (6 novembre) où le thermomètre tomba si bas, arriva de France, comme une fresaie égarée, la première estafette que l’on eût vue depuis longtemps : elle apportait la mauvaise nouvelle de la conspiration de Malet. Cette conspiration eut quelque chose du prodigieux de l’étoile de Napoléon. Au rapport du général Gourgaud, ce qui fit le plus d’impression sur l’empereur fut la preuve trop évidente « que les principes monarchiques dans leur application à sa monarchie avaient jeté des racines si peu profondes que de grands fonctionnaires, à la nouvelle de la mort de l’empereur, oublièrent que, le souverain étant mort, un autre était là pour lui succéder. »
Bonaparte à Sainte-Hélène (Mémorial de Las Cases) racontait qu’il avait dit à sa cour des Tuileries, en parlant de la conspiration de Malet : « Eh bien, messieurs, vous prétendiez avoir fini votre révolution ; vous me croyiez mort ; mais le roi de Rome, vos serments, vos principes, vos doctrines ? Vous me faites frémir pour l’avenir ! » Bonaparte raisonnait logiquement ; il s’agissait de sa dynastie : aurait-il trouvé le raisonnement aussi juste s’il s’était agi de la race de saint Louis ?
Bonaparte apprit l’accident de Paris au milieu d’un désert, parmi les débris d’une armée presque détruite dont la neige buvait le sang ; les droits de Napoléon fondés sur la force s’anéantissaient en Russie avec sa force, tandis qu’il avait suffi d’un seul homme pour les mettre en doute dans la capitale : hors de la religion, de la justice et de la liberté, il n’y a point de droits.
Presque au même moment que Bonaparte apprenait ce qui s’était passé à Paris, il recevait une lettre du maréchal Ney. Cette lettre lui faisait part « que les meilleurs soldats se demandaient pourquoi c’était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres ; pourquoi l’aigle ne protégeait plus et tuait ; pourquoi il fallait succomber par bataillons, puisqu’il n’y avait plus qu’à fuir ? »
Quand l’aide de camp de Ney voulut entrer dans des particularités affligeantes, Bonaparte l’interrompit : « Colonel, je ne vous demande pas ces détails. » — Cette expédition de la Russie était une vraie extravagance que toutes les autorités civiles et militaires de l’Empire avaient blâmée : les triomphes et les malheurs que rappelait la route de retraite aigrissaient ou décourageaient les soldats ; sur ce chemin monté et redescendu, Napoléon pouvait trouver aussi l’image des deux parts de sa vie.
Le 9 novembre, on avait enfin gagné Smolensk. Un ordre de Bonaparte avait défendu d’y laisser entrer personne avant que les postes n’eussent été remis à la garde impériale. Des soldats du dehors confluent au pied des murailles ; les soldats du dedans se tiennent renfermés. L’air retentit des imprécations des désespérés forclos, vêtus de sales lévites de Cosaques, de capotes rapetassées, de manteaux et d’uniformes en loques, de couvertures de lit ou de cheval, la tête couverte de bonnets, de mouchoirs roulés, de schakos défoncés, de casques faussés et rompus ; tout cela sanglant ou neigeux, percé de balles ou haché de coups de sabre. Le visage hâve et dévalé, les yeux sombres et étincelants, ils regardaient au haut des remparts en grinçant les dents, ayant l’air de ces prisonniers mutilés qui, sous Louis le Gros, portaient dans leur main droite leur main gauche coupée : on les eût pris pour des masques en furie ou pour des malades affolés, échappés des hôpitaux. La jeune et la vieille garde arrivèrent ; elles entrèrent dans la place incendiée à notre premier passage. Des cris s’élèvent contre la troupe privilégiée : « L’armée n’aurait-elle jamais que ses restes ? » Ces cohortes faméliques courent tumultuairement aux magasins comme une insurrection de spectres ; on les repousse ; on se bat : les tués restent dans les rues, les femmes, les enfants, les mourants sur les charrettes. L’air était empesté de la corruption d’une multitude d’anciens cadavres ; des militaires étaient atteints d’imbécillité ou de folie ; quelques-uns dont les cheveux s’étaient dressés et tordus, blasphémant ou riant d’un rire hébété, tombaient morts. Bonaparte exhale sa colère contre un misérable fournisseur impuissant dont aucun des ordres n’avait été exécuté.
L’armée de cent mille hommes, réduite à trente mille, était côtoyée d’une bande de cinquante mille traîneurs : il ne se trouvait plus que dix-huit cents cavaliers montés. Napoléon en donna le commandement à M. de Latour-Maubourg. Cet officier, qui menait les cuirassiers à l’assaut de la grande redoute de Borodino, eut la tête fendue de coups de sabre ; depuis il perdit une jambe à Dresde. Apercevant son domestique qui pleurait, il lui dit : « De quoi te plains-tu ? tu n’auras plus qu’une botte à cirer. » Ce général, resté fidèle au malheur, est devenu le gouverneur de Henri V dans les premières années de l’exil du jeune prince : j’ôte mon chapeau en passant devant lui, comme en passant devant l’honneur.
On séjourna par force jusqu’au 14 dans Smolensk, Napoléon ordonna au maréchal Ney de se concerter avec Davout et de démembrer la place en la déchirant avec des fougasses : pour lui, il se rendit à Krasnoï, où il s’établit le 16, après que cette station eut été pillée par les Russes. Les Moscovites rétrécissaient leur cercle : la grande armée dite de Moldavie était dans le voisinage ; elle se préparait à nous cerner tout à fait et à nous jeter dans la Bérésina.
Le reste de nos bataillons diminuait de jour en jour. Kutuzof, instruit de nos misères, remuait à peine : « Sortez seulement un moment de votre quartier général, » s’écriait Wilson ; « avancez-vous sur les hauteurs, vous verrez que le dernier moment de Napoléon est venu. La Russie réclame cette victime : il n’y a plus qu’à frapper ; une charge suffira ; dans deux heures la face de l’Europe sera changée. »
Cela était vrai ; mais il n’y aurait eu que Bonaparte de particulièrement frappé, et Dieu voulait appesantir sa main sur la France.
Kutuzof répondait : « Je fais reposer mes soldats tous les trois jours ; je rougirais, je m’arrêterais aussitôt, si le pain leur manquait un seul instant. J’escorte l’armée française ma prisonnière ; je la châtie dès qu’elle veut s’arrêter ou s’éloigner de la grande route. Le terme de la destinée de Napoléon est irrévocablement marqué : c’est dans les marais de la Bérésina que s’éteindra le météore en présence de toutes les armées russes. Je leur aurai livré Napoléon affaibli, désarmé, mourant : c’est assez pour ma gloire. »
Bonaparte avait parlé du vieux Kutuzof avec ce dédain insultant dont il était si prodigue : le vieux Kutuzof à son tour lui rendait mépris pour mépris.
L’armée de Kutuzof était plus impatiente que son chef ; les Cosaques eux-mêmes s’écriaient : « Laissera-t-on ces squelettes sortir de leurs tombeaux ? »
Cependant on ne voyait pas le quatrième corps qui avait dû quitter Smolensk le 15 et rejoindre Napoléon le 16 à Krasnoï ; les communications étaient coupées ; le prince Eugène, qui menait la queue, essaya vainement de les rétablir : tout ce qu’il put faire, ce fut de tourner les Russes et d’opérer sa jonction avec la garde sous Krasnoï ; mais toujours les maréchaux Davout et Ney ne paraissaient pas.
Alors Napoléon retrouva subitement son génie : il sort de Krasnoï le 17, un bâton à la main, à la tête de sa garde réduite à treize mille hommes, pour affronter d’innombrables ennemis, dégager la route de Smolensk, et frayer un passage aux deux maréchaux. Il ne gâta cette action que par la réminiscence d’un mot peu proportionné à son masque : « J’ai assez fait l’empereur, il est temps que je fasse le général. » Henri IV, partant pour le siège d’Amiens, avait dit : « J’ai assez fait le roi de France, il est temps que je fasse le roi de Navarre. » Les hauteurs environnantes, au pied desquelles marchait Napoléon, se chargeaient d’artillerie et pouvaient à chaque instant le foudroyer ; il y jette un coup d’œil et dit : « Qu’un escadron de mes chasseurs s’en empare ! » Les Russes n’avaient qu’à se laisser rouler en bas, leur seule masse l’eût écrasé ; mais, à la vue de ce grand homme et des débris de la garde serrée en bataillon carré, ils demeurèrent immobiles, comme fascinés ; son regard arrêta cent mille hommes sur les collines.
Kutuzof, à propos de cette affaire de Krasnoï, fut honoré à Pétersbourg du surnom de Smolenski ; apparemment pour n’avoir pas, sous le bâton de Bonaparte, désespéré du salut de la République.
Après cet inutile effort, Napoléon repassa le Dniéper le 19 et vint camper à Orcha : il y brûla les papiers qu’il avait apportés pour écrire sa vie dans les ennuis de l’hiver, si Moscou restée entière lui eût permis de s’y établir. Il s’était vu forcé de jeter dans le lac de Semlewo l’énorme croix de saint Jean : elle a été retrouvée par des Cosaques et replacée sur la tour du grand Yvan.
À Orcha les inquiétudes étaient grandes : malgré la tentative de Napoléon pour la rescousse du Maréchal Ney, il manquait encore. On reçut enfin de ses nouvelles à Baranni : Eugène était parvenu à le rejoindre. Le général Gourgaud raconte le plaisir que Napoléon en éprouva, bien que le bulletin et les relations des amis de l’empereur continuent de s’exprimer avec une réserve jalouse sur tous les faits qui n’ont pas un rapport direct avec lui. La joie de l’armée fut promptement étouffée ; on passait de péril en péril. Bonaparte se rendait de Kokhanow à Tolozcim, lorsqu’un aide de camp lui annonça la perte de la tête du pont de Borisow, enlevé par l’armée de Moldavie au général Dombrowski. L’armée de Moldavie, surprise à son tour par le duc de Reggio dans Borisow, se retira derrière la Bérésina après avoir détruit le pont. Tchitchagof se trouvait ainsi en face de nous de l’autre côté de la rivière.
Le général Corbineau, commandant une brigade de notre cavalerie légère, renseigné par un paysan, avait découvert au-dessous de Borisow le gué de Vésélovo. Sur cette nouvelle, Napoléon, dans la soirée du 24, fit partir de Bobre Éblé et Chasseloup avec les pontonniers et les sapeurs : ils arrivèrent à Stoudianka, sur la Bérésina, au gué indiqué.
Deux ponts sont jetés ; une armée de quarante mille Russes campait au bord opposé. Quelle fut la surprise des Français, lorsqu’au lever du jour ils aperçurent le rivage désert et l’arrière-garde de la division de Tchaplitz en pleine retraite ! Ils n’en croyaient pas leurs yeux. Un seul boulet, le feu de la pipe d’un Cosaque eussent suffi pour mettre en pièces ou pour brûler les faibles pontons de d’Éblé. On court avertir Bonaparte ; il se lève à la hâte, sort, voit et s’écrie : « J’ai trompé l’amiral ! » L’exclamation était naturelle ; les Russes avortaient au dénouement et commettaient une faute qui devait prolonger la guerre de trois années ; mais leur chef n’avait point été trompé. L’amiral Tchitchagof avait tout aperçu ; il s’était simplement laissé aller à son caractère : quoique intelligent et fougueux, il aimait ses aises ; il craignait le froid, restait au poêle, et pensait qu’il aurait toujours le temps d’exterminer les Français quand il se serait bien chauffé : il céda à son tempérament. Retiré aujourd’hui à Londres, ayant abandonné sa fortune et renoncé à la Russie, Tchitchagof a fourni au Quaterly-Review de curieux articles sur la campagne de 1812 : il cherche à s’excuser, ses compatriotes lui répondent ; c’est une querelle entre des Russes. Hélas ! si Bonaparte, par la construction de ses deux ponts et l’incompréhensible retraite de la division Tchaplitz, était sauvé, les Français ne l’étaient pas : deux autres armées russes s’aggloméraient sur la rive du fleuve que Napoléon se préparait à quitter. Ici celui qui n’a point vu doit se taire et laisser parler les témoins.
« Le dévouement des pontonniers dirigés par d’Éblé, » dit Chambray, « vivra autant que le souvenir du passage de la Bérésina. Quoique affaiblis par les maux qu’ils enduraient depuis si longtemps, quoique privés de liqueurs et d’aliments substantiels, on les vit, bravant le froid qui était devenu très rigoureux, se mettre dans l’eau quelquefois jusqu’à la poitrine ; c’était courir à une mort presque certaine ; mais l’armée les regardait ; ils se sacrifièrent pour son salut. »
« Le désordre régnait chez les Français, » dit à son tour M. de Ségur, « et les matériaux avaient manqué aux deux ponts ; deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures s’était rompu et le passage en avait été retardé de sept heures : il se brisa une troisième fois le 27, vers quatre heures du soir. D’un autre côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages environnants n’avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand le jour avait reparu, tous s’étaient présentés à la fois pour passer les ponts.
« Ce fut surtout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient, s’ébranla. Son départ fut comme un signal : ils accoururent de toutes parts ; ils s’amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse profonde, large et confuse d’hommes, de chevaux et de chariots assiéger l’étroite entrée des ponts qu’elle débordait. Les premiers, poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les pontonniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, ou précipités dans les glaces que charriait la Bérésina. Il s’élevait de cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt une grande clameur, mêlée de gémissements et d’affreuses imprécations.
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Le désordre avait été si grand, que, vers deux heures, quand l’empereur s’était présenté à son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de ces malheureux
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La multitude immense entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de ce chaos : ils furent le signal d’un désespoir universel
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« Beaucoup de ceux qui s’étaient lancés les premiers de cette foule de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l’escalader par ses côtés ; mais la plupart furent repoussés dans le fleuve. Ce fut là qu’on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfants dans leurs bras, les élevant à mesure qu’elles s’enfonçaient ; déjà submergées, leurs bras roidis les tenaient encore au-dessus d’elles.
« Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l’artillerie creva et se rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder. Le flot d’hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur, n’écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.
« Tout alors se dirigea vers l’autre pont. Une multitude de gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d’artillerie y affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une pente roide et inégale, au milieu de cet amas d’hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles ; puis s’entre-choquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers d’hommes éperdus poussés sur ces obstacles s’y embarrassent, culbutent, et sont écrasés par des masses d’autres infortunés qui se succèdent sans interruption.
« Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres ; on n’entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons, auxquels ils s’attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié comme des ennemis. Dans cet épouvantable fracas d’un ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de gémissements, de jurements effroyables, cette foule désordonnée n’entendait pas les plaintes des victimes qu’elle engloutissait. »
Les autres témoignages sont d’accord avec les récits de M. de Ségur : pour leur collation et leur preuve, je ne citerai plus que ce passage des Mémoires de Vaudoncourt :
« La plaine assez grande qui se trouve devant Vésévolo offre, le soir, un spectacle dont l’horreur est difficile à peindre. Elle est couverte de voitures et de fourgons, la plupart renversés les uns sur les autres et brisés. Elle est jonchée de cadavres d’individus non militaires, parmi lesquels on ne voit que trop de femmes et d’enfants traînés, à la suite de l’armée, jusqu’à Moscou, ou fuyant cette ville pour suivre leurs compatriotes, et que la mort avait frappés de différentes manières. Le sort de ces malheureux, au milieu de la mêlée des deux armées, fut d’être écrasés sous les roues des voitures ou sous les pieds des chevaux ; frappés par les boulets ou par les balles des deux partis ; noyés en voulant passer les ponts avec les troupes, ou dépouillés par les soldats ennemis et jetés nus sur la neige où le froid termina bientôt leurs souffrances. »
Quel gémissement Bonaparte a-t-il pour une pareille catastrophe, pour cet événement de douleur, un des plus grands de l’histoire ; pour des désastres qui surpassent ceux de l’armée de Cambyse ? Quel cri est arraché de son âme ? Ces quatre mots de son bulletin : « Pendant la journée du 26 et du 27 l’armée passa. » Vous venez de voir comment ! Napoléon ne fut pas même attendri par le spectacle de ces femmes élevant dans leurs bras leurs nourrissons au-dessus des eaux. L’autre grand homme qui par la France a régné sur le monde, Charlemagne, grossier barbare apparemment, chanta et pleura (poète qu’il était aussi) l’enfant englouti dans l’Èbre en se jouant sur la glace :
Trux puer adstricto glacie dum ludit in Hebro.
Le duc de Bellune était chargé de protéger le passage. Il avait laissé en arrière le général Partouneaux qui fut obligé de capituler. Le duc de Reggio, blessé de nouveau, était remplacé dans son commandement par le maréchal Ney. On traversa les marais de la Gaina : la plus petite prévoyance des Russes aurait rendu les chemins impraticables. À Malodeczno, le 3 décembre, se trouvèrent toutes les estafettes arrêtées depuis trois semaines. Ce fut là que Napoléon médita d’abandonner le drapeau, « Puis-je rester, » disait-il, « à la tête d’une déroute ? » À Smorgoni, le roi de Naples et le prince Eugène le pressèrent de retourner en France. Le duc d’Istrie porta la parole ; dès les premiers mots Napoléon entra en fureur, il s’écria : « Il n’y a que mon plus mortel ennemi qui puisse me proposer de quitter l’armée dans la situation où elle se trouve. » Il fit un mouvement pour se jeter sur le maréchal, son épée nue à la main. Le soir il fit rappeler le duc d’Istrie et lui dit : « Puisque vous le voulez tous, il faut bien que je parte. » La scène était arrangée ; le projet de départ était arrêté lorsqu’elle fut jouée. M. Fain assure en effet que l’empereur s’était déterminé à quitter l’armée pendant la marche qui le ramena le 4 de Malodeczno à Biclitza. Telle fut la comédie par laquelle l’immense acteur dénoua son drame tragique.
À Smorgoni l’empereur écrivit son vingt-neuvième bulletin. Le 5 décembre il monta sur un traîneau avec M. de Caulaincourt : il était dix heures du soir. Il traversa l’Allemagne caché sous le nom de son compagnon de fuite. À sa disparition, tout s’abîma : dans une tempête, lorsqu’un colosse de granit s’ensevelit sous les sables de la Thébaïde, nulle ombre ne reste au désert. Quelques soldats dont il ne restait de vivant que les têtes finirent par se manger les uns les autres sous des hangars de branches de pins. Des maux qui paraissaient ne pouvoir augmenter se complètent : l’hiver, qui n’avait encore été que l’automne de ces climats, descend. Les Russes n’avaient plus le courage de tirer, dans des régions de glace, sur les ombres gelées que Bonaparte laissait vagabondes après lui.
À Wilna on ne rencontra que des Juifs qui jetaient sous les pieds de l’ennemi les malades qu’ils avaient d’abord recueillis par avarice. Une dernière déroute abîma le demeurant des Français, à la hauteur de Ponary. Enfin on touche au Niémen : des trois ponts sur lesquels nos troupes avaient défilé, aucun n’existait ; un pont, ouvrage de l’ennemi, dominait les eaux congelées. Des cinq cent mille hommes, de l’innombrable artillerie qui, au mois de juin, avaient traversé le fleuve, on ne vit repasser à Kowno qu’un millier de fantassins réguliers, quelques canons et trente mille misérables couverts de plaies. Plus de musique, plus de chants de triomphe ; la bande à la face violette, et dont les cils figés forçaient les yeux à se tenir ouverts, marchait en silence sur le pont ou rampait de glaçons en glaçons jusqu’à la rive polonaise. Arrivés dans des habitations échauffées par des poêles, les malheureux expirèrent : leur vie se fondit avec la neige dont ils étaient enveloppés. Le général Gourgaud affirme que cent vingt-sept mille hommes repassèrent le Niémen : ce serait toujours même à ce compte une perte de trois cent treize mille hommes dans une campagne de quatre mois.