Mémoires d’outre-tombe (page 117)
Murat, s’étant avancé jusqu’au Kremlin, y est reçu par les hurlements des prisonniers devenus libres pour délivrer leur patrie : on est contraint d’enfoncer les portes à coups de canon.
Napoléon s’était porté à la barrière de Dorogomilow : il s’arrêta dans une des premières maisons du faubourg, fit une course le long de la Moskowa, ne rencontra personne. Il revint à son logement, nomma le maréchal Mortier gouverneur de Moscou, le général Durosnel commandant de la place et M. de Lesseps chargé de l’administration en qualité d’intendant. La garde impériale et les troupes étaient en grande tenue pour paraître devant un peuple absent. Bonaparte apprit bientôt avec certitude que la ville était menacée de quelque événement. À deux heures du matin on lui vient dire que le feu commence. Le vainqueur quitte le faubourg de Dorogomilow et vient s’abriter au Kremlin : c’était dans la matinée du 15. Il éprouva un moment de joie en pénétrant dans le palais de Pierre le Grand ; son orgueil satisfait écrivit quelques mots à Alexandre, à la réverbération du bazar qui commençait à brûler, comme autrefois Alexandre vaincu lui écrivait un billet du champ d’Austerlitz.
Dans le bazar on voyait de longues rangées de boutiques toutes fermées. On contient d’abord l’incendie ; mais dans la seconde nuit il éclate de toutes parts ; des globes lancés par des artifices crèvent, retombent en gerbes lumineuses sur les palais et les églises. Une bise violente pousse les étincelles et lance les flammèches sur le Kremlin : il renfermait un magasin à poudre ; un parc d’artillerie avait été laissé sous les fenêtres mêmes de Bonaparte. De quartier en quartier nos soldats sont chassés par les effluves du volcan. Des Gorgones et des Méduses, la torche à la main, parcourent les carrefours livides de cet enfer ; d’autres attisent le feu avec des lances de bois goudronné. Bonaparte, dans les salles du nouveau Pergame, se précipite aux croisées, s’écrie : « Quelle résolution extraordinaire ! quels hommes ! ce sont des Scythes ! »
Le bruit se répand que le Kremlin est miné : des serviteurs se trouvent mal, des militaires se résignent. Les bouches des divers brasiers en dehors s’élargissent, se rapprochent, se touchent : la tour de l’Arsenal, comme un haut cierge, brûle au milieu d’un sanctuaire embrasé. Le Kremlin n’est plus qu’une île noire contre laquelle se brise une mer ondoyante de feu. Le ciel, reflétant l’illumination, est comme traversé des clartés mobiles d’une aurore boréale.
La troisième nuit descendait ; on respirait à peine dans une vapeur suffocante ; deux fois des mèches ont été attachées au bâtiment qu’occupait Napoléon. Comment fuir ? les flammes attroupées bloquent les portes de la citadelle. En cherchant de tous les côtés, on découvre une poterne qui donnait sur la Moskowa. Le vainqueur avec sa garde se dérobe par ce guichet de salut. Autour de lui dans la ville, des voûtes se fendent en mugissant, des clochers d’où découlaient des torrents de métal liquéfié se penchent, se détachent et tombent. Des charpentes, des poutres, des toits craquant, pétillant, croulant, s’abîment dans un Phlégéthon dont ils font rejaillir la lame ardente et des millions de paillettes d’or. Bonaparte ne s’échappe que sur les charbons refroidis d’un quartier déjà réduit en cendres ; il gagna Petrowski, villa du czar.
Le général Gourgaud, critiquant l’ouvrage de M. de Ségur, accuse l’officier d’ordonnance de l’empereur de s’être trompé : en effet, il demeure prouvé, par le récit de M. de Baudus, aide de camp du maréchal Bessières, et qui servit lui-même de guide à Napoléon, que celui-ci ne s’évada pas par une poterne, mais qu’il sortit par la grande porte du Kremlin. Du rivage de Sainte-Hélène, Napoléon revoyait brûler la ville des Scythes : « Jamais, » dit-il, « en dépit de la poésie, toutes les fictions de l’incendie de Troie n’égaleront la réalité de celui de Moscou. »
Remémorant antérieurement cette catastrophe, Bonaparte écrit encore : « Mon mauvais génie m’apparut et m’annonça ma fin, que j’ai trouvée à l’île d’Elbe. » Kutuzof avait d’abord pris sa route à l’orient ; ensuite il se rabattit au midi. Sa marche de nuit était à demi éclairée par l’incendie lointain de Moscou, dont il sortait un bourdonnement lugubre ; on eût dit que la cloche qu’on n’avait jamais pu monter à cause de son énorme poids eût été magiquement suspendue au haut d’un clocher brûlant pour tinter les glas. Kutuzof atteignit Voronowo, possession du comte Rostopschin ; à peine avait-il entrevu la superbe demeure, qu’elle s’enfonce dans le gouffre de nouvelle conflagration. Sur la porte de fer d’une église, on lisait cet écriteau, la scritta morta, de la main du propriétaire : « J’ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j’y ai vécu heureux au sein de ma famille ; les habitants de cette terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison pour qu’elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moscou, avec un mobilier d’un demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.
« Rostopschin. »
Bonaparte avait au premier moment admiré les feux et les Scythes comme un spectacle apparenté à son imagination ; mais bientôt le mal que cette catastrophe lui faisait le refroidit et le fit retourner à ses injurieuses diatribes. En envoyant la lettre de Rostopchin en France, il ajoute : « Il paraît que Rostopschin est aliéné ; les Russes le regardent comme une espèce de Marat. » Qui ne comprend pas la grandeur dans les autres ne la comprendra pas pour soi quand le temps des sacrifices sera venu.
Alexandre avait appris sans abattement son adversité. « Reculerons-nous, » écrivait-il dans ses instructions circulaires, « quand l’Europe nous encourage de ses regards ? Servons-lui d’exemple ; saluons la main qui nous choisit pour être la première des nations dans la cause de la vertu et de la liberté. » Suivait une invocation au Très-Haut.
Un style dans lequel se trouvent les mots de Dieu, de vertu, de liberté, est puissant : il plaît aux hommes, les rassure et les console ; combien il est supérieur à ces phrases affectées, tristement empruntées des locutions païennes, et fatalisées à la turque : il fut, ils ont été, la fatalité les entraîne ! phraséologie stérile, toujours vaine, alors même qu’elle est appuyée sur les plus grandes actions.
Sorti de Moscou dans la nuit du 15 septembre, Napoléon y rentra le 18. Il avait rencontré, en revenant, des foyers allumés sur la fange, nourris avec des meubles d’acajou et des lambris dorés. Autour de ces foyers en plein air étaient des militaires noircis, crottés, en lambeaux, couchés sur des canapés de soie ou assis dans des fauteuils de velours, ayant pour tapis sous leurs pieds, dans la boue, des châles de cachemire, des fourrures de la Sibérie, des étoffes d’or de la Perse, mangeant dans des plats d’argent une pâte noire ou de la chair sanguinolente de cheval grillé.
Un pillage irrégulier ayant commencé, on le régularisa ; chaque régiment vint à son tour à la curée. Des paysans chassés de leurs huttes, des Cosaques, des déserteurs de l’ennemi, rôdaient autour des Français et se nourrissaient de ce que nos escouades avaient rongé. On emportait tout ce qu’on pouvait prendre : bientôt, surchargé de ces dépouilles, on les jetait, quand on venait à se souvenir qu’on était à six cents lieues de son toit.
Les courses que l’on faisait pour trouver des vivres produisaient des scènes pathétiques : une escouade française ramenait une vache ; une femme s’avança, accompagnée d’un homme qui portait dans ses bras un enfant de quelques mois ; ils montraient du doigt la vache qu’on venait de leur enlever. La mère déchira les misérables vêtements qui couvraient son sein, pour montrer qu’elle n’avait plus de lait ; le père fit un mouvement comme s’il eût voulu briser la tête de l’enfant sur une pierre. L’officier fit rendre la vache, et il ajoute : « L’effet que produisit cette scène sur mes soldats fut tel, que, pendant longtemps, il ne fut pas prononcé une seule parole dans les rangs. »
Bonaparte avait changé de rêve : il déclarait qu’il voulait marcher à Saint-Pétersbourg ; il traçait déjà la route sur ses cartes ; il expliquait l’excellence de son plan nouveau, la certitude d’entrer dans la seconde capitale de l’empire : « Qu’a-t-il à faire désormais sur des ruines ? Ne suffit-il pas à sa gloire qu’il soit monté au Kremlin ? » Telles étaient les nouvelles chimères de Napoléon ; l’homme touchait à la folie, mais ses songes étaient encore ceux d’un esprit immense.
« Nous ne sommes qu’à quinze marches de Saint-Pétersbourg, dit M. Fain : Napoléon pense à se rabattre sur cette capitale. » Au lieu de quinze marches, à cette époque et dans de pareilles circonstances, il faut lire deux mois. Le général Gourgaud ajoute que toutes les nouvelles qu’on recevait de Saint-Pétersbourg annonçaient la peur qu’on avait du mouvement de Napoléon. Il est certain qu’à Saint-Pétersbourg on ne doutait point du succès de l’empereur s’il se présentait : mais on se préparait à lui laisser une seconde carcasse de cité, et la retraite sur Archangel était jalonnée. On ne soumet point une nation dont le pôle est la dernière forteresse. De plus les flottes anglaises, pénétrant au printemps dans la Baltique, auraient réduit la prise de Saint-Pétersbourg à une simple destruction.
Mais tandis que l’imagination sans frein de Bonaparte jouait avec l’idée d’un voyage à Saint-Pétersbourg, il s’occupait sérieusement de l’idée contraire : sa foi dans son espérance n’était pas telle qu’elle lui ôtât tout bon sens. Son projet dominant était d’apporter à Paris une paix signée à Moscou. Par là il se serait débarrassé des périls de la retraite, il aurait accompli une étonnante conquête, et serait rentré aux Tuileries le rameau d’olivier à la main. Après le premier billet qu’il avait écrit à Alexandre en arrivant au Kremlin, il n’avait négligé aucune occasion de renouveler ses avances. Dans un entretien bienveillant avec un officier russe, M. de Toutelmine, sous-directeur de l’hôpital des Enfants trouvés à Moscou, hôpital miraculeusement épargné de l’incendie, il avait glissé des paroles favorables à un accommodement. Par M. Jacowlef, frère de l’ancien ministre russe à Stuttgart, il écrivit directement à Alexandre, et M. Jacowlef prit l’engagement de remettre cette lettre au czar sans intermédiaire. Enfin le général Lauriston fut envoyé à Kutuzof : celui-ci promit ses bons offices pour une négociation pacifique ; mais il refusa au général Lauriston de lui délivrer un sauf-conduit pour Saint-Pétersbourg.
Napoléon était toujours persuadé qu’il exerçait sur Alexandre l’empire qu’il avait exercé à Tilsit et à Erfurt, et cependant Alexandre écrivait le 21 octobre au prince Michel Larcanowitz : « J’ai appris, à mon extrême mécontentement, que le général Benningsen a eu une entrevue avec le roi de Naples
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Toutes les déterminations dans les ordres qui vous sont adressés par moi doivent vous convaincre que ma résolution est inébranlable, que dans ce moment aucune proposition de l’ennemi ne pourrait m’engager à terminer la guerre et à affaiblir par là le devoir sacré de venger la patrie. »
Les généraux russes abusaient de l’amour-propre et de la simplicité de Murat, commandant de l’avant-garde ; toujours charmé de l’empressement des Cosaques, il empruntait des bijoux de ses officiers pour faire des présents à ses courtisans du Don ; mais les généraux russes, loin de désirer la paix, la redoutaient. Malgré la résolution d’Alexandre, ils connaissaient la faiblesse de leur empereur, et ils craignaient la séduction du nôtre. Pour la vengeance, il ne s’agissait que de gagner un mois, que d’attendre les premiers frimas : les vœux de la chrétienté moscovite suppliaient le ciel de hâter ses tempêtes.
Le général Wilson, en qualité de commissaire anglais à l’armée russe, était arrivé ; il s’était déjà trouvé sur le chemin de Bonaparte en Égypte, Fabvier, de son côté, était revenu de notre armée du midi à celle du nord. L’Anglais poussait Kutuzof à l’attaque, et l’on savait que les nouvelles apportées par Fabvier n’étaient pas bonnes. Des deux bouts de l’Europe, les deux seuls peuples qui combattaient pour leur liberté se donnaient la main par-dessus la tête du vainqueur à Moscou. La réponse d’Alexandre n’arrivait point ; les estafettes de France s’attardèrent ; l’inquiétude de Napoléon augmentait ; des paysans avertissaient nos soldats : « Vous ne connaissez pas notre climat, leur disaient-ils ; dans un mois le froid vous fera tomber les ongles. » Milton, dont le grand nom agrandit tout, s’exprime aussi naïvement dans sa Moscovie : « Il fait si froid dans ce pays, que la sève des branches mises au feu gèle en sortant du bout opposé à celui qui brûle. »
Bonaparte, sentant qu’un pas rétrograde rompait le prestige et faisait évanouir la terreur de son nom, ne pouvait se résoudre à descendre : malgré l’avertissement du prochain péril, il restait, attendant de minute en minute des réponses de Saint-Pétersbourg ; lui, qui avait commandé avec tant d’outrages, soupirait après quelques mots miséricordieux du vaincu. Il s’occupe au Kremlin d’un règlement pour la Comédie Française ; il met trois soirées à achever ce majestueux ouvrage ; il discute avec ses aides de camp le mérite de quelques vers nouveaux arrivés de Paris ; autour de lui on admirait le sang-froid du grand homme, tandis qu’il y avait encore des blessés de ses derniers combats expirant dans des douleurs atroces, et que, par ce retard de quelques jours, il dévouait à la mort les cent mille hommes qui lui restaient. La servile stupidité du siècle prétend faire passer cette pitoyable affectation pour la conception d’un esprit incommensurable.
Bonaparte visita les édifices du Kremlin. Il descendit et remonta l’escalier sur lequel Pierre le Grand fit égorger les Strélitz ; il parcourut la salle des festins où Pierre se faisait amener les prisonniers, abattant une tête entre chaque rasade, proposant à ses convives, princes et ambassadeurs, de se divertir de la même façon. Des hommes furent roués alors, et des femmes enterrées vives ; on pendit deux mille Strélitz dont les corps restèrent accrochés autour des murailles.
Au lieu de l’ordonnance sur les théâtres, Bonaparte eût mieux fait d’écrire au Sénat conservateur la lettre que des bords du Pruth, Pierre écrivait au sénat de Moscou : « Je vous annonce que, trompé par de faux avis, et sans qu’il y ait de ma faute, je me trouve ici enfermé dans mon camp par une armée quatre fois plus forte que la mienne. S’il arrive que je sois pris, vous n’avez plus à me considérer comme votre czar et seigneur, ni à tenir compte d’aucun ordre qui pourrait vous être porté de ma part, quand même vous y reconnaîtriez ma propre main. Si je dois périr, vous choisirez pour mon successeur le plus digne d’entre vous. »
Un billet de Napoléon, adressé à Cambacérès, contenait des ordres inintelligibles ; on délibéra, et quoique la signature du billet portât un nom allongé d’un nom antique, l’écriture ayant été reconnue pour être celle de Bonaparte, on déclara que les ordres inintelligibles devaient être exécutés.
Le Kremlin renfermait un double trône pour deux frères : Napoléon ne partageait pas le sien. On voyait encore dans les salles le brancard brisé d’un coup de canon sur lequel Charles XII blessé se faisait porter à la bataille de Pultava. Toujours vaincu dans l’ordre des instincts magnanimes, Bonaparte, en visitant les tombeaux des czars, se souvint-il qu’aux jours de fête on les couvrait de draps mortuaires superbes ; que lorsqu’un sujet avait quelque grâce à solliciter, il déposait sa supplique sur un des tombeaux, et que le czar avait seul le droit de l’en retirer ?
Ces placets de l’infortune, présenté par la mort à la puissance, n’étaient point du goût de Napoléon. Il était occupé d’autres soins : moitié désir de tromper, moitié nature, il prétendait, comme en quittant l’Égypte, faire venir des comédiens de Paris à Moscou, et il assurait qu’un chanteur italien arrivait. Il dépouilla les églises du Kremlin, entassa dans ses fourgons des ornements sacrés et des images de saints avec les croissants et les queues de cheval conquis sur les mahométans. Il enleva l’immense croix de la tour du grand Yvan ; son projet était de la planter sur le dôme des Invalides : elle eût fait le pendant des chefs-d’œuvre du Vatican dont il avait décoré le Louvre. Tandis qu’on détachait cette croix, des corneilles vagissantes voletaient autour : « Que me veulent ces oiseaux ? » disait Bonaparte.
On touchait au moment fatal : Daru élevait des objections contre divers projets qu’exposait Bonaparte : « Quel parti prendre donc ? s’écria l’empereur. — Rester ici, faire de Moscou un grand camp retranché ; y passer l’hiver ; faire saler les chevaux qu’on ne pourra nourrir ; attendre le printemps ; nos renforts et la Lithuanie armée viendront nous délivrer et achever la conquête. — C’est un conseil de lion, répond Napoléon : mais que dirait Paris ? La France ne s’accoutumerait pas à mon absence. » — « Que dit-on de moi à Athènes ? » disait Alexandre.
Il se replonge aux incertitudes : partira-t-il ? ne partira-t-il pas ? Il ne sait. Maintes délibérations se succèdent. Enfin une affaire engagée à Winkovo, le 18 octobre, le détermine subitement à sortir des débris de Moscou avec son armée : ce jour-là même, sans appareil, sans bruit, sans tourner la tête, voulant éviter la route directe de Smolensk, il s’achemine par l’une des deux routes de Kalouga.
Durant trente-cinq jours, comme ces formidables dragons de l’Afrique qui s’endorment après s’être repus, il s’était oublié ; c’était apparemment les jours nécessaires pour changer le sort d’un homme pareil. Pendant ce temps-là, l’astre de sa destinée s’inclinait. Enfin il se réveille pressé entre l’hiver et une capitale incendiée ; il se glisse au dehors des décombres ; il était trop tard ; cent mille hommes étaient condamnés. Le maréchal Mortier, commandant l’arrière-garde, a l’ordre, en se retirant, de faire sauter le Kremlin.
Bonaparte, se trompant ou voulant tromper les autres, écrit le 18 d’octobre au duc de Bassano une lettre que rapporte M. Fain : « Vers les premières semaines de novembre, mandait-il, j’aurai ramené mes troupes dans le carré qui est entre Smolensk, Mohilow, Minsk et Witepsk. Je me décide à ce mouvement, parce que Moscou n’est plus une position militaire ; j’en vais chercher une autre plus favorable au début de la campagne prochaine. Les opérations auront alors à se diriger sur Pétersbourg et sur Kiew. » Pitoyable forfanterie, s’il ne s’agissait que du secours passager d’un mensonge ; mais dans Bonaparte une idée de conquête, malgré l’évidence contraire de la raison, pouvait toujours être une idée de bonne foi.
On marchait sur Malojaroslawetz : par l’embarras des bagages et des voitures mal attelées de l’artillerie, le troisième jour de marche on n’était encore qu’à dix lieues de Moscou. On avait l’intention de devancer Kutuzof ; l’avant-garde du prince Eugène le prévint en effet à Fominskoï. Il restait encore cent mille hommes d’infanterie au début de la retraite. La cavalerie était presque nulle, à l’exception de trois mille cinq cents chevaux de la garde. Nos troupes, ayant atteint la nouvelle route de Kalouga le 21, entrèrent le 22 à Borowsk, et le 23 la division Delzons occupa Malojaroslawetz. Napoléon était dans la joie ; il se croyait échappé.
Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, la terre trembla : cent quatre-vingt-trois milliers de poudre, placés sous les voûtes du Kremlin, déchirèrent le palais des czars. Mortier qui fit sauter le Kremlin, était réservé à la machine infernale de Fieschi. Que de mondes passés entre ces deux explosions si différentes et par les temps et par les hommes !
Après ce sourd mugissement, une forte canonnade vint à travers le silence dans la direction de Malojaroslawetz : autant Napoléon avait désiré ouïr ce bruit en entrant en Russie, autant il redoutait de l’entendre en sortant. Un aide de camp du vice-roi annonce une attaque générale des Russes : à la nuit les généraux Compans et Gérard arrivèrent en aide au prince Eugène. Beaucoup d’hommes périrent des deux côtés ; l’ennemi parvint à se mettre à cheval sur la route de Kalouga, et fermait l’entrée du chemin intact qu’on avait espéré suivre. Il ne restait d’autre ressource que de retomber dans la route de Mojaïsk et de rentrer à Smolensk par les vieux sentiers de nos malheurs : on le pouvait ; les oiseaux du ciel n’avaient pas encore achevé de manger ce que nous avions semé pour retrouver nos traces.
Napoléon logea cette nuit à Ghorodnia dans une pauvre maison où les officiers attachés aux divers généraux ne purent se mettre à couvert. Ils se réunirent sous la fenêtre de Bonaparte ; elle était sans volets et sans rideaux : on en voyait sortir une lumière, tandis que les officiers restés en dehors étaient plongés dans l’obscurité. Napoléon était assis dans sa chétive chambre, la tête abaissée sur ses deux mains ; Murat, Berthier et Bessières se tenaient debout à ses côtés, silencieux et immobiles. Il ne donna point d’ordre, et monta à cheval le 25 au matin, pour examiner la position de l’armée russe.
À peine était-il sorti que roula jusqu’à ses pieds un éboulement de Cosaques. La vivante avalanche avait franchi la Luja, et s’était dérobée à la vue, le long de la lisière des bois. Tout le monde mit l’épée à la main, l’empereur lui-même. Si ces maraudeurs avaient eu plus d’audace, Bonaparte demeurait prisonnier. À Malojaroslawetz incendié, les rues étaient encombrées de corps à moitié grillés, coupés, sillonnés, mutilés par les roues de l’artillerie, qui avaient passé sur eux. Pour continuer le mouvement sur Kalouga, il eût fallu livrer une seconde bataille ; l’empereur ne le jugea pas convenable. Il s’est élevé à cet égard une discussion entre les partisans de Bonaparte et les amis des maréchaux. Qui donna le conseil de reprendre la première route parcourue par les Français ? Ce fut évidemment Napoléon : une grande sentence funèbre à prononcer ne lui coûtait guère ; il en avait l’habitude.
Revenu le 26 à Borowsk, le lendemain, près de Véréia, on présenta au chef de nos armées le général Witzingerode et son aide de camp le comte Nariskin : ils s’étaient laissé surprendre en entrant trop tôt dans Moscou. Bonaparte s’emporta : « Qu’on fusille ce général ! » s’écrie-t-il hors de lui ; « c’est un déserteur du royaume de Wurtemberg ; il appartient à la confédération du Rhin. » Il se répand en invectives contre la noblesse russe et finit par ces mots : « J’irai à Saint-Pétersbourg, je jetterai cette ville dans la Newa », et subitement il commanda de brûler un château que l’on apercevait sur une hauteur : le lion blessé se ruait en écumant sur tout ce qui l’environnait.
Néanmoins, au milieu de ses folles colères, lorsqu’il intimait à Mortier l’ordre de détruire le Kremlin, il se conformait en même temps à sa double nature ; il écrivait au duc de Trévise des phrases de sensiblerie ; pensant que ses missives seraient connues, il lui enjoignait avec un soin tout paternel de sauver les hôpitaux ; « car c’est ainsi, ajoutait-il, que j’en ai usé à Saint-Jean-d’Acre. » Or, en Palestine il fit fusiller les prisonniers turcs, et, sans l’opposition de Desgenettes, il eût empoisonné ses malades ! Berthier et Murat sauvèrent le prince Witzingerode.
Cependant Kutuzof nous poursuivait mollement. Wilson pressait-il le général russe d’agir, le général répondait : « Laissez venir la neige. » Le 29 septembre, on touche aux fatales collines de la Moskowa : un cri de douleur et de surprise échappe à notre armée. De vastes boucheries se présentaient, étalant quarante mille cadavres diversement consommés. Des files de carcasses alignées semblaient garder encore la discipline militaire ; des squelettes détachés en avant, sur quelques mamelons écrêtés, indiquaient les commandants et dominaient la mêlée des morts. Partout armes rompues, tambours défoncés, lambeaux de cuirasses et d’uniformes, étendards déchirés, dispersés entre des troncs d’arbres coupés à quelques pieds du sol par les boulets : c’était la grande redoute de la Moskowa.
Au sein de la destruction immobile on apercevait une chose en mouvement : un soldat français privé des deux jambes se frayait un passage dans des cimetières qui semblaient avoir rejeté leurs entrailles au dehors. Le corps d’un cheval effondré par un obus avait servi de guérite à ce soldat ; il y vécut en rongeant sa loge de chair ; les viandes putréfiées des morts à la portée de sa main lui tenaient lieu de charpie pour panser ses plaies et d’amadou pour emmaillotter ses os. L’effrayant remords de la gloire se traînait vers Napoléon : Napoléon ne l’attendit pas.
Le silence des soldats, hâtés du froid, de la faim et de l’ennemi, était profond ; ils songeaient qu’ils seraient bientôt semblables aux compagnons dont ils apercevaient les restes. On n’entendait dans ce reliquaire que la respiration agitée et le bruit du frisson involontaire des bataillons en retraite.
Plus loin on retrouva l’abbaye de Kotloskoï transformée en hôpital ; tous les secours y manquaient ; là restait encore assez de vie pour sentir la mort. Bonaparte, arrivé sur le lieu, se chauffa du bois de ses chariots disloqués. Quand l’armée reprit sa marche, les agonisants se levèrent, parvinrent au seuil de leur dernier asile, se laissèrent dévaler jusqu’au chemin, tendirent aux camarades qui les quittaient leurs mains défaillantes : ils semblaient à la fois les conjurer et les ajourner.