Mémoires d’outre-tombe (page 120)
LE CAVALIER
« Oui, mon épée, oui, je suis un homme libre, et je t’aime du fond du cœur : je t’aime comme si tu m’étais fiancée ; je t’aime comme une maîtresse chérie.
L’ÉPÉE
« Et moi, je me suis donnée à toi ! à toi ma vie, à toi mon âme d’acier ! Ah ! si nous sommes fiancés, quand me diras-tu : Viens, viens, ma maîtresse chérie ! » Ne croit-on pas entendre un de ces guerriers du Nord, un de ces hommes de batailles et de solitudes, dont Saxo Grammaticus dit : « Il tomba, rit et mourut. »
Ce n’était point le froid enthousiasme d’un scalde en sûreté : Kœrner avait l’épée au flanc ; beau, blond et jeune. Apollon à cheval, il chantait la nuit comme l’Arabe sur sa selle ; son maoual, en chargeant l’ennemi, était accompagné du galop de son destrier. Blessé à Lützen, il se traîna dans les bois, où des paysans le retrouvèrent ; il reparut et mourut aux plaines de Leipsick, à peine âgé de vingt-cinq ans : il s’était échappé des bras d’une femme qu’il aimait, et s’en allait dans tout ce que la vie a de délices. « Les femmes se plaisent, disait Tyrtée, à contempler le jeune homme resplendissant et debout ; il n’est pas moins beau lorsqu’il tombe au premier rang. »
Les nouveaux Arminius, nourris à l’école de la Grèce, avaient un bardit général : quand ces étudiants abandonnèrent la paisible retraite de la science pour les champs de bataille, les joies silencieuses de l’étude pour les périls bruyants de la guerre, Homère et les Niebelungen pour l’épée, qu’opposèrent-ils à notre hymne de sang, à notre cantique révolutionnaire ? Ces strophes pleines de l’affection religieuse, et de la sincérité de la nature humaine :
« Quelle est la patrie de l’Allemand ? Nommez-moi cette grande patrie ! Aussi loin que résonne la langue allemande, aussi loin que des chants allemands se font entendre pour louer Dieu, là doit être la patrie de l’Allemand.
« La patrie de l’Allemand est le pays où le serrement de mains suffit pour tout serment, où la bonne foi pure brille dans tous les regards, où l’affection siège brûlante dans tous les cœurs.
« Ô Dieu du ciel, abaisse tes regards sur nous et donne-nous cet esprit si pur, si vraiment allemand, pour que nous puissions vivre fidèles et bons. Là est la patrie de l’Allemand, tout ce pays est sa patrie. »
Ces camarades de collège, maintenant compagnons d’armes, ne s’inscrivaient point dans ces ventes où des septembriseurs vouaient des assassinats au poignard : fidèles à la poésie de leurs rêveries, aux traditions de l’histoire, au culte du passé, ils firent d’un vieux château, d’une antique forêt, les asiles conservateurs de la Burschenschaft. La reine de Prusse était devenue leur patronne, en place de la reine des nuits.
Du haut d’une colline, du milieu des ruines, les écoliers-soldats, avec leurs professeurs-capitaines, découvraient le faîte des salles de leurs universités chéries : émus au souvenir de leur docte antiquité, attendris à la vue du sanctuaire de l’étude et des jeux de leur enfance, ils juraient d’affranchir leur pays, comme Melchthal, Furst et Stauffacher prononcèrent leur triple serment à l’aspect des Alpes, par eux immortalisées, illustrés par elles. Le génie allemand a quelque chose de mystérieux ; la Thécla de Schiller est encore la fille teutonne douée de prescience et formée d’un élément divin. Les Allemands adorent aujourd’hui la liberté dans un vague indéfinissable, de même qu’autrefois ils appelaient Dieu le secret des bois : Deorum nominibus appellant secretum illud… L’homme dont la vie était un dithyrambe en action ne tomba que quand les poètes de la jeune Allemagne eurent chanté et pris le glaive contre leur rival Napoléon, le poète armé.
Alexandre était digne d’avoir été le héraut envoyé aux jeunes Allemands : il partageait leurs sentiments élevés, et il était dans cette position de force qui rend possibles les projets ; mais il se laissa effrayer de la terreur des monarques qui l’environnaient. Ces monarques ne tinrent point leurs promesses ; ils ne donnèrent point à leurs peuples des institutions généreuses. Les enfants de la Muse (flamme par qui les masses inertes des soldats avaient été animées) furent plongés dans des cachots en récompense de leur dévouement et de leur noble crédulité. Hélas ! la génération qui rendit l’indépendance aux Teutons est évanouie ; il n’est demeuré en Germanie que de vieux cabinets usés. Ils appellent le plus haut qu’ils peuvent Napoléon un grand homme, pour faire servir leur présente admiration d’excuse à leur bassesse passée. Dans le sot enthousiasme pour l’homme qui continue à aplatir les gouvernements après les avoir fouettés, à peine se souvient-on de Kœrner : « Arminius, libérateur de la Germanie, dit Tacite, fut inconnu aux Grecs qui n’admirent qu’eux, peu célèbre chez les Romains qu’il avait vaincus ; mais les nations barbares le chantent encore, caniturque barbaras apud gentes. »
Le 18 et le 19 octobre se donna dans les champs de Leipsick ce combat que les Allemands ont appelé la bataille des nations. Vers la fin de la seconde journée, les Saxons et les Wurtembergeois, passant du camp de Napoléon sous les drapeaux de Bernadotte, décidèrent le résultat de l’action ; victoire entachée de trahison. Le prince de Suède, l’empereur de Russie et le roi de Prusse pénètrent dans Leipsick à travers trois portes différentes. Napoléon, ayant éprouvé une perte immense, se retira. Comme il n’entendait rien aux retraites de sergent, ainsi qu’il l’avait dit, il fit sauter des ponts derrière lui. Le prince Poniatowski, blessé deux fois, se noie dans l’Elster : la Pologne s’abîma avec son dernier défenseur.
Napoléon ne s’arrêta qu’à Erfurt : de là son bulletin annonça que son armée, toujours victorieuse, arrivait comme une armée battue : Erfurt, peu de temps auparavant, avait vu Napoléon au faîte de la prospérité.
Enfin les Bavarois, déserteurs après les autres d’une fortune abandonnée, essayent d’exterminer à Hanau le reste de nos soldats. Wrède est renversé par les seuls gardes d’honneur : quelques conscrits, déjà vétérans, lui passent sur le ventre ; ils sauvent Bonaparte et prennent position derrière le Rhin. Arrivé en fugitif à Mayence, Napoléon se retrouve à Saint-Cloud le 9 novembre ; l’infatigable de Lacépède revient lui dire : « Votre Majesté a tout surmonté. » M. de Lacépède avait parlé convenablement des ovipares ; mais il ne se pouvait tenir debout.
La Hollande reprend son indépendance et rappelle le prince d’Orange. Le 1er décembre les puissances alliées déclarent « qu’elles ne font point la guerre à la France, mais à l’empereur seul, ou plutôt à cette prépondérance qu’il a trop longtemps exercée, hors des limites de son empire, pour le malheur de l’Europe et de la France. »
Quand on voit s’approcher le moment où nous allions être renfermés dans notre ancien territoire, on se demande à quoi donc avaient servi le bouleversement de l’Europe et le massacre de tant de millions d’hommes ? Le temps nous engloutit et continue tranquillement son cours.
Par le traité de Valencay du 11 décembre, le misérable Ferdinand VII est renvoyé à Madrid : ainsi se termina obscurément à la hâte cette criminelle entreprise d’Espagne, première cause de la perte de Napoléon. On peut toujours aller au mal, on peut toujours tuer un peuple ou un roi ; mais le retour est difficile : Jacques Clément raccommodait ses sandales pour le voyage de Saint-Cloud ; ses confrères lui demandèrent en riant combien son ouvrage durerait : « Assez pour le chemin que j’ai à faire, répondit-il : je dois aller, non revenir. »
Le Corps législatif est assemblé le 19 décembre 1813. Étonnant sur le champ de bataille, remarquable dans son conseil d’État, Bonaparte n’a plus la même valeur en politique : la langue de la liberté, il l’ignore : s’il veut exprimer des affections congéniales, des sentiments paternels, il s’attendrit tout de travers, et il plaque des paroles émues à son insensibilité : « Mon cœur, » dit-il au Corps législatif, « a besoin de la présence et de l’affection de mes sujets. Je n’ai jamais été séduit par la prospérité ; l’adversité me trouvera au-dessus de ses atteintes. J’avais conçu et exécuté de grands desseins pour la prospérité et le bonheur du monde. Monarque et père, je sens que la paix ajoute à la sécurité des trônes et à celle des familles. »
Un article officiel du Moniteur avait dit, au mois de juillet 1804, sous l’Empire, que la France ne passerait jamais le Rhin, et que ses armées ne le passeraient plus.
Les alliés traversèrent ce fleuve le 21 décembre 1813, depuis Bâle, jusqu’à Schaffouse, avec plus de cent mille hommes ; le 31 du même mois, l’armée de Silésie, commandée par Blücher, le franchit à son tour, depuis Manheim jusqu’à Coblentz.
Par ordre de l’empereur, le Sénat et le Corps législatif avaient nommé deux commissions chargées de prendre connaissance des documents relatifs aux négociations avec les puissances coalisées ; prévision d’un pouvoir qui, se refusant à des conséquences devenues inévitables, voulait en laisser la responsabilité à une autre autorité.
La commission du Corps législatif, que présidait M. Lainé, osa dire « que les moyens de paix auraient des effets assurés, si les Français étaient convaincus que leur sang ne serait versé que pour défendre une patrie et des lois protectrices ; que Sa Majesté doit être suppliée de maintenir l’entière et constante exécution des lois qui garantissent aux Français les droits de la liberté, de la propriété, et à la nation le libre exercice de ses droits politiques. »
Le ministre de la police, duc de Rovigo, fait enlever les épreuves du rapport ; un décret du 31 décembre ajourne le Corps législatif ; les portes de la salle sont fermées. Bonaparte traite les membres de la commission législative d’agents payés par l’Angleterre : « Le nommé Lainé, disait-il, est un traître qui correspond avec le prince régent par l’intermédiaire de Desèze ; Raynouard, Maine de Biran et Flaugergues sont des factieux. »
Le soldat s’étonnait de ne plus retrouver ces Polonais qu’il abandonnait et qui, en se noyant pour lui obéir, criaient encore : « Vive l’empereur ! » Il appelait le rapport de la commission une motion sortie d’un club de Jacobins. Pas un discours de Bonaparte dans lequel n’éclate son aversion pour la République dont il était sorti ; mais il en détestait moins les crimes que les libertés. À propos de ce même rapport il ajoutait : « Voudrait-on rétablir la souveraineté du peuple ? Eh bien, dans ce cas, je me fais peuple ; car je prétends être toujours là où réside la souveraineté. » Jamais despote n’a expliqué plus énergiquement sa nature : c’est le mot retourné de Louis XIV : « L’État, c’est moi. »
À la réception du premier jour de l’an 1814, on s’attendait à quelque scène. J’ai connu un homme attaché à cette cour, lequel se préparait à tout hasard à mettre l’épée à la main. Napoléon ne dépassa pas néanmoins la violence des paroles, mais il s’y laissa aller avec cette plénitude qui causait quelquefois de la confusion à ses hallebardiers mêmes : « Pourquoi, s’écria-t-il, parler devant l’Europe de ces débats domestiques ? Il faut laver son linge sale en famille. Qu’est-ce qu’un trône ? un morceau de bois recouvert d’un morceau d’étoffe : tout dépend de celui qui s’y assied. La France a plus besoin de moi que je n’ai besoin d’elle. Je suis un de ces hommes qu’on tue, mais qu’on ne déshonore pas. Dans trois mois nous aurons la paix, ou l’ennemi sera chassé de notre territoire, ou je serai mort. »
C’était dans le sang que Bonaparte était accoutumé à laver le linge des Français. Dans trois mois on n’eut point la paix, l’ennemi ne fut point chassé de notre territoire, Bonaparte ne perdit point la vie : la mort n’était point son fait. Accablée de tant de malheurs et de l’ingrate obstination du maître qu’elle s’était donné, la France se voyait envahie avec l’inerte stupeur qui naît du désespoir.
Un décret impérial avait mobilisé cent vingt-un bataillons de gardes nationales ; un autre décret avait formé un conseil de régence présidé par Cambacérès et composé de ministres, à la tête duquel était placée l’impératrice. Joseph, monarque en disponibilité, revenu d’Espagne avec ses pillages, est déclaré commandant général de Paris. Le 25 janvier 1814, Bonaparte quitte son palais pour l’armée, et va jeter une éclatante flamme en s’éteignant.
La surveille, le pape avait été rendu à l’indépendance ; la main qui allait à son tour porter des chaînes fut contrainte de briser les fers qu’elle avait donnés : la Providence avait changé les fortunes, et le vent qui soufflait au visage de Napoléon poussait les alliés à Paris.
Pie VII, averti de sa délivrance, se hâta de faire une courte prière dans la chapelle de François Ier ; il monta en voiture et traversa cette forêt qui, selon la tradition populaire, voit paraître le grand veneur de la mort quand un roi va descendre à Saint-Denis.
Le pape voyageait sous la surveillance d’un officier de gendarmerie qui l’accompagnait dans une seconde voiture. À Orléans, il apprit le nom de la ville dans laquelle il entrait.
Il suivit la route du Midi aux acclamations de la foule, de ces provinces où Napoléon devait bientôt passer, à peine en sûreté sous la garde des commissaires étrangers. Sa Sainteté fut retardée dans sa marche par la chute même de son oppresseur : les autorités avaient cessé leurs fonctions ; on n’obéissait à personne ; un ordre écrit de Bonaparte, ordre qui vingt-quatre heures auparavant aurait abattu la plus haute tête et fait tomber un royaume, était un papier sans cours : quelques minutes de puissance manquèrent à Napoléon pour qu’il pût protéger le captif que sa puissance avait persécuté. Il fallut qu’un mandat provisoire des Bourbons achevât de rendre la liberté au pontife qui avait ceint de leur diadème une tête étrangère : quelle confusion de destinées !
Pie VII cheminait au milieu des cantiques et des larmes, au son des cloches, aux cris de : Vive le pape ! Vive le chef de l’Église ! On lui apportait, non les clefs des villes, des capitulations trempées de sang et obtenues par le meurtre, mais on lui présentait des malades à guérir, de nouveaux époux à bénir au bord de sa voiture ; il disait aux premiers : « Dieu vous console ! » Il étendait sur les seconds ses mains pacifiques ; il touchait de petits enfants dans les bras de leurs mères. Il ne restait aux villes que ceux qui ne pouvaient marcher. Les pèlerins passaient la nuit sur les champs pour attendre l’arrivée d’un vieux prêtre délivré. Les paysans, dans leur naïveté trouvaient que le saint-père ressemblait à Notre-Seigneur ; des protestants attendris disaient : « Voilà le plus grand homme de son siècle. » Telle est la grandeur de la véritable société chrétienne, où Dieu se mêle sans cesse avec les hommes ; telle est sur la force du glaive et du spectre la supériorité de la puissance du faible, soutenu de la religion et du malheur.
Pie VII traversa Carcassonne, Béziers, Montpellier et Nîmes, pour réapprendre l’Italie. Au bord du Rhône, il semblait que les innombrables croisés de Raymond de Toulouse passaient encore la revue à Saint-Remy. Le pape revit Nice, Savone, Imola, témoins de ses afflictions récentes et des premières macérations de sa vie : on aime à pleurer où l’on a pleuré. Dans les conditions ordinaires, on se souvient des lieux et des temps du bonheur. Pie VII repassait sur ses vertus et sur ses souffrances, comme un homme dans sa mémoire revit de ses passions éteintes.
À Bologne, le pape fut laissé aux mains des autorités autrichiennes. Murat, Joachim-Napoléon, roi de Naples, lui écrivit le 4 avril 1814 :
« Très saint père, le sort des armes m’ayant rendu maître des États que vous possédiez lorsque vous fûtes forcé de quitter Rome, je ne balance pas à les remettre sous votre autorité, renonçant en votre faveur à tous mes droits de conquête sur ces pays. »
Qu’a-t-on laissé à Joachim et à Napoléon mourants ?
Le pape n’était pas encore arrivé à Rome qu’il offrit un asile à la mère de Bonaparte. Des légats avaient repris possession de la vie éternelle. Le 23 mai, au milieu du printemps, Pie VII aperçut le dôme de Saint Pierre. Il a raconté avoir répandu des larmes en revoyant le dôme sacré. Prêt à franchir la Porte du Peuple, le Pontife fut arrêté : vingt-deux orphelines vêtues de robes blanches, quarante-cinq jeunes filles portant de grandes palmes dorées, s’avancèrent en chantant des cantiques. La multitude criait : Hosanna ! Pignatelli, qui commandait les troupes sur le Quirinal lorsque Radet emporta d’assaut le jardin des Olives de Pie VII, conduisait à présent la marche des palmes. En même temps que Pignatelli changeait de rôle, de nobles parjures, à Paris, reprenaient derrière le fauteuil de Louis XVIII leurs fonctions de grands domestiques : la prospérité nous est transmise avec ses esclaves, comme autrefois une terre seigneuriale était vendue avec ses serfs.
Au second livre de ces Mémoires, on lit (je revenais alors de mon premier exil de Dieppe) : « On m’a permis de revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger : j’écris, comme les derniers Romains, au bruit de l’invasion des Barbares. Le jour je trace des pages aussi agitées que les événements de ce jour ; la nuit, tandis que le roulement du canon lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes souvenirs. »
Ces pages agitées que je traçais le jour étaient des notes relatives aux événements du moment, lesquelles, réunies, devinrent ma brochure : De Bonaparte et des Bourbons. J’avais une si haute idée du génie de Napoléon et de la vaillance de nos soldats, qu’une invasion de l’étranger, heureuse jusque dans ses derniers résultats, ne me pouvait tomber dans la tête : mais je pensais que cette invasion, en faisant sentir à la France le danger où l’ambition de Napoléon l’avait réduite, amènerait un mouvement intérieur, et que l’affranchissement des Français s’opérerait de leurs propres mains. C’était dans cette idée que j’écrivais mes notes, afin que si nos assemblées politiques arrêtaient la marche des alliés, et se résolvaient à se séparer d’un grand homme, devenu un fléau, elles sussent à qui recourir ; l’abri me paraissait être dans l’autorité, modifiée selon les temps, sous laquelle nos aïeux avaient vécu pendant huit siècles : quand dans l’orage on ne trouve à sa portée qu’un vieil édifice, tout en ruines qu’il est, on s’y retire.
Dans l’hiver de 1813 à 1814, je pris un appartement rue de Rivoli, en face de la première grille du jardin des Tuileries, devant laquelle j’avais entendu crier la mort du duc d’Enghien. On ne voyait encore dans cette rue que les arcades bâties par le gouvernement et quelques maisons s’élevant çà et là avec leur dentelure latérale de pierres d’attente.
Il ne fallait rien moins que les maux dont la France était écrasée, pour se maintenir dans l’éloignement que Napoléon inspirait et pour se défendre en même temps de l’admiration qu’il faisait renaître sitôt qu’il agissait : c’était le plus fier génie d’action qui ait jamais existé ; sa première campagne en Italie et sa dernière campagne en France (je ne parle pas de Waterloo) sont ses deux plus belles campagnes ; Condé dans la première, Turenne dans la seconde, grand guerrier dans celle-là, grand homme dans celle-ci ; mais différentes dans leurs résultats : par l’une il gagna l’empire, par l’autre il le perdit. Ses dernières heures de pouvoir, toutes déracinées, toutes déchaussées qu’elles étaient, ne purent être arrachées, comme les dents d’un lion, que par les efforts du bras de l’Europe. Le nom de Napoléon était encore si formidable que les armées ennemies ne passèrent le Rhin qu’avec terreur ; elles regardaient sans cesse derrière elles pour bien s’assurer que la retraite leur serait possible ; maîtresses de Paris, elles tremblaient encore. Alexandre jetant les yeux sur la Russie, en entrant en France, félicitait les personnes qui pouvaient s’en aller, et il écrivait à sa mère ses anxiétés et ses regrets.
Napoléon bat les Russes à Saint-Dizier, les Prussiens et les Russes à Brienne, comme pour honorer les champs dans lesquels il avait été élevé. Il culbute l’armée de Silésie à Montmirail, à Champaubert, et une partie de la grande armée à Montereau. Il fait tête partout ; va et revient sur ses pas ; repousse les colonnes dont il est entouré. Les alliés proposent un armistice ; Bonaparte déchire les préliminaires de la paix offerte et s’écrie : « Je suis plus près de Vienne que l’empereur d’Autriche de Paris ! »
La Russie, l’Autriche, la Prusse et l’Angleterre, pour se réconforter mutuellement, conclurent à Chaumont un nouveau traité d’alliance ; mais au fond, alarmées de la résistance de Bonaparte, elles songeaient à la retraite. À Lyon, une armée se formait sur le flanc des Autrichiens ; dans le midi, le maréchal Soult arrêtait les Anglais ; le congrès de Châtillon, qui ne fut dissous que le 18 mars, négociait encore. Bonaparte chassa Blücher des hauteurs de Craonne. La grande armée alliée n’avait triomphé le 27 février, à Bar-sur-Aube, que par la supériorité du nombre. Bonaparte se multipliant avait recouvré Troyes que les alliés réoccupèrent. De Craonne il s’était porté sur Reims. « Cette nuit, dit-il, j’irai prendre mon beau-père à Troyes. »
Le 20 mars, une affaire eut lieu près d’Arcis-sur-Aube. Parmi un feu roulant d’artillerie, un obus étant tombé au front d’un carré de la garde, le carré parut faire un léger mouvement : Bonaparte se précipite sur le projectile dont la mèche fume, il la fait flairer à son cheval ; l’obus crève, et l’empereur sort sain et sauf du milieu de la foudre brisée.
La bataille devait recommencer le lendemain ; mais Bonaparte, cédant à l’inspiration du génie, inspiration qui lui fut néanmoins funeste, se retire afin de se porter sur le derrière des troupes confédérées, les séparer de leurs magasins et grossir son armée des garnisons des places frontières. Les étrangers se préparaient à se replier sur le Rhin, lorsque Alexandre, par un de ces mouvements du ciel qui changent tout un monde, prit le parti de marcher à Paris dont le chemin devenait libre. Napoléon croyait entraîner la masse des ennemis, et il n’était suivi que de dix mille hommes de cavalerie qu’il pensait être l’avant-garde des principales troupes, et qui lui masquaient le mouvement réel des Prussiens et des Moscovites. Il dispersa ses dix mille chevaux à Saint-Dizier et Vitry, et s’aperçut alors que la grande armée alliée n’était pas derrière ; cette armée, se précipitant sur la capitale, n’avait devant elle que les maréchaux Marmont et Mortier avec environ douze mille conscrits.
Napoléon se dirige à la hâte sur Fontainebleau : là une sainte victime, en se retirant, avait laissé le rémunérateur et le vengeur. Toujours dans l’histoire marchent ensemble deux choses : qu’un homme s’ouvre une voie d’injustice, il s’ouvre en même temps une voie de perdition dans laquelle, à une distance marquée, la première route vient tomber dans la seconde.
Les esprits étaient fort agités : l’espoir de voir cesser, coûte que coûte, une guerre cruelle qui pesait depuis vingt ans sur la France rassasiée de malheur et de gloire, l’emportait dans les masses sur la nationalité. Chacun s’occupait du parti qu’il aurait à prendre dans la catastrophe prochaine. Tous les soirs mes amis venaient causer chez madame de Chateaubriand, raconter et commenter les événements de la journée. MM. de Fontanes, de Clausel, Joubert, accouraient avec la foule de ces amis de passage que donnent les événements et que les événements retirent. Madame la duchesse de Lévis, belle, paisible et dévouée, que nous retrouverons à Gand, tenait fidèle compagnie à madame de Chateaubriand. Madame la duchesse de Duras était aussi à Paris, et j’allais voir souvent madame la marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu.
Je continuais d’être persuadé, malgré l’approche des champs de bataille, que les alliés n’entreraient pas à Paris et qu’une insurrection nationale mettrait fin à nos craintes. L’obsession de cette idée m’empêchait de sentir aussi vivement que je l’aurais fait la présence des armées étrangères : mais je ne me pouvais empêcher de réfléchir aux calamités que nous avions fait éprouver à l’Europe, en voyant l’Europe nous les rapporter.
Je ne cessais de m’occuper de ma brochure ; je la préparais comme un remède lorsque le moment de l’anarchie viendrait à éclater. Ce n’est pas ainsi que nous écrivons aujourd’hui, bien à l’aise, n’ayant à redouter que la guerre des feuilletons : la nuit je m’enfermais à clef ; je mettais mes paperasses sous mon oreiller, deux pistolets chargés sur ma table : je couchais entre ces deux muses. Mon texte était double ; je l’avais composé sous la forme de brochure, qu’il a gardée, et en façon de discours, différent à quelques égards de la brochure ; je supposais qu’à la levée de la France, on se pourrait assembler à l’Hôtel de Ville, et je m’étais préparé sur deux thèmes.
Madame de Chateaubriand a écrit quelques notes à diverses époques de notre vie commune ; parmi ces notes, je trouve le paragraphe suivant :
« M. de Chateaubriand écrivait sa brochure De Bonaparte et des Bourbons. Si cette brochure avait été saisie, le jugement n’était pas douteux : la sentence était l’échafaud. Cependant l’auteur mettait une négligence incroyable à la cacher. Souvent, quand il sortait, il l’oubliait sur sa table ; sa prudence n’allait jamais au delà de la mettre sous son oreiller, ce qu’il faisait devant son valet de chambre, garçon fort honnête, mais qui pouvait se laisser tenter. Pour moi, j’étais dans des transes mortelles : aussi, dès que M. de Chateaubriand était sorti, j’allais prendre le manuscrit et je le mettais sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je m’aperçois que je ne l’ai plus, et, bien sûre de l’avoir senti en sortant, je ne doute pas de l’avoir perdu en route. Je vois déjà le fatal écrit entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté : je tombe sans connaissance au milieu du jardin ; de bonnes gens m’assistèrent, ensuite me reconduisirent à la maison dont j’étais peu éloignée. Quel supplice lorsque, montant l’escalier, je flottais entre une crainte, qui était presque une certitude, et un léger espoir d’avoir oublié de prendre la brochure ! En approchant de la chambre de mon mari, je me sentais de nouveau défaillir ; j’entre enfin ; rien sur la table, je m’avance vers le lit ; je tâte d’abord l’oreiller, je ne sens rien ; je le soulève, je vois le rouleau de papier ! Le cœur me bat chaque fois que j’y pense. Je n’ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n’aurait pas été si grand si je m’étais vue délivrée au pied de l’échafaud, car enfin c’était quelqu’un qui m’était bien plus cher que moi-même que j’en voyais délivré. »
Que je serais malheureux si j’avais pu causer un moment de peine à madame de Chateaubriand !
J’avais pourtant été obligé de mettre un imprimeur dans mon secret : il avait consenti à risquer l’affaire ; d’après les nouvelles de chaque heure, il me rendait ou venait reprendre des épreuves à moitié composées, selon que le bruit du canon se rapprochait ou s’éloignait de Paris : pendant près de quinze jours je jouai ainsi ma vie à croix ou pile.
Le cercle se resserrait autour de la capitale : à chaque instant on apprenait un progrès de l’ennemi. Pêle-mêle entraient, par les barrières, des prisonniers russes et des blessés français traînés dans des charrettes : quelques-uns à demi morts tombaient sous les roues qu’ils ensanglantaient. Des conscrits appelés de l’intérieur traversaient la capitale en longue file, se dirigeant sur les armées. La nuit on entendait passer sur les boulevards extérieurs des trains d’artillerie, et l’on ne savait si les détonations lointaines annonçaient la victoire décisive ou la dernière défaite.