Mémoires d’outre-tombe (page 121)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La guerre vint s’établir enfin aux barrières de Paris. Du haut des tours de Notre-Dame on vit paraître la tête des colonnes russes, ainsi que les premières ondulations du flux de la mer sur une plage. Je sentis ce qu’avait dû éprouver un Romain lorsque, du faîte du Capitole, il découvrit les soldats d’Alaric et la vieille cité des Latins à ses pieds, comme je découvrais les soldats russes, et à mes pieds la vieille cité des Gaulois. Adieu donc, Lares paternels, foyers conservateurs des traditions du pays, toits sous lesquels avaient respiré et cette Virginie sacrifiée par son père à la pudeur et à la liberté, et cette Héloïse vouée par l’amour aux lettres et à la religion.

Paris depuis des siècles n’avait point vu la fumée des camps de l’ennemi, et c’est Bonaparte qui, de triomphe en triomphe, a amené les Thébains à la vue des femmes de Sparte. Paris était la borne dont il était parti pour courir la terre : il y revenait laissant derrière lui l’énorme incendie de ses inutiles conquêtes.

On se précipitait au Jardin des Plantes que jadis aurait pu protéger l’abbaye fortifiée de Saint-Victor : le petit monde des cygnes et des bananiers, à qui notre puissance avait promis une paix éternelle, était troublé. Du sommet du labyrinthe, par-dessus le grand cèdre, par-dessus les greniers d’abondance que Bonaparte n’avait pas eu le temps d’achever, au delà de l’emplacement de la Bastille et du donjon de Vincennes (lieux qui racontaient notre successive histoire), la foule regardait les feux de l’infanterie au combat de Belleville. Montmartre est emporté ; les boulets tombent jusque sur les boulevards du Temple. Quelques compagnies de la garde nationale sortirent et perdirent trois cents hommes dans les champs autour du tombeau des martyrs. Jamais la France militaire ne brilla d’un plus vif éclat au milieu de ses revers ; les derniers héros furent les cent cinquante jeunes gens de l’École polytechnique, transformés en canonniers dans les redoutes du chemin de Vincennes. Environnés d’ennemis, ils refusaient de se rendre ; il fallut les arracher de leurs pièces : le grenadier russe les saisissait noircis de poudre et couverts de blessures ; tandis qu’ils se débattaient dans ses bras, il élevait en l’air avec des cris de victoire et d’admiration ces jeunes palmes françaises, et les rendait toutes sanglantes à leurs mères.

Pendant ce temps-là Cambacérès s’enfuyait avec Marie-Louise, le roi de Rome et la régence. On lisait sur les murs cette proclamation :

Le roi Joseph, lieutenant général de l’Empereur, commandant en chef de la garde nationale.

« Citoyens de Paris,

Le conseil de régence a pourvu à la sûreté de l’impératrice et du roi de Rome : je reste avec vous. Armons-nous pour défendre cette ville, ses monuments, ses richesses, nos femmes, nos enfants, tout ce qui nous est cher. Que cette vaste cité devienne un camp pour quelques instants, et que l’ennemi trouve sa honte sous ses murs qu’il espère franchir en triomphe. »

Rostopschin n’avait pas prétendu défendre Moscou ; il le brûla. Joseph annonçait qu’il ne quitterait jamais les Parisiens, et il décampait à petit bruit, nous laissant son courage placardé au coin des rues.

M. de Talleyrand faisait partie de la régence nommée par Napoléon. Du jour où l’évêque d’Autun cessa d’être, sous l’Empire, ministre des relations extérieures, il n’avait rêvé qu’une chose, la disparition de Bonaparte suivie de la régence de Marie-Louise ; régence dont lui, prince de Bénévent, aurait été le chef. Bonaparte, en le nommant membre d’une régence provisoire en 1814, semblait avoir favorisé ses désirs secrets. La mort napoléonnienne n’était point survenue ; il ne resta à M. de Talleyrand qu’à clopiner aux pieds du colosse qu’il ne pouvait renverser, et à tirer parti du moment pour ses intérêts : le savoir-faire était le génie de cet homme de compromis et de marchés. La position se présentait difficile : demeurer dans la capitale était chose indiquée ; mais si Bonaparte revenait, le prince séparé de la régence fugitive, le prince retardataire, courait risque d’être fusillé ; d’un autre côté, comment abandonner Paris au moment où les alliés y pouvaient pénétrer ? Ne serait-ce pas renoncer au profit du succès, trahir ce lendemain des événements, pour lequel M. de Talleyrand était fait ? Loin de pencher vers les Bourbons, il les craignait à cause de ses diverses apostasies. Cependant, puisqu’il y avait une chance quelconque pour eux, M. de Vitrolles, avec l’assentiment du prélat marié, s’était rendu à la dérobée au congrès de Châtillon, en chuchoteur non avoué de la légitimité. Cette précaution apportée, le prince, afin de se tirer d’embarras à Paris, eut recours à un de ces tours dans lesquels il était passé maître.

M. Laborie, devenu peu après, sous M. Dupont de Nemours, secrétaire particulier du gouvernement provisoire, alla trouver M. de Laborde, attaché à la garde nationale ; il lui révéla le départ de M. de Talleyrand : « Il se dispose, lui dit-il, à suivre la régence ; il vous semblera peut-être nécessaire de l’arrêter, afin d’être à même de négocier avec les alliés, si besoin est. » La comédie fut jouée en perfection. Un charge à grand bruit les voitures du prince ; il se met en route en plein midi, le 30 mars : arrivé à la barrière d’Enfer, on le renvoie inexorablement chez lui, malgré ses protestations. Dans le cas d’un retour miraculeux, les preuves étaient là, attestant que l’ancien ministre avait voulu rejoindre Marie-Louise et que la force armée lui avait refusé le passage.

Cependant, à la présence des alliés, le comte Alexandre de Laborde et M. Tourton, officiers supérieurs de la garde nationale, avaient été envoyés auprès du généralissime prince de Schwarzenberg, lequel avait été l’un des généraux de Bonaparte pendant la campagne de Russie. La proclamation du généralissime fut connue à Paris dans la soirée du 30 mars. Elle disait : « Depuis vingt ans l’Europe est inondée de sang et de larmes : les tentatives pour mettre un terme à tant de malheurs ont été inutiles, parce qu’il existe, dans le principe même du gouvernement qui vous opprime, un obstacle insurmontable à la paix. Parisiens, vous connaissez la situation de votre patrie : la conservation et la tranquillité de votre ville seront l’objet des soins des alliés. C’est dans ces sentiments que l’Europe, en armes devant vos murs, s’adresse à vous. »

Quelle magnifique confession de la grandeur de la France : L’Europe, en armes devant vos murs, s’adresse à vous !

Nous qui n’avions rien respecté, nous étions respectés de ceux dont nous avions ravagé les villes et qui, à leur tour, étaient devenus les plus forts. Nous leur paraissions une nation sacrée ; nos terres leur semblaient une campagne d’Élide que, de par les dieux, aucun bataillon ne pouvait fouler. Si, nonobstant, Paris eût cru devoir faire une résistance, fort aisée, de vingt-quatre heures, les résultats étaient changés ; mais personne, excepté les soldats enivrés de feu et d’honneur, ne voulait plus de Bonaparte, et, dans la crainte de le conserver, on se hâta d’ouvrir les barrières.

Paris capitula le 31 mars : la capitulation militaire est signée aux noms des maréchaux Mortier et Marmont par les colonels Denys et Fabvier ; la capitulation civile eut lieu au nom des maires de Paris. Le conseil municipal et départemental députa au quartier général russe pour régler les divers articles : mon compagnon d’exil, Christian de Lamoignon, était du nombre des mandataires. Alexandre leur dit :

« Votre empereur, qui était mon allié, est venu jusque dans le cœur de mes États y apporter des maux dont les traces dureront longtemps ; une juste défense m’a amené jusqu’ici. Je suis loin de vouloir rendre à la France les maux que j’en ai reçus. Je suis juste, et je sais que ce n’est pas le tort des Français. Les Français sont mes amis, et je veux leur prouver que je viens leur rendre le bien pour le mal. Napoléon est mon seul ennemi. Je promets ma protection spéciale à la ville de Paris ; je protégerai, je conserverai tous les établissements publics ; je n’y ferai séjourner que des troupes d’élite ; je conserverai votre garde nationale, qui est composée de l’élite de vos citoyens. C’est à vous d’assurer votre bonheur à venir ; il faut vous donner un gouvernement qui vous procure le repos et qui le procure à l’Europe. C’est à vous à émettre votre vœu : vous me trouverez toujours prêt à seconder vos efforts. »

Paroles qui furent accomplies ponctuellement : le bonheur de la victoire aux yeux des alliés l’emportait sur tout autre intérêt. Quels devaient être les sentiments d’Alexandre, lorsqu’il aperçut les dômes des édifices de cette ville où l’étranger n’était jamais entré que pour nous admirer, que pour jouir des merveilles de notre civilisation et de notre intelligence ; de cette inviolable cité, défendue pendant douze siècles par ses grands hommes ; de cette capitale de la gloire que Louis XIV semblait encore protéger de son ombre, et Bonaparte de son retour !

LIVRE III

Entrée des alliés dans Paris. — Bonaparte à Fontainebleau. — La régence à Blois. — Publication de ma brochure : De Bonaparte et des Bourbons. — Le Sénat rend le décret de déchéance. — Hôtel de la rue Saint-Florentin. — M. de Talleyrand. — Adresses du gouvernement provisoire. — Constitution proposée par le Sénat. — Arrivée du comte d’Artois. — Abdication de Bonaparte à Fontainebleau. — Itinéraire de Napoléon à l’île d’Elbe. — Louis XVIII à Compiègne. — Son entrée à Paris. — La vieille garde. — Faute irréparable. — Déclaration de Saint-Ouen. — Traité de Paris. — La Charte. — Départ des alliés. — Première année de la Restauration. — Est-ce aux royalistes qu’il faut s’en prendre de la Restauration ? — Premier ministère. — Je publie les Réflexions politiques. — Madame la duchesse de Duras. — Je suis nommé ambassadeur en Suède. — Exhumation des restes de Louis XVI. — Premier 21 janvier à Saint-Denis.

Dieu avait prononcé une de ces paroles par qui le silence de l’éternité est de loin en loin interrompu. Alors se souleva, au milieu de la présente génération, le marteau qui frappa l’heure que Paris n’avait entendu sonner qu’une fois : le 25 décembre 496, Reims annonça le baptême de Clovis, et les portes de Lutèce s’ouvrirent aux Francs ; le 30 mars 1814, après le baptême de sang de Louis XVI, le vieux marteau resté immobile se leva de nouveau au beffroi de l’antique monarchie ; un second coup retentit, les Tartares pénétrèrent dans Paris. Dans l’intervalle de mille trois cent dix-huit ans, l’étranger avait insulté les murailles de la capitale de notre empire sans y pouvoir entrer jamais, hormis quand il s’y glissa appelé par nos propres divisions. Les Normands assiégèrent la cité des Parisii ; les Parisii donnèrent la volée aux éperviers qu’ils portaient sur le poing ; Eudes, enfant de Paris et roi futur, rex futurus, dit Abbon, repoussa les pirates du Nord : les Parisiens lâchèrent leurs aigles en 1814 ; les alliés entrèrent au Louvre.

Bonaparte avait fait injustement la guerre à Alexandre son admirateur qui implorait la paix à genoux ; Bonaparte avait commandé le carnage de la Moskowa ; il avait forcé les Russes à brûler eux-mêmes Moscou ; Bonaparte avait dépouillé Berlin, humilié son roi, insulté sa reine : à quelles représailles devions-nous donc nous attendre ? vous l’allez voir.

J’avais erré dans les Florides autour de monuments inconnus, jadis dévastés par des conquérants dont il ne reste aucune trace, et j’étais réservé au spectacle des hordes caucasiennes campées dans la cour du Louvre. Dans ces événements de l’histoire qui, selon Montaigne, « sont maigres témoins de notre prix et capacité » ma langue s’attache à mon palais : Adhæret lingua mea faucibus meis.

L’armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814, à midi, à dix jours seulement de l’anniversaire de la mort du duc d’Enghien, 21 mars 1804. Était-ce la peine à Bonaparte d’avoir commis une action de si longue mémoire, pour un règne qui devait durer si peu ? L’empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de leurs troupes. Je les vis défiler sur les boulevards. Stupéfait et anéanti au dedans de moi, comme si l’on m’arrachait mon nom de Français pour y substituer le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s’accroître contre l’homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.

Toutefois cette première invasion des alliés est demeurée sans exemple dans les annales du monde : l’ordre, la paix et la modération régnèrent partout ; les boutiques se rouvrirent ; des soldats russes de la garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les rues par de petits polissons français qui se moquaient d’eux, comme des pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient être pris pour les vainqueurs ; ceux-ci, tremblant de leurs succès, avaient l’air d’en demander excuse. La garde nationale occupait seule l’intérieur de Paris, à l’exception des hôtels où logeaient les rois et les princes étrangers. Le 31 mars 1814, des armées innombrables occupaient la France ; quelques mois après, toutes ces troupes repassèrent nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans verser une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons. L’ancienne France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontières ; on partage avec elle les vaisseaux et les magasins d’Anvers ; on lui rend trois cent mille prisonniers dispersés dans les pays où les avait laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années de combats, le bruit des armes cesse d’un bout de l’Europe à l’autre ; Alexandre s’en va, nous laissant les chefs-œuvre conquis et la liberté déposée dans la Charte, liberté que nous dûmes autant à ses lumières qu’à son influence. Chef des deux autorités suprêmes, doublement autocrate par l’épée et par la religion, lui seul de tous les souverains de l’Europe avait compris qu’à l’âge de civilisation auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu’en vertu d’une constitution libre.

Dans nos inimitiés bien naturelles contre les étrangers, nous avons confondu l’invasion de 1814 et celle de 1815, qui ne se ressemblent nullement.

Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence et ne s’attribuait rien. Madame de Staël le complimentant sur le bonheur que ses sujets, privés d’une constitution, avaient d’être gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue : « Je ne suis qu’un « accident heureux. »

Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait son admiration de l’affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens ; il lui répliqua : « Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour cela ? » Il ne voulut point habiter le château des Tuileries, se souvenant que Bonaparte s’était plu dans les palais de Vienne, de Berlin et de Moscou.

Regardant la statue de Napoléon sur la colonne de la place Vendôme, il dit : « Si j’étais si haut, je craindrais que la tête ne me tournât. »

Comme il parcourait le palais des Tuileries, on lui montra le salon de la Paix : « En quoi, dit-il en riant, ce salon servait-il à Bonaparte ? »

Le jour de l’entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha derrière une croisée, sans aucune marque de distinction, pour voir passer le cortège.

Il avait quelquefois des manières élégamment affectueuses. Visitant une maison de fous, il demanda à une femme si le nombre des folles par amour était considérable : « Jusqu’à présent il ne l’est pas, répondit-elle, mais il est à craindre qu’il n’augmente à dater du moment de l’entrée de Votre Majesté à Paris. »

Un grand dignitaire de Napoléon disait au czar : « Il y a longtemps, sire, que votre arrivée était attendue et désirée ici. — Je serais venu plus tôt, répondit-il : n’accusez de mon retard que la valeur française. » Il est certain qu’en passant le Rhin il avait regretté de ne pouvoir se retirer en paix au milieu de sa famille.

À l’Hôtel des Invalides, il trouva les soldats mutilés qui l’avaient vaincu à Austerlitz : ils étaient silencieux et sombres ; on n’entendait que le bruit de leurs jambes de bois dans leurs cours désertes et leur église dénudée ; Alexandre s’attendrit à ce bruit des braves : il ordonna qu’on leur ramenât douze canons russes.

On lui proposait de changer le nom du pont d’Austerlitz : « Non, dit-il, il suffit que j’aie passé sur ce pont avec mon armée. »

Alexandre avait quelque chose de calme et de triste : il se promenait dans Paris, à cheval ou à pied, sans suite et sans affectation. Il avait l’air étonné de son triomphe ; ses regards presque attendris erraient sur une population qu’il semblait considérer comme supérieure à lui : on eût dit qu’il se trouvait un Barbare au milieu de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale incendiée ; qu’à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien.

Que faisait le vainqueur de Borodino ? Aussitôt qu’il avait appris la résolution d’Alexandre, il avait envoyé l’ordre au major d’artillerie Maillard de Lescourt de faire sauter la poudrière de Grenelle : Rostopschin avait mis le feu à Moscou ; mais il en avait fait auparavant sortir les habitants. De Fontainebleau où il était revenu, Napoléon s’avança jusqu’à Villejuif : de là il jeta un regard sur Paris ; des soldats étrangers en gardaient les barrières ; le conquérant se rappelait les jours où ses grenadiers veillaient sur les remparts de Berlin, de Moscou et de Vienne.

Les événements détruisent les événements : quelle pauvreté ne nous parait pas aujourd’hui la douleur de Henri IV apprenant à Villejuif la mort de Gabrielle, et retournant à Fontainebleau ! Bonaparte retourna aussi à cette solitude ; il n’y était attendu que par le souvenir de son auguste prisonnier : le captif de la paix venait de quitter le château afin de le laisser libre pour le captif de la guerre, tant le malheur est prompt à remplir ses « places. »

La régence s’était retirée à Blois. Bonaparte avait ordonné que l’impératrice et le roi de Rome quittassent Paris, aimant mieux, disait-il, les voir au fond de la Seine que reconduits à Vienne en triomphe ; mais en même temps il avait enjoint à Joseph de rester dans la capitale. La retraite de son frère le rendit furieux et il accusa le ci-devant roi d’Espagne d’avoir tout perdu. Les ministres, les membres de la régence, les frères de Napoléon, sa femme et son fils, arrivèrent pêle-mêle à Blois, emportés dans la débâcle : fourgons, bagages, voitures, tout était là ; les carrosses même du roi y étaient et furent traînés à travers les boues de la Beauce à Chambord, seul morceau de la France laissé à l’héritier de Louis XIV. Quelques ministres passèrent outre, et s’allèrent cacher Jusqu’en Bretagne, tandis que Cambacérès se prélassait en chaise à porteurs dans les rues montantes de Blois. Divers bruits couraient : on parlait de deux camps et d’une réquisition générale. Pendant plusieurs jours on ignora ce qui se passait à Paris ; l’incertitude ne cessa qu’à l’arrivée d’un roulier dont le passe-port était contre-signé Sacken. Bientôt le général russe Schouwalof descendit à l’auberge de la Galère : il fut soudain assiégé par les grands, pressés d’obtenir un visa pour leur sauve qui peut. Toutefois, avant de quitter Blois, chacun se fit payer sur les fonds de la régence ses frais de route et l’arriéré de ses appointements : d’une main on tenait ses passeports, de l’autre son argent, prenant soin d’envoyer en même temps son adhésion au gouvernement provisoire, car on ne perdit point la tête. Madame mère et son frère, le cardinal Fesch, partirent pour Rome. Le prince Esterhazy vint chercher Marie-Louise et son fils de la part de François II. Joseph et Jérôme se retirèrent en Suisse, après avoir inutilement voulu forcer l’impératrice à s’attacher à leur sort. Marie-Louise se hâta de rejoindre son père : médiocrement attachée à Bonaparte, elle trouva le moyen de se consoler et se félicita d’être délivrée de la double tyrannie de l’époux et du maître. Quand Bonaparte rapporta l’année suivante cette confusion de fuite aux Bourbons, ceux-ci, à peine arrachés à leurs longues tribulations, n’avaient pas eu quatorze ans d’une prospérité inouïe pour s’accoutumer aux aises du trône.

Cependant Napoléon n’était point encore détrôné ; plus de quarante mille des meilleurs soldats de la terre étaient autour de lui ; il pouvait se retirer derrière la Loire ; les armées françaises arrivées d’Espagne grondaient dans le Midi ; la population militaire bouillonnante pouvait répandre ses laves ; parmi les chefs étrangers même, il s’agissait encore de Napoléon ou de son fils pour régner sur la France : pendant deux Jours Alexandre hésita. M. de Talleyrand inclinait secrètement, comme je l’ai dit, à la politique qui tendait à couronner le roi de Rome, car il redoutait les Bourbons ; s’il n’entrait pas alors tout à fait dans le plan de la régence de Marie-Louise, c’est que Napoléon n’ayant point péri, il craignait, lui prince de Bénévent, de ne pouvoir rester maître pendant une minorité menacée par l’existence d’un homme inquiet, imprévu, entreprenant et encore dans la vigueur de l’âge.

Ce fut dans ces jours critiques que je lançai ma brochure De Bonaparte et des Bourbons pour faire pencher la balance : on sait quel fut son effet. Je me jetai à corps perdu dans la mêlée pour servir de bouclier à la liberté renaissante contre la tyrannie encore debout et dont le désespoir triplait les forces. Je parlai au nom de la légitimité, afin d’ajouter à ma parole l’autorité des affaires positives. J’appris à la France ce que c’était que l’ancienne famille royale ; je dis combien il existait de membres de cette famille, quels étaient leurs noms et leur caractère : c’était comme si j’avais fait le dénombrement des enfants de l’empereur de la Chine, tant, la République et l’Empire avaient envahi le présent et relégué les Bourbons dans le passé. Louis XVIII déclara, je l’ai déjà plusieurs fois mentionné, que ma brochure lui avait plus profité qu’une armée de cent mille hommes ; il aurait pu ajouter qu’elle avait été pour lui un certificat de vie. Je contribuai à lui donner une seconde fois la couronne par l’heureuse issue de la guerre d’Espagne.

Dès le début de ma carrière politique je devins populaire dans la foule, mais dès lors aussi je manquai ma fortune auprès des hommes puissants. Tout ce qui avait été esclave sous Bonaparte m’abhorrait ; d’un autre côté j’étais suspect à tous ceux qui voulaient mettre la France en vasselage. Je n’eus pour moi dans le premier moment, parmi les souverains, que Bonaparte lui-même. Il parcourut ma brochure à Fontainebleau : le duc de Bassano la lui avait portée ; il la discuta avec impartialité, disant : « Ceci est juste ; cela n’est pas juste. Je n’ai point de reproche à faire à Chateaubriand ; il m’a résisté dans ma puissance ; mais ces canailles, tels et tels ! » et il les nommait.

Mon admiration pour Bonaparte a toujours été grande et sincère, alors même que j’attaquais Napoléon avec le plus de vivacité.

La postérité n’est pas aussi équitable dans ses arrêts qu’on le dit ; il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme il y a des passions, des erreurs de proximité. Quand la postérité admire sans restriction, elle est scandalisée que les contemporains de l’homme admiré n’eussent pas de cet homme l’idée qu’elle en a. Cela s’explique pourtant : les choses qui blessaient dans ce personnage sont passées ; ses infirmités sont mortes avec lui ; il n’est resté de ce qu’il fut que sa vie impérissable ; mais le mal qu’il causa n’en est pas moins réel ; mal en soi-même et dans son essence, et surtout pour ceux qui l’ont supporté.

Le train du jour est de magnifier les victoires de Bonaparte : les patients ont disparu ; on n’entend plus les imprécations, les cris de douleur et de détresse des victimes ; on ne voit plus la France épuisée, labourant son sol avec des femmes ; on ne voit plus les parents arrêtés en pleige de leurs fils, les habitants des villages frappés solidairement des peines applicables à un réfractaire ; on ne voit plus ces affiches de conscription collées au coin des rues, les passants attroupés devant ces immenses arrêts de morts et y cherchant, consternés, les noms de leurs enfants, de leurs frères, de leurs amis, de leurs voisins. On oublie que tout le monde se lamentait des triomphes ; on oublie que la moindre allusion contre Bonaparte au théâtre, échappée aux censeurs, était saisie avec transport ; on oublie que le peuple, la cour, les généraux, les ministres, les proches de Napoléon, étaient las de son oppression et de ses conquêtes, las de cette partie toujours gagnée et jouée toujours, de cette existence remise en question chaque matin par l’impossibilité du repos.

La réalité de nos souffrances est démontrée par la catastrophe même : si la France eût été fanatique de Bonaparte, l’eût-elle abandonné deux fois brusquement, complètement, sans tenter un dernier effort pour le garder ; si la France devait tout à Bonaparte, gloire, liberté, ordre, prospérité, industrie, commerce, manufactures, monuments, littérature, beaux-arts ; si, avant lui, la nation n’avait rien fait elle-même ; si la République, dépourvue de génie et de courage, n’avait ni défendu, ni agrandi le sol ; la France a donc été bien ingrate, bien lâche, en laissant tomber Napoléon aux mains de ses ennemis, ou du moins en ne protestant pas contre la captivité d’un pareil bienfaiteur ?

Ce reproche, qu’on serait en droit de nous faire, on ne nous le fait pas cependant, et pourquoi ? Parce qu’il est évident qu’au moment de sa chute la France n’a pas prétendu défendre Napoléon ; dans nos dégoûts amers, nous ne reconnaissions plus en lui que l’auteur et le contempteur de nos misères. Les alliés ne nous ont point vaincus : c’est nous qui, choisissant entre deux fléaux, avons renoncé à répandre notre sang, qui ne coulait plus pour nos libertés.

La République avait été bien cruelle, sans doute, mais chacun espérait qu’elle passerait, que tôt ou tard nous recouvrerions nos droits, en gardant les conquêtes préservatrices qu’elle nous avait données sur les Alpes et sur le Rhin. Toutes les victoires qu’elle remportait étaient gagnées en notre nom ; avec elle il n’était question que de la France ; c’était toujours la France qui avait triomphé, qui avait vaincu ; c’étaient nos soldats qui avaient tout fait et pour lesquels on instituait des fêtes triomphales ou funèbres ; les généraux (et il en était de fort grands) obtenaient une place honorable, mais modeste, dans les souvenirs publics : tels furent Marceau, Moreau, Hoche, Joubert ; les deux derniers destinés à tenir lieu de Bonaparte, lequel naissant à la gloire traversa soudain le général Hoche, et illustra de sa jalousie ce guerrier pacificateur mort tout à coup après ses triomphes d’Altenkirken, de Neuwied et de Kleinnister.

Sous l’Empire, nous disparûmes ; il ne fut plus question de nous, tout appartenait à Bonaparte : J’ai ordonné, j’ai vaincu, j’ai parlé ; mes aigles, ma couronne, mon sang, ma famille, mes sujets.

Qu’arriva-t-il pourtant dans ces deux positions à la fois semblables et opposées ? Nous n’abandonnâmes point la République dans ses revers ; elle nous tuait, mais elle nous honorait ; nous n’avions pas la honte d’être la propriété d’un homme ; grâce à nos efforts, elle ne fut point envahie ; les Russes, défaits au delà des monts, vinrent expirer à Zurich.

Quant à Bonaparte, lui, malgré ses énormes acquisitions, il a succombé, non parce qu’il était vaincu, mais parce que la France n’en voulait plus. Grande leçon ! qu’elle nous fasse à jamais ressouvenir qu’il y a cause de mort dans tout ce qui blesse la dignité de l’homme.

Les esprits indépendants de toute nuance et de toute opinion tenaient un langage uniforme à l’époque de la publication de ma brochure. La Fayette, Camille Jordan, Ducis, Lemercier, Lanjuinais, madame de Staël, Chénier, Benjamin Constant, Le Brun, pensaient et écrivaient comme moi. Lanjuinais disait : « Nous avons été chercher un maître parmi les hommes dont les Romains ne voulaient pas pour esclaves. »

Chénier ne traitait pas Bonaparte avec plus de faveur :

Un Corse a des Français dévoré l’héritage.

Élite des héros au combat moissonnés,

Martyrs avec la gloire à l’échafaud traînés,

Vous tombiez satisfaits dans une autre espérance.

Trop de sang, trop de pleurs ont inondé la France.

De ces pleurs, de ce sang un homme est l’héritier.

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Crédule, j’ai longtemps célébré ses conquêtes,

Au forum, au sénat, dans nos jeux, dans nos fêtes.

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