Mémoires d’outre-tombe (page 122)
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Mais, lorsqu’en fugitif regagnant ses foyers,
Il vint contre l’empire échanger des lauriers,
Je n’ai point caressé sa brillante infamie ;
Ma voix des oppresseurs fut toujours ennemie ;
Et, tandis qu’il voyait des flots d’adorateurs
Lui vendre avec l’État des vers adulateurs,
Le tyran dans sa cour remarqua mon absence ;
Car je chante la gloire et non pas la puissance.
(Promenade, 1805.)
Madame de Staël portait un jugement non moins rigoureux de Napoléon :
« Ne serait-ce pas une grande leçon pour l’espèce humaine, si ces directeurs (les cinq membres du Directoire), hommes très peu guerriers, se relevaient de leur poussière, et demandaient compte à Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes, conquise par la République ; compte des étrangers arrivés deux fois à Paris ; compte de trois millions de Français qui ont péri depuis Cadix jusqu’à Moscou ; compte surtout de cette sympathie que les nations ressentaient pour la cause de la liberté en France, et qui s’est maintenant changée en aversion invétérée ? »
(Considérations sur la Révolution française.)
Écoutons Benjamin Constant :
« Celui qui, depuis douze années, se proclamait destiné à conquérir le monde, a fait amende honorable de ses prétentions …
Avant même que son territoire ne soit envahi, il est frappé d’un trouble qu’il ne peut dissimuler. À peine ses limites sont-elles touchées, qu’il jette au loin toutes ses conquêtes. Il exige l’abdication d’un de ses frères, il consacre l’expulsion d’un autre ; sans qu’on le lui demande, il déclare qu’il renonce à tout.
« Tandis que les rois, même vaincus, n’abjurent point leur dignité, pourquoi le vainqueur de la terre cède-t-il au premier échec ? Les cris de sa famille, nous dit-il, déchirent son cœur. N’étaient-ils pas de cette famille ceux qui périssaient en Russie dans la triple agonie des blessures, du froid et de la famine ? Mais, tandis qu’ils expiraient, désertés par leur chef, ce chef se croyait en sûreté ; maintenant, le danger qu’il partage lui donne une sensibilité subite.
« La peur est un mauvais conseiller, là surtout où il n’y a pas de conscience ; il n’y a dans l’adversité, comme dans le bonheur, de mesure que dans la morale. Où la morale ne gouverne pas, le bonheur se perd par la démence, l’adversité par l’avilissement.
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« Quel effet doit produire sur une nation courageuse cette aveugle frayeur, cette pusillanimité soudaine, sans exemple encore au milieu de nos orages ? L’orgueil national trouvait (c’était un tort) un certain dédommagement à n’être opprimé que par un chef invincible. Aujourd’hui que reste-il ? Plus de prestige, plus de triomphes, un empire mutilé, l’exécration du monde, un trône dont les pompes sont ternies, dont les trophées sont abattus, et qui n’a pour tout entourage que les ombres errantes du duc d’Enghien, de Pichegru, de tant d’autres qui furent égorgés pour le fonder. »
Ai-je été aussi loin que cela dans mon écrit De Bonaparte et des Bourbons ? Les proclamations des autorités en 1814, que je vais à l’instant reproduire, n’ont-elles pas redit, affirmé, confirmé ces opinions diverses ? Que les autorités qui s’expriment de la sorte aient été lâches et dégradées par leur première adulation, cela nuit aux rédacteurs de ces adresses, mais n’ôte rien à la force de leurs arguments.
Je pourrais multiplier les citations ; mais je n’en rappellerai plus que deux, à cause de l’opinion des deux hommes : Béranger, ce constant et admirable admirateur de Bonaparte, ne croit-il pas devoir s’excuser lui-même, témoin ces paroles : « Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l’empereur, cette idolâtrie, ne m’aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de l’empire. » Paul-Louis Courier, parlant de l’avènement de Napoléon au trône, dit : « Que signifie, dis-moi… un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d’armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu’on l’appelle majesté ! être Bonaparte et se faire sire ! Il aspire à descendre : mais non, il croit monter en s’égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu’un nom. Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de sa fortune. Ce César l’entendait bien mieux, et aussi c’était un autre homme : il ne prit point de titres usés ; mais il fit de son nom un titre supérieur à celui des rois. » Les talents vivants ont pris la route de la même indépendance, M. de Lamartine à la tribune, M. de Latouche dans la retraite : dans deux ou trois de ses plus belles odes, M. Victor Hugo a prolongé ces nobles accents :
Dans la nuit des forfaits, dans l’éclat des victoires.
Cet homme ignorant Dieu, qui l’avait envoyé, etc.
Enfin, à l’extérieur, le jugement européen était tout aussi sévère. Je ne citerai parmi les Anglais que le sentiment des hommes de l’opposition, lesquels s’accommodaient de tout dans notre Révolution et la justifiaient de tout : lisez Mackintosh dans sa plaidoirie pour Peltier. Sheridan, à l’occasion de la paix d’Amiens, disait au parlement : « Quiconque arrive en Angleterre, en sortant de France, croit s’échapper d’un donjon pour respirer l’air et la vie de l’indépendance. »
Lord Byron, dans son Ode à Napoléon, le traite de la plus indique manière :
’T is done-but yesterday a king !
And arm’d with kings to strive,
And now thou art a namless thing
So abject-yet alive.
« C’en est fait ! hier encore un roi ! et armé pour combattre les rois ! Et aujourd’hui tu es une chose sans nom, si abjecte ! vivant néanmoins. »
L’ode entière est de ce train ; chaque strophe enchérit sur l’autre, ce qui n’a pas empêché Lord Byron de célébrer le tombeau de Sainte-Hélène. Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter.
Lorsque l’élite des esprits les plus divers se trouve d’accord dans un jugement, aucune admiration factice ou sincère, aucun arrangement de faits, aucun système imaginé après coup, ne sauraient infirmer la sentence. Quoi ! on pourrait, comme le fit Napoléon, substituer sa volonté aux lois, persécuter toute vie indépendante, se faire une joie de déshonorer les caractères, de troubler les existences, de violenter les mœurs particulières autant que les libertés publiques ; et les oppositions généreuses qui s’élèveraient contre ces énormités seraient déclarées calomnieuses et blasphématrices ! Qui voudrait défendre la cause du faible contre le fort, si le courage, exposé à la vengeance des viletés du présent, devait encore attendre le blâme des lâchetés de l’avenir !
Cette illustre minorité, formée en partie des enfants des Muses, devint graduellement la majorité nationale : vers la fin de l’Empire tout le monde détestait le despotisme impérial. Un reproche grave s’attachera à la mémoire de Bonaparte : il rendit son joug si pesant que le sentiment hostile contre l’étranger s’en affaiblit, et qu’une invasion, déplorable aujourd’hui en souvenir, prit, au moment de son accomplissement, quelque chose d’une délivrance : c’est l’opinion républicaine même, énoncée par mon infortuné et brave ami Carrel. « Le retour des Bourbons, avait dit à son tour Carnot, produisit en France un enthousiasme universel ; ils furent accueillis avec une effusion de cœur inexprimable, les anciens républicains partagèrent sincèrement les transports de la joie commune. Napoléon les avait particulièrement tant opprimés, toutes les classes de la société avaient tellement souffert, qu’il ne se trouvait personne qui ne fût réellement dans l’ivresse. »
Il ne manque à la sanction de ces opinons qu’une autorité qui les confirme : Bonaparte s’est chargé d’en certifier la vérité. En prenant congé de ses soldats dans la cour de Fontainebleau, il confesse hautement que la France le rejette : « La France elle-même, dit-il, a voulu d’autres destinées. » Aveu inattendu et mémorable, dont rien ne peut diminuer le poids ni amoindrir la valeur.
Dieu, en sa patiente éternité, amène tôt ou tard la justice : dans les moments du sommeil apparent du ciel, il sera toujours beau que la désapprobation d’un honnête homme veille, et qu’elle demeure comme un frein à l’absolu pouvoir. La France ne reniera point les nobles âmes qui réclamèrent contre sa servitude, lorsque tout était prosterné, lorsqu’il y avait tant d’avantages à l’être, tant de grâces à recevoir pour des flatteries, tant de persécutions à recueillir pour des sincérités. Honneur donc aux La Fayette, aux de Staël, aux Benjamin Constant, aux Camille Jordan, aux Ducis, aux Lemercier, aux Lanjuinais, aux Chénier, qui, debout au milieu de la foule rampante des peuples et des rois, ont osé mépriser la victoire et protester contre la tyrannie !
Le 2 avril les sénateurs, à qui l’on ne doit qu’un seul article de la charte de 1814, l’ignoble article qui leur conserve leurs pensions, décrétèrent la déchéance de Bonaparte. Si ce décret, libérateur pour la France, infâme pour ceux qui l’ont rendu, fait à l’espèce humaine un affront, en même temps il enseigne à la postérité le prix des grandeurs et de la fortune, quand elles ont dédaigné de s’asseoir sur les bases de la morale, de la justice et de la liberté.
DÉCRET DU SÉNAT CONSERVATEUR
« Le Sénat conservateur, considérant que dans une monarchie constitutionnelle le monarque n’existe qu’en vertu de la constitution ou du pacte social ;
« Que Napoléon Bonaparte, pendant quelque temps d’un gouvernement ferme et prudent, avait donné à la nation des sujets de compter, pour l’avenir, sur des actes de sagesse et de justice ; mais qu’ensuite il a déchiré le pacte qui l’unissait au peuple français, notamment en levant des impôts, en établissant des taxes autrement qu’en vertu de la loi, contre la teneur expresse du serment qu’il avait prêté à son avènement au trône, conformément à l’article 53 des constitutions du 28 floréal an XII ;
« Qu’il a commis cet attentat aux droits du peuple, lors même qu’il venait d’ajourner sans nécessité le Corps législatif, et de faire supprimer, comme criminel, un rapport de ce corps, auquel il contestait son titre et son rapport à la représentation nationale ;
« Qu’il a entrepris une suite de guerres, en violation de l’article 50 de l’acte des constitutions de l’an VIII, qui veut que la déclaration de guerre soit proposée, discutée, décrétée et promulguée, comme des lois ;
« Qu’il a, inconstitutionnellement, rendu plusieurs décrets portant peine de mort, nommément les deux décrets du 5 mars dernier, tendant à faire considérer comme nationale une guerre qui n’avait lieu que dans l’intérêt de son ambition démesurée ;
« Qu’il a violé les lois constitutionnelles par ses décrets sur les prisons d’État ;
« Qu’il a anéanti la responsabilité des ministres, confondu tous les pouvoirs, et détruit l’indépendance des corps judiciaires ;
« Considérant que la liberté de la presse, établie et consacrée comme l’un des droits de la nation, a été constamment soumise à la censure arbitraire de sa police, et qu’en même temps il s’est toujours servi de la presse pour remplir la France et l’Europe de faits controuvés, de maximes fausses, de doctrines favorables au despotisme, et d’outrages contre les gouvernements étrangers ;
« Que des actes et rapports, entendus par le Sénat, ont subi des altérations dans la publication qui en a été faite ;
« Considérant que, au lieu de régner dans la seule vue de l’intérêt, du bonheur et de la gloire du peuple français, aux termes de son serment, Napoléon a mis le comble aux malheurs de la patrie par son refus de traiter à des conditions que l’intérêt national obligeait d’accepter et qui ne compromettaient pas l’honneur français ; par l’abus qu’il a fait de tous les moyens qu’on lui a confiés en hommes et en argent ; par l’abandon des blessés sans secours, sans pansement, sans subsistances ; par différentes mesures dont les suites étaient la ruine des villes, la dépopulation des campagnes, la famine et les maladies contagieuses ;
« Considérant que, par toutes ces causes, le gouvernement impérial établi par le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, ou 18 mai 1804, a cessé d’exister, et que le vœu manifeste de tous les Français appelle un ordre de choses dont le premier résultat soit le rétablissement de la paix générale et qui soit aussi l’époque d’une réconciliation solennelle entre tous les États de la grande famille européenne, le Sénat déclare et décrète ce qui suit : Napoléon déchu du trône ; le droit d’hérédité aboli dans sa famille ; le peuple français et l’armée déliés envers lui du serment de fidélité. »
Le Sénat Romain fut moins dur lorsqu’il déclara Néron ennemi public : l’histoire n’est qu’une répétition des mêmes faits appliqués à des hommes et à des temps divers.
Se représente-t-on l’empereur lisant le document officiel à Fontainebleau ? Que devait-il penser de ce qu’il avait fait, et des hommes qu’il avait appelés à la complicité de son oppression de nos libertés ? Quand je publiai ma brochure De Bonaparte et des Bourbons, pouvais-je m’attendre à la voir amplifiée et convertie en décret de déchéance par le Sénat ? Qui empêcha ces législateurs, aux jours de la prospérité, de découvrir les maux dont ils reprochaient à Bonaparte d’être l’auteur, de s’apercevoir que la constitution avait été violée ? Quel zèle saisissait tout à coup ces muets pour la liberté de la presse ? Ceux qui avaient accablé Napoléon d’adulations au retour de chacune de ses guerres, comment trouvaient-ils maintenant qu’il ne les avait entreprises que dans l’intérêt de son ambition démesurée ? Ceux qui lui avaient jeté tant de conscrits à dévorer, comment s’attendrissaient-ils soudain sur des soldats blessés, abandonnés sans secours, sans pansement, sans subsistances ? Il y a des temps où l’on ne doit dépenser le mépris qu’avec économie, à cause du grand nombre de nécessiteux : je le leur plains pour cette heure, parce qu’ils en auront encore besoin pendant et après les Cent-Jours.
Lorsque je demande ce que Napoléon à Fontainebleau pensait des actes du Sénat, sa réponse était faite : un ordre du jour du 5 avril 1814, non publié officiellement, mais recueilli dans divers journaux au dehors de la capitale, remerciait l’armée de sa fidélité en ajoutant :
« Le Sénat s’est permis de disposer du gouvernement français ; il a oublié qu’il doit à l’empereur le pouvoir dont il abuse maintenant ; que c’est lui qui a sauvé une partie de ses membres de l’orage de la Révolution, tiré de l’obscurité et protégé l’autre contre la haine de la nation. Le Sénat se fonde sur les articles de la constitution pour la renverser ; il ne rougit pas de faire des reproches à l’empereur sans remarquer que, comme premier corps de l’État, il a pris part à tous les événements. Le Sénat ne rougit pas de parler des libelles publiés contre les gouvernements étrangers : il oublie qu’ils furent rédigés dans son sein. Si longtemps que la fortune s’est montrée fidèle à leur souverain, ces hommes sont restés fidèles, et nulle plainte n’a été entendue sur les abus du pouvoir. Si l’empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui a reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd’hui qu’il a eu des raisons qui motivaient son mépris. »
C’est un hommage rendu par Bonaparte lui-même à la liberté de la presse : il devait croire qu’elle avait quelque chose de bon, puisqu’elle lui offrait un dernier abri et un dernier secours.
Et moi qui me débats contre le temps, moi qui cherche à lui faire rendre compte de ce qu’il a vu, moi qui écris ceci si loin des événements passés, sous le règne de Philippe, héritier contrefait d’un si grand héritage, que suis-je entre les mains de ce Temps, ce grand dévorateur des siècles que je croyais arrêtés, de ce Temps qui me fait pirouetter dans les espaces avec lui ?
Alexandre était descendu chez M. de Talleyrand. Je n’assistai point aux conciliabules : on les peut lire dans les récits de l’abbé de Pradt et des divers tripotiers qui maniaient dans leurs sales et petites mains le sort d’un des plus grands hommes de l’histoire et la destinée du monde. Je comptais pour rien dans la politique en dehors des masses ; il n’y avait pas d’intrigant subalterne qui n’eût aux antichambres beaucoup plus de droit et de faveur que moi : homme futur de la Restauration possible, j’attendais sous les fenêtres, dans la rue.
Par les machinations de l’hôtel de la rue Saint-Florentin, le Sénat conservateur nomma un gouvernement provisoire composé du général Beurnonville, du sénateur Jaucourt, du duc de Dalberg, de l’abbé de Montesquiou, et de Dupont de Nemours; le prince de Bénévent se nantit de la présidence.
En rencontrant ce nom pour la première fois, je devrais parler du personnage qui prit dans les affaires d’alors une part remarquable ; mais je réserve son portrait pour la fin de mes Mémoires.
L’intrigue qui retint M. de Talleyrand à Paris, lors de l’entrée des alliés, a été la cause de ses succès au début de la Restauration. L’empereur de Russie le connaissait pour l’avoir vu à Tilsit. Dans l’absence des autorités françaises, Alexandre descendit à l’hôtel de l’Infantado, que le maître de l’hôtel se hâta de lui offrir.
Dès lors, M. de Talleyrand passa pour l’arbitre du monde ; ses salons devinrent le centre des négociations. Composant le gouvernement provisoire à sa guise, il y plaça les partners de son whist : l’abbé de Montesquiou y figura seulement comme une réclame de la légitimité.
Ce fut à l’infécondité de l’évêque d’Autun que les premières œuvres de la Restauration furent confiées : il frappa cette Restauration de stérilité, et lui communiqua un germe de flétrissure et de mort.
Les premiers actes du gouvernement provisoire, placé sous la dictature de son président, furent des proclamations adressées aux soldats et au peuple.
« Soldats, disaient-elles aux premiers, la France vient de briser le joug sous lequel elle gémit avec vous depuis tant d’années. Voyez tout ce que vous avez souffert de la tyrannie. Soldats, il est temps de finir les maux de la patrie. Vous êtes ses plus nobles enfants ; vous ne pouvez appartenir à celui qui l’a ravagée, qui a voulu rendre votre nom odieux à toutes les nations, qui aurait peut-être compromis votre gloire si un homme qui n’est pas même Français pouvait jamais affaiblir l’honneur de nos armes et la générosité de nos soldats. »
Ainsi, aux yeux de ses plus serviles esclaves, celui qui remporta tant de victoires n’est plus même Français ! Lorsqu’au temps de la Ligue Du Bourg rendit la Bastille à Henri IV, il refusa de quitter l’écharpe noire et de prendre l’argent qu’on lui offrait pour la reddition de la place. Sollicité de reconnaître le roi, il répondit « que c’était sans doute un très bon prince, mais qu’il avait donné sa foi à M. de Mayenne ; qu’au reste Brissac était un traître, et que, pour le lui maintenir, il le combattrait entre quatre piques, en présence du roi, et lui mangerait le cœur du ventre. » Différence des temps et des hommes !
Le 4 avril parut une nouvelle adresse du gouvernement provisoire au peuple français ; elle lui disait :
« Au sortir de vos discordes civiles, vous aviez choisi pour chef un homme qui paraissait sur la scène du monde avec les caractères de la grandeur. Sur les ruines de l’anarchie, il n’a fondé que le despotisme ; il devait au moins par reconnaissance devenir Français avec vous : il ne l’a jamais été. Il n’a cessé d’entreprendre sans but et sans motif des guerres injustes, en aventurier qui veut être fameux. Peut-être rêve-t-il encore à ses desseins gigantesques, même quand des revers inouïs punissent avec tant d’éclat l’orgueil et l’abus de la victoire. Il n’a su régner ni dans l’intérêt national, ni dans l’intérêt même de son despotisme. Il a détruit tout ce qu’il voulait créer, et recréé tout ce qu’il voulait détruire. Il ne croyait qu’à la force ; la force l’accable aujourd’hui : juste retour d’une ambition insensée. »
Vérités incontestables, malédictions méritées ; mais qui les donnait, ces malédictions ? que devenait ma pauvre petite brochure, serrée entre ces virulentes adresses ? ne disparaît-elle pas entièrement ? Le même jour, 4 avril, le gouvernement provisoire proscrit les signes et les emblèmes du gouvernement impérial ; si l’Arc de Triomphe eût existé, on l’aurait abattu. Mailhe, qui vota le premier la mort de Louis XVI, Cambacérès, qui salua le premier Napoléon du nom d’empereur, reconnurent avec empressement les actes du gouvernement provisoire.
Le 6, le Sénat broche une constitution : elle reposait à peu près sur les bases de la charte future ; le Sénat était maintenu comme Chambre haute ; la dignité des sénateurs était déclarée inamovible et héréditaire ; à leur titre de majorat était attachée la dotation des sénatoreries ; la constitution rendait ces titres et majorats transmissibles aux descendants du possesseur : heureusement que ces ignobles hérédités avaient en elles des Parques, comme disaient les anciens.
L’effronterie sordide de ces sénateurs qui, au milieu de l’invasion de leur patrie, ne se perdent pas de vue un moment, frappe même dans l’immensité des événements publics.
N’aurait-il pas été plus commode pour les Bourbons d’adopter en arrivant le gouvernement établi, un Corps législatif muet, un Sénat secret et esclave, une presse enchaînée ? À la réflexion, on trouve la chose impossible : les libertés naturelles, se redressant dans l’absence du bras qui les courbait, auraient repris leur ligne verticale sous la faiblesse de la compression. Si les princes légitimes avaient licencié l’armée de Bonaparte, comme ils auraient dû le faire, (c’était l’opinion de Napoléon à l’île d’Elbe), et s’ils eussent conservé en même temps le gouvernement impérial, c’eût été trop de briser l’instrument de la gloire pour ne garder que l’instrument de la tyrannie : la charte était la rançon de Louis XVIII.
Le 12 avril, le comte d’Artois arriva en qualité de lieutenant général du royaume. Trois ou quatre cents hommes à cheval allèrent au-devant de lui ; j’étais de la troupe. Il charmait par sa bonne grâce, différente des manières de l’Empire. Les Français reconnaissaient avec plaisir dans sa personne leurs anciennes mœurs, leur ancienne politesse et leur ancien langage ; la foule l’entourait et le pressait ; consolante apparition du passé, double abri qu’il était contre l’étranger vainqueur et contre Bonaparte encore menaçant. Hélas ! ce prince ne remettait le pied sur le sol français que pour y voir assassiner son fils et pour retourner mourir sur cette terre d’exil dont il revenait ; il y a des hommes à qui la vie a été jetée au cou comme une chaîne.