Mémoires d’outre-tombe (page 126)
La chaussée était défoncée, le temps pluvieux, madame de Chateaubriand souffrante : elle regardait à tout moment par la lucarne du fond de la voiture si nous n’étions pas poursuivis. Nous couchâmes à Amiens, où naquit Du Cange ; ensuite à Arras, patrie de Robespierre : là, je fus reconnu. Ayant envoyé demander des chevaux, le 22 au matin, le maître de poste les dit retenus pour un général qui portait à Lille la nouvelle de l’entrée triomphale de l’empereur et roi à Paris ; madame de Chateaubriand mourait de peur, non pour elle, mais pour moi. Je courus à la poste et, avec de l’argent, je levai la difficulté.
Arrivés sous les remparts de Lille le 23, à deux heures du matin, nous trouvâmes les portes fermées ; ordre était de ne les ouvrir à qui que ce soit. On ne put ou on ne voulut nous dire si le roi était entré dans la ville. J’engageai le postillon pour quelques louis à gagner, en dehors des glacis, l’autre côté de la place et à nous conduire à Tournai ; j’avais, en 1792, fait à pied, pendant la nuit, ce même chemin avec mon frère. Arrivé à Tournai, j’appris que Louis XVIII était certainement entré dans Lille avec le maréchal Mortier, et qu’il comptait s’y défendre. Je dépêchai un courrier à M. de Blacas, le priant de m’envoyer une permission pour être reçu dans la place. Mon courrier revint avec une permission du commandant, mais sans un mot de M. de Blacas. Laissant madame de Chateaubriand à Tournai, je remontais en voiture pour me rendre à Lille, lorsque le prince de Condé arriva. Nous sûmes par lui que le roi était parti et que le maréchal Mortier l’avait fait accompagner jusqu’à la frontière. D’après ces explications, il restait prouvé que Louis XVIII n’était plus à Lille lorsque ma lettre y parvint.
Le duc d’Orléans suivit de près le prince de Condé. Mécontent en apparence, il était aise au fond de se trouver hors de la bagarre ; l’ambiguïté de sa déclaration et de sa conduite portait l’empreinte de son caractère. Quant au vieux prince de Condé, l’émigration était son dieu Lare. Lui n’avait pas peur de monsieur de Bonaparte ; il se battait si l’on voulait, il s’en allait si l’on voulait : les choses étaient un peu brouillées dans sa cervelle ; il ne savait pas trop s’il s’arrêterait à Rocroi pour y livrer bataille, ou s’il irait dîner au Grand-Cerf. Il leva ses tentes quelques heures avant nous, me chargeant de recommander le café de l’auberge à ceux de sa maison qu’il avait laissés derrière lui. Il ignorait que j’avais donné ma démission à la mort de son petit-fils ; il n’était pas bien sûr d’avoir eu un petit-fils ; il sentait seulement dans son nom un certain accroissement de gloire, qui pouvait bien tenir à quelque Condé qu’il ne se rappelait plus.
Vous souvient-il de mon premier passage à Tournai avec mon frère, lors de ma première émigration ? Vous souvient-il, à ce propos, de l’homme métamorphosé en âne, de la fille des oreilles de laquelle sortaient des épis de blé, de la pluie de corbeaux qui mettaient le feu partout ? En 1815, nous étions bien nous-mêmes une pluie de corbeaux ; mais nous ne mettions le feu nulle part. Hélas ! je n’étais plus avec mon malheureux frère. Entre 1792 et 1815 la République et l’Empire avaient passé : que de révolutions s’étaient aussi accomplies dans ma vie ! Le temps m’avait ravagé comme le reste. Et vous, jeunes générations du moment, laissez venir vingt-trois années, et vous direz à ma tombe où en sont vos amours et vos illusions d’aujourd’hui.
À Tournai étaient arrivés les deux frères Bertin : M. Bertin de Vaux s’en retourna à Paris ; l’autre Bertin, Bertin l’aîné, était mon ami. Vous savez par ces Mémoires ce qui m’attachait à lui.
De Tournai nous allâmes à Bruxelles : là je ne retrouvai ni le baron de Breteuil, ni Rivarol, ni tous ces jeunes aides de camp devenus morts ou vieux, ce qui est la même chose. Aucune nouvelle du barbier qui m’avait donné asile. Je ne pris point le mousquet, mais la plume ; de soldat j’étais devenu barbouilleur de papier. Je cherchais Louis XVIII ; il était à Gand, où l’avaient conduit MM. de Blacas et de Duras : leur intention avait été d’abord d’embarquer le roi pour l’Angleterre. Si le roi avait consenti à ce projet, jamais il ne serait remonté sur le trône.
Étant entré dans un hôtel garni pour examiner un appartement, j’aperçus le duc de Richelieu fumant à demi couché sur un sofa, au fond d’une chambre noire. Il me parla des princes de la manière la plus brutale, déclarant qu’il s’en allait en Russie et ne voulait plus entendre parler de ces gens-là. Madame la duchesse de Duras, arrivée à Bruxelles, eut la douleur d’y perdre sa nièce.
La capitale du Brabant m’est en horreur ; elle n’a jamais servi que de passage à mes exils ; elle a toujours porté malheur à moi ou à mes amis.
Un ordre du roi m’appela à Gand. Les volontaires royaux et la petite armée du duc de Berry avaient été licenciés à Béthune, au milieu de la boue et des accidents d’une débâcle militaire : on s’était fait des adieux touchants. Deux cents hommes de la maison du roi restèrent et furent cantonnés à Alost ; mes deux neveux, Louis et Christian de Chateaubriand, faisaient partie de ce corps.
On m’avait donné un billet de logement dont je ne profitai pas : une baronne dont j’ai oublié le nom vint trouver madame de Chateaubriand à l’auberge et nous offrit un appartement chez elle : elle nous priait de si bonne grâce ! « Vous ne ferez aucune attention, » nous dit-elle, « à ce que vous contera mon mari : il a la tête… vous comprenez ? Ma fille aussi est tant soit peu extraordinaire ; elle a des moments terribles, la pauvre enfant ! mais elle est du reste douce comme un mouton. Hélas ! ce n’est pas celle-là qui me cause le plus de chagrin ; c’est mon fils Louis, le dernier de mes enfants : si Dieu n’y met la main, il sera pire que son père. » Madame de Chateaubriand refusa poliment d’aller demeurer chez des personnes aussi raisonnables.
Le roi, bien logé, ayant son service et ses gardes, forma son conseil. L’empire de ce grand monarque consistait en une maison du royaume des Pays-Bas, laquelle maison était située dans une ville qui, bien que la ville natale de Charles-Quint, avait été le chef-lieu d’une préfecture de Bonaparte : ces noms font entre eux un assez bon nombre d’événements et de siècles.
L’abbé de Montesquiou étant à Londres, Louis XVIII me nomma ministre de l’intérieur par intérim. Ma correspondance avec les départements ne me donnait pas grand’besogne ; je mettais facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfets, maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos frontières ; je ne réparais pas beaucoup les chemins et je laissais tomber les clochers ; mon budget ne m’enrichissait guère ; je n’avais point de fonds secrets ; seulement, par un abus criant, je cumulais ; j’étais toujours ministre plénipotentiaire de Sa Majesté auprès du roi de Suède, qui, comme son compatriote Henri IV, régnait par droit de conquête, sinon par droit de naissance. Nous discourions autour d’une table couverte d’un tapis vert dans le cabinet du roi. M. de Lally-Tolendal, qui était, je crois, ministre de l’instruction publique, prononçait des discours plus amples, plus joufflus encore que sa personne : il citait ses illustres aïeux les rois d’Irlande et embarbouillait le procès de son père dans celui de Charles Ier et de Louis XVI. Il se délassait le soir des larmes, des sueurs et des paroles qu’il avait versées au conseil, avec une dame accourue de Paris par enthousiasme de son génie ; il cherchait vertueusement à la guérir, mais son éloquence trompait sa vertu et enfonçait le dard plus avant.
Madame la duchesse de Duras était venue rejoindre M. le duc de Duras parmi les bannis. Je ne veux plus dire de mal du malheur, puisque j’ai passé trois mois auprès de cette femme excellente, causant de tout ce que des esprits et des cœurs droits peuvent trouver dans une conformité de goûts, d’idées, de principes et de sentiments. Madame de Duras était ambitieuse pour moi : elle seule a connu d’abord ce que je pouvais valoir en politique ; elle s’est toujours désolée de l’envie et de l’aveuglement qui m’écartaient des conseils du roi ; mais elle se désolait encore bien davantage des obstacles que mon caractère apportait à ma fortune : elle me grondait, elle me voulait corriger de mon insouciance, de ma franchise, de mes naïvetés, et me faire prendre des habitudes de courtisanerie qu’elle-même ne pouvait souffrir. Rien peut-être ne porte plus à l’attachement et à la reconnaissance que de se sentir sous le patronage d’une amitié supérieure qui, en vertu de son ascendant sur la société, fait passer vos défauts pour des qualités, vos imperfections pour un charme. Un homme vous protège par ce qu’il vaut, une femme par ce que vous valez : voilà pourquoi de ces deux empires l’un est si odieux, l’autre si doux.
Depuis que j’ai perdu cette personne si généreuse, d’une âme si noble, d’un esprit qui réunissait quelque chose de la force de la pensée de madame de Staël à la grâce du talent de madame de La Fayette, je n’ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j’ai pu affliger quelquefois des cœurs qui m’étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère ! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n’en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de tout notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts ? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs, sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites ? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie que toutes nos larmes après leur mort.
La charmante Clara (madame la duchesse de Rauzan) était à Gand avec sa mère. Nous faisions, à nous deux, de mauvais couplets sur l’air de la Tyrolienne. J’ai tenu sur mes genoux bien de belles petites filles qui sont aujourd’hui de jeunes grand’mères. Quand vous avez quitté une femme, mariée devant vous à seize ans, si vous revenez seize ans après, vous la retrouvez au même âge : « Ah ! madame, vous n’avez pas pris un jour ! » Sans doute : mais c’est à la fille que vous contez cela, à la fille que vous conduirez encore à l’autel. Mais vous, triste témoin des deux hymens, vous encoffrez les seize années que vous avez reçues à chaque union : présent de noces qui hâtera votre propre mariage avec une dame blanche, un peu maigre.
Le maréchal Victor était venu se placer auprès de nous, à Gand, avec une simplicité admirable : il ne demandait rien, n’importunait jamais le roi de son empressement ; on le voyait à peine ; je ne sais si on lui fit jamais l’honneur et la grâce de l’inviter une seule fois au dîner de Sa Majesté. J’ai retrouvé dans la suite le maréchal Victor ; j’ai été son collègue au ministère et toujours la même excellente nature m’est apparue. À Paris, en 1823, M. le dauphin fut d’une grande dureté pour cet honnête militaire : il était bien bon, ce duc de Bellune, de payer par un dévouement si modeste une ingratitude si à l’aise ! La candeur m’entraîne et me touche, lors même qu’en certaines occasions elle arrive à la dernière expression de sa naïveté. Ainsi le maréchal m’a raconté la mort de sa femme dans le langage du soldat, et il m’a fait pleurer : il prononçait des mots scabreux si vite, et il les changeait avec tant de pudicité, qu’on aurait pu même les écrire.
M. de Vaublanc et M. Capelle nous rejoignirent. Le premier disait avoir de tout dans son portefeuille. Voulez-vous du Montesquieu ? en voici ; du Bossuet ? en voilà. À mesure que la partie paraissait vouloir prendre une autre face, il nous arrivait des voyageurs.
L’abbé Louis et M. le comte Beugnot descendirent à l’auberge où j’étais logé. Madame de Chateaubriand avait des étouffements affreux, et je la veillais. Les deux nouveaux venus s’installèrent dans une chambre séparée seulement de celle de ma femme par une mince cloison ; il était impossible de ne pas entendre, à moins de se boucher les oreilles : entre onze heures et minuit les débarqués élevèrent la voix ; l’abbé Louis, qui parlait comme un loup et à saccades, disait à M. Beugnot : « Toi, ministre ? tu ne le seras plus ! tu n’as fait que des sottises ! » Je n’entendis pas clairement la réponse de M. le comte Beugnot, mais il parla de 33 millions laissés au trésor royal. L’abbé poussa, apparemment de colère, une chaise qui tomba. À travers le fracas, je saisis ces mots : « Le duc d’Angoulême ? il faut qu’il achète du bien national à la barrière de Paris. Je vendrai le reste des forêts de l’État. Je couperai tout, les ormes du grand chemin, le bois de Boulogne, les Champs-Élysées : à quoi ça sert-il ? hein ! » La brutalité faisait le principal mérite de M. Louis ; son talent était un amour stupide des intérêts matériels. Si le ministre des finances entraînait les forêts à sa suite, il avait sans doute un autre secret qu’Orphée, qui faisoit aller après soi les bois par son beau vieller. Dans l’argot du temps on appelait M. Louis un homme spécial ; sa spécialité financière l’avait conduit à entasser l’argent des contribuables dans le trésor, pour le faire prendre par Bonaparte. Bon tout au plus pour le Directoire, Napoléon n’avait pas voulu de cet homme spécial, qui n’était pas du tout un homme unique.
L’abbé Louis était venu jusqu’à Gand réclamer son ministère : il était fort bien auprès de M. de Talleyrand, avec lequel il avait officié solennellement à la première fédération du Champ de Mars : l’évêque faisait le prêtre, l’abbé Louis le diacre et l’abbé Desrenaudes le sous-diacre. M. de Talleyrand, se souvenant de cette admirable profanation, disait au baron Louis : « L’abbé, tu étais bien beau en diacre au Champ de Mars ! » Nous avons supporté cette honte derrière la grande tyrannie de Bonaparte : devions-nous la supporter plus tard ?
Le roi très chrétien s’était mis à l’abri de tout reproche de cagoterie : il possédait dans son conseil un évêque marié, M. de Talleyrand ; un prêtre concubinaire, M. Louis ; un abbé peu pratiquant, M. de Montesquiou.
Ce dernier, homme ardent comme un poitrinaire, d’une certaine facilité de parole, avait l’esprit étroit et dénigrant, le cœur haineux, le caractère aigre. Un jour que j’avais péroré au Luxembourg pour la liberté de la presse, le descendant de Clovis passant devant moi, qui ne venais que du Breton Mormoran, me donna un grand coup de genou dans la cuisse, ce qui n’était pas de bon goût ; je le lui rendis, ce qui n’était pas poli : nous jouions au coadjuteur et au duc de La Rochefoucauld. L’abbé de Montesquiou appelait plaisamment M. de Lally-Tolendal « un animal à l’anglaise. »
On pèche, dans les rivières de Gand, un poisson blanc fort délicat : nous allions, tutti quanti, manger ce bon poisson dans une guinguette, en attendant les batailles et la fin des empires. M. Laborie ne manquait point au rendez-vous : je l’avais rencontré pour la première fois à Savigny, lorsque, fuyant Bonaparte, il entra par une fenêtre chez madame de Beaumont, et se sauva par une autre. Infatigable au travail, multipliant ses courses autant que ses billets, aimant à rendre des services comme d’autres aiment à les recevoir, il a été calomnié : la calomnie n’est pas l’accusation du calomnié, c’est l’excuse du calomniateur. J’ai vu se lasser des promesses dont M. Laborie était riche ; mais pourquoi ? Les chimères sont comme la torture : ça fait toujours passer une heure ou deux. J’ai souvent mené en main, avec une bride d’or, de vieilles rosses de souvenirs qui ne pouvaient se tenir debout, et que je prenais pour de jeunes et fringantes espérances.
Je vis aussi aux dîners du poisson blanc M. Mounier, homme de raison et de probité. M. Guizot daignait nous honorer de sa présence.
On avait établi à Gand un Moniteur : mon rapport au roi du 12 mai, inséré dans ce journal, prouve que mes sentiments sur la liberté de la presse et sur la domination étrangère ont en tout temps été les mêmes. Je puis aujourd’hui citer ces passages ; ils ne démentent point ma vie :
« Sire, vous vous apprêtiez à couronner les institutions dont vous aviez posé la base… Vous aviez déterminé une époque pour le commencement de la pairie héréditaire ; le ministère eût acquis plus d’unité ; les ministres seraient devenus membres des deux Chambres, selon l’esprit même de la charte ; une loi eût été proposée afin qu’on pût être élu membre de la Chambre des députés avant quarante ans et que les citoyens eussent une véritable carrière politique. On allait s’occuper d’un code pénal pour les délits de la presse, après l’adoption de laquelle loi la presse eût été entièrement libre, car cette liberté est inséparable de tout gouvernement représentatif. …
« Sire, et c’est ici l’occasion d’en faire la protestation solennelle : tous vos ministres, tous les membres de votre conseil, sont inviolablement attachés aux principes d’une sage liberté ; ils puisent auprès de vous cet amour des lois, de l’ordre et de la justice, sans lesquels il n’est point de bonheur pour un peuple. Sire, qu’il nous soit permis de vous le dire, nous sommes prêts à verser pour vous la dernière goutte de notre sang, à vous suivre au bout de la terre, à partager avec vous les tribulations qu’il plaira au Tout-Puissant de vous envoyer, parce que nous croyons devant Dieu que vous maintiendrez la constitution que vous avez donnée à votre peuple, que le vœu le plus sincère de votre âme royale est la liberté des Français. S’il en avait été autrement, Sire, nous serions toujours morts à vos pieds pour la défense de votre personne sacrée ; mais nous n’aurions plus été que vos soldats, nous aurions cessé d’être vos conseillers et vos ministres. …
« Sire, nous partageons dans ce moment votre royale tristesse ; il n’y a pas un de vos conseillers et de vos ministres qui ne donnât sa vie pour prévenir l’invasion de la France. Sire, vous êtes Français, nous sommes Français ! Sensibles à l’honneur de notre patrie, fiers de la gloire de nos armes, admirateurs du courage de nos soldats, nous voudrions, au milieu de leurs bataillons, verser jusqu’à la dernière goutte de notre sang pour les ramener à leur devoir ou pour partager avec eux des triomphes légitimes. Nous ne voyons qu’avec la plus profonde douleur les maux prêts à fondre sur notre pays. »
Ainsi, à Gand, je proposais de donner à la charte ce qui lui manquait encore, et je montrais ma douleur de la nouvelle invasion qui menaçait la France : je n’étais pourtant qu’un banni dont les vœux étaient en contradiction avec les faits qui me pouvaient rouvrir les portes de ma patrie. Ces pages étaient écrites dans les États des souverains alliés, parmi des rois et des émigrés qui détestaient la liberté de la presse, au milieu des armées marchant à la conquête, et dont nous étions, pour ainsi dire, les prisonniers : ces circonstances ajoutent peut-être quelque force aux sentiments que j’osais exprimer.
Mon rapport, parvenu à Paris, eut un grand retentissement ; il fut réimprimé par M. Le Normant fils, qui joua sa vie dans cette occasion, et pour lequel j’ai eu toutes les peines du monde à obtenir un brevet stérile d’imprimeur du roi. Bonaparte agit ou laissa agir d’une manière peu digne de lui : à l’occasion de mon rapport on fit ce que le Directoire avait fait à l’apparition des Mémoires de Cléry, on en falsifia des lambeaux : j’étais censé proposer à Louis XVIII des stupidités pour le rétablissement des droits féodaux, pour les dîmes du clergé, pour la reprise des biens nationaux, comme si l’impression de la pièce originale dans le Moniteur de Gand, à date fixe et connue, ne confondait pas l’imposture : mais on avait besoin d’un mensonge d’une heure. Le pseudonyme chargé d’un pamphlet sans sincérité était un militaire d’un grade assez élevé : il fut destitué après les Cent-Jours ; on motiva sa destitution sur la conduite qu’il avait tenue envers moi ; il m’envoya ses amis ; ils me prièrent de m’interposer afin qu’un homme de mérite ne perdît pas ses seuls moyens d’existence : j’écrivis au ministre de la guerre, et j’obtins une pension de retraite pour cet officier. Il est mort : la femme de cet officier est restée attachée à madame de Chateaubriand avec une reconnaissance à laquelle j’étais loin d’avoir des droits. Certains procédés sont trop estimés ; les personnes les plus vulgaires sont susceptibles de ces générosités. On se donne un renom de vertu à peu de frais : l’âme supérieure n’est pas celle qui pardonne ; c’est celle qui n’a pas besoin de pardon.
Je ne sais où Bonaparte, à Sainte-Hélène, a trouvé que j’avais rendu à Gand des services essentiels : s’il jugeait trop favorablement mon rôle, du moins il y avait dans son sentiment une appréciation de ma valeur politique.
Je me dérobais à Gand, le plus que je pouvais, à des intrigues antipathiques à mon caractère et misérables à mes yeux ; car, au fond, dans notre mesquine catastrophe j’apercevais la catastrophe de la société. Mon refuge contre les oisifs et les croquants était l’enclos du Béguinage : je parcourais ce petit univers de femmes voilées ou aguimpées, consacrées aux diverses œuvres chrétiennes : région calme, placée comme les syrtes africaines au bord des tempêtes. Là aucune disparate ne heurtait mes idées, car le sentiment religieux est si haut, qu’il n’est jamais étranger aux plus graves révolutions : les solitaires de la Thébaïde et les Barbares, destructeurs du monde romain, ne sont point des faits discordants et des existences qui s’excluent.
J’étais reçu gracieusement dans l’enclos comme l’auteur du Génie du christianisme : partout où je vais, parmi les chrétiens, les curés m’arrivent ; ensuite les mères m’amènent leurs enfants ; ceux-ci me récitent mon chapitre sur la première communion. Puis se présentent des personnes malheureuses qui me disent le bien que j’ai eu le bonheur de leur faire. Mon passage dans une ville catholique est annoncé comme celui d’un missionnaire et d’un médecin. Je suis touché de cette double réputation : c’est le seul souvenir agréable de moi que je conserve ; je me déplais dans tout le reste de ma personne et de ma renommée.
J’étais assez souvent invité à des festins dans la famille de M. et madame d’Ops, père et mère vénérables entourés d’une trentaine d’enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Chez M. Coppens, un gala, que je fus forcé d’accepter, se prolongea depuis une heure de l’après-midi jusqu’à huit heures du soir. Je comptai neuf services : on commença par les confitures et l’on finit par les côtelettes. Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme eux seuls savent composer un livre.
Mon ministère me retenait à Gand ; madame de Chateaubriand, moins occupée, alla voir Ostende, où je m’embarquai pour Jersey en 1792. J’avais descendu exilé et mourant ces mêmes canaux au bord desquels je me promenais exilé encore, mais en parfaite santé : toujours des fables dans ma carrière ! Les misères et les joies de ma première émigration revivaient dans ma pensée ; je revoyais l’Angleterre, mes compagnons d’infortune, et cette Charlotte que je devais apercevoir encore. Personne ne se crée comme moi une société réelle en invoquant des ombres ; c’est au point que la vie de mes souvenirs absorbe le sentiment de ma vie rebelle. Des personnes mêmes dont je ne me suis jamais occupé, si elles meurent, envahissent ma mémoire : on dirait que nul ne peut devenir mon compagnon s’il n’a passé à travers la tombe, ce qui me porte à croire que je suis un mort. Où les autres trouveront une éternelle séparation, je trouve une réunion éternelle ; qu’un de mes amis s’en aille de la terre, c’est comme s’il venait demeurer à mes foyers ; il ne me quitte plus. À mesure que le monde présent se retire, le monde passé me revient. Si les générations actuelles dédaignent les générations vieillies, elles perdent les frais de leur mépris en ce qui me touche : je ne m’aperçois même pas de leur existence.
Ma toison d’or n’était pas encore à Bruges, madame de Chateaubriand ne me l’apporta pas. À Bruges, en 1426, il y avait un homme appelé Jean, lequel inventa ou perfectionna la peinture à l’huile : remercions Jean de Bruges ; sans la propagation de sa méthode, les chefs-d’œuvre de Raphaël seraient aujourd’hui effacés. Où les peintres flamands ont-ils dérobé la lumière dont ils éclairent leurs tableaux ? Quel rayon de la Grèce s’est égaré au rivage de la Batavie ?
Après son voyage d’Ostende, madame de Chateaubriand fit une course à Anvers. Elle y vit, dans un cimetière, des âmes du purgatoire en plâtre toutes barbouillées de noir et de feu. À Louvain elle me recruta un bègue, savant professeur, qui vint tout exprès à Gand pour contempler un homme aussi extraordinaire que le mari de ma femme. Il me dit : « Illus…ttt…rr… ; » sa parole manqua à son admiration et je le priai à dîner. Quand l’helléniste eut bu du curaçao, sa langue se délia. Nous nous mîmes sur les mérites de Thucydide, que le vin nous faisait trouver clair comme de l’eau. À force de tenir tête à mon hôte, je finis, je crois, par parler hollandais ; du moins je ne me comprenais plus.
Madame de Chateaubriand eut une triste nuit d’auberge à Anvers : une jeune Anglaise, nouvellement accouchée, se mourait ; pendant deux heures elle fit entendre des plaintes ; puis sa voix s’affaiblit, et son dernier gémissement, que saisit à peine une oreille étrangère, se perdit dans un éternel silence. Les cris de cette voyageuse, solitaire et abandonnée, semblaient préluder aux mille voix de la mort prêtes à s’élever à Waterloo.
La solitude accoutumée de Gand était rendue plus sensible par la foule étrangère qui l’animait alors, et qui bientôt s’allait écouler. Des recrues belges et anglaises apprenaient l’exercice sur les places et sous les arbres des promenades ; des canonniers, des fournisseurs, des dragons, mettaient à terre des trains d’artillerie, des troupeaux de bœufs, des chevaux qui se débattaient en l’air tandis qu’on les descendait suspendus dans des sangles ; des vivandières débarquaient avec les sacs, les enfants, les fusils de leurs maris : tout cela se rendait, sans savoir pourquoi et sans y avoir le moindre intérêt, au grand rendez-vous de destruction que leur avait donné Bonaparte. On voyait des politiques gesticuler le long d’un canal, auprès d’un pêcheur immobile ; des émigrés trotter de chez le roi chez Monsieur, de chez Monsieur chez le roi. Le chancelier de France, M. Dambray, habit vert, chapeau rond, un vieux roman sous le bras, se rendait au conseil pour amender la charte ; le duc de Lévis allait faire sa cour avec des savates débordées qui lui sortaient des pieds, parce que, fort brave et nouvel Achille, il avait été blessé au talon. Il était plein d’esprit, on peut en juger par le recueil de ses pensées.
Le duc de Wellington venait de temps en temps passer des revues. Louis XVIII sortait chaque après-dînée dans un carrosse à six chevaux avec son premier gentilhomme de la chambre et ses gardes, pour faire le tour de Gand, tout comme s’il eût été dans Paris. S’il rencontrait dans son chemin le duc de Wellington, il lui faisait en passant un petit signe de tête de protection.
Louis XVIII ne perdit jamais le souvenir de la prééminence de son berceau ; il était roi partout, comme Dieu est Dieu partout, dans une crèche ou dans un temple, sur un autel d’or ou d’argile. Jamais son infortune ne lui arracha la plus petite concession ; sa hauteur croissait en raison de son abaissement ; son diadème était son nom ; il avait l’air de dire : « Tuez-moi, vous ne tuerez pas les siècles écrits sur mon front. » Si l’on avait ratissé ses armes au Louvre, peu lui importait : n’étaient-elles pas gravées sur le globe ? Avait-on envoyé des commissaires les gratter dans tous les coins de l’univers ! Les avait-on effacées aux Indes, à Pondichéry, en Amérique, à Lima et à Mexico ; dans l’Orient, à Antioche, à Jérusalem, à Saint-Jean-d’Acre, au Caire, à Constantinople, à Rhodes, en Morée ; dans l’Occident, sur les murailles de Rome, aux plafonds de Caserte et de l’Escurial, aux voûtes des salles de Ratisbonne et de Westminster, dans l’écusson de tous les rois ? Les avait-on arrachées à l’aiguille de la boussole, où elles semblent annoncer le règne des lis aux diverses régions de la terre ?
L’idée fixe de la grandeur, de l’antiquité, de la dignité, de la majesté de sa race, donnait à Louis XVIII un véritable empire. On en sentait la domination ; les généraux mêmes de Bonaparte la confessaient ; ils étaient plus intimidés devant ce vieillard impotent que devant le maître terrible qui les avait commandés dans cent batailles. À Paris, quand Louis XVIII accordait aux monarques triomphants l’honneur de dîner à sa table, il passait sans façon le premier devant ces princes dont les soldats campaient dans la cour du Louvre ; il les traitait comme des vassaux qui n’avaient fait que leur devoir en amenant des hommes d’armes à leur seigneur suzerain. En Europe il n’est qu’une monarchie, celle de France ; le destin des autres monarchies est lié au sort de celle-là. Toutes les races royales sont d’hier auprès de la race de Hugues Capet, et presque toutes en sont filles. Notre ancien pouvoir royal était l’ancienne royauté du monde : du bannissement des Capets datera l’ère de l’expulsion des rois.
Plus cette superbe du descendant de saint Louis était impolitique (elle est devenue funeste à ses héritiers), plus elle plaisait à l’orgueil national : les Français jouissaient de voir des souverains qui, vaincus, avaient porté les chaînes d’un homme, porter, vainqueurs, le joug d’une race.
La foi inébranlable de Louis XVIII dans son sang est la puissance réelle qui lui rendit le spectre ; c’est cette foi qui, à deux reprises, fit tomber sur sa tête une couronne pour laquelle l’Europe ne croyait pas, ne prétendait pas épuiser ses populations et ses trésors. Le banni sans soldats se trouvait au bout de toutes les batailles qu’il n’avait pas livrées. Louis XVIII était la légitimité incarnée ; elle a cessé d’être visible quand il a disparu.
Je faisais à Gand, comme je fais en tous lieux, des courses à part. Les barques glissant sur d’étroits canaux, obligées de traverser dix à douze lieues de prairies pour arriver à la mer, avaient l’air de voguer sur l’herbe ; elles me rappelaient les canaux sauvages dans les marais à folle avoine du Missouri. Arrêté au bord de l’eau, tandis qu’on immergeait des zones de toile écrue, mes yeux erraient sur les clochers de la ville ; l’histoire m’apparaissait sur les nuages du ciel.
Les Gantois s’insurgent contre Henri de Châtillon, gouverneur pour la France ; la femme d’Édouard III met au monde Jean de Gand, tige de la maison de Lancastre ; règne populaire d’Artevelle : « Bonnes gens, qui vous meut ? Pourquoi êtes-vous si troublés sur moi ? En quoi puis-je vous avoir courroucés ? » — Il vous faut mourir ! criait le peuple : c’est ce que le temps nous crie à tous. Plus tard je voyais les ducs de Bourgogne ; les Espagnols arrivaient. Puis la pacification, les sièges et les prises de Gand.