Mémoires d’outre-tombe (page 127)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand j’avais rêvé parmi les siècles, le son d’un petit clairon ou d’une musette écossaise me réveillait. J’apercevais des soldats vivants qui accouraient pour rejoindre les bataillons ensevelis de la Batavie : toujours destructions, puissances abattues ; et, en fin de compte, quelques ombres évanouies et des noms passés.

La Flandre maritime fut un des premiers cantonnements des compagnons de Clodion et de Clovis. Gand, Bruges et leurs campagnes fournissaient près d’un dixième des grenadiers de la vieille garde : cette terrible milice fut tirée en partie du berceau de nos pères, et elle s’est venue faire exterminer auprès de ce berceau. La Lys a-t-elle donné sa fleur aux armes de nos rois ?

Les mœurs espagnoles impriment leur caractère : les édifices de Gand me retraçaient ceux de Grenade ; moins le ciel de la Vega. Une grande ville presque sans habitants, des rues désertes, des canaux aussi déserts que ces rues… vingt-six îles formées par ces canaux, qui n’étaient pas ceux de Venise, une énorme pièce d’artillerie du moyen-âge, voilà ce qui remplaçait à Gand la cité des Zegris, le Duero et le Xenil, le Généralife et l’Alhambra : mes vieux songes, vous reverrai-je jamais ?

Madame la duchesse d’Angoulême, embarquée sur la Gironde, nous arriva par l’Angleterre avec le général Donnadieu et M. Desèze, qui avait traversé l’Océan, son cordon bleu par-dessus sa veste. Le duc et la duchesse de Lévis vinrent à la suite de la princesse : ils s’étaient jetés dans la diligence et sauvés de Paris par la route de Bordeaux. Les voyageurs, leurs compagnons, parlaient politique : « Ce scélérat de Chateaubriand, disait l’un d’eux, n’est pas si bête ! depuis trois jours, sa voiture était chargée dans sa cour : l’oiseau a déniché. Ce n’est pas l’embarras, si Napoléon l’avait attrapé !… »

Madame la duchesse de Lévis était une personne très belle, très bonne, aussi calme que madame la duchesse de Duras était agitée. Elle ne quittait point madame de Chateaubriand ; elle fut à Gand notre compagne assidue. Personne n’a répandu dans ma vie plus de quiétude, chose dont j’ai grand besoin. Les moments les moins troublés de mon existence sont ceux que j’ai passés à Noisiel, chez cette femme dont les paroles et les sentiments n’entraient dans votre âme que pour y ramener la sérénité. Je les rappelle avec regret, ces moments écoulés sous les grands marronniers de Noisiel ! L’esprit apaisé, le cœur convalescent, je regardais les ruines de l’abbaye de Chelles, les petites lumières des barques arrêtées parmi les saules de la Marne.

Le souvenir de madame de Lévis est pour moi celui d’une silencieuse soirée d’automne. Elle a passé en peu d’heures ; elle s’est mêlée à la mort comme à la source de tout repos. Je l’ai vue descendre sans bruit dans son tombeau au cimetière du Père-Lachaise ; elle est placée au-dessus de M. de Fontanes, et celui-ci dort auprès de son fils Saint-Marcellin, tué en duel. C’est ainsi qu’en m’inclinant au monument de madame de Lévis, je suis venu me heurter à deux autres sépulcres ; l’homme ne peut éveiller une douleur sans en réveiller une autre ; pendant la nuit, les diverses fleurs qui ne s’ouvrent qu’à l’ombre s’épanouissent.

À l’affectueuse bonté de Madame de Lévis pour moi était jointe l’amitié de M. le duc de Lévis le père : je ne dois plus compter que par générations. M. de Lévis écrivait bien ; il avait l’imagination variée et féconde qui sentait sa noble race comme on la retrouvait à Quiberon dans son sang répandu sur les grèves.

Tout ne devait pas finir là ; c’était le mouvement d’une amitié qui passait à la seconde génération. M. le duc de Lévis le fils, aujourd’hui attaché à M. le comte de Chambord, s’est approché de moi ; mon affection héréditaire ne lui manquera pas plus que ma fidélité à son auguste maître. La nouvelle et charmante duchesse de Lévis, sa femme, réunit au grand nom de d’Aubusson les plus brillantes qualités du cœur et de l’esprit : il y a de quoi vivre quand les grâces empruntent à l’histoire des ailes infatigables !

À Gand, comme à Paris, le pavillon Marsan existait. Chaque jour apportait de France à Monsieur des nouvelles qu’enfantait l’intérêt ou l’imagination.

M. Gaillard, ancien oratorien, conseiller à la cour royale, ami intime de Fouché, descendit au milieu de nous ; il se fit reconnaître et fut mis en rapport avec M. Capelle.

Quand je me rendais chez Monsieur, ce qui était rare, son entourage m’entretenait, à paroles couvertes et avec maints soupirs, d’un homme qui (il fallait en convenir) se conduisait à merveille : il entravait toutes les opérations de l’empereur ; il défendait le faubourg Saint-Germain, etc., etc. Le fidèle maréchal Soult était aussi l’objet des prédilections de Monsieur, et, après Fouché, l’homme le plus loyal de France.

Un jour, une voiture s’arrête à la porte de mon auberge, j’en vois descendre madame la baronne de Vitrolles : elle arrivait chargée des pouvoirs du duc d’Otrante. Elle remporta un billet écrit de la main de Monsieur, par lequel le prince déclarait conserver une reconnaissance éternelle à celui qui sauvait M. de Vitrolles. Fouché n’en voulait pas davantage ; armé de ce billet, il était sûr de son avenir en cas de restauration. Dès ce moment il ne fut plus question à Gand que des immenses obligations que l’on avait à l’excellent M. Fouché de Nantes, que de l’impossibilité de rentrer en France autrement que par le bon plaisir de ce juste : l’embarras était de faire goûter au roi le nouveau rédempteur de la monarchie.

Après les Cent-Jours, madame de Custine me força de dîner chez elle avec Fouché. Je l’avais vu une fois, cinq ans auparavant, à propos de la condamnation de mon pauvre cousin Armand. L’ancien ministre savait que je m’étais opposé à sa nomination à Roye, à Gonesse, à Arnouville ; et comme il me supposait puissant, il voulait faire sa paix avec moi. Ce qu’il y avait de mieux en lui, c’était la mort de Louis XVI : le régicide était son innocence. Bavard, ainsi que tous les révolutionnaires, battant l’air de phrases vides, il débitait un ramas de lieux communs farcis de destin, de nécessité, de droit des choses, mêlant à ce non-sens philosophique des non-sens sur le progrès et la marche de la société, d’impudentes maximes au profit du fort contre le faible ; ne se faisant faute d’aveux effrontés sur la justice des succès, le peu de valeur d’une tête qui tombe, l’équité de ce qui prospère, l’iniquité de ce qui souffre, affectant de parler des plus affreux désastres avec légèreté et indifférence, comme un génie au-dessus de ces niaiseries. Il ne lui échappa, à propos de quoi que ce soit, une idée choisie, un aperçu remarquable. Je sortis en haussant les épaules au crime.

M. Fouché ne m’a jamais pardonné ma sécheresse et le peu d’effet qu’il produisit sur moi. Il avait pensé me fasciner en faisant monter et descendre à mes yeux, comme une gloire du Sinaï, le coutelas de l’instrument fatal ; il s’était imaginé que je tiendrais à colosse l’énergumène qui, parlant du sol de Lyon, avait dit : « Ce sol sera bouleversé ; sur les débris de cette ville superbe et rebelle s’élèveront des chaumières éparses que les amis de l’égalité s’empresseront de venir habiter…

Nous aurons le courage énergique de traverser les vastes tombeaux des conspirateurs…

Il faut que leurs cadavres ensanglantés, précipités dans le Rhône, offrent sur les deux rives et à son embouchure l’impression de l’épouvante et l’image de la toute-puissance du peuple…

… Nous célébrerons la victoire de Toulon ; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre. »

Ces horribles pretintailles ne m’imposèrent point : parce que M. de Nantes avait délayé des forfaits républicains dans de la boue impériale ; que le sans-culotte, métamorphosé en duc, avait enveloppé la corde de la lanterne dans le cordon de la Légion d’honneur, il ne m’en paraissait ni plus habile ni plus grand. Les Jacobins détestent les hommes qui ne font aucun cas de leurs atrocités et qui méprisent leurs meurtres ; leur orgueil est irrité, comme celui des auteurs dont on conteste le talent.

En même temps que Fouché envoyait à Gand M. Gaillard négocier avec le frère de Louis XVI, ses agents à Bâle pourparlaient avec ceux du prince de Metternich au sujet de Napoléon II, et M. de Saint-Léon, dépêché par ce même Fouché, arrivait à Vienne pour traiter de la couronne possible de M. le duc d’Orléans. Les amis du duc d’Otrante ne pouvaient pas plus compter sur lui que ses ennemis : au retour des princes légitimes, il maintint sur la liste des exilés son ancien collègue M. Thibaudeau, tandis que de son côté M. de Talleyrand retranchait de la liste ou ajoutait au catalogue tel ou tel proscrit, selon son caprice. Le faubourg Saint-Germain n’avait-il pas bien raison de croire en M. Fouché ?

M. de Saint-Léon à Vienne apportait trois billets dont l’un était adressé à M. de Talleyrand : le duc d’Otrante proposait à l’ambassadeur de Louis XVIII de pousser au trône, s’il y voyait jour, le fils d’Égalité. Quelle probité dans ces négociations ! qu’on était heureux d’avoir affaire à de si honnêtes gens ! Nous avons pourtant admiré, encensé, béni ces Cartouche ; nous leur avons fait la cour ; nous les avons appelés monseigneur ! Cela explique le monde actuel. M. de Montrond vint de surcroit après M. de Saint-Léon.

M. le duc d’Orléans ne conspirait pas de fait, mais de consentement ; il laissait intriguer les affinités révolutionnaires : douce société ! Au fond de ce bois, le plénipotentiaire du roi de France prêtait l’oreille aux ouvertures de Fouché.

À propos de l’arrestation de M. de Talleyrand à la barrière d’Enfer, j’ai dit quelle avait été jusqu’alors l’idée fixe de M. de Talleyrand sur la régence de Marie-Louise : il fut obligé de se ranger par l’événement à l’éventualité des Bourbons ; mais il était toujours mal à l’aise ; il lui semblait que, sous les hoirs de saint Louis, un évêque marié ne serait jamais sûr de sa place. L’idée de substituer la branche cadette à la branche aînée lui sourit donc, et d’autant plus qu’il avait eu d’anciennes liaisons avec le Palais-Royal.

Prenant parti, toutefois sans se découvrir en entier, il hasarda quelques mots du projet de Fouché à Alexandre. Le czar avait cessé de s’intéresser à Louis XVIII : celui-ci l’avait blessé à Paris par son affectation de supériorité de race ; il l’avait encore blessé en rejetant le mariage du duc de Berry avec une sœur de l’empereur ; on refusait la princesse pour trois raisons : elle était schismatique ; elle n’était pas d’une assez vieille souche ; elle était d’une famille de fous : raisons qu’on ne présentait pas debout, mais de biais, et qui, entrevues, offensaient triplement Alexandre. Pour dernier sujet de plainte contre le vieux souverain de l’exil, le czar accusait l’alliance projetée entre l’Angleterre, la France et l’Autriche. Du reste, il semblait que la succession fût ouverte ; tout le monde prétendait hériter des fils de Louis XIV : Benjamin Constant, au nom de madame Murat, plaidait les droits que la sœur de Napoléon croyait avoir au royaume de Naples ; Bernadotte jetait un regard lointain sur Versailles, apparemment parce que le roi de Suède venait de Pau.

La Besnardière, chef de division aux relations extérieures, passa à M. de Caulaincourt ; il brocha un rapport, des griefs et contredits de la France à l’endroit de la légitimité. La ruade lâchée, M. de Talleyrand trouva le moyen de communiquer le rapport à Alexandre : mécontent et mobile, l’autocrate fut frappé du pamphlet de La Besnardière. Tout à coup, en plein congrès, à la stupéfaction de chacun, le czar demande si ce ne serait pas matière à délibération d’examiner en quoi M. le duc d’Orléans pourrait convenir comme roi à la France et à l’Europe. C’est peut-être une des choses les plus surprenantes de ces temps extraordinaires, et peut-être est-il plus extraordinaire encore qu’on en ait si peu parlé. Lord Clancarthy fit échouer la proposition russe : sa seigneurie déclara n’avoir point de pouvoirs pour traiter une question aussi grave : « Quant à moi, dit-il, en opinant comme simple particulier, je pense que mettre M. le duc d’Orléans sur le trône de France serait remplacer une usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse aux monarques que toutes les autres usurpations. » Les membres du congrès allèrent dîner et marquèrent avec le sceptre de saint Louis, comme avec un fétu, le feuillet où ils en étaient restés dans leurs protocoles.

Sur les obstacles que rencontra le czar, M. de Talleyrand fit volte-face : prévoyant que le coup retentirait, il rendit compte à Louis XVIII (dans une dépêche que j’ai vue et qui portait le no 25 ou 27) de l’étrange séance du congrès : il se croyait obligé d’informer Sa Majesté d’une démarche aussi exorbitante, parce que cette nouvelle, disait-il, ne tarderait pas de parvenir aux oreilles du roi : singulière naïveté pour M. le prince de Talleyrand.

Il avait été question d’une déclaration de l’Alliance, afin de bien avertir le monde qu’on n’en voulait qu’à Napoléon ; qu’on ne prétendait imposer à la France ni une forme obligée de gouvernement, ni un souverain qui ne fût pas de son choix. Cette dernière partie de la déclaration fut supprimée, mais elle fut positivement annoncée dans le journal officiel de Francfort. L’Angleterre, dans ses négociations avec les cabinets, se sert toujours de ce langage libéral, qui n’est qu’une précaution contre la tribune parlementaire.

On voit qu’à la seconde restauration, pas plus qu’à la première, les alliés ne se souciaient point du rétablissement de la légitimité : l’événement seul a tout fait. Qu’importait à des souverains dont la vue était si courte que la mère des monarchies de l’Europe fût égorgée ? Cela les empêcherait-il de donner des fêtes et d’avoir des gardes ? Aujourd’hui les monarques sont si solidement assis, le globe dans une main, l’épée dans l’autre !

M. de Talleyrand, dont les intérêts étaient alors à Vienne, craignait que les Anglais, dont l’opinion ne lui était plus aussi favorable, engageassent la partie militaire avant que toutes les armées fussent en ligne, et que le cabinet de Saint-James acquît ainsi la prépondérance : c’est pourquoi il voulait amener le roi à rentrer par les provinces du sud-est, afin qu’il se trouvât sous la tutelle des troupes de l’Empire et du cabinet autrichien. Le duc de Wellington avait donc l’ordre précis de ne point commencer les hostilités ; c’est donc Napoléon qui a voulu la bataille de Waterloo : on n’arrête point les destinées d’une telle nature.

Ces faits historiques, les plus curieux du monde, ont été généralement ignorés ; c’est encore de même qu’on s’est formé une opinion confuse des traités de Vienne, relativement à la France : on les a crus l’œuvre unique d’une troupe de souverains victorieux acharnés à notre perte ; malheureusement, s’ils sont durs, ils ont été envenimés par une main française : quand M. de Talleyrand ne conspire pas, il trafique.

La Prusse voulait avoir la Saxe, qui tôt ou tard sera sa proie ; la France devait favoriser ce désir, car la Saxe obtenant un dédommagement dans les cercles du Rhin, Landau nous restait avec nos enclaves ; Cobentz et d’autres forteresses passaient à un petit État ami qui, placé entre nous et la Prusse, empêchait les points de contact ; les clefs de la France n’étaient point livrées à l’ombre de Frédéric. Pour trois millions qu’il en coûta à la Saxe, M. de Talleyrand s’opposa aux combinaisons du cabinet de Berlin ; mais, afin d’obtenir l’assentiment d’Alexandre à l’existence de la vieille Saxe, notre ambassadeur fut obligé d’abandonner la Pologne au czar, bien que les autres puissances désirassent qu’une Pologne quelconque rendît les mouvements du Moscovite moins libres dans le Nord. Les Bourbons de Naples se rachetèrent, comme le souverain de Dresde, à prix d’argent. M. de Talleyrand prétendait qu’il avait droit à une subvention, en échange de son duché de Bénévent : il vendait sa livrée en quittant son maître. Lorsque la France perdait tant, M. de Talleyrand n’aurait-il pu perdre aussi quelque chose ? Bénévent, d’ailleurs, n’appartenait pas au grand chambellan : en vertu du rétablissement des anciens traités, cette principauté dépendait des États de l’Église.

Telles étaient les transactions diplomatiques que l’on passait à Vienne, tandis que nous séjournions à Gand. Je reçus, dans cette dernière résidence, cette lettre de M. de Talleyrand :

« Vienne, le 4 avril.

« J’ai appris avec grand plaisir, monsieur, que vous étiez à Gand, car les circonstances exigent que le roi soit entouré d’hommes forts et indépendants.

« Vous aurez sûrement pensé qu’il était utile de réfuter par des publications fortement raisonnées toute la nouvelle doctrine que l’on veut établir dans les pièces officielles qui paraissent en France.

« Il y aurait de l’utilité à ce qu’il parût quelque chose dont l’objet serait d’établir que la déclaration du 31 mars, faite à Paris par les alliés, que la déchéance, que l’abdication, que le traité du 11 avril qui en a été la conséquence, sont autant de conditions préliminaires, indispensables et absolues du traité du 30 mai ; c’est-à-dire que sans ces conditions préalables le traité n’eût pas été fait. Cela posé, celui qui viole lesdites conditions, ou qui en seconde la violation, rompt la paix que ce traité a établie. Ce sont donc lui et ses complices qui déclarent la guerre à l’Europe.

« Pour le dehors comme pour le dedans, une discussion prise dans ce sens ferait du bien ; il faut seulement qu’elle soit bien faite, ainsi chargez-vous-en.

« Agréez, monsieur, l’hommage de mon sincère attachement et de ma haute considération,

« Talleyrand.

« J’espère avoir l’honneur de vous voir à la fin du mois. »

Notre ministre à Vienne était fidèle à sa haine contre la grande chimère échappée des ombres ; il redoutait un coup de fouet de son aile. Cette lettre montre du reste tout ce que M. de Talleyrand était capable de faire, quand il écrivait seul : il avait la bonté de m’enseigner le motif, s’en rapportant à mes fioritures. Il s’agissait bien de quelques phrases diplomatiques sur la déchéance, sur l’abdication, sur le traité du 11 avril et du 30 mai, pour arrêter Napoléon ! Je fus très reconnaissant des instructions en vertu de mon brevet d’homme fort, mais je ne les suivis pas : ambassadeur in petto, je ne me mêlais point en ce moment des affaires étrangères ; je ne m’occupais que de mon ministère de l’intérieur par intérim.

Mais que se passait-il à Paris ?

LIVRE IX

Année 1822. — Premières dépêches de Londres. — Conversation avec George IV sur M. Decazes. — Noblesse de notre diplomatie sous la légitimité. — Séance du Parlement. — Société anglaise. — Suite des dépêches. — Reprise des travaux parlementaires. — Bal pour les Irlandais. — Duel du duc de Bedford et du duc de Buckingham. — Dîner à Royal-Lodge. — La marquise de Conyngham et son secret. — Portraits des ministres. — Suite de mes dépêches. — Pourparlers sur le Congrès de Vérone. — Lettre à M. de Montmorency ; sa réponse qui me laisse entrevoir un refus. — Lettre de M. de Villèle plus favorable. — J’écris à Madame de Duras. — Mort de Lord Londonderry. — Nouvelle lettre de M. de Montmorency. — Voyage à Hartwell. — Billet de M. de Villèle m’annonçant ma nomination au Congrès. — Fin de la vieille Angleterre. — Charlotte. — Réflexions. — Je quitte Londres. — Années 1824, 1825, 1826 et 1827. — Délivrance du roi d’Espagne. — Ma destitution. — L’opposition me suit. — Derniers billets diplomatiques. — Neuchâtel en Suisse. — Mort de Louis XVIII. — Sacre de Charles X. — Réception des chevaliers des ordres.

C’est à Londres, en 1822, que j’ai écrit de suite la plus longue partie de ces Mémoires, renfermant mon voyage en Amérique, mon retour en France, mon mariage, mon passage à Paris, mon émigration en Allemagne avec mon frère, ma résidence et mes malheurs en Angleterre depuis 1793 jusqu’à 1800. Là se trouve la peinture de la vieille Angleterre, et comme je retraçais tout cela lors de mon ambassade (1822), les changements survenus dans les mœurs et dans les personnages de 1793 à la fin du siècle me frappaient ; j’étais naturellement amené à comparer ce que je voyais en 1822 à ce que j’avais vu pendant les sept années de mon exil d’outre-Manche.

Ainsi ont été relatées par anticipation des choses que j’aurais à placer maintenant sous la propre date de ma mission diplomatique. Je vous ai parlé de mon émotion, des sentiments que me rappela la vue de ces lieux chers à ma mémoire ; mais peut-être n’avez-vous pas lu cette partie de mon livre ? Vous avez bien fait. Il me suffit maintenant de vous avertir de l’endroit où sont comblées les lacunes qui vont exister dans le récit actuel de mon ambassade de Londres. Me voici donc, en écrivant en 1839, parmi les morts de 1822 et les morts qui précédèrent en 1793.

À Londres, au mois d’avril 1822, j’étais à cinquante lieues de madame Sutton. Je me promenais dans le parc de Kensington avec mes impressions récentes et l’ancien passé de mes jeunes années : confusion de temps qui produit en moi une confusion de souvenirs ; la vie qui se consume mêle, comme l’incendie de Corinthe, l’airain fondu des statues des Muses et de l’Amour, des trépieds et des tombeaux.

Les vacances parlementaires continuaient quand je descendis à mon hôtel, Portland Place. Le sous-secrétaire d’État, M. Planta, me proposa, de la part du marquis de Londonderry, d’aller dîner à North-Cray, campagne du noble lord. Cette villa, avec un gros arbre devant les fenêtres du côté du jardin, avait vue sur quelques prairies ; un peu de bois taillis sur des collines distinguaient ce site des sites ordinaires de l’Angleterre. Lady Londonderry était très à la mode en qualité de marquise et de femme du premier ministre.

Ma dépêche du 12 avril, no 4, raconte ma première entrevue avec lord Londonderry ; elle touche aux affaires dont je devais m’occuper.

« Londres, le 12 avril 1822.

« Monsieur le vicomte,

« Je suis allé avant-hier, mercredi, 10 du courant, à North-Cray. Je vais avoir l’honneur de vous rendre compte de ma conversation avec le marquis de Londonderry. Elle a duré une heure et demie avant dîner, et nous l’avons reprise après, mais moins à notre aise, parce que nous n’étions plus tête à tête.

« Lord Londonderry s’est d’abord informé des nouvelles de la santé du roi, avec une insistance qui décelait visiblement un intérêt politique ; rassuré par moi sur ce point, il a passé au ministère : « Il s’affermit, » m’a-t-il dit. J’ai répondu : « Il n’a jamais été ébranlé, et comme il appartient à une opinion, il restera le maître tant que cette opinion dominera dans les Chambres. » Cela nous a amenés à parler des élections : il m’a semblé frappé de ce que je lui disais sur l’avantage d’une session d’été pour rétablir l’ordre dans l’année financière ; il n’avait pas bien compris jusqu’alors l’état de la question.

« La guerre entre la Russie et la Turquie est ensuite devenue le sujet de l’entretien. Lord Londonderry, en me parlant de soldats et d’armées, m’a paru être dans l’opinion de notre ancien ministère sur le danger qu’il y aurait pour nous à réunir de grands corps de troupe ; j’ai repoussé cette idée, j’ai soutenu qu’en menant le soldat français au combat, il n’y avait rien à craindre ; qu’il ne sera jamais infidèle à la vue du drapeau de l’ennemi ; que notre armée vient d’être augmentée ; qu’elle serait triplée demain, si cela était nécessaire, sans le moindre inconvénient ; qu’à la vérité quelques sous-officiers pourraient crier Vive la Charte ! dans une garnison, mais que nos grenadiers crieraient toujours Vive le roi ! sur le champ de bataille.

« Je ne sais si cette grande politique a fait oublier à lord Londonderry la traite des nègres ; il ne m’en pas dit un mot. Changeant de sujet, il m’a parlé du message par lequel le président des États-Unis engage le congrès à reconnaître l’indépendance des colonies espagnoles. « Les intérêts commerciaux, lui ai-je dit, en pourront tirer quelque avantage, mais je doute que les intérêts politiques y trouvent le même profit ; il y a déjà assez d’idées républicaines dans le monde. Augmenter la masse de ces idées, c’est compromettre de plus en plus le sort des monarchies en Europe. » Lord Londonderry a abondé dans mon sens, et il m’a dit ces mots remarquables : « Quant à nous (les Anglais), nous ne sommes nullement disposés à reconnaître ces gouvernements révolutionnaires. » Était-il sincère ?

« J’ai dû, monsieur le vicomte, vous rappeler textuellement une conversation importante. Toutefois, nous ne devons pas nous dissimuler que l’Angleterre reconnaîtra tôt ou tard l’indépendance des colonies espagnoles ; l’opinion publique et le mouvement de son commerce l’y forceront. Elle a déjà fait, depuis trois ans, des frais considérables pour établir secrètement des relations avec les provinces insurgées au midi et au nord de l’isthme de Panama.

« En résumé, monsieur le vicomte, j’ai trouvé dans M. le marquis de Londonderry un homme d’esprit, d’une franchise peut-être un peu douteuse ; un homme encore imbu du vieux système ministériel ; un homme accoutumé à une diplomatie soumise, et surpris, sans en être blessé, d’un langage plus digne de la France ; un homme enfin qui ne pouvait se défendre d’une sorte d’étonnement en causant avec un de ces royalistes que, depuis sept ans, on lui représentait comme des fous ou des imbéciles.

« J’ai l’honneur, etc. »

À ces affaires générales étaient mêlées, comme dans toutes les ambassades, des transactions particulières. J’eus à m’occuper des requêtes de M. le duc de Fitz-James, du procès du navire l’Éliza-Ann, des déprédations des pêcheurs de Jersey sur les bancs d’huîtres de Granville, etc., etc. Je regrettais d’être obligé de consacrer une petite case de ma cervelle aux dossiers des réclamants. Quand on fouille dans sa mémoire, il est dur de rencontrer MM. Usquin, Coppinger, Deliège et Piffre. Mais, dans quelques années, serons-nous plus connus que ces messieurs ? Un certain M. Bonnet étant mort en Amérique, tous les Bonnet de France m’écrivirent pour réclamer sa succession ; ces bourreaux m’écrivent encore ! Il serait temps toutefois de me laisser tranquille. J’ai beau leur répondre que le petit accident de la chute du trône étant survenu, je ne m’occupe plus de ce monde : ils tiennent bon et veulent hériter coûte que coûte.

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