Mémoires d’outre-tombe (page 13)
Nous avons dépassé le môle d’Adrien et le Tibre au milieu de nos réflexions et de nos regrets. Ils nous ont suivis en face de cette Locanda dell’orso que Montaigne a rendue célèbre et où déjà de nombreux et joyeux buveurs s’applaudissaient de voir rouverts à leurs orgies les mille cabarets que les décrets du pape avaient fermés. À Ripetta, en nous séparant, M. de Chateaubriand m’a dit : « Voulez-vous que demain, pour nous distraire du lugubre spectacle qu’un pape vient de nous donner, nous allions voir mes fouilles de Torre-Vergatta ? La campagne romaine, déjà belle au début du printemps, et les souvenirs des siècles passés, nous feront oublier pour quelques heures nos sollicitudes du présent et nos tristesses. »
Nous sommes en effet partis aujourd’hui, tête à tête, dans mon petit wurst allemand, que, pour garder l’incognito, l’ambassadeur a préféré à ses pompeuses voitures, même à son coupé favori, que j’ai fait faire à Londres, en 1822, pour nous conduire à Windsor (il a traversé la mauvaise fortune de son maître, et il reparaît avec son crédit dans les rues de Rome). M. de Chateaubriand a conservé une taciturnité méditative, entrecoupée de rares interjections, jusqu’au pont Milvius. Là son front s’est déridé : « Admirez, » m’a-t-il dit, « la puissance de l’art de peindre. Ce pont, témoin d’une victoire qui changea la face du monde, et la plaine environnante, m’apparaissent bien moins comme ils sont que sous les couleurs de la magnifique fresque de Jules Romain au Vatican. C’est un chef-d’œuvre. Tout s’y trouve ; et surtout ce Tibre, gros des destinées humaines, qui va noyer Maxence et couronner Constantin. Ah ! pourquoi n’a-t-il pas éloigné miss Bathurst ! tant de beauté innocente et tant de vie ! Voilà la rive qui céda sous le poids si léger de la malheureuse fille. Rome ne m’offre que des images de deuil. » — Autre pause qu’il a interrompue un moment après le passage du pont. — « Avez-vous remarqué que Byron n’entend rien à la peinture ? Il est resté tout à fait Anglais de ce côté ; il ne l’est pas autant pour la musique, qu’il comprenait mieux que la plupart de ses compatriotes. Il aime les chants populaires, et, comme vous et moi, il en a surpris de bizarres en Orient. Mais là, plus qu’ailleurs, la chanson du peuple n’est pas de l’harmonie, c’est de la légende ou de l’histoire primitive. » — Puis, après un long silence, arrivés au tombeau de Néron, il m’a dit : « Je n’ai jamais prêté aucune attention à ce sarcophage falsifié, pas plus que s’il était véritablement le sépulcre de l’empereur parricide. La tombe d’un tyran n’excite que mon mépris. Mais retournons-nous, et d’ici contemplons Saint-Pierre, l’immortelle coupole, et cette croix qui brille au-dessus de toutes les collines : elle va consoler, par delà le désert d’Ostie, les regards du nautonier quand il lutte contre les flots. C’est là un sublime spectacle parce qu’il emporte avec lui vers les cieux l’imagination de l’homme et son espérance. » Un peu plus loin : — « Croyez-moi, laissons votre voiture sur cette route qui ramène à Paris et aux joies du monde. Entrons résolument à pied dans le désert de la campagne maudite, auquel j’ai toujours trouvé tant de charme. »
Après un rapide coup d’œil jeté sur ses fouilles, où on ne travaillait pas ce jour là. « Voilà ». m’a-t-il dit, « des frustes méconnaissables presque autant que leurs énigmatiques possesseurs ; j’ai risqué quelque argent à cette loterie des morts. Il y avait autour de ces marbres qui ne sont plus, des despotes, de prétendus affranchis, des esclaves, une foule d’ambitieux ; et dans ces trois classes d’hommes que le temps a également emportés, on se disputait le pouvoir, on s’égorgeait pour l’Empire. Il me semble voir surgir de ces ronces les ruines confondues de la République romaine et de l’affreuse domination de Tibère… » — Une petite fleur que M. de Chateaubriand a cueillie à ses pieds est venue le distraire de ces sombres réflexions : — « Combien la nature, si marâtre pour les hommes sous tant de climats, est partout une douce mère pour ses filles les plus innocentes, les herbes des champs ! Voyez cette violette blanche ; elle n’a pas le demi-éclat et le parfum de la violette de Virgile, violœ sublucet purpura nigræ, mais elle est la première à m’annoncer le printemps. »
Puis, revenus à ma voiture, le silence a recommencé : seulement comme nous nous rapprochions de la porte du Peuple et du tumulte de Rome. « Ici, comme chez nous, » a-t-il dit, « la tyrannie et la liberté ont également péri. Mais, à Rome, la robe de ce capucin qui soulève en passant une poussière antique achève de mettre en relief la vanité de tant de vanités. » — Et cette réflexion a clos la promenade, dont je me hâtai de consigner sur mon journal le minutieux récit. (Chateaubriand et son temps, p. 345 et suivantes.)
Appendice
La mort de Léon XII
Le conclave de 1829
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
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II
LE CONCLAVE DE 1829
Chateaubriand n’a point recueilli dans ses œuvres son discours au Sacré-Collège. Ce discours, prononcé le 18 février 1829, dans la sacristie de Saint Pierre, mérite pourtant de n’être pas perdu. Le voici :
Éminentissimes Seigneurs,
Il n’y a pas encore six ans que M. le duc de Laval-Montmorency vint au milieu de vous pour unir sa douleur à la vôtre, lorsque Pie VII, de religieuse mémoire, fut rappelé auprès du chef invisible de l’Église. Le roi Louis XVIII, au nom duquel mon noble prédécesseur vous porta la parole, est allé lui-même se placer auprès de saint Louis. J’étais alors ministre du vénérable monarque, restaurateur des libertés de la France. Mon nom eut l’insigne honneur de paraître dans les lettres qui furent adressées au sacré collège, et c’est moi qui viens aujourd’hui, ambassadeur de Charles X, roi non moins magnanime que son frère, vous exprimer le regret qu’éprouvera mon auguste maître pour la perte d’un souverain pontife que vos suffrages n’avaient point encore revêtu de l’autorité suprême à l’époque que je rappelle.
Ici Vos Éminences reconnaîtront les voies cachées de la Providence, et cette fragilité des choses humaines qui doivent être surtout présentes à la pensée de cette assemblée des princes de l’Église, où j’aperçois tant de courageux confesseurs de la foi.
Que vous dirai-je, messeigneurs, que vous ne sentiez mieux que moi ? La mémoire de Léon XII sera vénérée par la France. Le royaume que gouverne si glorieusement le fils aîné de l’Église n’oubliera pas les conseils pacifiques qui ont empêché la discorde de troubler, même passagèrement, les nouvelles prospérités de ma patrie. Léon XII joignait à ses vertus apostoliques cette modération d’esprit et cette connaissance de son siècle, si nécessaires aux chefs des Empires.
Éminentissimes seigneurs, vos lumières assureront au saint-siège, dans le prochain conclave, un successeur digne de ce pontife conciliateur. Si vous êtes des princes puissants, vous êtes aussi les ministres de cette religion charitable qui abolit l’esclavage parmi les hommes, qui, simple et sublime à la fois, est également appropriée aux besoins de la société naissante et à ceux de la société perfectionnée. Vos suffrages indépendants iront bientôt chercher parmi vos pairs un vrai pasteur pour la chrétienté, un souverain éclairé pour la plus illustre portion de cette noble Italie qui dicta des lois au monde antique, qui civilisa le monde moderne, qui, toujours féconde et jamais épuisée, nourrit aujourd’hui à l’ombre de sa gloire le souvenir de ses grandeurs.
Qu’il me soit permis, Éminentissimes seigneurs, d’offrir en particulier au sacré collège l’hommage de ma profonde vénération.
Dans sa lettre à Mme Récamier, du 21 mars 1829, Chateaubriand parle du second discours qu’il prononça à Rome, celui-là en plein Conclave, le 10 mars 1829. Comme ce discours ne figure pas non plus dans ses Œuvres complètes, le lecteur sera sans doute bien aise de le trouver ici :
Éminentissimes Seigneurs,
La réponse de Sa Majesté Très-Chrétienne à la lettre que lui a adressée le sacré collège vous exprime, avec la noblesse qui appartient au fils aîné de l’Église, la douleur que Charles X a ressentie en apprenant la mort du père des fidèles, et la confiance qu’il repose dans le choix que la chrétienté attend de vous.
Le roi m’a fait l’insigne honneur de me désigner à l’entière créance du sacré collège réuni en conclave. Je viens une seconde fois, Éminentissimes seigneurs, vous témoigner mes regrets pour la perte du pontife conciliateur qui voyait la véritable religion dans l’obéissance aux lois et dans la concorde évangélique ; de ce souverain qui, pasteur et prince, gouvernait l’humble troupeau de Jésus-Christ du faîte des gloires diverses qui se rattachent au grand nom de l’Italie. Successeur futur de Léon XII, qui que vous soyez, vous m’écoutez sans doute en ce moment : pontife à la fois présent et inconnu, vous allez bientôt vous asseoir dans la chaire de Saint Pierre, à quelques pas du Capitole, sur les tombeaux de ces Romains de la République et de l’Empire, qui passèrent de l’idôlatrie des vertus à celle des vices, sur ces catacombes où reposent les ossements non entiers d’une autre espèce de Romains : quelle parole pourrait s’élever à la majesté du sujet ? Quelle voix pourrait s’ouvrir un passage à travers cet amas d’années qui ont étouffé tant de voix plus puissantes que la mienne ? Vous-même, illustre sénat de la chrétienté, pour soutenir le poids de ces innombrables souvenirs, pour regarder en face les siècles rassemblés autour de vous sur les ruines de Rome, n’avez-vous pas besoin de vous appuyer à l’autel du sanctuaire, comme moi au trône de Saint Louis ?
À Dieu ne plaise. Éminentissimes seigneurs, que je vous entretienne ici de quelque intérêt particulier, que je vous fasse entendre le langage d’une étroite politique : les choses sacrées veulent être envisagées aujourd’hui sous des rapports plus généraux et plus dignes. Le christianisme, qui renouvela d’abord la face du monde, a vu depuis se transformer les sociétés auxquelles il avait donné la vie. Au moment même où je parle, le genre humain est arrivé à l’une des époques caractéristiques de son existence, la religion chrétienne est encore là pour la saisir, parce qu’elle garde dans son sein tout ce qui convient aux esprits éclairés et aux cœurs généreux, tout ce qui est nécessaire au monde qu’elle a sauvé de la corruption du paganisme et de la destruction de la barbarie. En vain l’impiété a prétendu que le christianisme favorisait l’oppression et faisait rétrograder les jours : à la publication du nouveau pacte scellé du sang du juste, l’esclavage a cessé d’être le droit commun des nations ; l’effroyable définition de l’esclavage a été effacée du code romain : Non tam viles quam nulli sunt. Les sciences, demeurées presque stationnaires dans l’antiquité, ont reçu une impulsion rapide de cet esprit apostolique et rénovateur qui hâta l’écroulement du vieux monde ; partout où le christianisme s’est éteint, la servitude et l’ignorance ont reparu. Lumière quand elle se mêle aux facultés intellectuelles, sentiment quand elle s’associe aux mouvements de l’âme, la religion chrétienne croit avec la civilisation, et marche avec le temps ; un des caractères de la perpétuité qui lui est promise, c’est d’être toujours du siècle qu’elle voit passer, sans passer elle-même. La morale évangélique, raison divine, appuie la raison humaine dans ses progrès vers un but qu’elle n’a point encore atteint : après avoir traversé les âges de ténèbres et de force, le christianisme devient chez les peuples modernes le perfectionnement même de la société.
Éminentissimes seigneurs, vous choisirez pour exercer le pouvoir des clefs un homme de Dieu et qui comprendra bien sa haute mission. Par son caractère universel qui n’a jamais eu de modèle ou d’exemple dans l’histoire, un conclave n’est pas le conseil d’un État particulier, mais celui d’une nation composée de nations les plus diverses et répandue sur la surface du globe. Vous êtes, Éminentissimes seigneurs, les augustes mandataires de l’immense famille chrétienne pour un moment orpheline. Des hommes qui ne vous ont jamais vus, qui ne vous verront jamais, qui ne savent pas vos noms, qui ne parlent pas votre langue, qui habitent loin de vous sous un autre soleil, au delà des mers, aux extrémités de la terre, se soumettront à vos décisions que rien en apparence ne les oblige à suivre, obéiront à vos lois qu’aucune force matérielle n’impose, accepteront de vous un père spirituel avec respect et gratitude : tels sont les prodiges de la conviction religieuse. Princes de l’Église, il vous suffira de laisser tomber vos suffrages sur l’un d’entre vous pour donner à la communion des fidèles un chef qui, puissant par la doctrine et l’autorité du passé, n’en connaisse pas moins les nouveaux besoins du présent et de l’avenir, un pontife d’une vie sainte, mêlant la douceur de la charité à la sincérité de la foi. Toutes les couronnes forment le même vœu, toutes ont un même besoin de modération et de paix : que ne doit-on pas attendre de cette heureuse harmonie ? que ne peut-on pas espérer, Éminentissimes seigneurs, de vos lumières et de vos vertus ?
Il ne me reste qu’à vous renouveler l’expression de la sincère estime et de la parfaite affection du souverain aussi pieux que magnanime dont j’ai l’honneur d’être l’interprète auprès de vous.
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III
LE JOURNAL SECRET DU CONCLAVE
Le devoir de Chateaubriand, comme ambassadeur de France, était de suivre de très près les opérations du Conclave. Aussi bien, comme il l’écrit à Mme Récamier, le 17 février 1829, le Roi l’avait chargé de surveiller « le dernier grand spectacle qui devait clore sa carrière », l’élection d’un nouveau Pape. Il prit donc ses mesures pour être tenu au courant, jour par jour, de tout ce qui se passerait, des brigues et des intrigues qui pourraient se produire, des diverses candidatures qui seraient mises en avant et des chances de chacune d’elles. Il se trouva qu’un témoin sûr et admirablement informé rédigeait secrètement un journal du Conclave. L’ambassadeur s’arrangea de façon à se le procurer, le fit traduire en français, accompagna d’un court commentaire quelques-uns de ses articles, et envoya le tout au ministre des Affaires étrangères, M. le comte Portalis. « Le Roi verra, écrivait-il, ce qu’on n’a jamais vu : l’intérieur d’un Conclave. »
Ce document existe encore aux Archives des Affaires étrangères. Autorisé à en prendre communication, M. Boyer d’Agen en a publié d’importants extraits dans la Revue des Revues des 1er et 15 janvier 1896.
Voici quelques-unes des remarques de Chateaubriand.
On lit dans le Journal, à la date du 7 mars 1829 :
Le parti des exaltés tâche de tirer parti de tout et voudrait pêcher en eau trouble. La possibilité de leur triomphe pourrait se trouver dans la coopération des cardinaux français, qui semblent unanimes pour le choix d’un Pape favorable à leur exaltation d’idées. Si par malheur le parti d’Oppizzoni, soit faiblesse, soit complaisance, se range au vote d’Albani, la palme est aux mains des adversaires.
En marge de ces lignes. Chateaubriand écrit la note suivante :
Il n’y a pas besoin de commentaires sur cette journée ; le texte dit tout. Voilà une minorité qui parle comme la Gazette de France et la Quotidienne, qui veut s’immiscer dans nos affaires, qui pousse la violence jusqu’à attaquer en plein Conclave la mémoire de Léon XII. Elle suppose toujours que les cardinaux français pensent comme elle ; elle se figure que je veux précipiter l’élection pour n’être pas confondu par l’arrivée de ces cardinaux, arrivée que je prévoyais devoir être funeste au principe de mon gouvernement.
À la date du 9 mars, l’auteur du Journal annonce que le Sacré Collège a reçu la copie du discours que l’ambassadeur de France doit prononcer le lendemain, et il le juge en ces termes :
Quelle noblesse d’expressions ! quelle élévation de pensées ! quelle délicatesse d’images ! On voit que ses paroles partent du fond de l’âme. Pour moi, j’en suis dans le ravissement. Figurez-vous, dans l’étroite enceinte d’un Conclave, le tableau d’une nation qui donne la vie, qui dicte des lois de paix à toutes les autres nations, qui est le centre universel vers lequel tous les peuples, peut-être même des tribus dont nous ignorons le nom, dirigent leurs vœux et leurs prières. Tout le Sacré Collège a tressailli d’une sainte joie et se propose de se féliciter, avec le cardinal de Latil, du choix que Sa Majesté Très-Chrétienne a fait d’un si grand homme, dont les principes religieux sont les plus purs et inébranlables. Chaque phrase a été examinée attentivement ; on n’y aperçoit pas l’ombre d’un intérêt politique privé, et moins encore une apparence de vouloir hâter l’élection sans la présence des cardinaux français……
Chateaubriand ajoute ici cette note :
J’ai été tenté de supprimer ici tout ce qui a rapport à mon discours ; mais, venant à penser aux préventions que l’on a cherché à faire naître contre moi, j’ai cru devoir conserver l’opinion du Conclave, comme une défense, comme un témoignage honorable, propre à faire le contre-poids des calomnies dont j’ai été l’objet.
La page du Journal consacrée à la journée du 10 mars donne lieu, de la part de Chateaubriand, à la Remarque ci-après :
Voici encore le nonce (Mgr Lambruschini, nonce du Saint-Siège à Paris) écho et missionnaire d’une coterie. Il paraît qu’on espérait ouvrir au sein du Conclave des conférences sur l’état de nos affaires. J’ai su, d’une autre part, qu’avant la mort de Léon XII des membres du clergé français étaient attendus à Rome pour agiter de nouveau la question des Ordonnances. Ces manœuvres doivent être surveillées ; elles bouleverseraient la France, sans atteindre même le but où elles visent. Il est consolant de voir la fermeté du Sacré-Collège et la sagesse avec laquelle il se refuse aux ouvertures du nonce. Celui-ci est un prélat passionné, entré beaucoup trop avant dans les intrigues d’un parti français, homme qui, dans son pays, est à la tête de la Faction de Sardaigne, et dont il est urgent de solliciter le rappel.
Le 22 mars, l’auteur du Journal note un petit incident assez singulier :
Ce matin on a été informé qu’un cardinal (Odescalchi) s’entretenait par signes avec des jésuites qui se trouvaient dans un jardin de la Compagnie, situé vis-à-vis l’édifice du Conclave. On s’est posté en observation : impossible de rien comprendre à ce langage par signes… Le cardinal a été prévenu de s’abstenir de semblables manœuvres, et sur-le-champ des ordres ont été donnés pour les empêcher désormais… Après le scrutin du soir, il a été décidé que l’on adresserait une lettre ferme et sérieuse au vicaire général des Jésuites, et qu’on règlerait sur sa réponse la conduite à tenir ultérieurement.
Chateaubriand inscrit en marge :
Il serait impossible de s’empêcher de rire du cardinal Odescalchi et du télégraphe des jésuites, si la gravité de la matière ne formait un contraste déplorable avec ces tours d’écoliers. Voilà donc à quelles ressources en est réduite une Compagnie qui se dit pieuse et un cardinal dont on loue la régularité, pour asseoir dans la chaire de Saint-Pierre quelque pontife passionné, perturbateur du repos des nations !
Le lendemain 23 mars, à l’occasion de la réponse du père Pavani, Vicaire général de la Compagnie de Jésus, à la lettre du Conclave, Chateaubriand revient sur l’incident de la veille :
Je dois avouer, écrit-il, que les Jésuites m’avaient semblé trop maltraités par l’opinion. J’ai jadis été leur défenseur, et, depuis qu’ils ont été attaqués dans ces derniers temps, je n’ai dit ni écrit un seul mot contre eux. J’avais pris Pascal pour un calomniateur de génie, qui nous avait laissé un immortel mensonge ; je suis obligé de reconnaître qu’il n’a rien exagéré. La lettre du père Pavani (qu’on trouvera ci-jointe) a l’air d’être échappée à Escobar lui-même, elle figurerait merveilleusement dans les Lettres provinciales ! Comme elle dit tout et ne dit rien ! Comme tous les mots en sont pesés, de manière qu’ils puissent être interprétés ainsi que besoin sera ! L’humeur et la violence percent pourtant. Le révérend Père s’en est aperçu, et il va bientôt tâcher de reprendre, par une seconde lettre, non moins captieuse, le peu de vérité qu’il a laissé transpirer dans la première.
Au surplus, l’audace est grande. Cette Congrégation, à peine rétablie, repoussée de toute part, suspecte au Sacré-Collège lui-même, n’en aspire pas moins à donner la tiare et à se mêler de toutes les affaires du monde.
Chateaubriand cède ici, en parlant des jésuites, à un mouvement d’humeur, qui disparaîtra bientôt, quand le résultat du Conclave sera connu. Le 31 mars, à midi, l’auteur du Journal écrivait :
Hier, à dix heures du soir, Albani s’appliqua avec beaucoup d’ardeur à recueillir des suffrages pour l’élection du cardinal Castiglioni, dont les sentiments de loyauté et de franchise étaient bien connus, non moins que l’opinion qu’il avait conçue de la capacité et des talents d’Albani pour exercer l’emploi de secrétaire d’État. Les cardinaux Pacca, Galleffi, Testaferrata, Oppizzoni, Arezzo, Bertazzoli et Gazola furent chargés de persuader Castiglioni et de ne le quitter qu’après qu’il aurait promis de se rendre au vœu commun et de se conformer à la volonté divine. Pendant ce temps, Albani disposait les autres cardinaux à coopérer à l’élection. À minuit, tout était arrangé. Les cardinaux français se montrèrent très satisfaits, et promirent de donner unanimement leur vote au scrutin. Le parti de De Gregorio fit d’abord quelque résistance, mais enfin il céda. Celui de Macchi demeura rebelle à toute concession. Le calcul d’approximation établi, il fut reconnu que les suffrages s’élèveraient à 30, non compris le parti d’Albani, qui devait accéder en entier. Le résultat a été tel qu’on l’avait espéré. Le premier scrutin a donné 32 voix, et ce nombre s’est accru, par l’accedat, jusqu’à 47…
Chateaubriand triomphe, il a son Pape, et il écrit, au bas du Journal du Conclave, cette dernière Remarque :
Cette journée a fait le Pape, le Pape que voulait la France, en 1823, lorsque j’avais le portefeuille des Affaires étrangères, à Paris, le Pape qui a répondu à mon discours, et qui, par cette réponse, connue de l’Europe, a pris des engagements politiques.
Le procès-verbal de l’acceptation, dressé par le notaire du Conclave, selon la coutume, est digne d’être remarqué : « Pie VIII s’est déterminé, dit-il, à nommer le cardinal Albani ministre, afin de satisfaire aussi le Cabinet de Vienne. » Singulier moyen sans doute !
Le Souverain-Pontife, partageant les lots entre les deux couronnes, se déclare le Pape de la France et donne à l’Autriche, en compensation, un Secrétaire d’État inamovible.
J’ai dit tout à l’heure que l’auteur des Mémoires n’avait pas conservé longtemps, à l’endroit des Jésuites, les sentiments de Pascal — et ceux du Constitutionnel. À peu de mois de là, en effet, il écrivait sur son neveu Christian de Chateaubriand, jésuite, d’admirables pages, les plus belles de ce cinquième volume.
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IV
DANS LES PYRÉNÉES.
Il existe, à la Bibliothèque Nationale, des fragments manuscrits de Chateaubriand recueillis par un de ses secrétaires, Ed. L’Agneau, et cédés par lui, en 1846, à un certain Édouard Bricon. Celui-ci, se proposant sans doute de les publier, en avait fait une copie, qui se trouve aujourd’hui également au département des manuscrits. Le plus important de ces fragments se rapporte, sans doute possible, à l’épisode dont il est question dans les Mémoires. Il n’avait pas échappé aux patientes et malicieuses investigations de Sainte-Beuve. Un jeune et remarquable critique, M. Victor Giraud, vient de le publier à son tour, d’après le texte original, dans son étude sur Chateaubriand et les Mémoires d’Outre-tombe (Revue des Deux-Mondes, du 1er avril 1899). C’est d’après lui que nous reproduisons ces pages adressées par le poète sexagénaire à la « spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans », à celle que le bon Chactas eût appelée « la Vierge des dernières amours ».
Avant d’entrer dans la société, j’errais autour d’elle. Maintenant que j’en suis sorti, je suis également à l’écart ; vieux voyageur sans asile, je vois le soir chacun rentrer chez soi, fermer la porte ; je vois le jeune amoureux se glisser dans les ténèbres ; et moi, assis sur la borne, je compte les étoiles, ne me fie à aucune, et j’attends l’aurore qui n’a rien à me conter de nouveau et dont la jeunesse est une insulte à mes cheveux.
Quand je m’éveille avant l’aurore, je me rappelle ces temps où je me levais pour écrire à la femme que j’avais quittée quelques heures auparavant. À peine y voyais-je assez pour tracer mes lettres à la lueur de l’aube. Je disais à la personne aimée toutes les délices que j’avais goûtées, toutes celles que j’espérais encore ; je lui traçais le plan de notre journée, le lieu où je devais la retrouver sur quelque promenade déserte, etc.
Maintenant, quand je vois apparaître le crépuscule et que, de la natte de ma couche, je promène mes regards sur les arbres de la forêt à travers ma fenêtre rustique, je me demande pourquoi le jour se lève pour moi, ce que j’ai à faire, quelle joie m’est possible, et je me vois errant seul de nouveau comme la journée précédente, gravissant les rochers sans but, sans plaisir, sans former un projet, sans avoir une seule pensée, ou bien assis dans une bruyère, regardant paître quelques moutons ou s’abattre quelques corbeaux sur une terre labourée. La nuit revient sans m’amener une compagne ; je m’endors avec des rêves pesants, ou je veille avec d’importuns souvenirs pour dire encore au jour renaissant : « Soleil, pourquoi te lèves-tu ! »
Il faut remonter bien haut pour trouver l’origine de mon supplice ; il faut retourner à cette aurore de ma jeunesse où je me créai un fantôme de femme pour l’adorer. Je vis passer cette idéale image, puis vinrent les amours réelles qui n’atteignirent jamais à cette félicité imaginaire dont la pensée était dans mon âme. J’ai su ce que c’était que de vivre pour une seule idée et avec une seule idée, de s’isoler dans un sentiment, de perdre de vue l’univers, de mettre son existence entière dans un sourire, dans un mot, dans un regard.
Mais, alors même, une inquiétude insurmontable troublait mes délices. Je me disais : M’aimera-t-elle demain comme aujourd’hui ? Un mot qui n’était pas prononcé avec autant d’ardeur que la veille, un regard distrait, un sourire adressé à un autre que moi me faisait à l’instant désespérer de mon bonheur. J’en voyais la fin et je m’en prenais à moi-même de mon ennui. Je n’ai jamais eu l’envie de tuer mon rival ou la femme dont je croyais entendre l’amour ; toujours destructeur de moi-même, je me croyais coupable parce que je n’étais plus aimé.
Repoussé dans le désert de ma vie, j’y rentrais avec toute la poésie de mon désespoir. Je cherchais pourquoi Dieu m’avait mis sur la terre, et je ne pouvais le comprendre. Quelle petite place j’occupais ici-bas ! Quand tout mon sang se serait écoulé dans les solitudes où je m’enfonçais, combien rougirait-il de brins de bruyère ? Et mon âme, qu’était-ce ? Une petite douleur évanouie en se mêlant dans les vents. Et pourquoi tous ces mondes autour d’une si chétive créature ?
J’errai sur le globe, changeant de place sans changer d’être, cherchant toujours et ne trouvant rien. Je vis passer devant moi de nouvelles enchanteresses ; les unes étaient trop belles pour moi et je n’aurais osé leur parler, les autres ne m’aimaient pas. Et pourtant mes jours s’écoulaient, et j’étais effrayé de leur vitesse, et je me disais : Dépêche-toi donc d’être heureux ! Encore un jour, et tu ne pourras plus être aimé. Le spectacle du bonheur des générations nouvelles qui s’élevaient autour de moi m’inspirait les transports de la plus noire jalousie : si j’avais pu les anéantir, je l’aurais fait avec le plaisir de la vengeance et du désespoir.
Vois-tu : quand je me laisserais aller à ma folie, je ne serais pas sûr de t’aimer demain : je ne crois pas à moi. Je m’ignore. Je suis prêt à me poignarder ou à rire. Je t’adore ; mais, dans un moment, j’aimerai plus que toi le bruit du vent dans ces roches, un nuage qui vole, une feuille qui tombe. Puis je prierai Dieu avec larmes, puis j’invoquerai le néant. Veux-tu me combler de délices ? Fais une chose : sois à moi, puis laisse-moi te percer le cœur. Eh bien, oseras-tu maintenant te hasarder avec moi dans cette thébaïde ?
Si tu me dis que tu m’aimeras comme un père, tu me feras horreur ; si tu prétends m’aimer comme une amante, je ne te croirai pas. Dans chaque jeune homme je verrai un rival préféré. Tes respects me feront sentir mes années : tes caresses me livreront à la jalousie la plus insensée. Sais-tu qu’il y a tel sourire de toi qui me montrerait la profondeur de mes maux, comme le rayon de soleil éclaire un abîme ?
Objet charmant, je t’adore, mais je ne t’accepte pas. Va chercher le jeune homme dont les bras peuvent s’enlacer aux tiens avec grâce ; mais ne me le dis pas. Oh ! non, non, ne viens plus me tenter. Songe que tu dois me survivre, que tu seras encore longtemps jeune, quand je ne serai plus. Hier, lorsque tu étais assise avec moi sur la pierre, que le vent dans la cime des pins nous faisait entendre le bruit de la mer, prêt à succomber d’amour et de mélancolie, je me disais : Ma main est-elle assez légère pour caresser cette blonde chevelure ? Pourquoi flétrir d’un baiser des lèvres qui ont l’air de s’ouvrir pour la jeunesse et la vie ? Que peut-elle aimer en moi ? Une chimère que la réalité va détruire. Et pourtant, quand tu penchas ta tête charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent de ta bouche, quand je te vis prête à m’entourer de tes mains comme d’une guirlande de fleurs, il me fallut tout l’orgueil de mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis rougir. Souviens-toi seulement des aveux passionnés que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demande-lui s’il te parle comme je te parlais, et si sa puissance d’aimer approcha jamais de la mienne. Ah ! qu’importe ! Tu dormiras dans ses bras, tes lèvres sur les siennes, ton sein contre son sein, et vous vous réveillerez enivrés de délices : que t’importeront alors mes paroles sur la bruyère ?