Mémoires d’outre-tombe (page 12)
Chateaubriand
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VII
LE RENVOI DE CHATEAUBRIAND.
Le duc Victor de Broglie, au tome II de ses Souvenirs, a cru pouvoir accueillir une anecdote, qui, si on ne l’arrêtait pas au passage, pourrait finir quelque jour par entrer dans l’histoire. Après avoir rappelé comment Chateaubriand fut brusquement renvoyé du ministère, M. de Broglie ajoute ce qui suit :
Le 8 juin, à dix heures du matin, le lendemain du jour où son sort avait été décidé à son insu, comme il entrait aux Tuileries pour faire sa cour à M. le comte d’Artois, son secrétaire, consterné et la larme à l’œil, lui remit un message qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu’un laquais de bonne maison…
Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de Villèle ne se firent pas faute de l’excuser, comme on excuse en ce bas monde, en aggravant le tort par la calomnie, en insinuant malignement que l’auteur du Génie du christianisme devait s’en prendre à lui-même si son congé ne l’avait rejoint qu’en plein midi et en pleine cour ; qu’il l’aurait reçu en temps et lieu convenables, s’il fût rentré chez lui la veille au soir, et s’il y eût passé la nuit. J’ai toujours regardé, pour ma part, cette sottise comme inventée à plaisir et après coup. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d’Outre-tombe, en m’imputant (gratuitement, de son propre aveu) un acte de persécution aussi faux en lui-même qu’étranger, j’ose le dire, à mon caractère, a trouvé bon d’y joindre cette réflexion, qu’en tout cas j’en étais bien capable. Il ne tiendrait qu’à moi de lui rendre ici la pareille ; mais les mauvais procédés et les mauvais exemples ne sont bons qu’à éviter.
Mettons tout d’abord en regard de cette page des Souvenirs du duc Victor de Broglie la page du Congrès de Vérone, où Chateaubriand a raconté lui-même son renvoi : audiatur et altera pars. Aussi bien, la pape est charmante :
Le 6, au matin, nous ne dormions pas ; l’aube murmurait dans le petit jardin ; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l’aurore se lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre ; nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nous envoler avec elle ! Les cloches annoncèrent la solennité de la Pentecôte ; jour mémorable dans notre vie : ce même jour, nous avions été relevé à sept ans des vœux d’une pauvre femme chrétienne ; après tant d’anniversaires, ce jour nous rendait à notre obscurité première ; de là s’en allait nous attendre au palais des rois de Bohême, où nous devions saluer ce Charles X exilé, à qui l’on ne nous permit pas, en 1824, de chanter aux Tuileries l’hymne des félicitations.
À dix heures et demie, nous nous rendîmes au Château. Nous voulions d’abord faire notre cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu près vide ; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide de camp de Monsieur nous dit : « Monsieur le vicomte, je n’espérais pas vous rencontrer ici ; n’avez-vous rien reçu ? » Nous lui répondîmes : « Non, que pouvions-vous recevoir ? » Il répliqua : « J’ai peur que vous ne le sachiez bientôt. » Là-dessus, comme on ne nous introduisit point chez Monsieur, nous allâmes ouïr la musique à la chapelle.
Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu’un huissier vint nous dire qu’on nous demandait. Nous suivîmes l’huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire, Hyacinthe Pilorge. Il nous remit la lettre de M. de Villèle et l’ordonnance royale, en nous disant : « Monsieur n’est plus ministre » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques, avait ouvert le paquet pendant notre absence et n’avait osé nous l’apporter’…
L’ordonnance royale, qui chargeait M. de Villèle par intérim du portefeuille des Affaires étrangères, en remplacement de M. de Chateaubriand, se terminait ainsi : « Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 6 juin de l’an de grâce 1824 ».
C’est le dimanche 6 juin que Chateaubriand se présente aux Tuileries ; l’ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour ; elle n’a donc pas pu être portée chez lui la veille au soir. Que devient, en présence de ce fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du duc Victor de Broglie ? Que deviennent les bruits, les insinuations recueillis dans son livre ? J’ai déjà rappelé, dans une des notes de ce volume, le mot d’un ami de Mme de Staël, la belle-mère de l’auteur des Souvenirs, cette parole du duc de Laval-Montmorency, disant un jour : « Les dates ! c’est peu élégant ! » C’est peu élégant, sans doute, mais c’est quelquefois bien utile.
Non content d’aimer les dates exactes, j’ai un autre faible, je l’avoue, au risque de paraître décidément peu élégant : j’aime les démonstrations complètes. On me permettra donc, pour achever celle que j’ai entreprise, de faire encore une citation. Je l’emprunte aux carnets de M. de Villèle :
Le 6 juin, jour de la Pentecôte, je fus mandé à dix heures du matin chez le roi. Je m’y rendis, et à peine la porte du cabinet était-elle fermée, qu’il me dit : « Villèle, Chateaubriand nous a trahis… Je ne veux pas le voir ici à ma réception d’après la messe. Faites l’ordonnance de son renvoi, qu’on le cherche partout et qu’on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à ma réception. » Je représentai au roi la brièveté du temps. Il me fit dresser l’ordonnance sur son propre bureau, ce qu’il n’aurait jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j’allai l’expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui. Il était déjà dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant la sortie du prince pour lui présenter ses hommages. Ce fut là seulement qu’on put lui remettre l’ordre du roi qui le révoquait de ses fonctions.
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VIII
LA MORT DU DUC MATHIEU DE MONTMORENCY.
Le 24 mars 1826, jour du Vendredi-Saint, malgré les fatigues d’un grave étourdissement qui l’avait frappé dans la rue du Bac, la semaine précédente, le duc Mathieu de Montmorency voulut aller prier au tombeau dressé dans sa paroisse. Il vint à Saint-Thomas d’Aquin, dans l’après-midi ; mais à peine s’était-il agenouillé pour adorer la croix, qu’il perdit connaissance : il chancela, on accourut prés de lui, il n’était plus.
Voulant s’associer à la douleur de Mme Récamier, qui perdait en M. Mathieu de Montmorency le plus ancien et le plus fidèle de ses amis, Chateaubriand composa pour elle une pièce que Madame Lenormant nous a conservée. « Le titre, dit Mme Lenormant (tome II, page 210), est au pluriel dans l’original, ce qui laisse supposer le projet d’autres compositions analogues ; mais nous croyons être sûre que cette pièce est la seule de ce genre que M. de Chateaubriand ait écrite. »
PRIÈRES CHRÉTIENNES
pour quelques afflictions de la vie.
Pour la perte d’une personne qui nous était chère.
J’ai senti que mon âme s’ennuyait de la vie, parce qu’il s’y est formé un grand vide, et que la créature qui remplissait mes jours a passé.
Mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous enlevé celui ou celle qui m’était chère ?
Heureux celui qui n’est jamais né, car il n’a pas connu les brisements du cœur et les défaillances de l’âme. Que vous ai-je fait, ô Seigneur, pour me traiter ainsi ? Notre amitié, nos entretiens, l’échange mutuel de nos cœurs, n’étaient-ils pas pleins d’innocence ? Et pourquoi appesantir ainsi votre main puissante sur un vermisseau ? Ô mon Dieu ! pardonnez à ma douleur insensée ! Je sens que je me plains injustement de votre rigueur. Ne vous avais-je pas oublié pendant le cours de cette amitié trompeuse ; ne portais-je pas à la créature un amour qui n’est dû qu’au créateur ? Votre colère s’est animée en me voyant épris d’une poussière périssable ; vous avez vu que j’avais embarqué mon cœur sur les flots, que les flots, en s’écoulant, le déposeraient au fond de l’abîme.
Être éternel, objet qui ne finit point et devant qui tout s’écroule, seule réalité permanente et stable, vous seul méritez qu’on s’attache à vous ; vous seul comblez les insatiables désirs de l’homme que vous portez dans vos mains. En vous aimant, plus d’inquiétudes, plus de crainte de perdre ce qu’on a choisi. Cet amour réunit l’ardeur, la force, la douceur et une espérance infinie. En vous contemplant, ô beauté divine ! on sent avec transport que la mort n’étendra jamais ses horribles ombres sur vos traits divins.
Mais, ô miracle de bonté ! je retrouverai dans votre sein l’ami vertueux que j’ai perdu ! Je l’aimerai de nouveau par vous et en vous, et mon âme entière, en se donnant, se retrouvera unie à celle de mon ami. Notre attachement divin partagera alors votre éternité.
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IX
CHATEAUBRIAND ET LE MINISTÈRE MARTIGNAC.
La lutte très vive à laquelle avait donné lieu, au début de la session de 1828, la vérification des pouvoirs, l’élection de M. Royer-Collard à la présidence de la Chambre, la nomination de la commission chargée de la rédaction de l’adresse au roi, commission dont la majorité était hostile au précédent ministère, avaient créé pour Mgr Frayssinous et M. de Chabrol, qui avaient fait partie du ministère Villèle, une situation difficile au sein du nouveau cabinet comme devant les Chambres. Hommes de tact et d’honneur, ils ne voulurent pas devenir un embarras et, le 3 mars 1828, ils offrirent leur démission, qui fut acceptée.
On était à la veille de la discussion de l’adresse. Comprenant qu’au premier jour la majorité ne serait plus avec eux, les ministres supputèrent les voix dont ils pouvaient disposer et présentèrent au roi le résultat de leur calcul. Charles X en fut effrayé, et il fut décidé qu’une démarche serait faite près de Chateaubriand pour lui demander de donner son appui au cabinet, en acceptant le ministère de la marine, laissé vacant par la retraite de M. de Chabrol. Mgr Feutrier, évêque de Beauvais, devait remplacer Mgr de Frayssinous. Mais je dois ici laisser la parole à un témoin particulièrement bien informé, M. Hyde de Neuville :
Quoique la marine, dit-il, ne fût certes point un poste secondaire, néanmoins j’envisageai qu’il ne pouvait convenir à M. de Chateaubriand qu’en y ajoutant la présidence du Conseil. Par suite, je ne voulus pas me mêler aux différentes démarches tentées près de lui, persuadé qu’une secrète irritation que j’avais cru remarquer ne disparaîtrait qu’en face d’une proposition catégorique qui lui prouverait que son admission avait été pleinement consentie par le roi. Mais un mot ambigu, comme tout ce qu’écrivait Laborie avec son écriture illisible, me donna l’espoir que mon idée avait cours parmi les projets mis en avant. Je crus à un succès presque certain, et je me rendis chez Chateaubriand pour vaincre, s’il le fallait, une dernière résistance.
La soirée était avancée, et je le trouvai retiré dans son appartement. On m’annonça ; il vint à moi avec cet œil brillant et ce front dégagé des nuages qui le couvraient depuis quelque temps.
— Eh bien, me dit-il, la marine, est-ce fait ?
— Je vous le demande, répondis-je, ce serait le plus cher de mes vœux.
Cette réponse, qui mit entre nous un moment de silence, fut rompue par de bonnes et chaleureuses paroles de mon interlocuteur.
Quel ne fut pas mon étonnement lorsqu’il me dit qu’il avait refusé positivement le poste qui lui avait été offert et m’avait désigné pour le remplir ! « Chose acceptée et qui vous sera communiquée demain », ajouta-t-il.
« Réfléchissez, je vous en conjure, lui dis-je, que mon entrée au ministère ne le consolidera en aucune façon. Nous perdons en ce moment la seule chance possible de sauver le ministère et peut-être la couronne. Vous savez bien d’ailleurs que ce ne sont pas ceux qui montent à l’assaut qui plantent le drapeau au jour de la victoire. Laissons un nom comme le vôtre lui donner le baptême de la popularité. »
Rien ne put persuader mon illustre ami, et je rentrai chez moi fort troublé, n’ayant jamais songé à être appelé à ce périlleux devoir, dont les dangers dépassent les honneurs, quand on les envisage au point de vue de la responsabilité.’
Hyde de Neuville dut céder, et, le 5 mars, il prêtait serment entre les mains du roi, avec Monseigneur Feutrier, nommé ministre des Cultes.
En désignant M. Hyde de Neuville pour faire partie du ministère, Chateaubriand n’entendait pas très certainement renoncer lui-même à y entrer. Il croyait, comme son ami, que la popularité de son nom pourrait seule sauver la couronne et son ambition se confondait ici avec les véritables intérêts du pays. Le 15 mars, il adressait à M. Hyde de Neuville la lettre suivante :
Samedi. 15 mars 1828.
Il paraît, mon cher ami, que vous allez parler de mon entrée au Conseil sans portefeuille (ministre secrétaire d’État, membre du conseil de vos ministres). Si l’on fait quelque chose pour moi, l’entrée au Conseil est une réparation qui m’est due, sans quoi on aurait l’air de sanctionner la manière brutale dont j’en ai été écarté ; vous surtout, mon ami, étant là et n’ayant pas même pu prendre mon parti et plaider ma cause.
Une fois ministre secrétaire d’État, on fera de moi ce que l’on voudra pour le meilleur service du Roi ; mais il n’est pas question de cela dans ce moment. Le premier pas, si on veut le faire, est mon entrée immédiate auprès de vous au Conseil. On me trouvera bon coucheur, je ne prends pas de place et ne me mêle que de mon affaire.
Je dis entrée immédiate, voici pourquoi : ma position n’est plus tenable ; je suis, d’une part, regardé comme étant déjà ministre et obligé de répondre que je ne le suis pas, ce qui devient ridicule au dernier point ; d’une autre part, tout le parti immense qui s’appuie sur moi, gronde, me reproche mes politesses, prétend qu’on se moque de moi et me pousse violemment à l’opposition.
J’épuise mes forces dans ce double combat ; il faut que je prenne bientôt une résolution ; vous connaissez les exigences des partis, on ne tergiverse pas longtemps avec eux.
Voilà, mon cher ami, les raisons à exposer ; que vos collègues disent oui ou non. Me veulent-ils ou ne me veulent-ils pas ? S’ils me veulent, obtenez que l’ordonnance paraisse sans se faire attendre, pour décider ma douteuse position et me faire sortir de la race amphibie pour laquelle la nature ne m’a pas fait du tout. Je remets le tout entre vos mains.
Faites-moi dire des nouvelles de Madame de Neuville ; elle est aussi bien que possible, m’assure-t-on ; si ma pauvre femme n’était presque toujours dans son lit, elle irait savoir des nouvelles de la vôtre.
Chateaubriand.
Cette lettre, dans laquelle perçait un mécontentement visible, émut fort M. Hyde de Neuville qui, dès le lendemain, recevait de son illustre ami une nouvelle missive.
Dimanche, midi, 16 mars 1828.
Je viens de demander l’audience, mon cher ami. Dieu sait ce qu’elle produira, mais j’ai fait quelques réflexions que je dois vous communiquer. Si j’entre, il faut que j’entre seul ; c’est alors une distinction particulière ; avec deux collègues sans portefeuille, je m’amoindris : c’est un plan, un système ; ce que je peux valoir disparaît ; ce n’est pas moi qu’on a appelé, c’est trois personnes. Ces personnes très honorables qu’on pourrait m’adjoindre viendront ensuite ; je dois commencer. Tenons-nous-en là.
Mais pour dire la vérité, mon cher ami, je crains que ce ne soit là que des demi-partis toujours funestes en dernier résultat. Faites recréer la maison du Roi en conservant même La Bouillerie, comme M. de Pradel était auprès de M. de Blacas. Prenez vite Casimir Périer, donnez les postes à Delalot avec entrée au Conseil ; les forêts à Bertin de Vaux ; et, si vous pouviez, Sébastiani à la guerre, tout serait dit et le triomphe assuré. Songez-y sérieusement ; un effort, j’en suis persuadé, réussirait. Si vous attendez, la majorité vous échappera, et vous serez tous enveloppés dans une même catastrophe.
Mon cher ami, je vous aime trop pour vous flatter. J’ai contribué à vous mettre où vous êtes ; je serais au désespoir de vous y voir périr. Prenez garde au sommeil des ministres, à la faiblesse de vos appuis, à la fascination du pouvoir ; j’y ai été pris. Retirez-vous mille fois plutôt que de vous exposer à une chute. Si vous parlez ferme et clair, on vous donnera qui vous voudrez : l’avenir est entre vos mains. Mais les Chambres, les journaux, l’opinion générale pressent les événements ; ne croyez pas que vous ayez du temps devant vous. Je vous en avertis de bonne heure, pour ne pas vous parler trop tard.
À vous pour la vie,
Chateaubriand.
Chateaubriand, ministre secrétaire d’État, membre du conseil des ministres, Casimir Périer à l’intérieur, Sébastiani à la guerre — c’était le salut. Il était permis de l’espérer, puisqu’aussi bien Charles X ne se refusait pas à l’idée d’introduire dans le gouvernement quelques hommes comme M. Casimir Périer. La combinaison cependant n’aboutit pas, et, le 22 mars, Chateaubriand adressait à Hyde de Neuville cette dernière lettre :
Samedi matin, 22 mars 1828.
Réflexions faites, mon cher ami, il vaut mieux que je n’aille pas chez vous ce soir : on parle toujours mal de soi, et moi plus qu’un autre. D’ailleurs, qu’ai-je à dire que vous ne connaissiez ? J’avais déjà peu d’ardeur pour entrer dans le Conseil, et, depuis l’audience d’hier, elle est encore singulièrement refroidie. Néanmoins, à cause de vous et pour vous seul, j’entrerai sans portefeuille, si vos collègues le veulent et montent à l’assaut.
Voilà tout, vous savez cela et vous le direz à merveille. Souvenez-vous bien seulement qu’après lundi, je ne suis plus maître de retenir personne, et la guerre continuera malgré moi.
Je serais, je vous assure, mon cher ami, très effrayé pour vous si je ne savais que vous avez toujours pour vous sauver, quand il en sera temps, le moyen d’une retraite qui ne fera qu’augmenter votre réputation d’homme de bien et de courage. Comme le ministère est constitué, il n’ira pas à la fin de la session ; vous ne devez pas tomber avec lui. Votre démission isolée, ou vous rendra maître de tout, ou vous sauvera du naufrage commun. Qu’arrivera-t-il après la chute du ministère actuel ? Un ministère de mes ci-devant amis mêlés des amis de M. de Villèle.
Je le crois, ce ministère amènera un mouvement politique ; mais rien que la peur, si elle s’en mêle, ne me paraît pouvoir empêcher cet événement, d’après ce que j’ai vu hier.
Ainsi donc, quand vous aurez fait tout ce que vous aurez pu pour éclairer le Roi, pour amener le bien, vous déclarerez n'avoir accepté le portefeuille avec une grande répugnance que dans l'espoir d'arranger les choses et pour ne pas laisser le Roi dans l'embarras, sans appui et sans conseil ; que votre espoir ayant été trompé, vous vous retirez satisfait d'avoir rempli un devoir pénible.
Votre position politique reste ainsi admirable, et vous grandissez encore dans l'opinion publique.
Vous voyez, mon cher ami, que je suis beaucoup plus occupé de vous que de moi.
Tout à vous,
Chateaubriand.
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Appendice du tome 5
Chateaubriand
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La mort de Léon XII
Le conclave de 1829 ►
I
LA MORT DE LÉON XII.
M. de Marcellus, qui se trouvait alors à Rome, écrivait sur son Journal, sous cette même date du 17 février 1829, la note suivante :
Hier, je suis allé, en compagnie de M. de Chateaubriand, faire au pape Léon XII notre visite suprême. Celle-ci n’a pas été adressée au souverain du monde catholique par l’ambassadeur du roi fils aîné de l’Église, dans le vaste palais du Vatican. C’était le dernier hommage d’un fidèle à ce quelque chose sans nom qui restait du père commun des chrétiens, à ce cadavre étendu pontificalement, sous la lueur des cierges, dans la grande chapelle du Saint-Sacrement qui s’allonge sous l’aile droite de l’église de Saint-Pierre. Après quelques minutes de méditations pieuses et politiques, passées en silence aux pieds de ce pontife dont le visage pâle et animé supportait encore l’éclatante tiare, nous sommes sortis du plus beau temple du monde, tristes et préoccupés.
« Voilà ce qui demeure de nous quelques heures après la fin » m’a dit l’auteur du Génie du christianisme ; « il m’a semblé, sous les voûtes de Saint-Pierre, entendre encore cette voix qui retentit dans un de nos vieux cantiques de Saint-Sulpice :
La mort ne m’a laissé que les os seulement.
« Savez-vous ce qui est arrivé cette nuit ? Les gardes nobles qui veillent auprès de « ce reste tel qui va disparaître » ont cru voir le pape se ranimer. Ils ont entendu, au milieu de leur silence, un bruit léger qui s’échappait de la figure du pontife. Ils sont tombés la face contre terre et le bruit a cessé. C’était la peau du visage et les paupières qui se resserraient sous le contact de l’air, comme le parchemin craque sous les doigts. Je tiens cette anecdote funèbre du capitaine des gardes, le Suisse Pfeiffer, qui me l’a racontée ce matin. On n’entendra plus rien, pas même ce froissement du parchemin une fois fait pour toujours, de ce chef de l’Église habile et vertueux, qui prédisait, il y a peu de semaines, de longues agitations à ses États, à la France et à l’Europe. Il a été un modérateur éclairé des intérêts du monde pendant cinq ans d’un règne trop court, et il n’a recueilli que l’impopularité pour prix de ses pieux efforts. C’est l’histoire de tous les pays. »