Mémoires d’outre-tombe (page 137)
Et il n’y avait pas neuf mois que Napoléon était au bord du Nil ! Neuf mois lui avaient suffi pour renverser la révolution populaire en France et pour écraser les monarchies absolues en Europe.
Je ne sais plus si c’est à cette époque qu’il faut placer une anecdote que l’on trouve dans des mémoires familiers, et si cette anecdote mérite la peine d’être rappelée ; mais il ne manque pas d’historiettes sur César ; la vie n’est pas toute en plaine, on monte quelquefois, on descend souvent : Napoléon avait reçu dans son lit, à Milan, une Italienne de seize années, belle comme le jour ; au milieu de la nuit il la renvoya, de même qu’il aurait fait jeter par la fenêtre un bouquet de fleurs.
Une autre fois, une de ces belles printanières s’était glissée dans le palais qu’il habitait ; elle y pénétrait à trois heures du matin, faisait le sabbat et roulait ses jeunes années sur la tête du lion, ce jour-là plus patient.
Ces plaisirs, loin d’être l’amour, n’avaient même pas une vraie puissance sur un homme de la mort : il aurait incendié Persépolis pour son propre compte, non pour les joies d’une courtisane. « François Ier, dit Tavannes, voit les affaires quand il n’a plus de femmes ; Alexandre voit les femmes quand il n’a plus d’affaires. »
Les femmes, en général, détestaient Bonaparte comme mères ; elles l’aimaient peu comme femmes, parce qu’elles n’en étaient pas aimées : sans délicatesse, il les insultait, ou ne les recherchait que pour un moment. Il a inspiré quelques passions d’imagination après sa chute : en ce temps-ci, et pour un cœur de femme, la poésie de la fortune est moins séduisante que celle du malheur ; il y a des fleurs de ruines.
À l’instar de l’ordre des chevaliers de Saint-Louis, la Légion d’honneur est créée : par cette institution passe un rayon de la vieille monarchie, et s’introduit un obstacle à la nouvelle égalité. La translation des cendres de Turenne aux Invalides fit estimer Napoléon, l’expédition du capitaine Baudin portait sa renommée autour du monde. Tout ce qui pouvait nuire au premier consul échoue : il se débarrasse du complot des prévenus du 18 vendémiaire, et échappe le 3 nivôse à la machine infernale ; Pitt se retire ; Paul meurt ; Alexandre lui succède ; on n’apercevait point encore Wellington. Mais l’Inde s’ébranle pour nous enlever notre conquête du Nil ; l’Égypte est attaquée par la mer Rouge, tandis que le Capitan-Pacha l’aborde par la Méditerranée. Napoléon agite les empires ; toute la terre se mêlait de lui.
Les préliminaires de la paix entre la France et l’Angleterre, arrêtés à Londres le 1er octobre 1801, sont convertis en traité à Amiens. Le monde napoléonien n’était point encore fixé ; ses limites changeaient avec la crue ou la décroissance des marées de nos victoires.
C’est à peu près alors que le premier consul nommait Toussaint-Louverture gouverneur à vie à Saint-Domingue, et incorporait l’île d’Elbe à la France, mais Toussaint, traîtreusement enlevé, devait mourir dans un château-fort du Jura et Bonaparte se nantissait d’une prison à Porto-Ferrajo, afin de subvenir à l’empire du monde quand il n’y aurait plus de place.
Le 6 mai 1802, Napoléon est élu consul pour dix ans, et bientôt consul à vie. Il se trouve à l’étroit dans la vaste domination que la paix avec l’Angleterre lui avait laissée : sans s’embarrasser du traité d’Amiens, sans songer aux guerres nouvelles où sa résolution va le plonger, sous prétexte de la non-évacuation de Malte, il réunit les provinces du Piémont aux États français, et, en raison des troubles survenus en Suisse, il l’occupe. L’Angleterre rompt avec nous : cette rupture a lieu du 13 au 20 mai 1803, et le 22 mai paraît le décret sauvage qui enjoint d’arrêter tous les Anglais commerçant ou voyageant en France.
Bonaparte envahit le 3 juin l’électorat de Hanovre : à Rome, je fermais alors les yeux d’une femme ignorée.
Le 21 mars 1804 amène la mort du duc d’Enghien : je vous l’ai racontée. Le même jour, le Code civil ou le Code Napoléon est décrété pour nous apprendre à respecter les lois.
Quarante jours après la mort du duc d’Enghien, un membre du Tribunat, nommé Curée, fait, le 30 avril 1804, la motion d’élever Bonaparte au suprême pouvoir, apparemment parce qu’on avait juré la liberté : jamais maître plus éclatant n’est sorti de la proposition d’un esclave plus obscur.
Le Sénat conservateur change en décret la proposition du Tribunat. Bonaparte n’imite ni César ni Cromwell : plus assuré devant la couronne, il l’accepte. Le 18 mai il est proclamé empereur à Saint-Cloud, dans les salles dont lui-même chassa le peuple, dans les lieux où Henri III fut assassiné, Henriette d’Angleterre empoisonnée, Marie-Antoinette accueillie de quelques joies fugitives qui la conduisirent à l’échafaud, et d’où Charles X est parti pour son dernier exil.
Les adresses de congratulation débordent. Mirabeau en 1790 avait dit : « Nous donnons un nouvel exemple de cette aveugle et mobile inconsidération qui nous a conduits d’âge en âge à toutes les crises qui nous ont successivement affligés. Il semble que nos yeux ne puissent être dessillés et que nous ayons résolu d’être, jusqu’à la consommation des siècles, des enfants quelquefois mutins et toujours esclaves. »
Le plébiscite du 1er décembre 1804 est présenté à Napoléon; l’empereur répond : Mes descendants conserveront longtemps ce trône. Quand on voit les illusions dont la Providence environne le pouvoir, on est consolé par leur courte durée.
Le 2 décembre 1804 eurent lieu le sacre et le couronnement de l’empereur à Notre-Dame de Paris. Le pape prononça cette prière : « Dieu tout-puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie, et Jéhu roi d’Israël, en leur manifestant vos volontés par l’organe du prophète Élie ; qui avez également répandu l’onction sainte des rois sur la tête de Saül et de David, par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains le trésor de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons aujourd’hui empereur en votre nom. » Pie VII n’étant encore qu’évêque d’Imola avait dit en 1797 : « Oui, mes très chers frères, siate buoni christiani, e sarete ottimi democratici. Les vertus morales rendent bons démocrates. Les premiers chrétiens étaient animés de l’esprit de démocratie : Dieu favorisa les travaux de Caton d’Utique et des illustres républicains de Rome. » Quo turbine fertur vita hominum ?
Le 18 mars 1805, l’empereur déclare au Sénat qu’il accepte la couronne de fer que lui sont venus offrir les collèges électoraux de la République cisalpine : il était à la fois l’inspirateur secret du vœu et l’objet public du vœu. Peu à peu l’Italie entière se range sous ses lois ; il l’attache à son diadème, comme au XVIe siècle les chefs de guerre mettaient un diamant en guise de bouton à leur chapeau.
L’Europe blessée voulut mettre un appareil à sa blessure : l’Autriche adhère au traité de Pétersbourg conclu entre la Grande-Bretagne et la Russie. Alexandre et le roi de Prusse ont une entrevue à Potsdam, ce qui fournit à Napoléon un sujet d’ignobles moqueries. La troisième coalition continentale s’ourdit. Ces coalitions renaissaient sans cesse de la défiance et de la terreur ; Napoléon s’éjouissait dans les tempêtes : il profite de celle-ci.
Du rivage de Boulogne où il décrétait une colonne et menaçait Albion avec des chaloupes, il s’élance. Une armée organisée par Davout se transporte comme un nuage à la rive du Rhin. Le 1er octobre 1805, l’empereur harangue ses cent soixante mille soldats : la rapidité de son mouvement déconcerte l’Autriche. Combat du Lech, combat de Werthingen, combat de Guntzbourg. Le 17 octobre, Napoléon paraît devant Ulm ; il fait à Mack le commandement : Armes bas ! Mack obéit avec ses trente mille hommes. Munich se rend ; l’Inn est passé, Salzbourg pris, la Traun franchie. Le 13 novembre, Napoléon pénètre dans une de ces capitales qu’il visitera tour à tour : Il traverse Vienne ; enchaîné à ses propres triomphes, il est emmené à leur suite jusqu’au centre de la Moravie à la rencontre des Russes. À gauche, la Bohème s’insurge ; à droite les Hongrois se lèvent ; l’archiduc Charles accourt d’Italie. La Prusse, entrée clandestinement dans la coalition et ne s’étant pas encore déclarée, envoie le ministre Haugwitz porteur d’un ultimatum.
Arrive le deux décembre 1805, la journée d’Austerlitz. Les alliés attendaient un troisième corps russe qui n’était plus qu’à huit marches de distance. Kutuzof soutenait qu’on devait éviter de risquer une bataille ; Napoléon par ses manœuvres force les Russes d’accepter le combat : ils sont défaits. En moins de deux mois les Français, partis de la mer du Nord, ont, par delà la capitale de l’Autriche, écrasé les légions de Catherine. Le ministre de Prusse vient féliciter Napoléon à son quartier général : « Voilà, lui dit le vainqueur, un compliment dont la fortune a changé l’adresse. »
François II se présente à son tour au bivouac du soldat heureux : « Je vous reçois, lui dit Napoléon, dans le seul palais que j’habite depuis deux mois. — Vous savez si bien tirer parti de cette habitation, répondit François, qu’elle doit vous plaire. » De pareils souverains valaient-ils la peine d’être abattus ? Un armistice est accordé. Les Russes se retirent en trois colonnes à journée d’étape dans un ordre déterminé par Napoléon. Depuis la bataille d’Austerlitz, Bonaparte ne fait presque plus que des fautes.
Le traité de Presbourg est signé le 26 décembre 1805. Napoléon fabrique deux rois, l’électeur de Bavière et l’électeur de Wurtemberg. Les républiques que Bonaparte avait créées, il les dévorait pour les transformer en monarchies ; et, contradictoirement à ce système, le 27 décembre 1805, au château de Schœnbrünn, il déclare que la dynastie de Naples a cessé de régner ; mais c’était pour la remplacer par la sienne : à sa voix, les rois entraient ou sautaient par les fenêtres. Les desseins de la Providence ne s’accomplissaient pas moins avec ceux de Napoléon : on voit marcher à la fois Dieu et l’homme. Bonaparte après sa victoire ordonne de bâtir le pont d’Austerlitz à Paris, et le ciel ordonne à Alexandre d’y passer.
La guerre commencée dans le Tyrol s’était poursuivie tandis qu’elle continuait en Moravie. Au milieu des prosternations, quand on trouve un homme debout, on respire : Hofer le Tyrolien ne capitula pas comme son maître ; mais la magnanimité ne touchait point Napoléon ; elle lui semblait stupidité ou folie. L’empereur d’Autriche abandonna Hofer. Lorsque je traversai le lac de Garde, qu’immortalisèrent Catulle et Virgile, on me montra l’endroit où fut fusillé le chasseur : c’est ce que j’ai su personnellement du courage du sujet et de la lâcheté du prince.
Le prince Eugène, le 14 janvier 1806, épousa la fille du nouveau roi de Bavière : les trônes s’abattaient de toute part dans la famille d’un soldat de la Corse. Le 20 février l’empereur décrète la restauration de l’église de Saint-Denis ; il consacre les caveaux reconstruits à la sépulture des princes de sa race, et Napoléon n’y sera jamais enseveli : l’homme creuse la tombe ; Dieu en dispose.
Berg et Clèves sont dévolus à Murat, les Deux-Siciles à Joseph. Un souvenir de Charlemagne traverse la cervelle de Napoléon et l’Université est érigée.
La République batave, contrainte à aimer les princes, envoie le 5 juin 1806 implorer Napoléon, afin qu’il daignât lui accorder son frère Louis pour roi.
L’idée de l’association de la Batavie à la France par une union plus ou moins déguisée ne provenait que d’une convoitise sans règle et sans raison : c’était préférer une petite province à fromage aux avantages qui résulteraient de l’alliance d’un grand royaume ami, en augmentant sans profit les frayeurs et les jalousies de l’Europe ; c’était confirmer aux Anglais la position de l’Inde, en les obligeant, pour leur sûreté, de garder le cap de Bonne-Espérance et Ceylan dont ils s’étaient emparés à notre première invasion de la Hollande. La scène de l’octroiement des Provinces-Unies au prince Louis était préparée : on donna au château des Tuileries une seconde représentation de Louis XIV faisant paraître au château de Versailles son petit-fils Philippe V. Le lendemain il y eut déjeuner en grand gala, dans le salon de Diane. Un des enfants de la reine Hortense entre ; Bonaparte lui dit : « Chouchou, répète-nous la fable que tu as apprise. » L’enfant aussitôt : Les grenouilles qui demandent un roi. Et il continue :
Les grenouilles, se lassant
De l’état démocratique,
Par leurs clameurs firent tant
Que Jupin leur envoie un roi tout pacifique.
Assis derrière la récente souveraine de Hollande, l’empereur, selon une de ses familiarités, lui pinçait les oreilles : s’il était de grande société, il n’était pas toujours de bonne compagnie.
Le 12 de juillet 1806 a lieu le traité de la confédération des États du Rhin ; quatorze princes allemands se séparent de l’Empire, s’unissent entre eux et avec la France : Napoléon prend le titre de protecteur de cette confédération.
Le 20 juillet la paix de la France avec la Russie étant signée, François II, par suite de la confédération du Rhin, renonce le 6 août à la dignité d’empereur électif d’Allemagne et devient empereur héréditaire d’Autriche : le Saint-Empire romain croule. Cet immense événement fut à peine remarqué ; après la Révolution française, tout était petit ; après la chute du trône de Clovis, on entendait à peine le bruit de la chute du trône germanique.
Au commencement de notre Révolution, l’Allemagne comptait une multitude de souverains. Deux principales monarchies tendaient à attirer vers elles les différents pouvoirs : l’Autriche créée par le temps, la Prusse par un homme. Deux religions divisaient le pays et s’asseyaient tant bien que mal sur les bases du traité de Westphalie. L’Allemagne rêvait d’unité politique ; mais il manquait à l’Allemagne, pour arriver à la liberté, l’éducation politique, comme pour arriver à la même liberté l’éducation militaire manque à l’Italie. L’Allemagne, avec ses anciennes traditions, ressemblait à ces basiliques aux clochetons multiples, lesquelles pèchent contre les règles de l’art, mais n’en représentent pas moins la majesté de la religion et la puissance des siècles.
La confédération du Rhin est un grand ouvrage inachevé, qui demandait beaucoup de temps, une connaissance spéciale des droits et des intérêts des peuples ; il dégénéra subitement dans l’esprit de celui qui l’avait conçu : d’une combinaison profonde, il ne resta qu’une machine fiscale et militaire. Bonaparte, sa première visée de génie passée, n’apercevait plus que de l’argent et des soldats ; l’exacteur et le recruteur prenaient la place du grand homme. Michel-Ange de la politique et de la guerre, il a laissé des cartons remplis d’immenses ébauches.
Remueur de tout, Napoléon imagina vers cette époque le grand Sanhédrin : cette assemblée ne lui adjugea pas Jérusalem ; mais, de conséquence en conséquence, elle a fait tomber les finances du monde aux échoppes des Juifs, et produit par là dans l’économie sociale une fatale subversion.
Le marquis de Lauderdale vint à Paris remplacer M. Fox dans les négociations pendantes entre la France et l’Angleterre, pourparlers diplomatiques qui se réduisirent à ce mot de l’ambassadeur anglais sur M. de Talleyrand : « C’est de la boue dans un bas de suie. »
Dans le courant de 1806, la quatrième coalition éclate. Napoléon part de Saint-Cloud, arrive à Mayence, enlève à Saalbourg les magasins de l’ennemi. À Saalfeldt, le prince Ferdinand de Prusse est tué. À Auërstaedt et à Iéna, le 14 octobre, la Prusse disparaît dans cette double bataille ; je ne la retrouvai plus à mon retour de Jérusalem.
Le bulletin prussien peint tout dans une ligne : « L’armée du roi a été battue. Le roi et ses frères sont en vie. » Le duc de Brunswick survécut peu à ses blessures : en 1792, sa proclamation avait soulevé la France ; il m’avait salué sur le chemin lorsque, pauvre soldat, j’allai rejoindre les frères de Louis XVI.
Le prince d’Orange et Mœllendorf, avec plusieurs officiers généraux renfermés dans Halle, ont la permission de se retirer en vertu de la capitulation de la place.
Mœllendorf, âgé de plus de quatre-vingts ans, avait été le compagnon de Frédéric, qui en fait l’éloge dans l’Histoire de son temps, de même que Mirabeau dans ses Mémoires secrets. Il assista à nos désastres de Rosbach et fut témoin de nos triomphes d’Iéna : le duc de Brunswick vit à Clostercamp immoler d’Assas, et tomber à Auërstaedt Ferdinand de Prusse, coupable seulement de haine généreuse contre le meurtre du duc d’Enghien. Ces spectres des vieilles guerres de Hanovre et de Silésie ont touché les boulets de nos deux empires : les ombres impuissantes du passé ne pouvaient arrêter la marche de l’avenir ; entre les fumées de nos anciennes tentes et de nos bivouacs nouveaux, elles parurent et s’évanouirent.
Erfurt capitule ; Leipsick est saisi par Davout ; les passages de l’Elbe sont forcés ; Spandau cède ; Bonaparte fait prisonnière à Potsdam l’épée de Frédéric. Le 27 octobre 1806, le grand roi de Prusse, dans sa poussière autour de ses palais vides à Berlin, entend porter les armes d’une façon qui lui révèle des grenadiers étrangers : Napoléon est arrivé. Pendant que le monument de la philosophie s’écroulait au bord de la Sprée, je visitais à Jérusalem le monument impérissable de la religion.
Stettin, Custrin se rendent ; à Lubeck nouvelle victoire ; la capitale de la Wagrie est emportée d’assaut ; Blücher, destiné à pénétrer deux fois dans Paris, demeure entre nos mains. C’est l’histoire de la Hollande et de ses quarante-six villes emportées dans un voyage en 1672 par Louis XIV.
Le 21 novembre paraît le décret de Berlin sur le système continental, décret gigantesque qui mit l’Angleterre au ban du monde, et fut au moment de s’accomplir ; ce décret paraissait fou, il n’était qu’immense. Nonobstant, si le blocus continental créa d’un côté les manufactures de la France, de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Italie, de l’autre il étendit le commerce anglais sur le reste du globe : en gênant les gouvernements de notre alliance, il révolta des intérêts industriels, fomenta des haines, et contribua à la rupture entre le cabinet des Tuileries et le cabinet de Saint-Pétersbourg. Le blocus fut donc un acte douteux : Richelieu ne l’aurait pas entrepris.
Bientôt, à la suite des autres États de Frédéric, la Silésie est parcourue. La guerre avait commencé le 9 octobre entre la France et la Prusse : en dix-sept jours nos soldats, comme une volée d’oiseaux de proie, ont plané sur les défilés de la Franconie, sur les eaux de la Saale et de l’Elbe ; le 6 décembre les trouve au delà de la Vistule. Murat, depuis le 29 novembre, tenait garnison à Varsovie, d’où s’étaient retirés les Russes, venus trop tard au secours des Prussiens. L’électeur de Saxe, enflé en roi napoléonien, accède à la confédération du Rhin, et s’engage à fournir en cas de guerre un contingent de vingt mille hommes.
L’hiver de 1807 suspend les hostilités entre les deux empires de France et de Russie ; mais ces empires se sont abordés, et une altération s’observe dans les destinées. Toutefois, l’astre de Bonaparte monte encore malgré ses aberrations. En 1807, le 8 février, il garde le champ de bataille à Eylau : il reste de ce lieu de carnage un des plus beaux tableaux de Gros, orné de la tête idéalisée de Napoléon. Après cinquante et un jours de tranchée, Dantzick ouvre ses portes au maréchal Lefebvre, qui n’avait cessé de dire aux artilleurs pendant le siège : « Je n’y entends rien ; mais fichez-moi un trou et j’y passerai. » L’ancien sergent aux gardes françaises devint duc de Dantzick.
Le 14 juin 1807, Friedland coûte aux Russes dix-sept mille morts et blessés, autant de prisonniers et soixante-dix canons ; nous payâmes trop cher cette victoire : nous avions changé d’ennemi ; nous n’obtenions plus de succès sans que la veine française ne fût largement ouverte. Kœnigsberg est emporté ; à Tilsit un armistice est conclu.
Napoléon et Alexandre ont une entrevue dans un pavillon, sur un radeau. Alexandre menait en laisse le roi de Prusse qu’on apercevait à peine : le sort du monde flottait sur le Niémen, où plus tard il devait s’accomplir. À Tilsit on s’entretint d’un traité secret en dix articles. Par ce traité, la Turquie européenne était dévolue à la Russie, ainsi que les conquêtes que les armées moscovites pourraient faire en Asie. De son côté, Bonaparte devenait maître de l’Espagne et du Portugal, réunissait Rome et ses dépendances au royaume d’Italie, passait en Afrique, s’emparait de Tunis et d’Alger, possédait Malte, envahissait l’Égypte, ouvrant la Méditerranée aux seules voiles françaises, russes, espagnoles et italiennes : c’étaient des cantates sans fin dans la tête de Napoléon. Un projet d’invasion de l’Inde par terre avait déjà été concerté en 1800 entre Napoléon et l’empereur Paul Ier.
La paix est conclue le 7 juillet. Napoléon, odieux dès le début pour la reine de Prusse, ne voulut rien accorder à ses intercessions. Elle habitait une petite maison esseulée sur la rive droite du Niémen, et on lui fit l’honneur de la prier deux fois aux festins des empereurs. La Silésie, jadis injustement envahie par Frédéric, fut rendue à la Prusse : on respectait le droit de l’ancienne injustice ; ce qui venait de la violence était sacré. Une partie des territoires polonais passa en souveraineté à la Saxe ; Dantzick fut rétabli dans son indépendance ; on compta pour rien les hommes tués dans ses rues et dans ses fossés : ridicules et inutiles meurtres de la guerre ! Alexandre reconnut la confédération du Rhin et les trois frères de Napoléon, Joseph, Louis et Jérôme, comme rois de Naples, de Hollande et de Westphalie.
Cette fatalité dont Bonaparte menaçait les rois le menaçait lui-même ; presque simultanément il attaque la Russie, l’Espagne et Rome : trois entreprises qui l’ont perdu. Vous avez vu dans le Congrès de Vérone, dont la publication a devancé celle de ces Mémoires, l’histoire de l’envahissement de l’Espagne. Le traité de Fontainebleau fut signé le 27 octobre 1807. Junot arrivé en Portugal avait déclaré, d’après le décret de Bonaparte, que la maison de Bragance avait cessé de régner ; protocole adopté : vous savez qu’elle règne encore. On était si bien instruit à Lisbonne de ce qui se passait sur la terre, que Jean VI ne connut ce décret que par un numéro du Moniteur apporté par hasard, et déjà l’armée française était à trois marches de la capitale de la Lusitanie. Il ne restait à la cour qu’à fuir sur ces mers qui saluèrent les voiles de Gama et entendirent les chants de Camoëns.
En même temps que pour son malheur Bonaparte avait au nord touché la Russie, le rideau se leva au midi ; on vit d’autres régions et d’autres scènes, le soleil de l’Andalousie, les palmiers du Guadalquivir que nos grenadiers saluèrent en portant les armes. Dans l’arène on aperçut des taureaux combattant, dans les montagnes des guérillas demi-nues, dans les cloîtres des moines priant.
Par l’envahissement de l’Espagne, l’esprit de la guerre changea ; Napoléon se trouva en contact avec l’Angleterre, son génie funeste, et il lui apprit la guerre : l’Angleterre détruisit la flotte de Napoléon à Aboukir, l’arrêta à Saint-Jean-d’Acre, lui enleva ses derniers vaisseaux à Trafalgar, le contraignit d’évacuer l’Ibérie, s’empara du midi de la France jusqu’à la Garonne, et l’attendit à Waterloo : elle garde aujourd’hui sa tombe à Sainte-Hélène de même qu’elle occupa son berceau en Corse.