Mémoires d’outre-tombe (page 141)
Dans la séance des pairs du 23, le général Drouot, rappelant cette scène, dit : « J’ai vu avec chagrin ce qui fut dit hier pour diminuer la gloire de nos armes, exagérer nos désastres et diminuer nos ressources. Mon étonnement a été d’autant plus grand que ces discours étaient prononcés par un général distingué (Ney), qui, par sa grande valeur et ses connaissances militaires, a tant de fois mérité la reconnaissance de la nation. »
Dans la séance du 22, un second orage avait éclaté à la suite du premier : il s’agissait de l’abdication de Bonaparte ; Lucien insistait pour qu’on reconnût son neveu empereur. M. de Pontécoulant interrompit l’orateur, et demanda de quel droit Lucien, étranger et prince romain, se permettait de donner un souverain à la France. « Comment, ajouta-t-il, reconnaître un enfant qui réside en pays étranger ? » À cette question, La Bédoyère, s’agitant devant son siège :
« J’ai entendu des voix autour du trône du souverain heureux ; elles s’en éloignent aujourd’hui qu’il est dans le malheur. Il y a des gens qui ne veulent pas reconnaître Napoléon II, parce qu’ils veulent recevoir la loi de l’étranger, à qui ils donnent le nom d’alliés.
« L’abdication de Napoléon est indivisible. Si l’on ne veut pas reconnaître son fils, il doit tenir l’épée, environné de Français qui ont versé leur sang pour lui, et qui sont encore tout couverts de blessures.
« Il sera abandonné par de vils généraux qui l’ont déjà trahi.
« Mais si l’on déclare que tout Français qui quittera son drapeau sera couvert d’infamie, sa maison rasée, sa famille proscrite, alors plus de traîtres, plus de manœuvres qui ont occasionné les dernières catastrophes et dont peut-être quelques auteurs siègent ici. »
La Chambre se lève en tumulte : « À l’ordre ! à l’ordre ! à l’ordre ! mugit-on blessé du coup. — Jeune homme, vous vous oubliez ! s’écria Masséna. — Vous vous croyez encore au corps de garde ? » disait Lameth.
Tous les présages de la seconde Restauration furent menaçants : Bonaparte était revenu à la tête de quatre cents Français, Louis XVIII revenait derrière quatre cent mille étrangers ; il passa près de la mare de sang de Waterloo, pour aller à Saint-Denis comme à sa sépulture.
C’était pendant que la légitimité s’avançait ainsi que retentissaient les interpellations de la Chambre des pairs ; il y avait là je ne sais quoi de ces terribles scènes révolutionnaires aux grands jours de nos malheurs, quand le poignard circulait au tribunal entre les mains des victimes. Quelques militaires dont la funeste fascination avait amené la ruine de la France, en déterminant la seconde invasion de l’étranger, se débattaient sur le seuil du palais ; leur désespoir prophétique, leurs gestes, leurs paroles de la tombe, semblaient annoncer une triple mort : mort à eux-mêmes, mort à l’homme qu’ils avaient béni, mort à la race qu’ils avaient proscrite.
Tandis que Bonaparte se retirait à la Malmaison avec l’Empire fini, nous, nous partions de Gand avec la monarchie recommençante. Pozzo, qui savait combien il s’agissait peu de la légitimité en haut lieu, se hâta d’écrire à Louis XVIII de partir et d’arriver vite, s’il voulait régner avant que la place fût prise : c’est à ce billet que Louis XVIII dut sa couronne en 1815.
À Mons, je manquai la première occasion de fortune de ma carrière politique ; j’étais mon propre obstacle et je me trouvais sans cesse sur mon chemin. Cette fois, mes qualités me jouèrent le mauvais tour que m’auraient pu faire mes défauts.
M. de Talleyrand, dans tout l’orgueil d’une négociation qui l’avait enrichi, prétendait avoir rendu à la légitimité les plus grands services et il revenait en maître. Étonné que déjà on n’eût point suivi pour le retour à Paris la route qu’il avait tracée, il fut bien plus mécontent de retrouver M. de Blacas avec le roi. Il regardait M. de Blacas comme le fléau de la monarchie ; mais ce n’était pas là le vrai motif de son aversion : il considérait dans M. de Blacas le favori, par conséquent le rival ; il craignait aussi Monsieur et s’était emporté lorsque, quinze jours auparavant, Monsieur lui avait fait offrir son hôtel sur la Lys. Demander l’éloignement de M. de Blacas, rien de plus naturel ; l’exiger, c’était trop se souvenir de Bonaparte.
M. de Talleyrand entra dans Mons vers les six heures du soir, accompagné de l’abbé Louis : M. de Riccé, M. de Jaucourt et quelques autres commensaux, volèrent à lui. Plein d’une humeur qu’on ne lui avait jamais vue, l’humeur d’un roi qui croit son autorité méconnue, il refusa de prime abord d’aller chez Louis XVIII, répondant à ceux qui l’en pressaient par sa phrase ostentatrice : « Je ne suis jamais pressé ; il sera temps demain. » Je l’allai voir ; il me fit toutes ces cajoleries avec lesquelles il séduisait les petits ambitieux et les niais importants. Il me prit par le bras, s’appuya sur moi en me parlant : familiarités de haute faveur, calculées pour me tourner la tête, et qui étaient, avec moi, tout à fait perdues ; je ne comprenais même pas. Je l’invitai à venir chez le roi où je me rendais.
Louis XVIII était dans ses grandes douleurs : il s’agissait de se séparer de M. de Blacas ; celui-ci ne pouvait rentrer en France ; l’opinion était soulevée contre lui ; bien que j’eusse eu à me plaindre du favori à Paris, je ne lui en avais témoigné à Gand aucun ressentiment. Le roi m’avait su gré de ma conduite ; dans son attendrissement, il me traita à merveille. On lui avait déjà rapporté les propos de M. de Talleyrand : « Il se vante, » me dit-il, « de m’avoir remis une seconde fois la couronne sur la tête et il me menace de reprendre le chemin de l’Allemagne : qu’en pensez-vous, monsieur de Chateaubriand ? » Je répondis : « On aura mal instruit Votre Majesté ; M. de Talleyrand est seulement fatigué. Si le roi y consent, je retournerai chez le ministre. » Le roi parut bien aise ; ce qu’il aimait le moins, c’étaient les tracasseries ; il désirait son repos aux dépens même de ses affections.
M. de Talleyrand au milieu de ses flatteurs était plus monté que jamais. Je lui représentai qu’en un moment aussi critique il ne pouvait songer à s’éloigner. Pozzo le prêcha dans ce sens : bien qu’il n’eût pas la moindre inclination pour lui, il aimait dans ce moment à le voir aux affaires comme une ancienne connaissance ; de plus il le supposait en faveur près du czar. Je ne gagnai rien sur l’esprit de M. de Talleyrand, les habitués du prince me combattaient ; M. Mounier même pensait que M. de Talleyrand devait se retirer. L’abbé Louis, qui mordait tout le monde, me dit en secouant trois fois sa mâchoire : « Si j’étais le prince, je ne resterais pas un quart d’heure à Mons. » Je lui répondis : « Monsieur l’abbé, vous et moi nous pouvons nous en aller où nous voulons, personne ne s’en apercevra ; il n’en est pas de même de M. de Talleyrand. » J’insistai encore et je dis au prince : « Savez-vous que le roi continue son voyage ? » M. de Talleyrand parut surpris, puis il me dit superbement, comme le Balafré à ceux qui le voulaient mettre en garde contre les desseins de Henri III : « Il n’osera ! »
Je revins chez le roi où je trouvai M. de Blacas. Je dis à Sa Majesté, pour excuser son ministre, qu’il était malade, mais qu’il aurait très certainement l’honneur de faire sa cour au roi le lendemain. « Comme il voudra, répliqua Louis XVIII : je pars à trois heures ; » et puis il ajouta affectueusement ces paroles : « Je vais me séparer de M. de Blacas ; la place sera vide, monsieur de Chateaubriand. »
C’était la maison du roi mise à mes pieds. Sans s’embarrasser davantage de M. de Talleyrand, un politique avisé aurait fait attacher ses chevaux à sa voiture pour suivre ou précéder le roi : je demeurai sottement dans mon auberge.
M. de Talleyrand, ne pouvant se persuader que le roi s’en irait, s’était couché : à trois heures on le réveille pour lui dire que le roi part ; il n’en croit pas ses oreilles : « Joué ! trahi ! » s’écria-t-il. On le lève, et le voilà, pour la première fois de sa vie, à trois heures du matin dans la rue, appuyé sur le bras de M. de Riccé. Il arrive devant l’hôtel du roi ; les deux premiers chevaux de l’attelage avaient déjà la moitié du corps hors de la porte cochère. On fait signe au postillon de s’arrêter ; le roi demande ce que c’est ; on lui crie : « Sire, c’est M. de Talleyrand. — Il dort, dit Louis XVIII. — Le voilà, sire. — Allons ! » répondit le roi. Les chevaux reculent avec la voiture ; on ouvre la portière, le roi descend, rentre en se traînant dans son appartement, suivi du ministre boiteux. Là M. de Talleyrand commence en colère une explication. Sa Majesté l’écoute et lui répond : « Prince de Bénévent, vous nous quittez ? Les eaux vous feront du bien : vous nous donnerez de vos nouvelles. » Le roi laisse le prince ébahi, se fait reconduire à sa berline et part.
M. de Talleyrand bavait de colère ; le sang-froid de Louis XVIII l’avait démonté : lui, M. de Talleyrand, qui se piquait de tant de sang-froid, être battu sur son propre terrain, planté là, sur une place à Mons, comme l’homme le plus insignifiant : il n’en revenait pas ! Il demeure muet, regarde s’éloigner le carrosse, puis saisissant le duc de Lévis par un bouton de son spencer : « Allez, monsieur le duc, allez dire comme on me traite ! J’ai remis la couronne sur la tête du roi (il en revenait toujours à cette couronne), et je m’en vais en Allemagne commencer la nouvelle émigration. »
M. de Lévis écoutant en distraction, se haussant sur la pointe du pied, dit : « Prince, je pars, il faut qu’il y ait au moins un grand seigneur avec le roi. »
M. de Lévis se jeta dans une carriole de louage qui portait le chancelier de France : les deux grandeurs de la monarchie capétienne s’en allèrent côte à côte la rejoindre, à moitié frais, dans une benne mérovingienne.
J’avais prié M. de Duras de travailler à la réconciliation et de m’en donner les premières nouvelles. « Quoi ! m’avait dit M. de Duras, vous restez après ce que vous a dit le roi ? » M. de Blacas, en partant de Mons de son côté, me remercia de l’intérêt que je lui avais montré.
Je retrouvai M. de Talleyrand embarrassé ; il en était au regret de n’avoir pas suivi mon conseil, et d’avoir, comme un sous-lieutenant mauvaise tête, refusé d’aller le soir chez le roi ; il craignait que des arrangements eussent lieu sans lui, qu’il ne pût participer à la puissance politique et profiter des tripotages d’argent qui se préparaient. Je lui dis que, bien que je différasse de son opinion, je ne lui en restais pas moins attaché, comme un ambassadeur à son ministre ; qu’au surplus j’avais des amis auprès du roi, et que j’espérais bientôt apprendre quelque chose de bon. M. de Talleyrand était une vraie tendresse, il se penchait sur mon épaule ; certainement il me croyait dans ce moment un très grand homme.
Je ne tardai point à recevoir un billet de M. de Duras ; il m’écrivait de Cambrai que l’affaire était arrangée, et que M. de Talleyrand allait recevoir l’ordre de se mettre en route : cette fois le prince ne manqua pas d’obéir.
Quel diable me poussait ? Je n’avais point suivi le roi qui m’avait pour ainsi dire offert ou plutôt donné le ministère de sa maison et qui fut blessé de mon obstination à rester à Mons : je me cassais le cou pour M. de Talleyrand que je connaissais à peine, que je n’estimais point, que je n’admirais point ; pour M. de Talleyrand qui allait entrer dans des combinaisons nullement les miennes, qui vivait dans une atmosphère de corruption dans laquelle je ne pouvais respirer !
Ce fut de Mons même, au milieu de tous ses embarras, que le prince de Bénévent envoya M. de Perray toucher à Naples les millions d’un de ses marchés de Vienne. M. de Blacas cheminait en même temps avec l’ambassade de Naples dans sa poche, et d’autres millions que le généreux exilé de Gand lui avait donnés à Mons. Je m’étais tenu dans de bons rapports avec M. de Blacas, précisément parce que tout le monde le détestait ; j’avais encouru l’amitié de M. de Talleyrand pour ma fidélité à un caprice de son humeur ; Louis XVIII m’avait positivement appelé auprès de sa personne, et je préférai la turpitude d’un homme sans foi à la faveur du roi : il était trop juste que je reçusse la récompense de ma stupidité, que je fusse abandonné de tous, pour les avoir voulu servir tous. Je rentrai en France n’ayant pas de quoi payer ma route, tandis que les trésors pleuvaient sur les disgraciés : je méritais cette correction. C’est fort bien de s’escrimer en pauvre chevalier quand tout le monde est cuirassé d’or ; mais encore ne faut-il pas faire des fautes énormes : moi demeuré auprès du roi, la combinaison du ministère Talleyrand et Fouché devenait presque impossible ; la Restauration commençait par un ministère moral et honorable, toutes les combinaisons de l’avenir pouvaient changer. L’insouciance que j’avais de ma personne me trompa sur l’importance des faits : la plupart des hommes ont le défaut de se trop compter ; j’ai le défaut de ne me pas compter assez : je m’enveloppai dans le dédain habituel de ma fortune ; j’aurais dû voir que la fortune de la France se trouvait liée dans ce moment à celle de mes petites destinées : ce sont de ces enchevêtrements historiques fort communs.
Sorti enfin de Mons, j’arrivai au Cateau-Cambrésis ; M. de Talleyrand m’y rejoignit : nous avions l’air de venir refaire le traité de paix de 1559 entre Henri II de France et Philippe II d’Espagne.
À Cambrai, il se trouva que le marquis de La Suze, maréchal des logis du temps de Fénelon, avait disposé des billets de logement de madame de Lévis, de madame de Chateaubriand et du mien : nous demeurâmes dans la rue, au milieu des feux de joie, de la foule circulant autour de nous et des habitants qui criaient : Vive le roi ! Un étudiant, ayant appris que j’étais là, nous conduisit à la maison de sa mère.
Les amis des diverses monarchies de France commençaient à paraître ; ils ne venaient pas à Cambrai pour la ligue contre Venise, mais pour s’associer contre les nouvelles constitutions ; ils accouraient mettre aux pieds du roi leurs fidélités successives et leur haine pour la Charte : passe-port qu’ils jugeaient nécessaire auprès de Monsieur ; moi et deux ou trois raisonnables Gilles, nous sentions déjà la jacobinerie.
Le 28 juin, parut la déclaration de Cambrai. Le roi y disait : « Je ne veux éloigner de ma personne que ces hommes dont la renommée est un sujet de douleur pour la France et d’effroi pour l’Europe. » Or voyez, le nom de Fouché était prononcé avec gratitude par le pavillon Marsan ! Le roi riait de la nouvelle passion de son frère et disait : « Elle ne lui est pas venue de l’inspiration divine. » Je vous ai déjà raconté qu’en traversant Cambrai après les Cent-Jours, je cherchai vainement mon logis du temps du régiment de Navarre et le café que je fréquentais avec La Martinière : tout avait disparu avec ma jeunesse.
De Cambrai, nous allâmes coucher à Roye : la maîtresse de l’auberge prit madame de Chateaubriand pour madame la Dauphine ; elle fut portée en triomphe dans une salle où il y avait une table mise de trente couverts : la salle, éclairée de bougies, de chandelles et d’un large feu, était suffocante. L’hôtesse ne voulait pas recevoir de payement, et elle disait : « Je me regarde de travers pour n’avoir pas su me faire guillotiner pour nos rois. » Dernière étincelle d’un feu qui avait animé les Français pendant tant de siècles.
Le général Lamothe, beau-frère de M. Laborie, vint, envoyé par les autorités de la capitale, nous instruire qu’il nous serait impossible de nous présenter à Paris sans la cocarde tricolore. M. de Lafayette et d’autres commissaires, d’ailleurs fort mal reçus des alliés, valetaient d’état-major en état-major, mendiant près des étrangers un maître quelconque pour la France : tout roi, au choix des Cosaques, serait excellent, pourvu qu’il ne descendît pas de saint Louis et de Louis XIV.
À Roye, on tint conseil : M. de Talleyrand fit attacher deux haridelles à sa voiture et se rendit chez Sa Majesté. Son équipage occupait la largeur de la place, à partir de l’auberge du ministre jusqu’à la porte du roi. Il descendit de son char avec un mémoire qu’il nous lut : il examinait le parti qu’on aurait à suivre en arrivant ; il hasardait quelques mots sur la nécessité d’admettre indistinctement tout le monde au partage des places ; il faisait entendre qu’on pourrait aller généreusement jusqu’aux juges de Louis XVI. Sa Majesté rougit et s’écria en frappant des deux mains les deux bras de son fauteuil : « Jamais ! » Jamais de vingt-quatre heures.
À Senlis, nous nous présentâmes chez un chanoine : sa servante nous reçut comme des chiens ; quant au chanoine, qui n’était pas saint Rieul, patron de la ville, il ne voulut seulement pas nous regarder. Sa bonne avait ordre de ne nous rendre d’autre service que de nous acheter de quoi manger, pour notre argent : le Génie du christianisme me fut néant. Pourtant Senlis aurait dû nous être de bon augure, puisque ce fut dans cette ville que Henri IV se déroba aux mains de ses geôliers en 1576 : « Je n’ai de regret, » s’écriait en s’échappant le roi compatriote de Montaigne, « que pour deux choses que j’ai laissées à Paris : la messe et ma femme. »
De Senlis nous nous rendîmes au berceau de Philippe-Auguste, autrement Gonesse. En approchant du village, nous aperçûmes deux personnes qui s’avançaient vers nous : c’était le maréchal Macdonald et mon fidèle ami Hyde de Neuville. Ils arrêtèrent notre voiture et nous demandèrent où était M. de Talleyrand ; ils ne firent aucune difficulté de m’apprendre qu’ils le cherchaient afin d’informer le roi que Sa Majesté ne devait pas songer à franchir la barrière avant d’avoir pris Fouché pour ministre. L’inquiétude me gagna, car, malgré la manière dont Louis XVIII s’était prononcé à Roye, je n’étais pas très rassuré. Je questionnai le maréchal : « Quoi ! monsieur le maréchal, lui dis-je, est-il certain que nous ne pouvons rentrer qu’à des conditions si dures ? — Ma foi, monsieur le vicomte, me répondit le maréchal, je n’en suis pas bien convaincu. »
Le roi s’arrêta deux heures à Gonesse. Je laissai madame de Chateaubriand au milieu du grand chemin dans sa voiture, et j’allai au conseil à la mairie. Là fut mise en délibération une mesure d’où devait dépendre le sort futur de la monarchie. La discussion s’entama : je soutins, seul avec M. Beugnot, qu’en aucun cas Louis XVIII ne devait admettre dans ses conseils M. Fouché. Le roi écoutait : je voyais qu’il eût tenu volontiers la parole de Roye ; mais il était absorbé par Monsieur et pressé par le duc de Wellington.
Dans un chapitre de la Monarchie selon la Charte, j’ai résumé les raisons que je fis valoir à Gonesse. J’étais animé ; la parole parlée a une puissance qui s’affaiblit dans la parole écrite : « Partout où il y a une tribune ouverte, dis-je dans ce chapitre, quiconque peut être exposé à des reproches d’une certaine nature ne peut être placé à la tête du gouvernement. Il y a tel discours, tel mot, qui obligerait un pareil ministre à donner sa démission en sortant de la Chambre. C’est cette impossibilité résultante du principe libre des gouvernements représentatifs que l’on ne sentit pas lorsque toutes les illusions se réunirent pour porter un homme fameux au ministère, malgré la répugnance trop fondée de la couronne. L’élévation de cet homme devait produire l’une de ces deux choses : ou l’abolition de la Charte, ou la chute du ministère à l’ouverture de la session. Se représente-t-on le ministre dont je veux parler, écoutant à la Chambre des députés la discussion sur le 21 janvier, pouvant être apostrophé à chaque instant par quelque député de Lyon, et toujours menacé du terrible Tu es ille vir ! Les hommes de cette sorte ne peuvent être employés ostensiblement qu’avec les muets du sérail de Bajazet, ou les muets du Corps législatif de Bonaparte. Que deviendra le ministre si un député, montant à la tribune un Moniteur à la main, lit le rapport de la Convention du 9 août 1795 ; s’il demande l’expulsion de Fouché comme indigne en vertu de ce rapport qui le chassait, lui Fouché (je cite textuellement), comme un voleur et un terroriste, dont la conduite atroce et criminelle communiquait le déshonneur et l’opprobre à toute assemblée quelconque dont il deviendrait membre ? »
Voilà les choses que l’on a oubliées !
Après tout, avait-on le malheur de croire qu’un homme de cette espèce pouvait jamais être utile ? il fallait le laisser derrière le rideau, consulter sa triste expérience ; mais faire violence à la couronne et à l’opinion, appeler à visage découvert un pareil ministre aux affaires, un homme que Bonaparte, dans ce moment même, traitait d’infâme, n’était-ce pas déclarer qu’on renonçait à la liberté et à la vertu ? Une couronne vaut-elle un pareil sacrifice ? On n’était plus maître d’éloigner personne : qui pouvait-on exclure après avoir pris Fouché ?
Les partis agissaient sans songer à la forme du gouvernement qu’ils avaient adoptée ; tout le monde parlait de constitution, de liberté, d’égalité, de droit des peuples, et personne n’en voulait ; verbiage à la mode : on demandait, sans y penser, des nouvelles de la Charte, tout en espérant qu’elle crèverait bientôt. Libéraux et royalistes inclinaient au gouvernement absolu, amendé par les mœurs : c’est le tempérament et le train de la France. Les intérêts matériels dominaient ; on ne voulait point renoncer à ce qu’on avait, dit-on, fait pendant la Révolution ; chacun était chargé de sa propre vie et prétendait en onérer le voisin : le mal, assurait-on, était devenu un élément public, lequel devait désormais se combiner avec les gouvernements, et entrer comme principe vital dans la société.
Ma lubie, relative à une Charte mise en mouvement par l’action religieuse et morale, a été la cause du mauvais vouloir que certains partis m’ont porté : pour les royalistes, j’aimais trop la liberté ; pour les révolutionnaires, je méprisais trop les crimes. Si je ne m’étais trouvé là, à mon grand détriment, pour me faire maître d’école de constitutionnalité, dès les premiers jours les ultras et les jacobins auraient mis la Charte dans la poche de leur frac à fleurs de lis, ou de leur carmagnole à la Cassius.
M. de Talleyrand n’aimait pas M. Fouché ; M. Fouché détestait et, ce qu’il y a de plus étrange, méprisait M. de Talleyrand : il était difficile d’arriver à ce succès. M. de Talleyrand, qui d’abord eût été content de n’être pas accouplé à M. Fouché, sentant que celui-ci était inévitable, donna les mains au projet ; il ne s’aperçut pas qu’avec la Charte (lui surtout uni au mitrailleur de Lyon) il n’était guère plus possible que Fouché.
Promptement se vérifia ce que j’avais annoncé : on n’eut pas le profit de l’admission du duc d’Otrante, on n’en eut que l’opprobre ; l’ombre des Chambres approchant suffit pour faire disparaître des ministres trop exposés à la franchise de la tribune.
Mon opposition fut inutile : selon l’usage des caractères faibles, le roi leva la séance sans rien déterminer ; l’ordonnance ne devait être arrêtée qu’au château d’Arnouville.
On ne tint point conseil en règle dans cette dernière résidence ; les intimes et les affiliés au secret furent seuls assemblés. M. de Talleyrand, nous ayant devancés, prit langue avec ses amis. Le duc de Wellington arriva : je le vis passer en calèche ; les plumes de son chapeau flottaient en l’air ; il venait octroyer à la France M. Fouché et M. de Talleyrand, comme le double présent que la victoire de Waterloo faisait à notre patrie. Lorsqu’on lui représentait que le régicide de M. le duc d’Otrante était peut-être un inconvénient, il répondait : « C’est une frivolité. » Un Irlandais protestant, un général anglais étranger à nos mœurs et à notre histoire, un esprit ne voyant dans l’année française de 1793 que l’antécédent anglais de l’année 1649, était chargé de régler nos destinées ! L’ambition de Bonaparte nous avait réduits à cette misère.
Je rôdais à l’écart dans les jardins d’où le contrôleur général Machault, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, était allé s’éteindre aux Madelonnettes ; car la mort dans sa grande revue n’oubliait alors personne. Je n’étais plus appelé ; les familiarités de l’infortune commune avaient cessé entre le souverain et le sujet : le roi se préparait à rentrer dans son palais, moi dans ma retraite. Le vide se reforme autour des monarques sitôt qu’ils retrouvent le pouvoir. J’ai rarement traversé sans faire des réflexions sérieuses les salons silencieux et déshabités des Tuileries, qui me conduisaient au cabinet du roi : à moi, déserts d’une autre sorte, solitudes infinies où les mondes mêmes s’évanouissent devant Dieu, seul être réel.