Mémoires d’outre-tombe (page 142)
On manquait de pain à Arnouville ; sans un officier du nom de Dubourg et qui dénichait de Gand comme nous, nous eussions jeûné. M. Dubourg alla à la picorée il nous rapporta la moitié d’un mouton au logis du maire en fuite. Si la servante de ce maire, héroïne de Beauvais demeurée seule, avait eu des armes, elle nous aurait reçus comme Jeanne Hachette.
Nous nous rendîmes à Saint-Denis : sur les deux bords de la chaussée s’étendaient les bivouacs des Prussiens et des Anglais ; les yeux rencontraient au loin les flèches de l’abbaye : dans ses fondements Dagobert jeta ses joyaux, dans ses souterrains les races successives ensevelirent leurs rois et leurs grands hommes ; quatre mois passés, nous avions déposé là les os de Louis XVI pour tenir lieu des autres poussières. Lorsque je revins de mon premier exil en 1800, j’avais traversé cette même plaine de Saint-Denis ; il n’y campait encore que les soldats de Napoléon ; des Français remplaçaient encore les vieilles bandes du connétable de Montmorency.
Un boulanger nous hébergea. Le soir, vers les neuf heures, j’allai faire ma cour au roi. Sa Majesté était logée dans les bâtiments de l’abbaye : on avait toutes les peines du monde à empêcher les petites filles de la Légion d’honneur de crier : Vive Napoléon ! J’entrai d’abord dans l’église ; un pan de mur attenant au cloître était tombé : l’antique abbatial n’était éclairé que d’une lampe. Je fis ma prière à l’entrée du caveau où j’avais vu descendre Louis XVI : plein de crainte sur l’avenir, je ne sais si j’ai jamais eu le cœur noyé d’une tristesse plus profonde et plus religieuse. Ensuite je me rendis chez Sa Majesté ; introduit dans une des chambres qui précédaient celle du roi, je ne trouvai personne ; je m’assis dans un coin et j’attendis. Tout à coup une porte s’ouvre : entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment.
Le lendemain, le faubourg Saint-Germain arriva : tout se mêlait de la nomination de Fouché déjà obtenue, la religion comme l’impiété, la vertu comme le vice, le royaliste comme le révolutionnaire, l’étranger comme le Français ; on criait de toute part : « Sans Fouché point de sûreté pour le roi, sans Fouché point de salut pour la France ; lui seul a déjà sauvé la patrie, lui seul peut achever son ouvrage. » La vieille duchesse de Duras était une des nobles dames les plus animées à l’hymne ; le bailli de Crussol, survivant de Malte, faisait chorus : il déclarait que si sa tête était encore sur ses épaules, c’est que M. Fouché l’avait permis. Les peureux avaient eu tant de frayeur de Bonaparte, qu’ils avaient pris le massacreur de Lyon pour un Titus. Pendant plus de trois mois les salons du faubourg Saint-Germain me regardèrent comme un mécréant, parce que je désapprouvais la nomination de leurs ministres. Ces pauvres gens, ils s’étaient prosternés aux pieds des parvenus ; ils n’en faisaient pas moins grand bruit de leur noblesse, de leur haine contre les révolutionnaires, de leur fidélité à toute épreuve, de l’inflexibilité de leurs principes, et ils adoraient Fouché.
Fouché avait senti l’incompatibilité de son existence ministérielle avec le jeu de la monarchie représentative : comme il ne pouvait s’amalgamer avec les éléments d’un gouvernement légal, il essaya de rendre les éléments politiques homogènes à sa propre nature. Il avait créé une terreur factice ; supposant des dangers imaginaires, il prétendait forcer la couronne à reconnaître les deux Chambres de Bonaparte et à recevoir la déclaration des droits qu’on s’était hâté de parachever ; on murmurait même quelques mots sur la nécessité d’exiler Monsieur et ses fils : le chef-d’œuvre eût été d’isoler le roi.
On continuait à être dupe : en vain la garde nationale passait par-dessus les murs de Paris et venait protester de son dévouement ; on assurait que cette garde était mal disposée. La faction avait fait fermer les barrières afin d’empêcher le peuple, resté royaliste pendant les Cent-Jours, d’accourir, et l’on disait que ce peuple menaçait d’égorger Louis XVIII à son passage. L’aveuglement était miraculeux, car l’armée française se retirait sur la Loire, cent cinquante mille alliés occupaient les postes extérieurs de la capitale, et l’on prétendait toujours que le roi n’était pas assez fort pour pénétrer dans une ville où il ne restait pas un soldat, où il n’y avait plus que des bourgeois, très capables de contenir une poignée de fédérés, s’ils s’étaient avisés de remuer. Malheureusement le roi, par une suite de coïncidences fatales, semblait le chef des Anglais et des Prussiens ; il croyait être environné de libérateurs, et il était accompagné d’ennemis ; il paraissait entouré d’une escorte d’honneur, et cette escorte n’était en réalité que les gendarmes qui le menaient hors de son royaume : il traversait seulement Paris en compagnie des étrangers dont le souvenir servirait un jour de prétexte au bannissement de sa race.
Le gouvernement provisoire formé depuis l’abdication de Bonaparte fut dissous par une espèce d’acte d’accusation contre la couronne : pierre d’attente sur laquelle on espérait bâtir un jour une nouvelle révolution.
À la première Restauration j’étais d’avis que l’on gardât la cocarde tricolore : elle brillait de toute sa gloire ; la cocarde blanche était oubliée ; en conservant des couleurs qu’avaient légitimées tant de triomphes, on ne préparait point à une révolution prévoyable un signe de ralliement. Ne pas prendre la cocarde blanche eût été sage ; l’abandonner après qu’elle avait été portée par les grenadiers mêmes de Bonaparte était une lâcheté : on ne passe point impunément sous les fourches caudines ; ce qui déshonore est funeste : un soufflet ne vous fait physiquement aucun mal, et cependant il vous tue.
Avant de quitter Saint-Denis je fus reçu par le roi et j’eus avec lui cette conversation :
« Eh bien ? me dit Louis XVIII, ouvrant le dialogue par cette exclamation.
— Eh bien, sire, vous prenez le duc d’Otrante ?
— Il l’a bien fallu : depuis mon frère jusqu’au bailli de Crussol (et celui-là n’est pas suspect), tous disaient que nous ne pouvions pas faire autrement : qu’en pensez-vous ?
— Sire, la chose est faite : je demande à Votre Majesté la permission de me taire.
— Non, non, dites : vous savez comme j’ai résisté depuis Gand.
— Sire, je ne fais qu’obéir à vos ordres ; pardonnez à ma fidélité : je crois la monarchie finie. »
Le roi garda le silence ; je commençais à trembler de ma hardiesse, quand Sa Majesté reprit :
« Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis. »
Cette conversation termine mon récit des Cent-Jours.
LIVRE VI
Bonaparte à la Malmaison. — Abandon général. — Départ de la Malmaison. — Rambouillet. — Rochefort. — Bonaparte se réfugie sur la flotte anglaise. — Il écrit au prince régent. — Bonaparte sur le Belléphoron. — Torbay. — Acte qui confine Bonaparte à Sainte-Hélène. — Il passe sur le Northumberland et fait voile. — Jugement sur Bonaparte. — Caractère de Bonaparte. — Si Bonaparte nous a laissé en renommée ce qu’il nous a ôté en force. — Inutilité des vérités ci-dessus exposées. — Île de Sainte-Hélène. — Bonaparte traverse l’Atlantique. — Napoléon prend terre à Sainte-Hélène. — Son établissement à Longwood. — Précautions. — Vie à Longwood. — Visites. — Manzoni. — Maladie de Bonaparte. — Ossian. — Rêveries de Napoléon à la vue de la mer. — Projets d’enlèvement. — Dernière occupation de Bonaparte. — Il se couche et ne se relève plus. — Il dicte son testament. — Sentiments religieux de Napoléon. — L’aumônier Vignale. — Napoléon apostrophe Antomarchi, son médecin. — Il reçoit les derniers sacrements. — Il expire. — Funérailles. — Destruction du monde napoléonien. — Mes derniers rapports avec Bonaparte. — Sainte-Hélène depuis la mort de Napoléon. — Exhumation de Bonaparte. — Ma visite à Cannes.
Si un homme était soudain transporté des scènes les plus bruyantes de la vie au rivage silencieux de l’Océan glacé, il éprouverait ce que j’éprouve auprès du tombeau de Napoléon, car nous voici tout à coup au bord de ce tombeau.
Sorti de Paris le 25 juin, Napoléon attendait à la Malmaison l’instant de son départ de France. Je retourne à lui : revenant sur les jours écoulés, anticipant sur les temps futurs, je ne le quitterai plus qu’après sa mort.
La Malmaison, où l’empereur se reposa, était vide. Joséphine était morte ; Bonaparte dans cette retraite se trouvait seul. Là il avait commencé sa fortune ; là il avait été heureux ; là il s’était enivré de l’encens du monde ; là, du sein de son tombeau, partaient les ordres qui troublaient la terre. Dans ces jardins où naguère les pieds de la foule râtelaient les allées sablées, l’herbe et les ronces verdissaient ; je m’en étais assuré en m’y promenant. Déjà, faute de soins, dépérissaient les arbres étrangers ; sur les canaux ne voguaient plus les cygnes noirs de l’Océanie ; la cage n’emprisonnait plus les oiseaux du tropique : ils s’étaient envolés pour aller attendre leur hôte dans leur patrie.
Bonaparte aurait pu cependant trouver un sujet de consolation en tournant les yeux vers ses premiers jours : les rois tombés s’affligent surtout, parce qu’ils n’aperçoivent en amont de leur chute qu’une splendeur héréditaire et les pompes de leur berceau : mais que découvrait Napoléon antérieurement à ses prospérités ? la crèche de sa naissance dans un village de Corse. Plus magnanime, en jetant le manteau de pourpre, il aurait repris avec orgueil le sayon du chevrier ; mais les hommes ne se replacent point à leur origine quand elle fut humble ; il semble que l’injuste ciel les prive de leur patrimoine lorsqu’à la loterie du sort ils ne font que perdre ce qu’ils avaient gagné, et néanmoins la grandeur de Napoléon vient de ce qu’il était parti de lui-même : rien de son sang ne l’avait précédé et n’avait préparé sa puissance.
À l’aspect de ces jardins abandonnés, de ces chambres déshabitées, de ces galeries fanées par les fêtes, de ces salles où les chants et la musique avaient cessé, Napoléon pouvait repasser sur sa carrière : il se pouvait demander si avec un peu plus de modération il n’aurait pas conservé ses félicités. Des étrangers, des ennemis, ne le bannissaient pas maintenant ; il ne s’en allait pas quasi-vainqueur, laissant les nations dans l’admiration de son passage, après la prodigieuse campagne de 1814 ; il se retirait battu. Des Français, des amis, exigeaient son abdication immédiate, pressaient son départ, ne le voulaient plus même pour général, lui dépêchaient courriers sur courriers, pour l’obliger à quitter le sol sur lequel il avait versé autant de gloire que de fléaux.
À cette leçon si dure se joignaient d’autres avertissements : les Prussiens rôdaient dans le voisinage de la Malmaison ; Blücher, aviné, ordonnait en trébuchant de saisir, de pendre le conquérant qui avait mis le pied sur le cou des rois. La rapidité des fortunes, la vulgarité des mœurs, la promptitude de l’élévation et de l’abaissement des personnages modernes ôtera, je le crains, à notre temps, une partie de la noblesse de l’histoire : Rome et la Grèce n’ont point parlé de pendre Alexandre et César.
Les scènes qui avaient eu lieu en 1814 se renouvelèrent en 1815, mais avec quelque chose de plus choquant, parce que les ingrats étaient stimulés par la peur : il se fallait débarrasser de Napoléon vite : les alliés arrivaient ; Alexandre n’était pas là, au premier moment, pour tempérer le triomphe et contenir l’insolence de la fortune ; Paris avait cessé d’être orné de sa lustrale inviolabilité ; une première invasion avait souillé le sanctuaire ; ce n’était plus la colère de Dieu qui tombait sur nous, c’était le mépris du ciel : le foudre s’était éteint.
Toutes les lâchetés avaient acquis par les Cent-Jours un nouveau degré de malignité ; affectant de s’élever, par amour de la patrie, au-dessus des attachements personnels, elles s’écriaient que Bonaparte était aussi trop criminel d’avoir violé les traités de 1814. Mais les vrais coupables n’étaient-ils pas ceux qui favorisèrent ses desseins ? Si, en 1815, au lieu de lui refaire des armées, après l’avoir délaissé une première fois pour le délaisser encore, ils lui avaient dit, lorsqu’il vint coucher aux Tuileries : « Votre génie vous a trompé ; l’opinion n’est plus à vous ; prenez pitié de la France. Retirez-vous après cette dernière visite à la terre ; allez vivre dans la patrie de Washington. Qui sait si les Bourbons ne commettront point de fautes ? qui sait si un jour la France ne tournera pas les yeux vers vous, lorsque, à l’école de la liberté, vous aurez appris le respect des lois ? Vous reviendrez alors, non en ravisseur qui fond sur sa proie, mais en grand citoyen pacificateur de son pays. »
Ils ne lui tinrent point ce langage : ils se prêtèrent aux passions de leur chef revenu ; ils contribuèrent à l’aveugler, sûrs qu’ils étaient de profiter de sa victoire ou de sa défaite. Le soldat seul mourut pour Napoléon avec une sincérité admirable ; le reste ne fut qu’un troupeau paissant, s’engraissant à droite et à gauche. Encore si les vizirs du calife dépouillé s’étaient contentés de lui tourner le dos ! mais non : ils profitaient de ses derniers instants ; ils l’accablaient de leurs sordides demandes ; tous voulaient tirer de l’argent de sa pauvreté.
Oncques ne fut plus complet abandon ; Bonaparte y avait donné lieu : insensible aux peines d’autrui, le monde lui rendit indifférence pour indifférence. Ainsi que la plupart des despotes, il était bien avec sa domesticité ; au fond il ne tenait à rien : homme solitaire, il se suffisait ; le malheur ne fit que le rendre au désert de sa vie.
Quand je recueille mes souvenirs, quand je me rappelle avoir vu Washington dans sa petite maison de Philadelphie, et Bonaparte dans ses palais, il me semble que Washington, retiré dans son champ de la Virginie, ne devait pas éprouver les syndérèses de Bonaparte attendant l’exil dans ses jardins de la Malmaison. Rien n’était changé dans la vie du premier ; il retombait sur ses habitudes modestes ; il ne s’était point élevé au-dessus de la félicité des laboureurs qu’il avait affranchis ; tout était bouleversé dans la vie du second.
Napoléon quitta la Malmaison accompagné des généraux Bertrand, Rovigo et Beker, ce dernier en qualité de surveillant ou de commissaire. Chemin faisant, il lui prit envie de s’arrêter à Rambouillet. Il en partit pour s’embarquer à Rochefort, comme Charles X pour s’embarquer à Cherbourg ; Rambouillet, retraite inglorieuse où s’éclipsa ce qu’il y eut de plus grand, en race et en homme ; lieu fatal où mourut François Ier ; où Henri III, échappé des barricades, coucha tout botté en passant ; où Louis XVI a laissé son ombre ! Heureux Louis, Napoléon et Charles, s’ils n’eussent été que les obscurs gardiens des troupeaux de Rambouillet !
Arrivé à Rochefort, Napoléon hésitait : la commission exécutive envoyait des ordres impératifs : « Les garnisons de Rochefort et de La Rochelle doivent, » disaient les dépêches, « prêter main-forte pour faire embarquer Napoléon… Employez la force… faites-le partir… ses services ne peuvent être acceptés. »
Les services de Napoléon ne pouvaient être acceptés ! Et n’aviez-vous pas accepté ses bienfaits et ses chaînes ? Napoléon ne s’en allait point ; il était chassé : et par qui ?
Bonaparte n’avait cru qu’à la fortune ; il n’accordait au malheur ni le feu ni l’eau ; il avait d’avance innocenté les ingrats : un juste talion le faisait comparaître devant son système. Quand le succès cessant d’animer sa personne s’incarna dans un autre individu, les disciples abandonnèrent le maître pour l’école. Moi qui crois à la légitimité des bienfaits et à la souveraineté du malheur, si j’avais servi Bonaparte, je ne l’aurais pas quitté ; je lui aurais prouvé, par ma fidélité, la fausseté de ses principes politiques ; en partageant ses disgrâces, je serais resté auprès de lui, comme un démenti vivant de ses stériles doctrines et du peu de valeur du droit de la prospérité.
Depuis le 1er juillet, des frégates l’attendaient dans la rade de Rochefort : des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs inséparables d’un dernier adieu, l’arrêtèrent. Qu’il devait regretter les jours de son enfance alors que ses yeux sereins n’avaient point encore vu tomber la première pluie ? Il laissa le temps à la flotte anglaise d’approcher. Il pouvait encore s’embarquer sur deux lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c’est le parti que prit son frère Joseph) ; mais la résolution lui faillit en regardant le rivage de France. Il avait aversion d’une république ; l’égalité et la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il penchait à demander un asile aux Anglais : « Quel inconvénient trouvez-vous à ce parti ? disait-il à ceux qu’il consultait. — « L’inconvénient de vous déshonorer, » lui répondit un officier de marine : vous ne devez pas même tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler pour vous montrer à un schelling par tête. »
Malgré ces observations, l’empereur résolut de se livrer à ses vainqueurs. Le 13 juillet, Louis XVIII étant déjà à Paris depuis cinq jours, Napoléon envoya au capitaine du vaisseau anglais le Bellérophon cette lettre pour le prince régent :
« Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.
« Rochefort, 13 juillet 1815. »
Si Bonaparte n’avait pendant vingt ans accablé d’outrages le peuple anglais, son gouvernement, son roi et l’héritier de ce roi, on aurait pu trouver quelque convenance de ton dans cette lettre ; mais comment cette Altesse Royale, tant méprisée, tant insultée par Napoléon, est-elle devenue tout à coup le plus puissant, le plus constant, le plus généreux des ennemis, par la seule raison qu’elle est victorieuse ? Il ne pouvait pas être persuadé de ce qu’il disait ; or ce qui n’est pas vrai n’est pas éloquent. La phrase exposant le fait d’une grandeur tombée qui s’adresse à un ennemi est belle ; l’exemple banal de Thémistocle est de trop.
Il y a quelque chose de pire qu’un défaut de sincérité dans la démarche de Bonaparte ; il y a oubli de la France : l’empereur ne s’occupa que de sa catastrophe individuelle ; la chute arrivée, nous ne comptâmes plus pour rien à ses yeux. Sans penser qu’en donnant la préférence à l’Angleterre sur l’Amérique, son choix devenait un outrage au deuil de la patrie, il sollicita un asile du gouvernement qui depuis vingt ans soudoyait l’Europe contre nous, de ce gouvernement dont le commissaire à l’armée russe, le général Wilson, pressait Kutuzof, dans la retraite de Moscou, d’achever de nous exterminer : les Anglais, heureux à la bataille finale, campaient dans le bois de Boulogne. Allez donc, ô Thémistocle, vous asseoir tranquillement au foyer britannique, tandis que la terre n’a pas encore achevé de boire le sang français versé pour vous à Waterloo ! Quel rôle le fugitif, fêté peut-être, eût-il joué au bord de la Tamise, en face de la France envahie, de Wellington devenu dictateur au Louvre ? La haute fortune de Napoléon le servit mieux : les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leurs bastilles ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer.
Le 15 juillet, l’Épervier transporta Bonaparte au Bellérophon. L’embarcation française était si petite que du bord du vaisseau anglais on n’apercevait pas le géant sur les vagues. L’empereur, en abordant le capitaine Maitland, lui dit : « Je viens me mettre sous la protection des lois de l’Angleterre, » Une fois du moins le contempteur des lois en confessait l’autorité.
La flotte fit voile pour Torbay : une foule de barques se croisaient autour du Bellérophon ; même empressement à Plymouth. Le 30 juillet, lord Keith délivra au requérant l’acte qui le confinait à Sainte-Hélène : « C’est pis que la cage de Tamerlan, » dit Napoléon.
Cette violation du droit des gens et du respect de l’hospitalité était révoltante ; si vous recevez le jour dans un navire quelconque, pourvu qu’il soit sous voile, vous êtes Anglais de naissance ; en vertu des vieilles coutumes de Londres, les flots sont réputés terre d’Albion. Et un navire anglais n’était point pour un suppliant un autel inviolable, il ne plaçait point le grand homme qui embrassait la poupe du Bellérophon sous la protection du trident britannique ! Bonaparte protesta ; il argumenta de lois, parla de trahison et de perfidie, en appela à l’avenir : cela lui allait-il bien ? ne s’était-il pas ri de la justice ? n’avait-il pas dans sa force foulé aux pieds les choses saintes dont il invoquait la garantie ? n’avait-il pas enlevé Toussaint-Louverture et le roi d’Espagne ? n’avait-il pas fait arrêter et détenir prisonniers pendant des années les voyageurs anglais qui se trouvaient en France au moment de la rupture du traité d’Amiens ? Permis donc à la marchande Angleterre d’imiter ce qu’il avait fait lui-même, et d’user d’ignobles représailles ; mais on pouvait agir autrement.
Chez Napoléon, la grandeur du cœur ne répondait pas à la largeur de la tête : ses querelles avec les Anglais sont déplorables ; elles révoltent lord Byron. Comment daigna-t-il honorer d’un mot ses geôliers ? On souffre de le voir s’abaisser à des conflits de paroles avec lord Keith à Torbay, avec sir Hudson Lowe à Sainte-Hélène, publier des factums parce qu’on lui manque de foi, chicaner sur un titre, sur un peu plus, sur un peu moins d’or ou d’honneurs. Bonaparte, réduit à lui-même, était réduit à sa gloire, et cela lui devait suffire : il n’avait rien à demander aux hommes ; il ne traitait pas assez despotiquement l’adversité ; on lui aurait pardonné d’avoir fait du malheur son dernier esclave. Je ne trouve de remarquable dans sa protestation contre la violation de l’hospitalité que la date et la signature de cette protestation : « À bord du Bellérophon, à la mer. Napoléon. » Ce sont là des harmonies d’immensité.
Du Bellérophon, Bonaparte passa sur le Northumberland. Deux frégates chargées de la garnison future de Sainte-Hélène l’escortaient. Quelques officiers de cette garnison avaient combattu à Waterloo. On permit à cette explorateur du globe de garder auprès de lui M. et madame Bertrand, MM. de Montholon, Gourgaud et de Las Cases, volontaires et généreux passagers sur la planche submergée. Par un article des instructions du capitaine, Bonaparte devait être désarmé : Napoléon seul, prisonnier dans un vaisseau, au milieu de l’Océan, désarmé ! quelle magnifique terreur de sa puissance ! Mais quelle leçon du ciel donnée aux hommes qui abusent du glaive ! La stupide amirauté traitait en sentencié de Botany-Bay le grand convict de la race humaine : le prince Noir fit-il désarmer le roi Jean ?
L’escadre leva l’ancre. Depuis la barque qui porta César, aucun vaisseau ne fut chargé d’une pareille destinée. Bonaparte se rapprochait de cette mer des miracles, où l’Arabe du Sinaï l’avait vu passer. La dernière terre de France que découvrit Napoléon fut le cap la Hogue ; autre trophée des Anglais.
L’empereur s’était trompé dans l’intérêt de sa mémoire, lorsqu’il avait désiré rester en Europe ; il n’aurait bientôt été qu’un prisonnier vulgaire ou flétri : son vieux rôle était terminé. Mais au delà de ce rôle une nouvelle position le rajeunit d’une renommée nouvelle. Aucun homme de bruit universel n’a eu une fin pareille à celle de Napoléon. On ne le proclama point, comme à sa première chute, autocrate de quelques carrières de fer et de marbre, les unes pour lui fournir une épée, les autres une statue ; aigle, on lui donna un rocher à la pointe duquel il est demeuré au soleil jusqu’à sa mort, et d’où il était vu de toute la terre.
Au moment où Bonaparte quitte l’Europe, où il abandonne sa vie pour aller chercher les destinées de sa mort, il convient d’examiner cet homme à deux existences, de peindre le faux et le vrai Napoléon : ils se confondent et forment un tout, du mélange de leur réalité et de leur mensonge.
De la réunion de ces remarques il résulte que Bonaparte était un poète en action, un génie immense dans la guerre, un esprit infatigable, habile et sensé dans l’administration, un législateur laborieux et raisonnable. C’est pourquoi il a tant de prise sur l’imagination des peuples, et tant d’autorité sur le jugement des hommes positifs. Mais comme politique ce sera toujours un homme défectueux aux yeux des hommes d’État. Cette observation, échappée à la plupart de ses panégyristes, deviendra, j’en suis convaincu, l’opinion définitive qui restera de lui ; elle expliquera le contraste de ses actions prodigieuses et de leurs misérables résultats. À Sainte-Hélène il a condamné lui-même avec sévérité sa conduite politique sur deux points : la guerre d’Espagne et la guerre de Russie ; il aurait pu étendre sa confession à d’autres coulpes. Ses enthousiastes ne soutiendront peut-être pas qu’en se blâmant il s’est trompé sur lui-même. Récapitulons :
Bonaparte agit contre toute prudence, sans parler de nouveau de ce qu’il y eut d’odieux dans l’action, en tuant le duc d’Enghien : il attacha un poids à sa vie. Malgré les puérils apologistes, cette mort, ainsi que nous l’avons vu, fut le levain secret des discordes qui éclatèrent dans la suite entre Alexandre et Napoléon, comme entre la Prusse et la France.
L’entreprise sur l’Espagne fut complètement abusive : la Péninsule était à l’empereur ; il en pouvait tirer le parti le plus avantageux : au lieu de cela, il en fit une école pour les soldats anglais, et le principe de sa propre destruction par le soulèvement d’un peuple.
La détention du pape et la réunion des États de l’Église à la France n’étaient que le caprice de la tyrannie par lequel il perdit l’avantage de passer pour le restaurateur de la religion.
Bonaparte ne s’arrêta pas lorsqu’il eut épousé la fille des Césars, ainsi qu’il l’aurait dû faire : la Russie et l’Angleterre lui criaient merci.
Il ne ressuscita pas la Pologne, quand du rétablissement de ce royaume dépendait le salut de l’Europe.
Il se précipita sur la Russie malgré les représentations de ses généraux et de ses conseillers.