Mémoires d’outre-tombe (page 15)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Appendice Tome 5

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Lettres de Genève

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VIII

LETTRES DE GENÈVE.

Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le 23.

Lorsque Voltaire, au mois de février 1753, était allé se fixer en Suisse, il avait acheté coup sur coup le château de Montriond, aux portes de Lausanne, et celui de St-Jean, sur la route de Genève à Lyon. Il avait fait de ces résidences seigneuriales « un palais d’hiver et un palais d’été ». Encore embelli par ses soins, le château de Saint-Jean avait dû changer de nom et avait été baptisé par lui sous ce nouveau vocable : les Délices. Ce pauvre diable de Chateaubriand n’était point un si gros seigneur que Voltaire. Il fut donc tout heureux et tout aise de pouvoir s’installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste logis, situé à Genève, dans le quartier appelé les Pâquis.

C’est de là qu’il écrivait à son vieil ami Ballanche, le 12 juillet 1831, la jolie lettre qu’on va lire :

Genève, 12 juillet 1831.

L’ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente ; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et tantôt il me fait écrire, comme l’abbé Trublet. C’est ainsi que j’accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, comme je l’avais toujours prévu et annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse ! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir : quiconque régnera l’aura ; hier Charles X, aujourd’hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, sempre bene, et des serments tant qu’on voudra, et des commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, depuis les sans-culotides jusqu’aux 27, 28, et 29 juillet. Une chose seulement m’étonne, c’est le manque d’honneur du moment. Je n’aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à tout prix et qu’elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n’avaient que de l’encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

L’amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse ; précisément tout l’opposé de l’autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais qu’au fond je n’y crois pas, et c’est là mon mal : car, si toutefois il pouvait m’entrer dans l’esprit que je suis un chef-d’œuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l’hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l’hiver de ma vie ; je me lécherais et j’aurai la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu’un pauvre ours maigre, et je n’ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m’est enfin parvenu après avoir fait le voyage complet des petits cantons, dans la poche de votre courrier. J’aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu’avait mis la sonnerie de l’horloge à sonner l’air de l’Ave Maria. Toute votre exposition est magnifique, jamais vous n’avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens, votre Vision d’Hébal est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m’avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l’éternité ; vous m’avez expliqué Dieu avant la création de l’homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

Mon vieil ami, je vous envie ; vous pouvez très bien vous passer de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l’avenir, vous vous riez du présent qui m’assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience ! je serai bientôt délivré des dernières ; les premières me suivront-elles dans la tombe ? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous ! Mille amitiés.

Chateaubriand.

Un autre fidèle de l’Abbaye-au-Bois, Jean-Jacques Ampère, au nom de ses amis comme au sien, lui écrivait pour le supplier de ne pas abandonner plus longtemps son pays, de revenir trouver un groupe de jeunes gens dont la bonne volonté et le libéralisme réclamaient ses encouragements et ses conseils.

Voici la réponse de Chateaubriand :

Genève, 18 juillet 1831.

Vous ne sauriez croire, Monsieur, combien je suis touché de votre noble lettre. Je serais trop fier d’être choisi par cette jeunesse française que votre caractère et vos talents honorent, pour être, non pas son guide et son chef, mais son vieil ami. Mais, Monsieur, l’âge des illusions est passé pour moi ; je sens que mon rôle est fini, ma carrière achevée. Je n’ai jamais fait cas de la vie : ce qui m’en reste me semble ridicule ou pitoyable ; peu importe que ce vieux chiffon sèche maintenant au soleil de la patrie ou de l’exil.

Pour bien m’expliquer, Monsieur, il me faudrait un volume, et peut-être aurait-il le triste effet de vous ennuyer et de vous décourager. Je crains que la liberté ne soit pas un fruit du sol de la France ; hors quelques esprits élevés qui la comprennent, le reste s’en soucie peu. L’égalité, notre passion naturelle, est magnifique dans les grands cœurs, mais, pour les âmes étroites, c’est tout simplement de l’envie ; et, dans la foule, des meurtres et des désordres ; et puis l’égalité, comme le cheval de la fable, se laisse brider et seller pour se défaire de son ennemi ; toujours l’égalité s’est perdue dans le despotisme ; cela, Monsieur, vous expliquera toutes les désertions qui vous environnent ; le passage continuel de vos jeunes amis au pouvoir ; enfin, quelque chose de pis en ce moment : l’insensibilité de la France à ce qui lui fut toujours si cher : l’honneur de son nom et de ses armes… Ah ! Monsieur, j’ai le malheur d’être un ancien et un nouveau Français ; je me ferais écorcher vif pour l’honneur de la France et pendre pour ses libertés. À quoi serais-je bon dans un pays qui ne sent plus le premier et qui est toujours prêt à livrer les secondes ? Entre les panégyristes de la Terreur et les amis de la paix à tout prix, où est ma place ? Combattre les uns et les autres ! Où serait mon public ? Y a-t-il en France vingt hommes comme vous ? J’en doute. Vivez, Monsieur, pour conserver le feu sacré, mais sachez bien, pour ne pas vous tromper, que vous et quelques-uns de vos jeunes compagnons en avez seuls le dépôt. La civilisation générale ne rétrogradera pas, mais elle pourra périr en un lieu, en un pays, en France, et être errante comme l’Église du Christ. Croyez que je vous parle de tout ceci avec douleur, mais sans humeur et sans regrets cachés… En vérité, il faudrait être bien fou pour déplorer le peu de jours que cette révolution enlève à ma vie publique ; elle me rend même un service en mettant dans l’ombre les années où j’allais radoter ; je lui sais gré de m’avoir retranché brusquement du nombre des vivants. Il y a, dans mon voisinage, à l’hospice du mont Saint-Bernard, une chambre où l’on dépose, avant de les enterrer, les voyageurs qui ont péri dans une tourmente : c’est là que je suis engourdi. À votre âge, Monsieur, il faut soigner sa vie ; au mien, il faut soigner sa mort. L’avenir au delà de la tombe est la jeunesse des hommes à cheveux blancs ; je veux user de cette seconde jeunesse un peu mieux que je n’ai fait de la première.

Je vous le répète en finissant, Monsieur, votre lettre m’a profondément touché ; elle est digne de vous et de vos sentiments ; c’est tout dire. Pardonnez à la prolixité de ma réponse : autrefois, je n’écrivais que des billets ; aujourd’hui le plus grand papier ne me suffit plus ; c’est une infirmité des perruques. Je ne suis pas Nestor : je n’en ai malheureusement que les longs propos.

Si nous avons la guerre, ce que je ne crois pas du tout, je rentrerai en France pour partager le sort de ma patrie ; et alors, Monsieur, quel bonheur d’entreprendre avec vous quelque chose pour le bien et l’honneur de ce beau nom de Français que nous portons l’un et l’autre avec tant d’orgueil et d’amour.

Je suis, Monsieur, avec le plus entier dévouement et la considération la plus distinguée, votre très humble et très obéissant serviteur.

Chateaubriand.

Chateaubriand et le Journal du maréchal de Castellane

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La Némésis de Barthélémy. Chateaubriand, Lamartine et Balzac

Chateaubriand

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IX

LA NÉMÉSIS DE BARTHÉLEMY. CHATEAUBRIAND, LAMARTINE ET BALZAC.

On vient de voir avec quelle éloquence Chateaubriand avait répondu à l’auteur de Némésis, le rappelant au respect de ces nobles et saintes choses, la religion, l’innocence et le malheur. Le poète révolutionnaire, l’insulteur haineux de la Monarchie et de l’Église, ne laissa pas de recevoir encore d’autres leçons. Lamartine, à ce moment, était candidat à la députation quelque part, à Dunkerque, je crois. Barthélémy décocha au chantre des Méditations et des Harmonies quelques-unes de ses flèches les plus acérées :

D’en haut tu fais tomber sur nous, petits atomes,

Tes Gloria Patri délayés en des tomes,

Tes psaumes de David imprimés sur vélin :

Mais quand de tes billets l’échéance est venue,

Poète financier, tu descends de la nue,

Pour traiter avec Gosselin…

On n’a point oublié tes œuvres trop récentes,

Tes hymnes à Bonald en strophes caressantes,

Et sur l’autel Rémois ton vol de séraphin ;

Ni tes vers courtisans pour tes rois légitimes,

Pour les calamités des augustes victimes,

Et pour ton seigneur le Dauphin.

Va, les temps sont passés des sublimes extases,

Des harpes de Sion, des saintes paraphrases ;

Aujourd’hui tous ces chants expirent sans écho :

Va donc, selon tes vœux, gémir en Palestine,

Et présenter, sans peur, le nom de Lamartine

Aux électeurs de Jéricho.

La réponse de Lamartine fut superbe. Celui-là avait vraiment dans son carquois les flèches d’Apollon :

Non, sous quelque drapeau que le barde se range,

La muse sert sa gloire et non ses passions ;

Non, je n’ai pas coupé les ailes à cet ange

Pour l’atteler hurlant au char des factions.

Non, je n’ai pas couvert du masque populaire

Son front resplendissant des feux du saint parvis,

Ni, pour fouetter et mordre irritant sa colère,

Changé ma muse en Némésis…

Mais ces strophes vengeresses sont dans toutes les mémoires. Il suffit ici de les rappeler.

Moins illustre alors que Chateaubriand et Lamartine, mais destiné à les rejoindre dans la gloire, Balzac n’était encore que l’auteur des Chouans et des Scènes de la vie privée. Autant et plus que Lamartine et Chateaubriand, il avait la haine de la révolution et le respect de la monarchie. Le 1er mai 1831, l’auteur de Némésis publia, sous ce titre, la Statue de Napoléon, une pièce dans laquelle il jetait l’insulte aux Bourbons de la branche aînée. La lettre que lui écrivit aussitôt Balzac mérite de prendre place à côté de celle de Chateaubriand. On me saura sans doute gré de la reproduire ici.

Paris, ce 3 mai 1831.

Monsieur,

N’ayant pas l’honneur de tous connaître personnellement, je vous prie d’abord d’excuser ma liberté ; puis, permettez-moi de vous soumettre quelques observations sur votre satire de dimanche dernier, la Statue de Napoléon.

Avant tout, je vous féliciterai d’une chose : quand je vis apparaître votre journal, je craignis sincèrement qu’un homme de votre trempe et de votre talent ne s’engouât des idées révolutionnaires et jacobines, qui redeviennent à la mode et forment chaque jour de nouveaux prosélytes, idées qui nous feraient rétrograder jusqu’au charnier fangeux des Hébert, des Chaumette, des Marat, et que tout homme de cœur doit combattre et repousser vigoureusement. Votre numéro de dimanche m’a pleinement rassuré là-dessus ; il met Némésis d’accord avec vos précédents ouvrages ; il en fait le pendant polémique de Napoléon en Égypte, de Waterloo, du Fils de l’homme. Vous donnez un organe de plus au parti bonapartiste et non pas aux gens qui voudraient voir revivre les beaux jours de la Convention et de la Terreur. Encore une fois, monsieur, je vous félicite.

Mais est-il nécessaire, pour défendre la cause que vous servez, d’attaquer sans cesse et sans relâche une famille malheureuse et exilée ? Vous avez fait à la monarchie légitime une guerre assez rude, vous lui avez porté des coups assez éclatants pour être généreux après la victoire. Aujourd’hui, l’adversaire est désarmé et à terre, et votre vers incisif le poursuit encore. Dès le début de votre pièce, vous montrez votre haine terrible pour cette famille que l’exil frappe pour la troisième fois. Vous leur faites vos sanglants reproches avec la même acrimonie et le même fiel que s’ils étaient encore sur le trône.

Prenez garde, Monsieur ! Sur ce chemin on dépasse aisément le but, et, si vous frappez fort, vous pourriez bien ne pas frapper juste. Quand les Bourbons revinrent, on renversa la statue de Napoléon ; ce fut un acte malheureux, à mon sens ; mais aujourd’hui que seize ans ont passé sur ces événements, est-ce une raison pour oublier ce que Louis XVIII fit, dès le premier jour, pour arrêter les dévastations des soldats des puissances étrangères, ses alliées, qui restauraient son trône ? Je ne le crois pas. La haine ne devait pas remonter si haut. La justice veut qu’on flétrisse ces hommes qui se montrèrent plus royalistes que le roi, et qui, dans leur zèle insensé, compromirent de tout leur pouvoir la dignité royale.

Pour ma part, je méprise souverainement ces hommes. On les rencontre à la queue de tous les partis et aucune infamie ne les arrête ; ils feraient détester la meilleure des causes et haïr le plus juste des hommes. Réservez vos foudroyants anathèmes pour ces êtres vils, Monsieur, et tous les gens de cœur applaudiront aux coups de fouet de votre Némésis vengeresse. Vous pourrez bien rester encore l’organe d’un parti, mais ce parti sera grossi de tous les honnêtes gens.

C’est vraiment dommage, Monsieur, qu’une poésie aussi vigoureuse que la vôtre s’égare de la sorte. Ne soyez pas étonné de la franchise de ma parole. Vos stigmates sont durs à subir et à supporter et, nonobstant mes opinions bien arrêtées, je sais admirer et louer en dehors d’elles.

Ôtez de votre livraison de dimanche dernier quelques vers d’une brutalité offensante et injuste, et vos vers, sans rien perdre de leur énergie et de leur chaleur, prennent un caractère monumental tout à fait digne du sujet que vous avez traité. Vous y dites de fort belles et fort magnifiques choses sur le peuple et ses instincts et ses goûts artistiques. Votre appel sera entendu sans doute et aussi ce que vous demandez, qu’on équipe une flotte qui nous rapporte les cendres de l’empereur.

À propos de cette installation de la famille impériale, vous parlez de l’exil de la famille Bonaparte. Dieu me garde, Monsieur, de toute mauvaise pensée qui pourrait vous froisser ! Mais cet exil, pour lequel vous voulez le respect sans doute, n’eût-il pas dû vous conseiller le respect de cet exil plus récent, du moins en ce qui concerne les reproches aux personnes, reproches que je pourrais appeler dynastiques ? Cet exil de la famille de Napoléon, je voudrais le voir cesser, Monsieur, mais je trouverais injuste qu’elle accusât les Bourbons de tout ce qui s’est passé en 1815. Les temps de troubles permettent aux scélérats de tout ordre et de toute nuance de se livrer à leurs vilenies et à leurs scélératesses et ils en profitent.

Je terminerai cette lettre déjà trop longue, en formant un désir : c’est que nous n’en arrivions jamais au poème héroïque par lequel vous avez terminé votre satire. Nous avons eu assez de grandes guerres ; je crois que le temps des grandes paix est arrivé, nonobstant les avis contraires des politiques qui prennent pour vérités leurs rêveries et ne consultent jamais les nécessités populaires.

Agréez, Monsieur, l’hommage des sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être votre dévoué serviteur.

Le 1er avril 1832, la Némésis cessait de paraître. Le poète détendait son arc ; mais c’était, disait-il, pour le reprendre bientôt ; après un peu de repos, ses forces une fois revenues, il descendrait de nouveau dans l’arène :

Je prendrai de nouveau le casque et la cuirasse ;

Dans l’arène battue où j’imprimai ma trace,

Je viendrai, comme Entelle, aux yeux des combattants,

Raidir un bras connu qui combattit sept ans.

Hélas ! c’était pour toujours que l’athlète avait déposé son ceste : cæ̯æ̯stus artemque repono. Le public, en effet, n’allait pas tarder à apprendre que l’auteur de Némésis, après avoir vidé son carquois, travaillait, dans une paisible retraite, à une traduction en vers de l’Énéide, pour laquelle le ministère lui avait donné un encouragement de quatre-vingt mille francs. Barthélémy essaya de se justifier ; sa Justification se perdit au milieu du bruit des protestations indignées. Il n’en devait rester que ce vers :

L’homme absurde est celui qui ne change jamais.

Plus tard, il essaiera de revenir à la satire. Il publiera la Nouvelle Némésis (1844-1845) ; le Zodiaque (1846), etc. Un méprisant silence accueillera ces vaines tentatives. Sa voix ne trouvera plus d’écho. Cet homme qui avait tant aimé le bruit et qui avait presque touché à la gloire, sera condamné pendant vingt ans à rechercher l’obscurité, à fuir la foule, à ne sortir que le soir, pareil maintenant à l’homme qui avait perdu son ombre. — Barthélémy est mort le 23 août 1867.

Lettres de Genève

La Némésis de Barthélémy. Chateaubriand, Lamartine et Balzac

La duchesse de Berry en Vendée

Chateaubriand

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X

LA DUCHESSE DE BERRY EN VENDÉE.

Dans la seconde quinzaine de mars 1832, la duchesse de Berry avait adressé à Chateaubriand une lettre ainsi conçue :

Ma lettre au… adressée à M… devant vous être communiquée, je ne vous écris que pour vous dire qu’il est bien important que vous puissiez le joindre sans perdre un instant, et pour vous répéter combien je compte sur vous dans cette occasion décisive. Puissions-nous travailler avec succès au bonheur de la France et être bientôt à même de vous prouver toute ma reconnaissance !

Marie-Caroline, régente de France.

15 mars 1832.

Même communication était faite, à la même heure, à M. Hyde de Neuville et au duc de Fitz-James. Tous les trois, convaincus que la prise d’arme projetée par la mère d’Henri V, ne pouvait qu’aboutir à un échec, s’efforcèrent de l’en détourner. Chateaubriand lui écrivit une lettre qui se terminait ainsi :

Quarante années de tempêtes ont brisé les plus fortes âmes, l’apathie est grande. Si Henri V pouvait être transporté aux Tuileries sans secousses, sans léser le plus léger intérêt, nous serions bien près d’une Restauration. Mais elle est encore loin, si des événements que Dieu seul connaît ne viennent pas changer la situation !

La duchesse de Berry avait passé outre. On apprenait successivement son débarquement en Provence, son arrivée en Vendée. La prise d’armes, confiée au maréchal de Bourmont, était imminente si aucun contre-ordre n’était donné. Chateaubriand, Fitz-James et Hyde de Neuville estimèrent qu’il était de leur devoir de faire un nouvel et suprême appel à la raison et au cœur de la princesse. Chateaubriand rédigea une Note, qui devait être remise par l’homme le mieux fait pour donner des conseils utiles, par Berryer. Cette Note ne figure pas dans les Mémoires. En voici le texte :

Les personnes en qui on a reporté une honorable confiance ne peuvent s’empêcher de témoigner leur douleur des conseils en vertu desquels on est arrivé à la crise présente. Ces conseils ont été donnés par des hommes sans doute pleins de zèle, mais qui ne connaissent ni l’état actuel des choses ni les dispositions des esprits. On se trompe quand on croit à la possibilité d’un mouvement dans Paris. On ne trouverait pas douze cents hommes, non mêlés d’agents de police, qui pour quelques écus feraient du bruit dans la rue, et qui auraient à y combattre la garde nationale et une garnison fidèle. On se trompe sur la Vendée comme on s’est trompé sur le Midi. Cette terre de dévouement et de sacrifices est désolée par une armée nombreuse, aidée de la population des villes, presque toutes antilégitimistes. Une levée de paysans n’aboutirait désormais qu’à faire saccager les campagnes et à consolider le gouvernement actuel par un triomphe facile. On pense que, si la mère de Henri V était en France, elle devrait se hâter d’en sortir, après avoir ordonné à tous ses chefs de rester tranquilles. Ainsi, au lieu d’être venue organiser la guerre civile, elle serait venue commander la paix ; elle aurait eu la double gloire d’accomplir une action d’un grand courage et d’arrêter l’effusion du sang français. Les sages amis de la légitimité que l’on n’a jamais prévenus de ce que l’on voulait faire, qui n’ont jamais été consultés sur les partis hasardeux que l’on voulait prendre, et qui n’ont connu les faits que lorsqu’ils ont été accomplis, renvoient la responsabilité de ces faits à ceux qui en ont été les conseillers et les auteurs. Ils ne peuvent ni mériter l’honneur ni encourir le blâme dans les chances de l’une ou l’autre fortune.

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L’arrestation de Chateaubriand

Chateaubriand

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XI

L’ARRESTATION DE CHATEAUBRIAND.

Bien loin d’encourager la duchesse de Berry dans son aventureuse entreprise, Chateaubriand, nous l’avons vu (Appendice no X), avait fait, au contraire, tous ses efforts pour la détourner de sa prise d’armes ; n’ayant pu y réussir, il l’avait suppliée de sortir de France le plus promptement possible. Mais cela, la police l’ignorait ; il était dès lors naturel qu’elle le tînt pour suspect et qu’elle exerçât sur lui une active surveillance. IL prit gaiement la chose, comme on le peut voir par cette jolie lettre, adressée au rédacteur de La Quotidienne :

Paris, ce 4 juin 1832.

Monsieur,

Je viens de lire dans votre journal l’interrogatoire subi par M. le vicomte de Touchebœuf ; mon nom s’y trouve mêlé. Je ne puis m’empêcher de m’ébahir de la niaiserie des bonnes gens qui, me voyant écrire tous les jours ce que je pense, déclarer à la face du soleil que je ne reconnais point l’ordre politique actuel, parce qu’il ne tire son droit ni de l’ancienne monarchie, ni de la souveraineté du peuple, lequel peuple n’a point été assemblé et consulté ; je ne puis, dis-je, m’empêcher de m’ébahir de cette niaiserie qui s’évertue à découvrir mon opinion dans des correspondances secrètes ; je n’ai point de correspondances secrètes ; si j’en avais, elles ne diraient rien de plus, rien de moins que ce que j’imprime dans mes correspondances avec le public.

Quand j’affirme, Monsieur, que je n’ai point de correspondances secrètes, cela ne veut pas dire que je n’ai écrit à personne dans ces derniers temps, et pour peu que la police veuille bien encore attendre quelques jours, je lui éviterai la peine de déterrer mes lettres privées. Si elle m’honorait d’une visite domiciliaire, je la conduirais moi-même à ma cachette ; je lui livrerais les preuves du délit, à la condition qu’elle les insérât le lendemain dans le Moniteur. Toutefois, comme je ne veux pas la prendre en traître, je l’avertis que ses maîtres ne lui sauraient aucun gré de sa découverte. Patience encore une fois, elle apprendra tout par moi, puisqu’elle est assez ingénue pour s’occuper de moi. J’invite encore la police à retirer les espions qui viennent se morfondre à ma porte et qui me regardent d’un air si bête. Eh ! bien, Messieurs, vous le savez : je sors à deux heures tous les jours ; je porte une redingote bleue aussi râpée que la légitimité dont je suis l’ambassadeur ; je me promène comme le vieux célibataire au Luxembourg : à la rente près, je ne ressemble pas mal à un des rentiers de l’allée de l’Observatoire ; je fais deux ou trois visites, toujours aux mêmes personnes ; je rentre à cinq heures et demie pour dîner ; le soir, arrivent quelques-uns de ces rares amis qui demeurent après l’infortune. Je me couche à neuf heures ; je me lève à six ; je lis les journaux qu’on veut bien m’envoyer gratis ; quand je ne me trouve pas en train de me moquer du juste-milieu, je vais, de dix heures à midi, visiter certains républicains, gens d’esprit et de cœur qui, moins indulgents que moi, ont envie de pendre ceux dont j’ai envie de rire. Quelquefois encore, des décorés de Juillet, abandonnés de la quasi-légitimité, viennent me prier de partager avec eux ma misère légitime. Voilà, Messieurs les espions, mon signalement et le compte rendu de ma journée, que vous certifierez sans doute valable et conforme. Épargnez-vous donc le souci de me suivre, et gagnez mieux l’argent tiré de la bourse des contribuables.

J’ai l’honneur d’être, Monsieur, etc.

Chateaubriand.

La police ne se laisse pas facilement convaincre. De la lettre de Chateaubriand, elle ne retint que ce petit détail : « Je me couche à neuf heures ; je me lève à six. » En conséquence, le samedi 16 juin, à quatre heures du matin, deux heures avant son lever, trois messieurs se présentèrent chez lui et le mirent en état d’arrestation, sous la prévention de « complot contre la sûreté de l’État ».

La duchesse de Berry en Vendée

L’arrestation de Chateaubriand

Jeune fille et jeune fleur

Chateaubriand

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Jeune fille et jeune fleur

Chateaubriand et M. Bertin aîné ►

XII

JEUNE FILLE ET JEUNE FLEUR

À peine composées, les stances sur la mort de la jeune Élisa parurent dans un journal. En les imprimant, on fit manquer l’auteur aux lois de la prosodie, à la mesure d’un vers alexandrin. Cette faute d’impression — felix culpa — lui fut une occasion d’écrire à M. Amédée Pichot, directeur de la Revue de Paris, cette charmante lettre :

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