Mémoires d’outre-tombe (page 16)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Préfecture de police, ce 22 juin 1832.

Monsieur,

Permettez à un pauvre poète de faire entendre ses doléances et de chercher dans votre journal une consolation à une injustice.

Vous aurez peut-être ouï-dire qu’il m’est arrivé ces jours derniers un petit accident : on m’a conduit à la préfecture de police pour un crime d’État dont le soupçon m’a beaucoup moins affligé que l’offense qui m’oblige à porter plainte à votre tribunal ; je reconnais la compétence littéraire.

Vous saurez donc, Monsieur, qu’amené à la préfecture de police à l’heure où les muses se couchent et les hommes se lèvent, on me déposa d’abord dans une petite chambre de six pas de long sur cinq de large. Un lit de sangle, une chaise, une table, une planche et un seau composaient mon ameublement. Ma fenêtre, percée en haut, était munie de bons barreaux de fer qui me laissaient voir quelques toits gothiques et les chauves-souris volant à l’entour ; force cris dans les cours et dans les loges environnantes, hurlements de fous, sanglots et chansons, ris et larmes, piétinements de chevaux, fracas de sabres traînants, etc., etc. Le soir, M. le préfet de police me vint chercher et me conduisit dans ses appartements, où je fus comblé de soins et de politesses. Mais revenons à ma grande affaire.

Pendant les douze ou treize heures que je passai dans ma grotte, Apollon me visita. Un Anglais, dont je suis l’ami depuis longtemps, avait perdu sa fille unique, à peine âgée de dix-neuf ans. La veille même de mon arrestation, j’avais vu le cercueil de cette jeune fille descendre dans la fosse ; on avait déposé une couronne de roses blanches sur le cercueil, et la terre s’était refermée pour toujours sur la jeune fille et sur la jeune fleur. Cette image, empreinte dans ma mémoire, se reproduisit malgré moi dans un petit chant funèbre divisé en quatre lais.

Jusque-là, tout est bien ; mais, Monsieur, voici l’injure. Pourriez-vous croire qu’en imprimant ce poème, on m’a fait manquer à la mesure d’un vers alexandrin ? On m’a fait dire :

Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine.

N’est-ce pas, Monsieur, attaquer l’honneur d’un poète dans sa partie la plus vive ! On a beau dorer la pilule, me flatter d’une agréable négligence, j’ai senti

l’homicide acier

Que le traître en mon sein a plongé tout entier.

Grâce à Dieu, je puis prouver mon innocence comme dans la conspiration adjointe à mes vers. Je n’accepte ni la faute, ni la correction ingénieuse de quelques amis prompts à cacher ma honte. Je n’ai point écrit avec une syllabe de moins :

Vieux chêne, le temps fauche sur ta racine,

je n’ai point écrit avec une syllabe restituée :

Et vieux chêne, le temps fauche sur sa racine,

j’ai écrit :

Vieux chêne !… le temps a fauché sur ta racine,

Il est vrai qu’en maintenant cette leçon, je me déclare de l’école romantique, je romps le vers à la barbe de Boileau et place l’hémistiche à la troisième syllabe au lieu de la sixième ; je dis, comme l’aurait déclamé Talma :

Vieux chêne !… avec un repos ; puis, tout de suite et tout d’une haleine : le temps a fauché sur ta racine jeune fille et jeune fleur. Mon oreille demeurée classique, en contradiction avec mon esprit romantique, n’est point choquée de cette césure ; elle y trouve une sorte d’euphonie rapide et triste, imitative de l’action du temps, qui, d’un seul coup, abat la jeune fille et la fleur. Ne faudrait-il pas aussi, pour contenter Messieurs les classiques, qu’au régime pluriel roses sans taches, je donnasse un verbe gouvernant enlevé par l’ellipse ? Et nos licences, Monsieur, où en seraient-elles ? Les libertés du Parnasse seraient-elles mises aussi en état de siège contre le texte formel de la Charte-Homère ? Je proteste par-devant MM. Béranger, Lamartine, Hugo, etc., et entre les mains de Mmes Girardin, Tastu, Valmore, etc.

Voici les stances telles qu’elles sont tombées de mon souvenir :

Il descend le cercueil, et les roses sans taches,

Qu’un père y déposa, tribut de sa douleur !

Terre, tu les portas ! et maintenant tu caches

Jeune fille et jeune fleur.

Ah ! ne les rends jamais à ce monde profane,

À ce monde de deuil, d’angoisse et de malheur :

Le vent brise et flétrit, le soleil brûle et fane

Jeune fille et jeune fleur.

Tu dors, pauvre Élisa, si légère d’années !

Tu ne crains plus du jour le poids et la chaleur,

Elles ont achevé leurs fraîches matinées,

Jeune fille et jeune fleur.

Sur la tombe récente, un père qui s’incline,

De la vierge expirée a déjà la pâleur.

Vieux chêne !… le temps a fauché sur ta racine

Jeune fille et jeune fleur !

J’ai bien peur, Monsieur, qu’à travers l’insouciance affectée de cette lettre, un sentiment pénible n’ait percé :

La bouche sourit mal quand les yeux sont en pleurs,

a dit Parny après Tibulle. Élisa Frisell a été scellée dans sa tombe le jour même où je devais être écroué dans ma prison. Hélas ! la muse de l’amitié n’a pas la puissance de prendre par la main la jeune morte et de la ressusciter pour son père…

Chateaubriand.

L’arrestation de Chateaubriand

Jeune fille et jeune fleur

Chateaubriand et M. Bertin aîné

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 5

◄ Jeune fille et jeune fleur

Chateaubriand et M. Bertin aîné

Appendice du tome 6 ►

XIII

CHATEAUBRIAND ET M. BERTIN AÎNÉ.

Le lendemain du jour où Chateaubriand avait été arrêté, le Journal des Débats, malgré ses attaches avec le gouvernement nouveau, n’hésita point à publier un article, où la mesure qui venait d’atteindre l’illustre écrivain était hautement déplorée. L’article était de M. Bertin, auquel il fait le plus grand honneur. En voici les principaux passages :

On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. L’amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du Journal des Débats. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd’hui plus haut que jamais. La France tout entière, nous n’en doutons pas, se joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand ; la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et d’éloquence qu’on ne surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n’en est ni moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son génie et de son éloquence ; il écrit, il ne s’abaisse pas à conspirer.

Sans doute le gouvernement n’a pu se résoudre à ordonner l’arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions judiciaires aussi graves qu’infidèles : mais nous sommes convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu à la liberté. Chaque jour de plus qu’il passerait en prison serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres et la liberté…

Après avoir affirmé sa conviction que M. Hyde de Neuville et M. de Fitz-James, n’étaient pas, eux non plus, des conspirateurs ; après avoir rendu hommage à « l’admirable loyauté » du premier, à « l’élévation de caractère » du second, M. Bertin aîné terminait ainsi son article :

Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une des gloires nationales. Mais ce n’est pas assez : il faut que justice leur soit rendue, et que la France n’ait pas à gémir en pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre des défenseurs de ses libertés, l’homme qui a tant fait pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n’a plus dans sa patrie d’autre asile qu’une prison.

Cet article à peine lu, Chateaubriand prenait la plume et écrivait, à son tour, à M. Bertin :

Préfecture de Police, ce 18 juin 1832.

À M. Berlin aîné, rédacteur du « Journal des Débats ».

J’attendais là, mon cher Bertin, votre vieille amitié ; elle s’est trouvée à point nommé à l’heure de l’infortune. Les compagnons d’exil et de prison sont comme les camarades de collège à jamais liés par le souvenir des joies et des leçons communes. Je voudrais bien aller vous voir et vous remercier ; je voudrais bien aussi aller remercier tous les journaux qui m’ont témoigné tant d’intérêt, et se sont souvenus du défenseur de la liberté de la presse ; mais vous savez que je suis captif ; captivité d’ailleurs adoucie par la politesse de mes hôtes. Je ne saurais trop me louer de la bienveillance et des attentions de M. le préfet de police et de sa famille, et j’aime à leur en exprimer ici toute ma reconnaissance.

Une chose m’afflige profondément, c’est le chagrin que je cause à Mme de Chateaubriand. Malade comme elle l’est, ayant autrefois souffert pour moi quinze mois d’emprisonnement sous le règne de la Terreur, c’est trop de faire encore peser sur elle le reste de ma destinée. Mais, mon cher ami, la faute n’est pas à moi.

On m’a mis, en m’arrêtant, dans une de ces positions fatales à laquelle on aurait peut-être dû penser. J’ai refusé tout serment à l’ordre politique actuel ; j’ai envoyé ma démission de ministre d’État et renoncé à ma pension de pair ; je ne puis donc être un traître ni un ingrat envers le gouvernement de Louis-Philippe.

Veut-on me prendre pour un ennemi ? Mais alors je suis un ennemi loyal et désarmé, un vaincu qui supporte la nécessité d’un fait sans demander grâce. Maintenant on m’appréhende au corps, et l’on m’interroge sur un prétendu crime ou délit politique dont je me serais rendu coupable. Mais si je ne reconnais pas l’ordre politique établi, comment veut-on que je reconnaisse la compétence en matière politique d’un tribunal émané de cet ordre politique ? Ne serait-ce pas une grossière contradiction ? Si je nie le principe, comment admettrais-je la conséquence ? Mieux aurait valu, tout bonnement, prêter mon serment à la Chambre des pairs. Il n’y a point de ma part mépris de la justice, j’honore les juges et je respecte les tribunaux : il y a seulement chez moi persuasion d’une vérité et d’un devoir dont je ne puis m’écarter.

Vous voyez que je n’argumente pas de l’illégalité de l’état de siège, illégalité flagrante : je remonte plus haut. L’état de siège est un très petit accident à la suite de la grande illégalité première, et cet accident est une conséquence forcée de cette grande illégalité.

J’ai dit dans mes derniers écrits que je reconnaissais l’ordre social existant en France, que j’étais obligé au paiement de l’impôt, etc. ; d’où il résulte que si j’étais accusé d’un crime social (meurtre, vol, attaque aux personnes ou aux propriétés, etc., etc.), je serais tenu de répondre et de reconnaître la compétence en matière sociale des tribunaux. Mais je suis accusé d’un crime politique, alors je n’ai plus rien à débattre.

Je conviens néanmoins que, dans le cas où le gouvernement me soupçonnerait coupable, à ses yeux, d’un délit politique, sa propre défense le conduirait à instruire contre moi et à prouver, s’il le pouvait, ma culpabilité. Mais moi, qui ne reconnais le gouvernement que comme gouvernement de fait, j’ai le droit, à mes risques et périls, de ne pas répondre. Mes accusateurs mêmes trouveraient dans mon silence un avantage, puisque je me priverais volontairement du plus puissant moyen de défense.

J’ai fondé mon refus de serment sur deux raisons : 1o la monarchie actuelle ne tire pas, selon moi, son droit par succession de l’ancienne monarchie ; 2o la monarchie actuelle ne tire pas, selon moi, son droit de la souveraineté populaire, puisqu’un congrès national n’a pas été assemblé pour décider de la forme du gouvernement.

Que j’aie tort ou raison, que ces théories puissent être plus ou moins hasardeuses et combattues, ce n’est pas là la question. J’ai une conviction, je la garde et j’y ferai tous les sacrifices, y compris celui de ma vie.

Ainsi, rien n’est plus logique que ma conduite envers M, le juge d’instruction. Je n’ai pu et je ne pourrais répondre à ses questions ; car, si je lui disais même mon nom quand il me le demande judiciairement, je reconnaîtrais, par cela même, la compétence d’un tribunal en matière politique, et, une fois la première question répondue, force me serait de répondre à toutes les questions subséquentes.

J’ai offert et j’offre encore de donner courtoisement, et en forme de conversation non légale, tous les éclaircissements qu’on pourrait désirer : au delà, je ne puis rien.

Que va-t-on faire de moi, de l’excellent, du cordial, du courageux, de l’honorable Hyde de Neuville, vrai gibier de cachot et d’exil, qui recommence à subir, à la fin de sa vie, les persécutions que sa fidélité a éprouvées dans sa jeunesse ? Que fera-t-on de mon noble, loyal, brave, spirituel et éloquent ci-devant collègue, le duc de Fitz-James ? Que fera-t-on d’un dernier des Stuarts, défendant le dernier des Bourbons ? Quand on me traînerait de tribunal en tribunal d’exception pendant vingt ans de suite, on ne me ferait pas dire que je m’appelle François-Auguste de Chateaubriand. Si l’on me transportait à Nantes pour me confronter (c’est l’expression) avec M. Berryer, je dirais, dans l’intérêt d’un tiers, tout ce que sais de lui, et il sortirait blanc comme neige de ma déclaration. Quant à ma personne, je la livrerais, sans parler, et l’on pourrait joindre, si l’on voulait, un dernier silence à mon silence.

Le capitaine Lanoue, mon cher ami, était Breton comme moi. Je n’ai d’autre rapport avec mon illustre compatriote que l’estime dont les divers partis m’honorent et qui fait l’orgueil de ma vie. Lanoue n’avait pas vu la Bretagne depuis longtemps lorsque Henri IV l’envoya combattre le duc de Mercœur. Lanoue fut tué à l’escalade d’un château. Il avait eu le pressentiment de son sort, et, en rentrant en Bretagne, il avait dit : « Je suis comme le lièvre, je viens mourir au gîte. »

Mon gîte est prêt. La petite ville qui m’a vu naître a bien voulu me faire l’honneur d’élever d’avance et à ses frais ma tombe dans un îlot que j’ai désigné.

Voilà le secret de ma conspiration mystérieuse avec les chouans de la Bretagne. N’est-ce pas une abominable conspiration ?

Bonjour, mon cher ami, et liberté si vous pouvez.

Chateaubriand.

Jeune fille et jeune fleur

Chateaubriand et M. Bertin aîné

Appendice du tome 6

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 6

◄ Appendice

Chateaubriand et l’hirondelle

Le mariage morganatique de la duchesse de Berry ►

I

CHATEAUBRIAND ET L’HIRONDELLE

L’hirondelle était l’oiseau préféré de Chateaubriand. Il se plaisait à regarder ses jeux, à la suivre dans son vol, et il trouvait toujours, pour parler d’elle, des paroles charmantes. M. de Marcellus nous en a conservé quelques-unes, qui doivent ici trouver place :

En 1822, écrit-il (Chateaubriand et son temps, page 460), par un des jours les moins nébuleux de l’été de Londres, M. de Chateaubriand me proposa de l’accompagner dans sa promenade favorite aux ombrages les moins fréquentés de Kensington-Garden ; il s’arrêta longtemps aux bords de Serpentine-River, occupé à regarder les jeux des hirondelles sur la surface unie du petit lac ; puis, se trouvant dans une veine d’expansion toujours fort rare chez lui : « Connaissez-vous, me dit-il, la physiologie de l’hirondelle, s’il faut parler comme notre siècle, tracée par la main de Buffon ? »

Or il advint que, dès mon enfance, passée à la campagne au milieu des hirondelles, j’avais enregistré dans ma mémoire ce brillant paragraphe, et j’en répétai les principaux traits…

M. de Chateaubriand écouta ma récitation comme l’écho d’un souvenir de son jeune âge ; puis, après un moment de silence : « Tout cela, c’est du style affecté, croyez-moi ; le travail de l’esprit s’y montre au moins autant que l’observation de la nature. Que sont ces « agilités souples, suivant la trace oblique et tortueuse des insectes voltigeants, cette flexibilité preste ?… » Ce redoublement d’épithètes et de verbes pittoresques qui se rebrouillent, pour dire comme Buffon ? J’aime mieux (et en cela, comme en bien d’autres choses, je prends pour mon patron Alceste le misanthrope), oui, j’aime mieux la chanson grecque toute naïve : « Voici venir l’hirondelle qui ramène les beaux jours ; blanche sous le ventre, noire sur le dos. Ouvrez, ne dédaignez pas l’hirondelle. »

« Au reste, continua-t-il, ce matin, vers l’aube, rêvant éveillé dans mon lit, selon ma coutume, je me suis imaginé entendre une hirondelle gazouiller sur le volet de ma fenêtre ; c’était peut-être un de ces moineaux noircis de fumée qui nichent dans les cheminées de Londres, et qui, au centre de la civilisation anglaise, perdent leur couleur, comme tant d’autres animaux y laissent leur naturel et presque leur instinct. Quoiqu’il en soit de mes illusions, je me suis mis, de rêve en rêve, à converser avec l’hirondelle travestie en moineau, et je lui ai adressé des paroles que je suis allé écrire dès que le jour plus grand m’a éclairé. Les voici. Relisons-les à l’ombre, au milieu des bois ; c’est le lieu véritable de la scène. »

Et l’ambassadeur me tendit un papier sillonné tout de travers par les grosses lignes de son écriture si familière à mes yeux, si lisible même dans son incorrection, préférée par Louis XVIII à toute autre, et que je déchiffrais journellement sur les brouillons raturés de ses dépêches. Voici ce que je lus :

« Hélas ! ma chère hirondelle, je suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne reviendront plus. Je ne puis donc m’envoler avec toi : trop lourd de chagrins et d’années, me porter te serait impossible. Et puis, où irions-nous ? Le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison. À toi l’air et les amours ; à moi la terre et l’isolement. Tu pars : que la rosée rafraîchisse tes ailes ! qu’une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d’Ionie ! qu’un octobre serein te sauve du naufrage. Salue pour moi les oliviers d’Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramèneront, je t’invite à mon banquet funèbre. Viens au soleil couchant happer des moucherons sur l’herbe de ma tombe. Comme toi j’ai aimé la liberté et j’ai vécu de peu. »

Je battis des mains à cette inspiration antique, aussi élégante et primitive qu’une idylle de Théocrite, aussi gracieuse et plus mélancolique qu’une ode d’Anacréon, harmonieuse autant que les vers de Racine et de La Fontaine ; et, comme à la fin de mon enthousiasme je m’étais mis à sourire : « Qu’est-ce donc ? » me dit le poète alarmé, « quelque négligence ? — Oh ! non, », répliquai-je ; mais c’est ce « je vis de peu » qui m’embarrasse, et sur lequel pourtant la phrase tombe avec tant de naïveté et d’effet. — Eh bien ? » reprit M. de Chateaubriand avec vivacité. — « Avez-vous donc oublié si vite que le duc d’York, héritier présomptif de la couronne, dîne chez vous ce soir, et que nous avons hier dressé ensemble, sous la dictée de notre célèbre Montmirel, l’édifice du plus splendide festin qui ait jamais embaumé les cuisines et honoré les annales de la diplomatie ? — Ah ! c’est vrai, » me répondit-il ; « je n’y songeais pas ce matin. »

Cette charmante invocation à l’hirondelle, dit en terminant M. de Marcellus, ne devait pas s’envoler avec le songe qui l’avait fait naître, et je l’ai retrouvée dans les Mémoires d’Outre-Tombe, autrement encadrée sans doute, mais toujours amenée par les réminiscences de la chanson grecque, qui réveillait chez M. de Chateaubriand de si doux souvenirs.

Appendice

Chateaubriand et l’hirondelle

Le mariage morganatique de la duchesse de Berry

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 6

◄ Chateaubriand et l’hirondelle

Le mariage morganatique de la duchesse de Berry

Fragments inédits des « Mémoires d’Outre-Tombe » ►

II

LE MARIAGE MORGANATIQUE DE LA DUCHESSE DE BERRY

Le comte de la Ferronnays, au cours de ses entretiens avec le roi Charles X au château de Hradschin, avait été amené à lui dire :

Si Madame ne s’est pas rendue encore à la volonté de Sa Majesté, si elle s’est jusqu’ici refusée à fournir la preuve qu’on lui demande, c’est que ses conseils de Paris, M. Hennequin entre autres, l’ont effrayée sur les conséquences que pourrait avoir pour elle la publicité que l’on voudrait peut-être donner à son mariage. On lui a dit que Votre Majesté ne serait satisfaite que lorsqu’elle aurait entre ses mains l’acte original. Or, Madame, je le crains, ne se dessaisira jamais de cette pièce. Mais s’il existait un autre moyen d’acquérir la certitude que veut avoir Votre Majesté, si un homme, honoré de toute la confiance du roi, comme M. de Montbel, par exemple, pouvait, sur sa parole d’honneur, garantir à Votre Majesté l’existence et la parfaite régularité de l’acte de mariage, le roi se déclarerait-il satisfait ?

Depuis l’émigration, Charles X avait l’habitude de tutoyer M. de La Ferronnays. Il répondit vivement : « Oui, certainement, je ne demande qu’à être convaincu. »

Il fut alors convenu que M. de la Ferronnays et M. de Montbel se rendraient à Florence auprès de la duchesse de Berry. Le comte de la Ferronnays continue ainsi son récit en ces termes :

Je trouvai, en revenant à Prague, la voiture de M. de Montbel attelée devant ma porte. Il attendait mon retour pour se mettre en route pour Florence, où nous devions rejoindre la duchesse. Il comptait passer par Vienne, où il avait à se munir de certains papiers qu’il jugeait utiles. Moi, je comptais me rendre directement en Toscane. Cependant, quelque diligence que j’aie pu faire, je n’y arrivai que vingt-quatre heures après lui.

Je me présentai immédiatement à son hôtel, il était six heures du matin. Bientôt, Montbel me rejoignit dans un petit salon attenant à sa chambre à coucher.

« Nous avons fait un voyage inutile, me dit-il aussitôt ; je regrette bien de l’avoir entrepris. J’ai vu la duchesse de Berry hier, une heure après mon arrivée. Je l’ai trouvée plus montée, plus irritée que jamais contre le roi. Elle est fermement décidée à ne céder en rien et à risquer toutes les conséquences d’un éclat en arrivant à Prague, en dépit des mesures prises pour lui en fermer la route. Tous mes raisonnements, toutes mes supplications ont été inutiles. Elle a fini par s’emporter contre ce qu’elle appelait la partialité de ma conduite. Je ne puis plus rien. Quant à vous, elle vous attend avec impatience. Elle se persuade que la lettre que vous lui apportez de l’empereur lui donnera la liberté de continuer son voyage. Cette lettre, si différente de ce qu’elle espère, va redoubler son irritation. Vous allez avoir une scène pénible, et il me paraît impossible que vous parveniez à lui faire entendre raison. »

Comme la duchesse de Berry ne devait recevoir M. de La Ferronnays qu’à onze heures, celui-ci se rendit, en quittant M. de Montbel, chez le comte de Saint-Priest. M. de Saint-Priest était le conseil le plus autorisé de la princesse. L’accueil fut parfait, mais enveloppé cependant de toutes les réserves imaginables. « Au fond, la question demeure la même, disait M. de Saint-Priest. Si affectueuse que soit la lettre du roi apportée par M. de Montbel, elle ne change rien aux exigences premières, ni aux raisons, par conséquent, qu’a la duchesse de les repousser. Le fait seul, concluait M. de Saint-Priest, de la délivrance de son acte de mariage que l’on demande à Madame, suffirait à la déposséder de ses droits de mère, de princesse du sang et de régente. Elle se refuse et se refusera toujours à le livrer. »

C’était aborder brusquement une question que M. de La Ferronnays n’entendait traiter qu’avec la duchesse elle-même. Il quitta donc M. de Saint-Priest, non cependant sans en avoir obtenu la promesse d’une neutralité complète.

À l’heure dite, continue-t-il dans son récit, je me présentai au Poggio Impériale qu’habitait Madame. Lorsqu’on m’annonça, elle se trouvait seule dans un petit salon avec le comte Lucchesi, qui se retira aussitôt.

La première phrase de Son Altesse Royale fut un remerciement. La seconde fut pour me demander la lettre de l’empereur. Elle la lut plusieurs fois avec une émotion toujours croissante :

Tous les livres