Mémoires d’outre-tombe (page 170)
Parmi cette foule qui, au rivage de Toulon, suivait des yeux la flotte partant pour l’Afrique, n’avais-je pas des amis ? M. du Plessix, frère de mon beau-frère, ne recevait-il pas à son bord une femme charmante, madame Lenormant, qui attendait le retour de l’ami de Champollion ? Qu’est-il résulté de ce vol exécuté en Afrique à tire d’aile ? Écoutons M. de Penhoen, mon compatriote : « Deux mois ne s’étaient pas écoulés depuis que nous avions vu ce même pavillon flotter en face de ces mêmes rivages au-dessus de cinq cents navires. Soixante mille hommes étaient alors impatients de l’aller déployer sur le champ de bataille de l’Afrique. Aujourd’hui, quelques malades, quelques blessés se traînant péniblement sur le pont de notre frégate, étaient son unique cortège… Au moment où la garde prit les armes pour saluer comme de coutume le pavillon à son ascension ou à sa chute, toute conversation cessa sur le pont. Je me découvris avec autant de respect que j’eusse pu le faire devant le vieux roi lui-même. Je m’agenouillai au fond du cœur devant la majesté des grandes infortunes dont je contemplais tristement le symbole. »
La session de 1830 s’ouvrit le 2 mars. Le discours du trône faisait dire au roi : « Si de coupables manœuvres suscitent à mon gouvernement des obstacles que je ne peux pas, que je ne veux pas prévoir, je trouverai la force de les surmonter. » Charles X prononça ces mots du ton d’un homme qui, habituellement timide et doux, se trouve par hasard en colère, s’anime au son de sa voix : plus les paroles étaient fortes, plus la faiblesse des résolutions apparaissait derrière.
L’adresse en réponse fut rédigée par MM. Étienne et Guizot. Elle disait : « Sire, la charte consacre comme un droit l’intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette intervention fait du concours permanent des vues de votre gouvernement avec les vœux du peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condamnent à vous dire que ce concours n’existe pas. »
L’adresse fut votée à la majorité de deux cent vingt et une voix contre cent quatre-vingt-une. Un amendement de M. de Lorgeril faisait disparaître la phrase sur le refus du concours. Cet amendement n’obtint que vingt-huit suffrages. Si les deux cent vingt et un avaient pu prévoir le résultat de leur vote, l’adresse eût été rejetée à une immense majorité. Pourquoi la Providence ne lève-t-elle pas quelquefois un coin du voile qui couvre l’avenir ! Elle en donne, il est vrai, un pressentiment à certains hommes ; mais ils n’y voient pas assez clair pour bien s’assurer de la route ; ils craignent de s’abuser, ou, s’ils s’aventurent dans des prédictions qui s’accomplissent, on ne les croit pas. Dieu n’écarte point la nuée du fond de laquelle il agit ; quand il permet de grands maux, c’est qu’il a de grands desseins ; desseins étendus dans un plan général, déroulés dans un profond horizon hors de la portée de notre vue et de l’atteinte de nos générations rapides.
Le roi, en réponse à l’adresse, déclara que sa résolution était immuable, c’est-à-dire qu’il ne renverrait pas M. de Polignac. La dissolution de la Chambre fut résolue : MM. de Peyronnet et de Chantelauze remplacèrent MM. de Chabrol et Courvoisier, qui se retirèrent ; M. Capelle fut nommé ministre du commerce. On avait autour de soi vingt hommes capables d’être ministres ; on pouvait faire revenir M. de Villèle ; on pouvait prendre M. Casimir Périer et le général Sébastiani. J’avais déjà proposé ceux-ci au roi, lorsque, après la chute de M. de Villèle, l’abbé Frayssinous fut chargé de m’offrir le ministère de l’instruction publique. Mais non ; on avait horreur des gens capables. Dans l’ardeur qu’on ressentait pour la nullité, on chercha, comme pour humilier la France, ce qu’elle avait de plus petit afin de le mettre à sa tête. On avait déterré M. Guernon de Ranville, qui pourtant se trouva le plus courageux de la bande ignorée, et le Dauphin avait supplié M. de Chantelauze de sauver la monarchie.
L’ordonnance de dissolution convoqua les collèges d’arrondissement pour le 23 juin 1830, et les collèges de département pour le 3 de juillet, vingt-sept jours seulement avant l’arrêt de mort de la branche aînée.
Les partis, fort animés, poussaient tout à l’extrême : les ultra-royalistes parlaient de donner la dictature à la couronne ; les républicains songeaient à une République avec un Directoire ou sous une Convention. La Tribune, journal de ce parti, parut, et dépassa Le National. La grande majorité du pays voulait encore la royauté légitime, mais avec des concessions et l’affranchissement des influences de cour ; toutes les ambitions étaient éveillées, et chacun espérait devenir ministre : les orages font éclore les insectes.
Ceux qui voulaient forcer Charles X à devenir monarque constitutionnel pensaient avoir raison. Ils croyaient des racines profondes à la légitimité ; ils avaient oublié la faiblesse de l’homme ; la royauté pouvait être pressée, le roi ne le pouvait pas : l’individu nous a perdus, non l’institution.
Les députés de la nouvelle Chambre étaient arrivés à Paris ; sur les deux cent vingt et un, deux cent deux avaient été réélus ; l’opposition comptait deux cent soixante-dix voix ; le ministère cent quarante-cinq ; la partie de la couronne était donc perdue. Le résultat naturel était la retraite du ministère : Charles X s’obstina à tout braver, et le coup d’État fut résolu.
Je partis pour Dieppe le 26 juillet, à quatre heures du matin, le jour même où parurent les ordonnances. J’étais assez gai, tout charmé d’aller revoir la mer, et j’étais suivi, à quelques heures de distance, par un effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen sans rien apprendre, regrettant de ne pouvoir aller visiter Saint-Ouen, et m’agenouiller devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et de Rome. J’arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis dans l’hôtel où M. le comte de Boissy, mon ancien secrétaire de légation, m’avait arrêté un logement. Je m’habillai et j’allai chercher madame Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres s’ouvraient sur la grève. J’y passai quelques heures à causer et à regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe ; il m’apporte une lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances avec de grands éloges. Un moment après, entre mon ancien ami Ballanche ; il descendait de la diligence et tenait en main les journaux. J’ouvris le Moniteur et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait du haut des tours de Notre-Dame ! Je dis à Hyacinthe de demander des chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remontai en voiture, vers sept heures du soir, laissant mes amis dans l’anxiété. On avait bien, depuis un mois, murmuré quelque chose d’un coup d’État, mais personne n’avait fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu des illusions du trône : il se forme autour des princes une espèce de mirage qui les abuse en déplaçant l’objet et en leur faisant voir dans le ciel des paysages chimériques.
J’emportai le Moniteur. Aussitôt qu’il fit jour, le 28, je lus, relus et commentai les ordonnances. Le rapport au roi servant de prolégomènes me frappait de deux manières : les observations sur les inconvénients de la presse étaient justes ; mais, en même temps, l’auteur de ces observations montrait une ignorance complète de l’état de la société actuelle. Sans doute les ministres, depuis 1814, à quelque opinion qu’ils aient appartenu, ont été harcelés par les journaux ; sans doute la presse tend à subjuguer la souveraineté, à forcer la royauté et les Chambres à lui obéir ; sans doute, dans les derniers jours de la Restauration, la presse, n’écoutant que sa passion, a, sans égard aux intérêts et à l’honneur de la France, attaqué l’expédition d’Alger, développé les causes, les moyens, les préparatifs, les chances d’un non-succès ; elle a divulgué les secrets de l’armement, instruit l’ennemi de l’état de nos forces, compté nos troupes et nos vaisseaux, indiqué jusqu’au point de débarquement. Le cardinal de Richelieu et Bonaparte auraient-ils mis l’Europe aux pieds de la France, si l’on eût révélé ainsi d’avance le mystère de leurs négociations, ou marqué les étapes de leurs armées ?
Tout cela est vrai et odieux ; mais le remède ? La presse est un élément jadis ignoré, une force autrefois inconnue, introduite maintenant dans le monde ; c’est la parole à l’état de foudre ; c’est l’électricité sociale. Pouvez-vous faire qu’elle n’existe pas ? Plus vous prétendrez la comprimer, plus l’explosion sera violente. Il faut donc vous résoudre à vivre avec elle, comme vous vivez avec la machine à vapeur. Il faut apprendre à vous en servir, en la dépouillant de son danger, soit qu’elle s’affaiblisse peu à peu par un usage commun et domestique, soit que vous assimiliez graduellement vos mœurs et vos lois aux principes qui régiront désormais l’humanité. Une preuve de l’impuissance de la presse dans certains cas se tire du reproche même que vous lui faites à l’égard de l’expédition d’Alger ; vous l’avez pris, Alger, malgré la liberté de la presse, de même que j’ai fait faire la guerre d’Espagne, en 1823, sous le feu le plus ardent de cette liberté.
Mais ce qui n’est pas tolérable dans le rapport des ministres, c’est cette prétention effrontée, savoir : que le roi a un pouvoir préexistant aux lois. Que signifient alors les constitutions ? pourquoi tromper les peuples par des simulacres de garantie, si le monarque peut à son gré changer l’ordre du gouvernement établi ? Et toutefois les signataires du rapport sont si persuadés de ce qu’ils disent, qu’à peine citent-ils l’article 14, au profit duquel j’avais depuis longtemps annoncé que l’on confisquerait la charte ; ils le rappellent, mais seulement pour mémoire, et comme une superfétation de droit dont ils n’avaient pas besoin.
La première ordonnance établit la suppression de la liberté de la presse dans ses diverses parties ; c’est la quintessence de tout ce qui s’était élaboré depuis quinze ans dans le cabinet noir de la police.
La seconde ordonnance refait la loi d’élection. Ainsi, les deux premières libertés, la liberté de la presse et la liberté électorale, étaient radicalement extirpées : elles l’étaient, non par un acte inique et cependant légal, émané d’une puissance législative corrompue, mais par des ordonnances, comme au temps du bon plaisir. Et cinq hommes qui ne manquaient pas de bon sens se précipitaient, avec une légèreté sans exemple, eux, leur maître, la monarchie, la France et l’Europe, dans un gouffre. J’ignorais ce qui se passait à Paris. Je désirais qu’une résistance, sans renverser le trône, eût obligé la couronne à renvoyer les ministres et à retirer les ordonnances. Dans le cas où celles-ci eussent triomphé, j’étais résolu à ne pas m’y soumettre, à écrire, à parler contre ces mesures inconstitutionnelles.
Si les membres du corps diplomatique n’influèrent pas directement sur les ordonnances, ils les favorisèrent de leurs vœux ; l’Europe absolue avait notre charte en horreur. Lorsque la nouvelle des ordonnances arriva à Berlin et à Vienne, et que, pendant vingt-quatre heures, on crut au succès, M. Ancillon s’écria que l’Europe était sauvée, et M. de Metternich témoigna une joie indicible. Bientôt, ayant appris la vérité, ce dernier fut aussi consterné qu’il avait été ravi : il déclara qu’il s’était trompé, que l’opinion était décidément libérale, et il s’accoutumait déjà à l’idée d’une constitution autrichienne.
Les nominations de conseillers d’État qui suivent les ordonnances de juillet jettent quelque jour sur les personnes qui, dans les antichambres, ont pu, par leurs avis ou par leur rédaction, prêter aide aux ordonnances. On y remarque les noms des hommes les plus opposés au système représentatif. Est-ce dans le cabinet même du roi, sous les yeux du monarque, qu’ont été libellés ces documents funestes ? est-ce dans le cabinet de M. de Polignac ? est-ce dans une réunion de ministres seuls, ou assistés de quelques bonnes têtes anticonstitutionnelles ? est-ce sous les plombs, dans quelque séance secrète des Dix, qu’ont été minutés ces arrêts de juillet, en vertu desquels la monarchie légitime a été condamnée à être étranglée sur le Pont des Soupirs ? L’idée était-elle de M. de Polignac seul ? C’est ce que l’histoire ne nous révélera peut-être jamais.
Arrivé à Gisors, j’appris le soulèvement de Paris, et j’entendis des propos alarmants ; ils prouvaient à quel point la charte avait été prise au sérieux par les populations de la France. À Pontoise, on avait des nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. À Herblay, point de chevaux à la poste. J’attendis près d’une heure. On me conseilla d’éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des barricades. À Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à boutons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu’il conduisait à Paris par l’avenue des Champs-Élysées. En conséquence, il me dit qu’il ne me mènerait pas par cette avenue, et qu’il irait chercher, à droite de la barrière de l’Étoile, la barrière du Trocadéro. De cette barrière on découvre Paris. J’aperçus le drapeau tricolore flottant ; je jugeai qu’il ne s’agissait pas d’une émeute, mais d’une révolution. J’eus le pressentiment que mon rôle allait changer : qu’étant accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de défendre la royauté. Il s’élevait çà et là des nuages de fumée blanche parmi des groupes de maisons. J’entendis quelques coups de canon et des feux de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateau désert destiné par Napoléon à l’emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de l’observation offrait une de ces consolations philosophiques qu’une ruine apporte à une autre ruine.
Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d’Iéna, et je remontai l’avenue pavée qui longe le Champ de Mars. Tout était solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de l’École militaire ; les hommes avaient l’air tristes et comme oubliés là. Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard du Mont-Parnasse. Je rencontrai quelques passants qui regardaient avec surprise une voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard d’Enfer était barré par des ormeaux abattus.
Dans ma rue, mes voisins me virent arriver avec plaisir : je leur semblais une protection pour le quartier. Madame de Chateaubriand était à la fois bien aise et alarmée de mon retour.
Le jeudi matin, 29 juillet, j’écrivis à madame Récamier, à Dieppe, cette lettre prolongée par des post-scriptum :
« Jeudi matin, 29 juillet 1830.
« Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers ne partent plus.
« Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et du tocsin. Ce matin, le tocsin sonne encore, mais je n’entends plus les coups de fusil ; il paraît qu’on s’organise, et que la résistance continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le résultat immédiat (sans parler du résultat définitif) du parjure dont les ministres ont donné le tort, du moins apparent, à la couronne !
« La garde nationale, l’École polytechnique, tout s’en est mêlé. Je n’ai encore vu personne. Vous jugez dans quel état j’ai trouvé madame de Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2 septembre, sont restées sous l’impression de la terreur. Un régiment, le 5e de ligne, a déjà passé du côté de la charte. Certainement M. de Polignac est bien coupable ; son incapacité est une mauvaise excuse ; l’ambition dont on n’a pas les talents est un crime. On dit la cour à Saint-Cloud, et prête à partir.
« Je ne vous parle pas de moi ; ma position est pénible, mais claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la charte, pas plus le pouvoir légitime que la liberté. Je n’ai donc rien à dire et à faire ; attendre et pleurer sur mon pays. Dieu sait maintenant ce qui va arriver dans les provinces ; on parle déjà de l’insurrection de Rouen. D’un autre côté, la congrégation armera les chouans et la Vendée. À quoi tiennent les empires ! Une ordonnance et six ministres sans génie ou sans vertu suffisent pour faire du pays le plus tranquille et le plus florissant le pays le plus troublé et le plus malheureux. »
« Midi.
« Le feu recommence. Il paraît qu’on attaque le Louvre, où les troupes du roi se sont retranchées. Le faubourg que j’habite commence à s’insurger. On parle d’un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général Gérard, le duc de Choiseul et M. de La Fayette.
« Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en état de siège. C’est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter. Dieu vous protège ! Nous nous retrouverons ! »
« Vendredi.
« Cette lettre était écrite d’hier ; elle n’a pu partir. Tout est fini : la victoire populaire est complète ; le roi cède sur tous les points ; mais j’ai peur qu’on aille maintenant bien au delà des concessions de la couronne. J’ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j’ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît. Nous en causerons quand vous serez arrivée.
« Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris. »
RÉVOLUTION DE JUILLET.
JOURNÉE DU 26.
Les ordonnances, datées du 25 juillet, furent insérées dans le Moniteur du 26. Le secret en avait été si profondément gardé, que ni le maréchal duc de Raguse, major général de la garde, de service, ni M. Mangin, préfet de police, ne furent mis dans la confidence. Le préfet de la Seine ne connut les ordonnances que par le Moniteur, de même que le sous-secrétaire d’État de la guerre ; et néanmoins c’étaient ces divers chefs qui disposaient des différentes forces armées. Le prince de Polignac, chargé par intérim du portefeuille de M. de Bourmont, était si loin de s’occuper de cette minime affaire des ordonnances, qu’il passa la journée du 26 à présider une adjudication au ministère de la guerre.
Le roi partit pour la chasse le 26, avant que le Moniteur fût arrivé à Saint-Cloud, et il ne revint de Rambouillet qu’à minuit.
Enfin le duc de Raguse reçut ce billet de M. de Polignac :
« Votre Excellence a connaissance des mesures extraordinaires que le roi, dans sa sagesse et son sentiment d’amour pour son peuple, a jugé nécessaire de prendre pour le maintien des droits de sa couronne et de l’ordre public. Dans ces importantes circonstances, Sa Majesté compte sur votre zèle pour assurer l’ordre et la tranquillité dans toute l’étendue de votre commandement. »
Cette audace des hommes les plus faibles qui furent jamais, contre cette force qui allait broyer un empire, ne s’explique que par une sorte d’hallucination, résultat des conseils d’une misérable coterie que l’on ne trouva plus au moment du danger. Les rédacteurs des journaux, après avoir consulté MM. Dupin, Odilon Barrot, Barthe et Mérilhou, se résolurent de publier leurs feuilles sans autorisation, afin de se faire saisir et de plaider l’illégalité des ordonnances. Ils se réunirent au bureau du National : M. Thiers rédigea une protestation qui fut signée de quarante-quatre rédacteurs, et qui parut, le 27 au matin, dans le National et le Temps.
À la chute du jour quelques députés se réunirent chez M. de Laborde. On convint de se retrouver le lendemain chez M. Casimir Périer. Là parut, pour la première fois, un des trois pouvoirs qui allaient occuper la scène : la monarchie était à la Chambre des députés, l’usurpation au Palais-Royal, la République à l’Hôtel de Ville. Dans la soirée, il se forma des rassemblements au Palais-Royal ; on jeta des pierres à la voiture de M. de Polignac. Le duc de Raguse ayant vu le roi à Saint-Cloud, à son retour de Rambouillet, le roi lui demanda des nouvelles de Paris : « La rente est tombée. — De combien ? dit le Dauphin. — De
Imp. Dumas Vorxet
SILVIO PELLICO
Garnier frères Éditeurs
trois francs, répondit le maréchal. — Elle remontera, » répartit le Dauphin ; et chacun s’en alla.
JOURNÉE DU 27 JUILLET.
La journée du 27 commença mal. Le roi investit du commandement de Paris le duc de Raguse : c’était s’appuyer sur la mauvaise fortune. Le maréchal se vint installer à une heure à l’état-major de la garde, place du Carrousel. M. Mangin envoya saisir les presses du National ; M. Carrel résista ; MM. Mignet et Thiers, croyant la partie perdue, disparurent pendant deux jours : M. Thiers alla se cacher dans la vallée de Montmorency, chez une madame de Courchamp, parente des deux MM. Béquet, dont l’un a travaillé au National, et l’autre au Journal des Débats.
Au Temps, la chose prit un caractère plus sérieux : le véritable héros des journalistes est incontestablement M. Coste.
En 1823, M. Coste dirigeait les Tablettes historiques : accusé par ses collaborateurs d’avoir vendu ce journal, il se battit et reçut un coup d’épée. M. Coste me fut présenté au ministère des affaires étrangères ; en causant avec lui de la liberté de la presse, je lui dis : « Monsieur, vous savez combien j’aime et respecte cette liberté ; mais comment voulez-vous que je la défende auprès de Louis XVIII, quand vous attaquez tous les jours la royauté et la religion ! Je vous supplie, dans votre intérêt et pour me laisser ma force entière, de ne plus saper des remparts aux trois quarts démolis, et qu’en vérité un homme de courage devrait rougir d’attaquer. Faisons un marché : ne vous en prenez plus à quelques vieillards faibles que le trône et le sanctuaire protègent à peine ; je vous livre en échange ma personne. Attaquez-moi soir et matin ; dites de moi tout ce que vous voudrez, jamais je ne me plaindrai ; je vous saurai gré de votre attaque légitime et constitutionnelle contre le ministre, en mettant à l’écart le roi. »
M. Coste m’a conservé de cette entrevue un souvenir d’estime.
Une parade constitutionnelle eut lieu au bureau du Temps entre M. Baude et un commissaire de police.
Le procureur du roi de Paris décerna quarante-quatre mandats d’amener contre les signataires de la protestation des journalistes.
Vers deux heures, la fraction monarchique de la révolution se réunit chez M. Périer, comme on en était convenu la veille : on ne conclut rien. Les députés s’ajournèrent au lendemain, 28, chez M. Audry de Puyravault. M. Casimir Périer, homme d’ordre et de richesse, ne voulait pas tomber dans les mains populaires ; il ne cessait de nourrir encore l’espoir d’un arrangement avec la royauté légitime ; il dit vivement à M. de Schonen : « Vous nous perdez en sortant de la légalité ; vous nous faites quitter une position superbe. » Cet esprit de légalité était partout ; il se montra dans deux réunions opposées, l’une chez M. Cadet-Gassicourt, l’autre chez le général Gourgaud. M. Périer appartenait à cette classe bourgeoise qui s’était faite héritière du peuple et du soldat. Il avait du courage, de la fixité dans les idées ; il se jeta bravement en travers du torrent révolutionnaire pour le barrer ; mais sa santé préoccupait trop sa vie, et il soignait trop sa fortune. « Que voulez-vous faire d’un homme, me disait M. Decazes, qui regarde toujours sa langue dans une glace ? »
La foule augmentant et commençant à paraître en armes, l’officier de la gendarmerie vint avertir le maréchal de Raguse qu’il n’avait pas assez de monde et qu’il craignait d’être forcé : alors le maréchal fit ses dispositions militaires.
Le 27, il était déjà quatre heures et demie du soir, lorsqu’on reçut dans les casernes l’ordre de prendre les armes. La gendarmerie de Paris, appuyée de quelques détachements de la garde, essaya de rétablir la circulation dans les rues Richelieu et Saint-Honoré. Un de ces détachements fut assailli, dans la rue du Duc-de-Bordeaux, d’une grêle de pierres. Le chef de ce détachement évitait de tirer, lorsqu’un coup parti de l’Hôtel Royal, rue des Pyramides, décida la question : il se trouva qu’un M. Folks, habitant de cet hôtel, s’était armé de son fusil de chasse, et avait fait feu sur la garde à travers sa fenêtre. Les soldats répondirent par une décharge sur la maison, et M. Folks tomba mort avec ses deux domestiques. Ainsi ces Anglais, qui vivent à l’abri dans leur île, vont porter les révolutions chez les autres ; vous les trouvez mêlés dans les quatre parties du monde à des querelles qui ne les regardent pas : pour vendre une pièce de calicot, peu leur importe de plonger une nation dans toutes les calamités. Quel droit ce M. Folks avait-il de tirer sur des soldats français ? Était-ce la constitution de la Grande-Bretagne que Charles X avait violée ? Si quelque chose pouvait flétrir les combats de juillet, ce serait d’avoir été engagés par la balle d’un Anglais.
Ces premiers combats, qui dans la journée du 27 n’avaient guère commencé que vers les cinq heures du soir, cessèrent avec le jour. Les armuriers cédèrent leurs armes à la foule, les réverbères furent brisés ou restèrent sans être allumés ; le drapeau tricolore se hissa dans les ténèbres au haut des tours de Notre-Dame : l’envahissement des corps de garde, la prise de l’arsenal et des poudrières, le désarmement des fusiliers sédentaires, tout cela s’opéra sans opposition au lever du jour le 28, et tout était fini à huit heures.
Le parti démocratique et prolétaire de la révolution, en blouse ou demi-nu, était sous les armes ; il ne ménageait pas sa misère et ses lambeaux. Le peuple, représenté par des électeurs qu’il s’était choisis dans divers attroupements, était parvenu à faire convoquer une assemblée chez M. Cadet-Gassicourt.
Le parti de l’usurpation ne se montrait pas encore : son chef, caché hors de Paris, ne savait s’il irait à Saint-Cloud ou au Palais-Royal. Le parti bourgeois ou de la monarchie, les députés, délibérait et répugnait à se laisser entraîner au mouvement.