Mémoires d’outre-tombe (page 169)
Des bruits de changement de ministres étaient parvenus dans nos sapinières. Les gens bien instruits allaient jusqu’à parler du prince de Polignac ; mais j’étais d’une incrédulité complète. Enfin, les journaux arrivent : je les ouvre, et mes yeux sont frappés de l’ordonnance officielle qui confirme les bruits répandus. J’avais bien éprouvé des changements de fortune depuis que j’étais au monde, mais je n’étais jamais tombé d’une pareille hauteur. Ma destinée avait encore une fois soufflé sur mes chimères ; ce souffle du sort n’effaçait pas seulement mes illusions, il enlevait la monarchie. Ce coup me fit un mal affreux ; j’eus un moment de désespoir, car mon parti fut pris à l’instant, je sentis que je me devais retirer. La poste m’apporta une foule de lettres ; toutes m’enjoignaient d’envoyer ma démission. Des personnes même que je connaissais à peine se crurent obligées de me prescrire la retraite.
Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. Grâce à Dieu, je n’ai jamais eu besoin qu’on me donnât des conseils d’honneur ; ma vie a été une suite de sacrifices, qui ne m’ont jamais été commandés par personne ; en fait de devoir, j’ai l’esprit prime-sautier. Les chutes me sont des ruines, car je ne possède que des dettes, dettes que je contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les payer ; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis réduit à travailler aux gages d’un libraire. Quelques-uns de ces fiers obligeants, qui me prêchaient l’honneur et la liberté par la poste, et qui me les prêchèrent encore bien plus haut lorsque j’arrivai à Paris, donnèrent leur démission de conseillers d’État ; mais les uns étaient riches, les autres ne se démirent pas des places secondaires qu’ils possédaient et qui leur laissèrent les moyens d’exister. Ils firent comme les protestants, qui rejettent quelques dogmes des catholiques et qui en conservent d’autres tout aussi difficiles à croire. Rien de complet dans ces oblations ; rien d’une pleine sincérité : on quittait douze ou quinze mille livres de rente, il est vrai, mais on rentrait chez soi opulent de son patrimoine, ou du moins pourvu de ce pain quotidien qu’on avait prudemment gardé. Avec ma personne, pas tant de façons ; on était rempli pour moi d’abnégation, on ne pouvait jamais assez se dépouiller de tout ce que je possédais : « Allons, Georges Dandin, le cœur au ventre ; corbleu ! mon gendre, me forlignez pas ; habit bas ! Jetez par la fenêtre deux cent mille livres de rente, une place selon vos goûts, une haute et magnifique place, l’empire des arts à Rome, le bonheur d’avoir enfin reçu la récompense de vos luttes longues et laborieuses. Tel est notre bon plaisir. À ce prix, vous aurez notre estime. De même que nous nous sommes dépouillés d’une casaque sous laquelle nous avons un bon gilet de flanelle, de même vous quitterez votre manteau de velours, pour rester nu. Il y a égalité parfaite, parité d’autel et d’holocauste. »
Et, chose étrange ! dans cette ardeur généreuse à me pousser dehors, les hommes qui me signifiaient leur volonté n’étaient ni mes amis réels, ni les copartageants de mes opinions politiques. Je devais m’immoler sur-le-champ au libéralisme, à la doctrine qui m’avait continuellement attaqué ; je devais courir le risque d’ébranler le trône légitime, pour mériter l’éloge de quelques poltrons d’ennemis, qui n’avaient pas le courage entier de mourir de faim.
J’allais me trouver noyé dans une longue ambassade ; les fêtes que j’avais données m’avaient ruiné, je n’avais pas payé les frais de mon premier établissement. Mais ce qui me navrait le cœur, c’était la perte de ce que je m’étais promis de bonheur pour le reste de ma vie.
Je n’ai point à me reprocher d’avoir octroyé à personne ces conseils catoniens qui appauvrissent celui qui les reçoit et non celui qui les donne ; bien convaincu que ces conseils sont inutiles à l’homme qui n’en a point le sentiment intérieur. Dès le premier moment, je l’ai dit, ma résolution fut arrêtée ; elle ne me coûta pas à prendre, mais elle fut douloureuse à exécuter. Lorsqu’à Lourdes, au lieu de tourner au midi et de rouler vers l’Italie, je pris le chemin de Pau, mes yeux se remplirent de larmes ; j’avoue ma faiblesse. Qu’importe si je n’en ai pas moins accepté et tenu le cartel que m’envoyait la fortune ? Je ne revins pas vite, afin de laisser les jours s’écouler. Je dépelotonnai lentement le fil de cette route que j’avais remontée avec tant d’allégresse, il y avait à peine quelques semaines.
Le prince de Polignac craignait ma démission. Il sentait qu’en me retirant je lui enlèverais aux Chambres des votes royalistes, et que je mettrais son ministère en question. On lui suggéra la pensée de m’envoyer une estafette aux Pyrénées avec ordre du roi de me rendre immédiatement à Rome, pour recevoir le roi et la reine de Naples qui venaient marier leur fille en Espagne. J’aurais été fort embarrassé si j’avais reçu cet ordre. Peut-être me serais-je cru obligé d’y obéir, quitte à donner ma démission, après l’avoir rempli. Mais une fois à Rome, que serait-il arrivé ? Je me serais peut-être attardé ; les fatales journées m’auraient pu surprendre au Capitole. Peut-être aussi l’indécision où j’aurais pu rester aurait-elle donné la majorité parlementaire à M. de Polignac qui ne lui faillit que de quelques voix. L’adresse alors ne passait pas ; les ordonnances, résultat de cette adresse, n’auraient peut-être pas paru nécessaires à leurs funestes auteurs : Diis aliter visum.
Je trouvai à Paris madame de Chateaubriand toute résignée. Elle avait la tête tournée d’être ambassadrice à Rome, et certes une femme l’aurait à moins ; mais, dans les grandes circonstances, ma femme n’a jamais hésité d’approuver ce qu’elle pensait propre à mettre de la consistance dans ma vie et à rehausser mon nom dans l’estime publique : en cela elle a plus de mérite qu’une autre. Elle aime la représentation, les titres et la fortune ; elle déteste la pauvreté et le ménage chétif ; elle méprise ces susceptibilités, ces excès de fidélité et d’immolation, qu’elle regarde comme de vraies duperies dont personne ne vous sait gré ; elle n’aurait jamais crié vive le Roi quand même ; mais, quand il s’agit de moi, tout change ; elle accepte d’un esprit ferme mes disgrâces, en les maudissant.
Il me fallait toujours jeûner, veiller, prier pour le salut de ceux qui se gardaient bien de se vêtir du cilice dont ils s’empressaient de m’affubler. J’étais l’âne saint, l’âne chargé des arides reliques de la liberté ; reliques qu’ils adoraient en grande dévotion, pourvu qu’ils n’eussent pas la peine de les porter.
Le lendemain de mon retour à Paris, je me rendis chez M. de Polignac. Je lui avais écrit cette lettre en arrivant :
« Paris, ce 28 août 1829.
« Prince,
« J’ai cru qu’il était plus digne de notre ancienne amitié, plus convenable à la haute mission dont j’étais honoré, et avant tout plus respectueux envers le roi, de venir déposer moi-même ma démission à ses pieds, que de vous la transmettre précipitamment par la poste. Je vous demande un dernier service, c’est de supplier Sa Majesté de vouloir bien m’accorder une audience, et d’écouter les raisons qui m’obligent à renoncer à l’ambassade de Rome. Croyez, prince, qu’il m’en coûte, au moment où vous arrivez au pouvoir, d’abandonner cette carrière diplomatique que j’ai eu le bonheur de vous ouvrir.
« Agréez, je vous prie, l’assurance des sentiments que je vous ai voués et de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, prince,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »
En réponse à cette lettre, on m’adressa ce billet des bureaux des affaires étrangères :
« Le prince de Polignac a l’honneur d’offrir ses compliments à M. le vicomte de Chateaubriand, et le prie de passer au ministère demain dimanche, à neuf heures précises, si cela lui est possible.
« Samedi. 4 heures.
J’y répliquai sur-le-champ par cet autre billet :
« Paris, ce 29 août 1829, au soir.
« J’ai reçu, prince, une lettre de vos bureaux qui m’invite à passer demain 30, à neuf heures précises, au ministère, si cela m’est possible. Comme cette lettre ne m’annonce pas l’audience du roi que je vous avais prié de demander, j’attendrai que vous ayez quelque chose d’officiel à me communiquer sur la démission que je désire mettre aux pieds de Sa Majesté.
« Mille compliments empressés,
« Chateaubriand. »
Alors M. de Polignac m’écrivit ces mots de sa propre main :
« J’ai reçu votre petit mot, mon cher vicomte ; je serai charmé de vous voir demain sur les dix heures, si cette heure peut vous convenir.
« Je vous renouvelle l’assurance de mon ancien et sincère attachement.
« Le prince de Polignac. »
Ce billet me parut de mauvais augure ; sa réserve diplomatique me fit craindre un refus du roi. Je trouvai le prince de Polignac dans le grand cabinet que je connaissais si bien. Il accourut au-devant de moi, me serra la main avec une effusion de cœur que j’aurais voulu croire sincère, et puis, me jetant un bras sur l’épaule, nous commençâmes à nous promener lentement d’un bout à l’autre du cabinet. Il me dit qu’il n’acceptait point ma démission ; que le roi ne l’acceptait pas ; qu’il fallait que je retournasse à Rome. Toutes les fois qu’il répétait cette dernière phrase, il me crevait le cœur : « Pourquoi, me disait-il, ne voulez-vous pas être dans les affaires avec moi comme avec la Ferronnays et Portails ? Ne suis-je pas votre ami ? Je vous donnerai à Rome tout ce que vous voudrez ; en France, vous serez plus ministre que moi, j’écouterai vos conseils. Votre retraite peut faire naître de nouvelles divisions. Vous ne voulez pas nuire au gouvernement ? Le roi sera fort irrité si vous persistez à vouloir vous retirer. Je vous en supplie, cher vicomte, ne faites par cette sottise. »
Je répondis que je ne faisais pas une sottise ; que j’agissais dans la pleine conviction de ma raison ; que son ministère était très impopulaire ; que ces préventions pouvaient être injustes, mais qu’enfin elles existaient ; que la France entière était persuadée qu’il attaquerait les libertés publiques, et que moi, défenseur de ces libertés, il m’était impossible de m’embarquer avec ceux qui passaient pour en être les ennemis. J’étais assez embarrassé dans cette réplique, car, au fond, je n’avais rien à objecter d’immédiat aux nouveaux ministres ; je ne pouvais les attaquer que dans un avenir qu’ils étaient en droit de nier. M. de Polignac me jurait qu’il aimait la charte autant que moi ; mais il l’aimait à sa manière, il l’aimait de trop près. Malheureusement, la tendresse que l’on montre à une fille que l’on a déshonorée lui sert peu.
La conversation se prolongea sur le même texte près d’une heure. M. de Polignac finit par me dire que, si je consentais à reprendre ma démission, le roi me verrait avec plaisir et écouterait ce que je voudrais lui dire contre son ministère ; mais que si je persistais à vouloir donner ma démission, Sa Majesté pensait qu’il lui était inutile de me voir, et qu’une conversation entre elle et moi ne pouvait être qu’une chose désagréable.
Je répliquai : « Regardez donc, prince, ma démission comme donnée. Je ne me suis jamais rétracté de ma vie, et, puisqu’il ne convient pas au roi de voir son fidèle sujet, je n’insiste plus. » Après ces mots, je me retirai. Je priai le prince de rendre à M. le duc de Laval l’ambassade de Rome, s’il la désirait encore, et je lui recommandai ma légation. Je repris ensuite à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de mon Infirmerie, pauvre blessé que j’étais. M. de Polignac me parut, lorsque je le quittai, dans cette confiance imperturbable qui faisait de lui un muet éminemment propre à étrangler un empire.
Ma démission d’ambassadeur à Rome étant donnée, j’écrivis au souverain pontife :
« Très-saint-père,
« Ministre des affaires étrangères en France en 1823, j’eus le bonheur d’être l’interprète des sentiments du feu roi Louis XVIII pour l’exaltation désirée de Votre Sainteté à la chaire de Saint-Pierre. Ambassadeur de Sa Majesté Charles X près la cour de Rome, j’ai eu le bonheur plus grand encore de voir Votre Béatitude élevée au souverain pontificat, et de l’entendre m’adresser des paroles qui seront la gloire de ma vie. En terminant la haute mission que j’avais l’honneur de remplir auprès d’elle, je viens lui témoigner les vifs regrets dont je ne cesserai d’être pénétré. Il ne me reste, très-saint-père, qu’à mettre à vos pieds sacrés ma sincère reconnaissance pour vos bontés, et à vous demander votre bénédiction apostolique.
« Je suis, avec la plus grande vénération et le plus profond respect,
« De Votre Sainteté
« Le très-humble et très-obéissant serviteur,
« Chateaubriand. »
J’achevai pendant plusieurs jours de me déchirer les entrailles dans mon Utique ; j’écrivis des lettres pour démolir l’édifice que j’avais élevé avec tant d’amour. Comme dans la mort d’un homme ce sont les petits détails, les actions domestiques et familières qui touchent, dans la mort d’un songe les petites réalités qui le détruisent sont plus poignantes. Un exil éternel sur les ruines de Rome avait été ma chimère. Ainsi que Dante, je m’étais arrangé pour ne plus rentrer dans ma patrie. Ces élucidations testamentaires n’auront pas, pour les lecteurs de ces Mémoires, l’intérêt qu’elles ont pour moi. Le vieil oiseau tombe de la branche où il se réfugie ; il quitte la vie pour la mort. Entraîné par le courant, il n’a fait que changer de fleuve.
LIVRE XIV
Flagorneries des journaux. — Les premiers collègues de M. de Polignac. — Expédition d’Alger. — Ouverture de la session de 1830. — Adresse. — La Chambre est dissoute. — Nouvelle Chambre. — Je pars pour Dieppe. — Ordonnances du 25 juillet. — Je reviens à Paris. — Réflexions pendant ma route. — Lettre à madame Récamier. — Révolution de juillet. — M. Baude, M. de Choiseul, M de Sémonville, M. de Vitrolles, M. Laffitte et M. Thiers. — J’écris au roi à Saint-Cloud. Sa réponse verbale. — Corps aristocratiques. — Pillage de la maison des Missionnaires, rue d’Enfer. — Chambre des Députés. — M. de Mortemart. — Course dans Paris. — Le général Dubourg. — Cérémonie funèbre. — Sous la colonnade du Louvre. — Les jeunes gens me rapportent à la Chambre des Pairs. — Réunion des pairs.
Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, il y en a une qui s’envole la première pour annoncer le passage prochain des autres : j’étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité. Les éloges dont m’accablaient les journaux me charmaient-ils ? pas le moins du monde. Quelques-uns de mes amis croyaient me consoler en m’assurant que j’étais au moment de devenir premier ministre ; que ce coup de partie joué si franchement décidait de mon avenir : ils me supposaient de l’ambition dont je n’avais pas même le germe. Je ne comprends pas qu’un homme qui a vécu seulement huit jours avec moi ne se soit pas aperçu de mon manque total de cette passion, au reste fort légitime, laquelle fait qu’on pousse jusqu’au bout la carrière politique. Je guettais toujours l’occasion de me retirer : si j’étais tant passionné pour l’ambassade de Rome, c’est précisément parce qu’elle ne menait à rien, et qu’elle était une retraite dans une impasse.
Enfin, j’avais au fond de la conscience une certaine crainte d’avoir déjà poussé trop loin l’opposition ; j’en allais forcément devenir le lien, le centre et le point de mire : j’en étais effrayé, et cette frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j’avais perdu.
Quoi qu’il en soit, on brûlait force encens devant l’idole de bois descendue de son autel. M. de Lamartine, nouvelle et brillante illustration de la France, m’écrivait au sujet de sa candidature à l’Académie, et terminait ainsi sa lettre :
« M. de La Noue, qui vient de passer quelques moments chez moi, m’a dit qu’il vous avait laissé occupant vos nobles loisirs à élever un monument à la France. Chacune de vos disgrâces volontaires et courageuses apportera ainsi son tribut d’estime à votre nom, et de gloire à votre pays. »
Cette noble lettre de l’auteur des Méditations poétiques fut suivie de celle de M. de Lacretelle. Il m’écrivait à son tour :
« Quel moment ils choisissent pour vous outrager, vous l’homme des sacrifices, vous à qui les belles actions ne coûtent pas plus que les beaux ouvrages ! Votre démission et la formation du nouveau ministère m’avaient paru d’avance deux événements liés. Vous nous avez familiarisés aux actes de dévouement, comme Bonaparte nous familiarisait avec la victoire ; mais il avait, lui, beaucoup de compagnons, et vous ne comptez pas beaucoup d’imitateurs. »
Deux hommes fort lettrés et écrivains d’un grand mérite, M. Abel Rémusat et M. Saint-Martin, avaient seuls alors la faiblesse de s’élever contre moi ; ils étaient attachés à M. le baron de Damas. Je conçois qu’on soit un peu irrité contre ces gens qui méprisent les places ; ce sont là de ces insolences qu’on ne doit pas tolérer.
M. Guizot lui-même daigna visiter ma demeure ; il crut pouvoir franchir l’immense distance que la nature a mise entre nous ; en m’abordant, il me dit ces paroles pleines de tout ce qu’il se devait : « Monsieur, c’est bien différent aujourd’hui ! » Dans cette année 1829, M. Guizot eut besoin de moi pour son élection ; j’écrivis aux électeurs de Lisieux, il fut nommé ; M. de Broglie m’en remercia par ce billet :
« Permettez-moi de vous remercier, monsieur, de la lettre que vous avez bien voulu m’adresser. J’en ai fait l’usage que j’en devais faire, et je suis convaincu que, comme tout ce qui vient de vous, elle portera ses fruits et des fruits salutaires. Pour ma part, j’en suis aussi reconnaissant que s’il s’agissait de moi-même, car il n’est aucun événement auquel je sois plus identifié et qui m’inspire un plus vif intérêt. »
Les journées de juillet ayant trouvé M. Guizot député, il en est résulté que je suis devenu en partie la cause de son élévation politique : la prière de l’humble est quelquefois écoutée du ciel.
Les premiers collègues de M. de Polignac furent MM. de Bourmont, de La Bourdonnaye, de Chabrol, Courvoisier et Montbel. Le 17 juin 1815, étant à Gand et descendant de chez le roi, je rencontrai au bas de l’escalier un homme en redingote et en bottes crottées, qui montait chez Sa Majesté. À sa physionomie spirituelle, à son nez fin, à ses beaux yeux doux de couleuvre, je reconnus le général Bourmont ; il avait déserté l’armée de Bonaparte le 15. Le comte de Bourmont est un officier de mérite, habile à se tirer des pas difficiles ; mais un de ces hommes qui, mis en première ligne, voient les obstacles et ne les peuvent vaincre, faits qu’ils sont pour être conduits, non pour conduire : heureux dans ses fils, Alger lui laissera un nom.
Le comte de La Bourdonnaye, jadis mon ami, est bien le plus mauvais coucheur qui fut oncques : il vous lâche des ruades, sitôt que vous approchez de lui ; il attaque les orateurs à la Chambre, comme ses voisins à la campagne ; il chicane sur une parole, comme il fait un procès pour un fossé. Le matin même du jour où je fus nommé ministre des affaires étrangères, il vint me déclarer qu’il rompait avec moi : j’étais ministre. Je ris et je laissai aller ma mégère masculine, qui, riant elle-même, avait l’air d’une chauve-souris contrariée.
M. de Montbel, ministre d’abord de l’instruction publique, remplaça M. de La Bourdonnaye à l’intérieur quand celui-ci se fut retiré, et M. de Guernon-Ranville suppléa M. de Montbel à l’instruction publique.
Des deux côtés on se préparait à la guerre : le parti du ministère faisait paraître des brochures ironiques contre le Représentatif ; l’opposition s’organisait et parlait de refuser l’impôt en cas de violation de la charte. Il se forma une association publique pour résister au pouvoir, appelée l’Association bretonne : mes compatriotes ont souvent pris l’initiative dans nos dernières révolutions ; il y a dans les têtes bretonnes quelque chose des vents qui tourmentent les rivages de notre péninsule.
Un journal, composé dans le but avoué de renverser l’ancienne dynastie, vint échauffer les esprits. Le jeune et beau libraire Sautelet, poursuivi de la manie du suicide, avait eu plusieurs fois l’envie de rendre sa mort utile à son parti par quelque coup d’éclat ; il était chargé du matériel de la feuille républicaine : MM. Thiers, Mignet et Carrel en étaient les rédacteurs. Le patron du National, M. le prince de Talleyrand, n’apportait pas un sou à la caisse ; il souillait seulement l’esprit du journal en versant au fonds commun son contingent de trahison et de pourriture. Je reçus à cette occasion le billet suivant de M. Thiers :
Monsieur,
« Ne sachant si le service d’un journal qui débute sera exactement fait, je vous adresse le premier numéro du National. Tous mes collaborateurs s’unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole. Si dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j’ai réussi à exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain de me trouver dans une bonne voie.
« Recevez, monsieur, mes hommages.
« A. Thiers. »
Je reviendrai sur les rédacteurs du National ; je dirai comment je les ai connus ; mais dès à présent je dois mettre à part M. Carrel : supérieur à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à l’époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu’il devançait : il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume dégainaient.
Pendant qu’on se disposait au combat, les préparatifs de l’expédition d’Alger s’achevaient. Le général Bourmont, ministre de la guerre, s’était fait nommer chef de cette expédition : voulut-il se soustraire à la responsabilité du coup d’État qu’il sentait venir ? Cela serait assez probable, d’après ses antécédents et sa finesse ; mais ce fut un malheur pour Charles X. Si le général s’était trouvé à Paris lors de la catastrophe, le portefeuille vacant du ministère de la guerre ne serait pas tombé aux mains de M. de Polignac. Avant de frapper le coup, dans le cas où il y eût consenti, M. de Bourmont eût sans doute rassemblé à Paris toute la garde royale ; il aurait préparé l’argent et les vivres nécessaires pour que le soldat ne manquât de rien.
Notre marine, ressuscitée au combat de Navarin, sortit de ces ports de France, naguère si abandonnés. La rade était couverte de navires qui saluaient la terre en s’éloignant. Des bateaux à vapeur, nouvelle découverte du génie de l’homme, allaient et venaient portant des ordres d’une division à l’autre, comme des sirènes ou comme les aides de camp de l’amiral. Le Dauphin se tenait sur le rivage, où toutes les populations de la ville et des montagnes étaient descendues : lui, qui, après avoir arraché son parent le roi d’Espagne aux mains des révolutions, voyait se lever le jour par qui la chrétienté devait être délivrée, aurait-il pu se croire si près de sa nuit ?
Ils n’étaient plus ces temps où Catherine de Médicis sollicitait du Turc l’investiture de la principauté d’Alger pour Henri III, non encore roi de Pologne ! Alger allait devenir notre fille et notre conquête, sans la permission de personne, sans que l’Angleterre osât nous empêcher de prendre ce château de l’Empereur, qui rappelait Charles-Quint et le changement de sa fortune. C’était une grande joie et un grand bonheur pour les spectateurs français assemblés de saluer, du salut de Bossuet, les généreux vaisseaux prêts à rompre de leur proue la chaîne des esclaves ; victoire agrandie par ce cri de l’aigle de Meaux, lorsqu’il annonçait le succès de l’avenir au grand roi, comme pour le consoler un jour dans sa tombe de la dispersion de sa race :
« Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance, mais tu te verras attaqué dans tes murailles comme un oiseau ravissant qu’on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Les pilotes étonnés s’écrient par avance : Qui est semblable à Tyr ? Et toutefois elle s’est tue dans le milieu de la mer. »
Paroles magnifiques, n’avez-vous pu retarder l’écroulement du trône ? Les nations marchent à leurs destinées ; à l’instar de certaines ombres du Dante, il leur est impossible de s’arrêter, même dans le bonheur.
Ces vaisseaux, qui apportaient la liberté aux mers de la Numidie, emportaient la légitimité ; cette flotte sous pavillon blanc, c’était la monarchie qui appareillait, s’éloignant des ports où s’embarqua saint Louis, lorsque la mort l’appelait à Carthage. Esclaves délivrés des bagnes d’Alger, ceux qui vous ont rendus à votre pays ont perdu leur patrie ; ceux qui vous ont arrachés à l’exil éternel sont exilés. Le maître de cette vaste flotte a traversé la mer sur une barque en fugitif, et la France pourra lui dire ce que Cornélie disait à Pompée : « C’est bien une œuvre de ma fortune, non pas de la tienne, que je te vois maintenant réduit à une seule pauvre petite nave, là où tu voulois cingler avec cinq cents voiles. »