Mémoires d’outre-tombe (page 172)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Instruit à la réunion Laffitte de ce qui s’était fait à Saint-Cloud, M. Laffitte signa un laisser-passer pour M. de Mortemart, ajoutant que les députés assemblés chez lui l’attendraient jusqu’à une heure du matin. Le noble duc n’étant pas arrivé, les députés se retirèrent.

M. Laffitte, resté seul avec M. Thiers, s’occupa du duc d’Orléans et des proclamations à faire. Cinquante ans de révolution en France avaient donné aux hommes de pratique la facilité de réorganiser des gouvernements, et aux hommes de théorie l’habitude de ressemeler des chartes, de préparer les machines et les bers avec lesquels s’enlèvent et sur lesquels glissent ces gouvernements.

Cette journée du 29, lendemain de mon retour à Paris, ne fut pas pour moi sans occupation. Mon plan était arrêté : je voulais agir, mais je ne le voulais que sur un ordre écrit de la main du roi, et qui me donnât les pouvoirs nécessaires pour parler aux autorités du moment ; me mêler de tout et ne rien faire ne me convenait pas. J’avais raisonné juste, témoin l’affront essuyé par MM. d’Argout, Sémonville et Vitrolles.

J’écrivis donc à Charles X à Saint-Cloud. M. de Givré se chargea de porter ma lettre. Je priais le roi de m’instruire de sa volonté. M. de Givré revint les mains vides. Il avait remis ma lettre à M. le duc de Duras, qui l’avait remise au roi, lequel me faisait répondre qu’il avait nommé M. de Mortemart son premier ministre, et qu’il m’invitait à m’entendre avec lui. Le noble duc, où le trouver ? Je le cherchai vainement le 29 au soir.

Repoussé de Charles X, ma pensée se porta vers la Chambre des pairs ; elle pouvait, en qualité de cour souveraine, évoquer le procès et juger le différend. S’il n’y avait pas sûreté pour elle dans Paris, elle était libre de se transporter à quelque distance, même auprès du roi, et de prononcer de là un grand arbitrage. Elle avait des chances de succès ; il y en a toujours dans le courage. Après tout, en succombant, elle aurait subi une défaite utile aux principes. Mais aurais-je trouvé dans cette Chambre vingt hommes prêts à se dévouer ? Sur ces vingt hommes, y en avait-il quatre qui fussent d’accord avec moi sur les libertés publiques ?

Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu’elles sont souveraines et seules investies, de droit et de fait, de la puissance : elles offrent les plus fortes garanties, mais, dans les gouvernements mixtes, elles perdent leur valeur et sont misérables quand arrivent les grandes crises… Faibles contre le roi, elles n’empêchent pas le despotisme ; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas l’anarchie. Dans les commotions publiques, elles ne rachètent leur existence qu’au prix de leurs parjures ou de leur esclavage. La Chambre des lords sauva-t-elle Charles Ier ? sauva-t-elle Richard Cromwell, auquel elle avait prêté serment ? Sauva-t-elle Jacques II ? Sauvera-t-elle aujourd’hui les princes de Hanovre ? Se sauvera-t-elle elle-même ? Ces prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu’embarrasser la balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie ancienne et opulente, ayant l’habitude des affaires, n’a qu’un moyen de garder le pouvoir quand il lui échappe : c’est de passer du Capitole au Forum, et de se placer à la tête du nouveau mouvement, à moins qu’elle ne se croie encore assez forte pour risquer la guerre civile.

Pendant que j’attendais le retour de M. de Givré, je fus assez occupé à défendre mon quartier. La banlieue et les carriers de Montrouge affluaient par la barrière d’Enfer. Les derniers ressemblaient à ces carriers de Montmartre, qui causèrent de si grandes alarmes à mademoiselle de Mornay lorsqu’elle fuyait les massacres de la Saint-Barthélémy. En passant devant la communauté des missionnaires, située dans ma rue, ils y entrèrent : une vingtaine de prêtres furent obligés de se sauver ; le repaire de ces fanatiques fut philosophiquement pillé, leurs lits et leurs livres brûlés dans la rue. On n’a point parlé de cette misère. Avait-on à s’embarrasser de ce que la prêtraille pouvait avoir perdu ? Je donnai l’hospitalité à sept ou huit fugitifs ; ils restèrent plusieurs jours cachés sous mon toit. Je leur obtins des passe-ports par l’intermédiaire de mon voisin, M. Arago, et ils allèrent ailleurs prêcher la parole de Dieu. « La fuite des saints a souvent été utile aux peuples, utilis populis fuga sanctorum. »

La commission municipale, établie à l’Hôtel de Ville, nomma le baron Louis commissaire provisoire aux finances, M. Baude à l’intérieur, M. Mérilhou à la justice, M. Chardel aux postes, M. Marchal au télégraphe, M. Bavoux à la police, M. de Laborde à la préfecture de la Seine. Ainsi le gouvernement provisoire volontaire se trouva détruit en réalité par la promotion de M. Baude, qui s’était créé membre de ce gouvernement. Les boutiques se rouvrirent ; les services publics reprirent leur cours.

Dans la réunion chez M. Laffite, il avait été décidé que les députés s’assembleraient, à midi, au palais de la Chambre : ils s’y trouvèrent réunis au nombre de trente ou trente-cinq, présidés par M. Laffitte. M. Bérard annonça qu’il avait rencontré MM. d’Argout, de Forbin-Janson et de Mortemart, qui se rendaient chez M. Laffitte, croyant y trouver les députés ; qu’il avait invité ces messieurs à le suivre à la Chambre, mais que M. le duc de Mortemart, accablé de fatigue, s’était retiré pour aller voir M. de Sémonville. M. de Mortemart, selon M. Bérard, avait dit qu’il avait un blanc-seing et que le roi consentait à tout.

En effet, M. de Mortemart apportait cinq ordonnances : au lieu de les communiquer d’abord aux députés, sa lassitude l’obligea de rétrograder jusqu’au Luxembourg. À midi, il envoya les ordonnances à M. Sauvo ; celui-ci répondit qu’il ne les pouvait publier dans le Moniteur sans l’autorisation de la Chambre des députés ou de la commission municipale.

M. Bérard s’étant expliqué, comme je viens de le dire, à la Chambre, une discussion s’éleva pour savoir si l’on recevrait ou si l’on ne recevrait pas M. de Mortemart. Le général Sébastiani insista pour l’affirmative ; M. Mauguin déclara que si M. de Mortemart était présent, il demanderait qu’il fût entendu, mais que les événements pressaient et que l’on ne pouvait pas dépendre du bon plaisir de M. de Mortemart.

On nomma cinq commissaires chargés d’aller conférer avec les pairs : ces cinq commissaires furent MM. Augustin Périer, Sébastiani, Guizot, Benjamin Delessert et Hyde de Neuville. Mais bientôt le comte de Sussy fut introduit dans la Chambre élective. M. de Mortemart l’avait chargé de présenter les ordonnances aux députés. S’adressant à l’assemblée, il lui dit : « En l’absence de M. le chancelier, quelques pairs, en petit nombre, étaient réunis chez moi ; M. le duc de Mortemart nous a remis la lettre ci-jointe, adressée à M. le général Gérard ou à M. Casimir Périer. Je vous demande la permission de vous la communiquer. » Voici la lettre : « Monsieur, parti de Saint-Cloud dans la nuit, je cherche vainement à vous rencontrer. Veuillez me dire où je pourrai vous voir. Je vous prie de donner connaissance des ordonnances dont je suis porteur depuis hier. »

M. le duc de Mortemart était parti dans la nuit de Saint-Cloud ; il avait les ordonnances dans sa poche depuis douze ou quinze heures, depuis hier, selon son expression ; il n’avait pu rencontrer ni le général Gérard, ni M. Casimir Périer : M. de Mortemart était bien malheureux ! M. Bérard fit l’observation suivante sur la lettre communiquée :

« Je ne puis, dit-il, m’empêcher de signaler ici un manque de franchise : M. de Mortemart, qui se rendait ce matin chez M. Laffitte lorsque je l’ai rencontré, m’a formellement dit qu’il viendrait ici. »

Les cinq ordonnances furent lues. La première rappelait les ordonnances du 25 juillet, la seconde convoquait les Chambres pour le 3 août, la troisième nommait M. de Mortemart ministre des affaires étrangères et président du conseil, la quatrième appelait le général Gérard au ministère de la guerre, la cinquième M. Casimir Périer au ministère des finances. Lorsque je trouvai enfin M. de Mortemart chez le grand référendaire, il m’assura qu’il avait été obligé de rester chez M. de Sémonville, parce qu’étant revenu à pied de Saint-Cloud, il s’était vu forcé de faire un détour et de pénétrer dans le bois de Boulogne par une brèche : sa botte ou son soulier lui avait écorché le talon. Il est à regretter qu’avant de produire les actes du trône, M. de Mortemart n’ait pas essayé de voir les hommes influents et de les incliner à la cause royale. Ces actes tombant tout à coup au milieu de députés non prévenus, personne n’osa se déclarer. On s’attira cette terrible réponse de Benjamin Constant : « Nous savons d’avance ce que la Chambre des pairs nous dira : elle acceptera purement et simplement la révocation des ordonnances. Quant à moi, je ne me prononce pas positivement sur la question de dynastie ; je dirai seulement qu’il serait trop commode pour un roi de faire mitrailler son peuple et d’en être quitte pour dire ensuite : Il n’y a rien de fait. »

Benjamin Constant, qui ne se prononçait pas positivement sur la question de dynastie, aurait-il terminé sa phrase de la même manière si on lui eût fait entendre auparavant des paroles convenables à ses talents et à sa juste ambition ? Je plains sincèrement un homme de courage et d’honneur comme M. de Mortemart, quand je viens à penser que la monarchie légitime a peut-être été renversée parce que le ministre chargé des pouvoirs du roi n’a pu rencontrer dans Paris deux députés, et que, fatigué d’avoir fait trois lieues à pied, il s’est écorché le talon. L’ordonnance de nomination à l’ambassade de Saint-Pétersbourg a remplacé pour M. de Mortemart les ordonnances de son vieux maître. Ah ! comment ai-je refusé à Louis-Philippe d’être son ministre des affaires étrangères ou de reprendre ma bien-aimée ambassade de Rome ? Mais, hélas ! de ma bien-aimée, qu’en eussé-je fait au bord du Tibre ? J’aurais toujours cru qu’elle me regardait en rougissant.

Le 30 au matin, ayant reçu le billet du grand référendaire qui m’invitait à la réunion des pairs, au Luxembourg, je voulus apprendre auparavant quelques nouvelles. Je descendis par la rue d’Enfer, la place Saint-Michel et la rue Dauphine. Il y avait encore un peu d’émotion autour des barricades ébréchées. Je comparais ce que je voyais au grand mouvement révolutionnaire de 1789, et cela me semblait de l’ordre et du silence : le changement des mœurs était visible.

Au Pont-Neuf, la statue d’Henri IV tenait à la main, comme un guidon de la Ligue, un drapeau tricolore. Des hommes du peuple disaient en regardant le roi de bronze : « Tu n’aurais pas fait cette bêtise-là, mon vieux. » Des groupes étaient rassemblés sur le quai de l’École : j’aperçois de loin un général accompagné de deux aides de camp également à cheval. Je m’avançai de ce côté. Comme je fendais la foule, mes yeux se portaient sur le général : ceinture tricolore par dessus son habit, chapeau de travers renversé en arrière, corne en avant. Il m’avise à son tour et s’écrie : « Tiens, le vicomte ! » Et moi, surpris, je reconnais le colonel ou capitaine Dubourg, mon compagnon de Gand, lequel allait, pendant notre retour à Paris, prendre les villes ouvertes au nom de Louis XVIII, et nous apportait, ainsi que je vous l’ai raconté, la moitié d’un mouton pour dîner dans un bouge, à Arnouville. C’est cet officier que les journaux avaient représenté comme un austère soldat républicain à moustaches grises, lequel n’avait pas voulu servir sous la tyrannie impériale, et qui était si pauvre qu’on avait été obligé de lui acheter à la friperie un uniforme râpé du temps de Larevellière-Lépeaux. Et moi de m’écrier : « Eh ! c’est vous ! comment… » Il me tend les bras, me serre la main sur le cou de Flanquine ; on fit cercle : « Mon cher, me dit à haute voix le chef militaire du gouvernement provisoire, en me montrant le Louvre, ils étaient là-dedans douze cents : nous leur en avons flanqué des pruneaux dans le derrière ! et de courir, et de courir !… » Les aides de camp de M. Dubourg éclatent en gros rires ; et la tourbe de rire à l’unisson, et le général de piquer sa mazette qui caracolait comme une bête éreintée, suivie de deux autres Rossinantes glissant sur le pavé et prêtes à tomber sur le nez entre les jambes de leurs cavaliers.

Ainsi, superbement emporté, m’abandonna le Diomède de l’Hôtel de Ville, brave d’ailleurs et spirituel. J’ai vu des hommes qui, prenant au sérieux toutes les scènes de 1830, rougissaient à ce récit, parce qu’il déjouait un peu leur héroïque crédulité. J’étais moi-même honteux en voyant le côté comique des révolutions les plus graves et de quelle manière on peut se moquer de la bonne foi du peuple.

M. Louis Blanc, dans le premier volume de son excellente Histoire de dix ans, publiée après ce que je viens d’écrire ici, confirme mon récit : « Un homme, dit-il, d’une taille moyenne, d’une figure énergique, traversait en uniforme de général et suivi par un grand nombre d’hommes armés, le marché des Innocents. C’était de M. Évariste Dumoulin, rédacteur du Constitutionnel, que cet homme avait reçu son uniforme, pris chez un fripier ; et les épaulettes qu’il portait lui avaient été données par l’acteur Perlet : elles venaient du magasin de l’Opéra-Comique. Quel est ce général ? demandait-on de toutes parts. Et quand ceux qui l’entouraient avaient répondu : « C’est le général Dubourg, » Vive le général Dubourg ! criait le peuple, devant qui ce nom n’avait jamais retenti. »

Un autre spectacle m’attendait à quelques pas de là : une fosse était creusée devant la colonnade du Louvre ; un prêtre, en surplis et en étole, disait des prières au bord de cette fosse : on y déposait les morts. Je me découvris et fis le signe de la croix. La foule silencieuse regardait avec respect cette cérémonie, qui n’eût rien été si la religion n’y avait comparu. Tant de souvenirs et de réflexions s’offraient à moi, que je restais dans une complète immobilité. Tout à coup je me sens pressé ; un cri part : « Vive le défenseur de la liberté de la presse ! » Mes cheveux m’avaient fait reconnaître. Aussitôt des jeunes gens me saisissent et me disent : « Où allez-vous ? nous allons vous porter. » Je ne savais que répondre ; je remerciais ; je me débattais ; je suppliais de me laisser aller. L’heure de la réunion à la Chambre des pairs n’était pas encore arrivée. Les jeunes gens ne cessaient de crier : « Où allez-vous ? où allez-vous ? » Je répondis au hasard : « Eh bien, au Palais-Royal ! » Aussitôt j’y suis conduit aux cris de : Vive la charte ! vive la liberté de la presse ! vive Chateaubriand ! Dans la cour des Fontaines, M. Barba, le libraire, sortit de sa maison et vint m’embrasser.

Nous arrivons au Palais-Royal ; on me bouscule dans un café sous la galerie de bois. Je mourais de chaud. Je réitère à mains jointes ma demande en rémission de ma gloire : point ; toute cette jeunesse refuse de me lâcher. Il y avait dans la foule un homme en veste à manches retroussées, à mains noires, à figure sinistre, aux yeux ardents, tel que j’en avais tant vu au commencement de la Révolution : il essayait continuellement de s’approcher de moi, et les jeunes gens le repoussaient toujours. Je n’ai su ni son nom ni ce qu’il me voulait.

Il fallut me résoudre à dire enfin que j’allais à la Chambre des pairs. Nous quittâmes le café ; les acclamations recommencèrent. Dans la cour du Louvre, diverses espèces de cris se firent entendre : on disait : « Aux Tuileries ! aux Tuileries ! » les autres : « Vive le premier consul ! » et semblaient vouloir me faire l’héritier de Bonaparte républicain. Hyacinthe, qui m’accompagnait, recevait sa part des poignées de main et des embrassades. Nous traversâmes le pont des Arts et nous prîmes la rue de Seine. On accourait sur notre passage ; on se mettait aux fenêtres. Je souffrais de tant d’honneurs, car on m’arrachait les bras. Un des jeunes gens qui me poussaient par derrière passa tout à coup sa tête entre mes jambes et m’enleva sur ses épaules. Nouvelles acclamations ; on criait aux spectateurs dans la rue et aux fenêtres : « À bas les chapeaux ! vive la charte ! » et moi je répliquais : « Oui, messieurs, vive la charte ! mais vive le roi ! » On ne répétait pas ce cri, mais il ne provoquait aucune colère. Et voilà comme la partie était perdue ! Tout pouvait encore s’arranger, mais il ne fallait présenter au peuple que des hommes populaires : dans les révolutions, un nom fait plus qu’une armée.

Je suppliai tant mes jeunes amis qu’ils me mirent enfin à terre. Dans la rue de Seine, en face de mon libraire, M. Le Normant, un tapissier offrit un fauteuil pour me porter ; je le refusai et j’arrivai au milieu de mon triomphe dans la cour d’honneur du Luxembourg. Ma généreuse escorte me quitta alors après avoir poussé de nouveaux cris de Vive la charte ! vive Chateaubriand ! J’étais touché des sentiments de cette noble jeunesse : j’avais crié vive le roi ! au milieu d’elle, tout aussi en sûreté que si j’eusse été seul enfermé dans ma maison ; elle connaissait mes opinions ; elle m’amenait elle-même à la Chambre des pairs où elle savait que j’allais parler et rester fidèle à mon roi ; et pourtant c’était le 30 juillet, et nous venions de passer près de la fosse dans laquelle on ensevelissait les citoyens tués par les balles des soldats de Charles X !

Le bruit que je laissais en dehors contrastait avec le silence qui régnait dans le vestibule du palais du Luxembourg. Ce silence augmenta dans la galerie sombre qui précède les salons de M. de Sémonville. Ma présence gêna les vingt-cinq ou trente pairs qui s’y trouvaient rassemblés : j’empêchais les douces effusions de la peur, la tendre consternation à laquelle on se livrait. Ce fut là que je vis enfin M. de Mortemart. Je lui dis que, d’après le désir du roi, j’étais prêt à m’entendre avec lui. Il me répondit, comme je l’ai déjà rapporté, qu’en revenant il s’était écorché le talon : il rentra dans le flot de l’assemblée. Il nous donna connaissance des ordonnances comme il les avait fait communiquer aux députés par M. de Sussy. M. de Broglie déclara qu’il venait de parcourir Paris ; que nous étions sur un volcan ; que les bourgeois ne pouvaient plus contenir leurs ouvriers ; que si le nom de Charles X était seulement prononcé, on nous couperait la gorge à tous, et qu’on démolirait le Luxembourg comme on avait démoli la Bastille : « C’est vrai ! c’est vrai ! » murmuraient d’une voix sourde les prudents, en secouant la tête. M. de Caraman, qu’on avait fait duc, apparemment parce qu’il avait été valet de M. de Metternich, soutenait avec chaleur qu’on ne pouvait reconnaître les ordonnances : « Pourquoi donc, lui dis-je, monsieur ? » Cette froide question glaça sa verve.

Arrivent les cinq députés commissaires. M. le général Sébastiani débute par sa phrase accoutumée : « Messieurs, c’est une grosse affaire. » Ensuite il fait l’éloge de la haute modération de M. le duc de Mortemart ; il parle des dangers de Paris, prononce quelques mots à la louange de S. A. R. monseigneur le duc d’Orléans, et conclut à l’impossibilité de s’occuper des ordonnances. Moi et M. Hyde de Neuville, nous fûmes les seuls d’un avis contraire. J’obtins la parole : « M. le duc de Broglie nous a dit, messieurs, qu’il s’est promené dans les rues, et qu’il a vu partout des dispositions hostiles : je viens aussi de parcourir Paris, trois mille jeunes gens m’ont rapporté dans la cour de ce palais ; vous avez pu entendre leurs cris : ont-ils soif de votre sang ceux qui ont ainsi salué l’un de vos collègues ? Ils ont crié : Vive la charte ! j’ai répondu : Vive le roi ! ils n’ont témoigné aucune colère et sont venus me déposer sain et sauf au milieu de vous. Sont-ce là des symptômes si menaçants de l’opinion publique ? Je soutiens, moi, que rien n’est perdu, que nous pouvons accepter les ordonnances. La question n’est pas de considérer s’il y a péril ou non, mais de garder les serments que nous avons prêtés à ce roi dont nous tenons nos dignités, et plusieurs d’entre nous leur fortune. Sa Majesté, en retirant les ordonnances et en changeant son ministère, a fait tout ce qu’elle a dû ; faisons à notre tour ce que nous devons. Comment ! dans tous le cours de notre vie, il se présente un seul jour où nous sommes obligés de descendre sur le champ de bataille, et nous n’accepterions pas le combat ? Donnons à la France l’exemple de l’honneur et de la loyauté ; empêchons-la de tomber dans des combinaisons anarchiques où sa paix, ses intérêts réels et ses libertés iraient se perdre : le péril s’évanouit quand on ose le regarder. »

On ne me répondit point ; on se hâta de lever la séance. Il y avait une impatience de parjure dans cette assemblée que poussait une peur intrépide ; chacun voulait sauver sa guenille de vie, comme si le temps n’allait pas, dès demain, nous arracher nos vieilles peaux, dont un juif bien avisé n’aurait pas donné une obole.

LIVRE XV

Les républicains. — Les orléanistes. — M. Thiers est envoyé à Neuilly. — Convocation des pairs chez le grand référendaire. La lettre m’arrive trop tard. — Saint-Cloud. — Scène. Monsieur le Dauphin et le maréchal de Raguse. — Neuilly. — M. le duc d’Orléans. — Le Raincy. — Le prince vient à Paris. — Une députation de la Chambre élective offre à M. le duc d’Orléans la lieutenance générale du royaume. — Il accepte. — Efforts des républicains. — M. le duc d’Orléans va à l’Hôtel de Ville. — Les républicains au Palais-Royal. — Le roi quitte Saint-Cloud. — Arrivée de Madame la Dauphine à Trianon. — Corps diplomatique. — Rambouillet. — Ouverture de la session, le 3 août. — Lettre de Charles X à M. le duc d’Orléans. — Départ du peuple pour Rambouillet. — Fuite du roi. — Réflexions. — Palais-Royal. — Conversations. — Dernière tentation politique. — M. de Sainte-Aulaire. — Dernier soupir du parti républicain. — Journée du 7 août. — Séance à la Chambre des Pairs. — Mon discours. — Je sors du palais du Luxembourg pour n’y plus rentrer. — Mes démissions. — Charles X s’embarque à Cherbourg. — Ce que sera la révolution de juillet. — Fin de ma carrière politique.

Les trois partis commençaient à se dessiner et à agir les uns contre les autres : les députés qui voulaient la monarchie par la branche aînée étaient les plus forts légalement ; ils ralliaient à eux tout ce qui tendait à l’ordre ; mais, moralement, ils étaient les plus faibles : ils hésitaient, ils ne se prononçaient pas : il devenait manifeste, par la tergiversation de la cour, qu’ils tomberaient dans l’usurpation plutôt que de se voir engloutis dans la République.

Celle-ci fit afficher un placard qui disait : « La France est libre. Elle n’accorde au gouvernement provisoire que le droit de la consulter, en attendant qu’elle ait exprimé sa volonté par de nouvelles élections. Plus de royauté. Le pouvoir exécutif confié à un président temporaire. Concours médiat ou immédiat de tous les citoyens à l’élection des députés. Liberté des cultes. »

Ce placard résumait les seules choses justes de l’opinion républicaine ; une nouvelle assemblée de députés aurait décidé s’il était bon ou mauvais de céder à ce vœu, plus de royauté ; chacun aurait plaidé sa cause, et l’élection d’un gouvernement quelconque par un congrès national eût eu le caractère de la légalité.

Sur une autre affiche républicaine du même jour, 30 juillet, on lisait en grosses lettres : « Plus de Bourbons… Tout est là, grandeur, repos, prospérité publique, liberté. »

Enfin, parut une adresse à MM. les membres de la commission municipale composant un gouvernement provisoire ; elle demandait : « Qu’aucune proclamation ne fût faite pour désigner un chef, lorsque la forme même du gouvernement ne pouvait être encore déterminée ; que le gouvernement provisoire restât en permanence jusqu’à ce que le vœu de la majorité des Français pût être connu ; toute autre mesure étant intempestive et coupable. »

Cette adresse, émanant des membres d’une commission nommée par un grand nombre de citoyens de divers arrondissements de Paris, était signée par MM. Chevalier, président, Trélat, Teste, Lepelletier, Guinard, Hingray, Cauchois-Lemaire, etc.

Dans cette réunion populaire, on proposait de remettre par acclamation la présidence de la République à M. de La Fayette ; on s’appuyait sur les principes que la Chambre des représentants de 1815 avait proclamés en se séparant. Divers imprimeurs refusèrent de publier ces proclamations, disant que défense leur en était faite par M. le duc de Broglie. La République jetait par terre le trône de Charles X ; elle craignait les inhibitions de M. de Broglie, lequel n’avait aucun caractère.

Je vous ai dit que, dans la nuit du 29 au 30, M. Laffitte, avec MM. Thiers et Mignet, avaient tout préparé pour attirer les yeux du public sur M. le duc d’Orléans. Le 30 parurent des proclamations et des adresses, fruit de ce conciliabule : « Évitons la République, » disaient-elles. Venaient ensuite les faits d’armes de Jemmapes et de Valmy, et l’on assurait que M. le duc d’Orléans n’était pas Capet, mais Valois.

Et cependant M. Thiers, envoyé par M. Laffitte, chevauchait vers Neuilly avec M. Scheffer : S. A. R. n’y était pas. Grands combats de paroles entre mademoiselle d’Orléans et M. Thiers : il fut convenu qu’on écrirait à M. le duc d’Orléans pour le décider à se rallier à la révolution. M. Thiers écrivit lui-même un mot au prince, et madame Adélaïde promit de devancer sa famille à Paris. L’orléanisme avait fait des progrès, et, dès le soir même de cette journée, il fut question parmi les députés de conférer les pouvoirs de lieutenant général à M. le duc d’Orléans.

M. de Sussy, avec les ordonnances de Saint-Cloud, avait été encore moins bien reçu à l’Hôtel de Ville qu’à la Chambre des députés. Muni d’un récépissé de M. de La Fayette, il revint trouver M. de Mortemart qui s’écria : « Vous m’avez sauvé plus que la vie ; vous m’avez sauvé l’honneur. »

La commission municipale fit une proclamation dans laquelle elle déclarait que les crimes de son pouvoir (de Charles X) étaient finis, et que le peuple aurait un gouvernement qui lui devrait (au peuple) son origine : phrase ambiguë qu’on pouvait interpréter comme on voulait. MM. Laffitte et Périer ne signèrent point cet acte. M. de La Fayette, alarmé un peu tard de l’idée de la royauté orléaniste, envoya M. Odilon Barrot à la Chambre des députés annoncer que le peuple, auteur de la révolution de juillet, n’entendait pas la terminer par un simple changement de personnes, et que le sang versé valait bien quelques libertés. Il fut question d’une proclamation des députés afin d’inviter S. A. R. le duc d’Orléans à se rendre dans la capitale : après quelques communications avec l’Hôtel de Ville, ce projet de proclamation fut anéanti. On n’en tira pas moins au sort une députation de douze membres pour aller offrir au châtelain de Neuilly cette lieutenance générale qui n’avait pu trouver passage dans une proclamation.

Dans la soirée, M. le grand référendaire rassemble chez lui les pairs : sa lettre, soit négligence ou politique, m’arriva trop tard. Je me hâtai de courir au rendez-vous ; on m’ouvrit la grille de l’allée de l’Observatoire ; je traversai le jardin du Luxembourg : quand j’arrivai au palais, je n’y trouvai personne. Je refis le chemin des parterres, les yeux attachés sur la lune. Je regrettais les mers et les montagnes où elle m’était apparue, les forêts dans la cime desquelles, se dérobant elle-même en silence, elle avait l’air de me répéter la maxime d’Épicure : « Cache ta vie. »

J’ai laissé les troupes, le 29 au soir, se retirer sur Saint-Cloud. Les bourgeois de Chaillot et de Passy les attaquèrent, tuèrent un capitaine de carabiniers, deux officiers, et blessèrent une dizaine de soldats. Le Motha, capitaine de la garde, fut frappé d’une balle par un enfant qu’il s’était plu à ménager. Ce capitaine avait donné sa démission au moment des ordonnances ; mais, voyant qu’on se battait le 27, il rentra dans son corps pour partager les dangers de ses camarades. Jamais, à la gloire de la France, il n’y eut un plus beau combat dans les partis opposés entre la liberté et l’honneur.

Les enfants, intrépides parce qu’ils ignorent le danger, ont joué un triste rôle dans les trois journées : à l’abri de leur faiblesse, ils tiraient à bout portant sur les officiers qui se seraient crus déshonorés en les repoussant. Les armes modernes mettent la mort à la disposition de la main la plus débile. Singes laids et étiolés, libertins avant d’avoir le pouvoir de l’être, cruels et pervers, ces petits héros des trois journées se livraient à des assassinats avec tout l’abandon de l’innocence. Donnons-nous garde, par des louanges imprudentes, de faire naître l’émulation du mal. Les enfants de Sparte allaient à la chasse aux ilotes.

Monsieur le dauphin reçut les soldats à la porte du village de Boulogne, dans le bois, puis il rentra à Saint-Cloud.

Saint-Cloud était gardé par les quatre compagnies des gardes du corps. Le bataillon des élèves de Saint-Cyr était arrivé : en rivalité et en contraste avec l’École polytechnique, il avait embrassé la cause royale. Les troupes exténuées, qui revenaient d’un combat de trois jours, ne causaient, par leurs blessures et leur délabrement, que de l’ébahissement aux domestiques titrés, dorés et repus qui mangeaient à la table du roi. On ne songea point à couper les lignes télégraphiques ; passaient librement sur la route courriers, voyageurs, malles-postes, diligences, avec le drapeau tricolore qui insurgeait les villages en les traversant. Les embauchages par le moyen de l’argent et des femmes commencèrent. Les proclamations de la commune de Paris étaient colportées çà et là. Le roi et la cour ne se voulaient pas encore persuader qu’ils fussent en péril. Afin de prouver qu’ils méprisaient les gestes de quelques bourgeois mutinés, et qu’il n’y avait point de révolution, ils laissaient tout aller : le doigt de Dieu se voit dans tout cela.

À la tombée de la nuit du 30 juillet, à peu près à la même heure où la commission des députés partait pour Neuilly, un aide-major fit annoncer aux troupes que les ordonnances étaient rapportées. Les soldats crièrent : Vive le roi ! et reprirent leur gaieté au bivouac ; mais cette annonce de l’aide-major, envoyé par le duc de Raguse, n’avait pas été communiquée au Dauphin, qui, grand amateur de discipline, entra en fureur. Le roi dit au maréchal : « Le Dauphin est mécontent ; allez vous expliquer avec lui. »

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