Mémoires d’outre-tombe (page 173)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le maréchal ne trouva point le Dauphin chez lui, et l’attendit dans la salle de billard avec le duc de Guiche et le duc de Ventadour, aides de camp du prince. Le Dauphin rentra : à l’aspect du maréchal, il rougit jusqu’aux yeux, traverse son antichambre avec ses grands pas si singuliers, arrive à son salon, et dit au maréchal : « Entrez ! » La porte se referme : un grand bruit se fait entendre ; l’élévation des voix s’accroît ; le duc de Ventadour, inquiet, ouvre la porte ; le maréchal sort, poursuivi par le dauphin, qui l’appelle double traître. « Rendez votre épée ! rendez votre épée ! » et, se jetant sur lui, il lui arrache son épée. L’aide de camp du maréchal, M. Delarue, se veut précipiter entre lui et le Dauphin, il est retenu par M. de Montgascon ; le prince s’efforce de briser l’épée du maréchal et se coupe les mains. Il crie : « À moi, gardes du corps ! qu’on le saisisse ! » Les gardes du corps accoururent ; sans un mouvement de tête du maréchal, leurs baïonnettes l’auraient atteint au visage. Le duc de Raguse est conduit aux arrêts dans son appartement.

Le roi arrangea tant bien que mal cette affaire, d’autant plus déplorable, que les acteurs n’inspiraient pas un grand intérêt. Lorsque le fils du Balafré occit Saint-Pol, maréchal de la Ligue, on reconnut dans ce coup d’épée la fierté et le sang des Guises ; mais quand monsieur le dauphin, plus puissant seigneur qu’un prince de Lorraine, aurait pourfendu le maréchal Marmont, qu’est-ce que cela eût fait ? Si le maréchal eût tué monsieur le dauphin, c’eût été seulement un peu plus singulier. On verrait passer dans la rue César, descendant de Vénus, et Brutus, arrière-neveu de Junius, qu’on ne les regarderait pas. Rien n’est grand aujourd’hui, parce que rien n’est haut.

Voilà comme se dépensait à Saint-Cloud la dernière heure de la monarchie ; cette pâle monarchie, défigurée et sanglante, ressemblait au portrait que nous fait d’Urfé d’un grand personnage expirant : « Il avait les yeux hâves et enfoncés ; la mâchoire inférieure, couverte seulement d’un peu de peau, paraissait s’être retirée ; la barbe hérissée, le teint jaune, les regards lents, les souffles abattus. De sa bouche il ne sortait déjà plus de paroles humaines, mais des oracles. »

M. le duc d’Orléans avait eu, sa vie durant, pour le trône ce penchant que toute âme bien née sent pour le pouvoir. Ce penchant se modifie selon les caractères : impétueux et aspirant, mou et rampant ; imprudent, ouvert, déclaré dans ceux-ci, circonspect, caché, honteux et bas dans ceux-là : l’un, pour s’élever, peut atteindre à tous les crimes ; l’autre, pour monter, peut descendre à toutes les bassesses. M. le duc d’Orléans appartenait à cette dernière classe d’ambitieux. Suivez ce prince dans sa vie, il ne dit et ne fait jamais rien de complet, et laisse toujours une porte ouverte à l’évasion. Pendant la Restauration, il flatte la cour et encourage l’opinion libérale ; Neuilly est le rendez-vous des mécontentements et des mécontents. On soupire, on se serre la main en levant les yeux au ciel, mais on ne prononce pas une parole assez significative pour être reportée en haut lieu. Un membre de l’opposition meurt-il, on envoie un carrosse au convoi, mais ce carrosse est vide ; la livrée est admise à toutes les portes et à toutes les fosses. Si, au temps de mes disgrâces de cour, je me trouve aux Tuileries sur le chemin de M. le duc d’Orléans, il passe en ayant soin de saluer à droite, de manière que, moi étant à gauche, il me tourne l’épaule. Cela sera remarqué, et fera bien.

M. le duc d’Orléans connut-il d’avance les ordonnances de juillet ? En fut-il instruit par une personne qui tenait le secret de M. Ouvrard ? Qu’en pensa-t-il ? Quelles furent ses craintes et ses espérances ? Conçut-il un plan ? Poussa-t-il M. Laffitte à faire ce qu’il fit, ou laissa-t-il faire M. Laffitte ? D’après le caractère de Louis-Philippe, on doit présumer qu’il ne prit aucune résolution, et que sa timidité politique, se renfermant dans sa fausseté, attendit l’événement comme l’araignée attend le moucheron qui se prendra dans sa toile. Il a laissé le moment conspirer ; il n’a conspiré lui-même que par ses désirs, dont il est probable qu’il avait peur.

Il y avait deux partis à prendre pour M. le duc d’Orléans : le premier, et le plus honorable, était de courir à Saint-Cloud, de s’interposer entre Charles X et le peuple, afin de sauver la couronne de l’un et la liberté de l’autre ; le second consistait à se jeter dans les barricades, le drapeau tricolore au poing, et à se mettre à la tête du mouvement du monde. Philippe avait à choisir entre l’honnête homme et le grand homme : il a préféré escamoter la couronne du roi et la liberté du peuple. Un filou, pendant le trouble et les malheurs d’un incendie, dérobe subtilement les objets les plus précieux du palais brûlant, sans écouter les cris d’un enfant que la flamme a surpris dans son berceau.

La riche proie une fois saisie, il s’est trouvé force chiens à la curée : alors sont arrivées toutes ces vieilles corruptions des régimes précédents, ces recéleurs d’effets volés, crapauds immondes à demi écrasés sur lesquels on a cent fois marché, et qui vivent, tout aplatis qu’ils sont. Ce sont là pourtant les hommes que l’on vante et dont on exalte l’habileté ! Milton pensait autrement lorsqu’il écrivait ce passage d’une lettre sublime : « Si Dieu versa jamais un amour ferme de la beauté morale dans le sein d’un homme, il l’a versé dans le mien. Quelque part que je rencontre un homme méprisant la fausse estime du vulgaire, osant aspirer, par ses sentiments, son langage et sa conduite, à ce que la haute sagesse des âges nous a enseigné de plus excellent, je m’unis à cet homme par une sorte de nécessaire attachement. Il n’y a point de puissance dans le ciel ou sur la terre qui puisse m’empêcher de contempler avec respect et tendresse ceux qui ont atteint le sommet de la dignité et de la vertu. »

La cour aveugle de Charles X ne sut jamais où elle en était et à qui elle avait affaire : on pouvait mander M. le duc d’Orléans à Saint-Cloud, et il est probable que dans le premier moment il eût obéi ; on pouvait le faire enlever à Neuilly, le jour même des ordonnances : on ne prit ni l’un ni l’autre parti.

Sur des renseignements que lui porta madame de Bondy à Neuilly dans la nuit du mardi 27, Louis-Philippe se leva à trois heures du matin, et se retira en un lieu connu de sa seule famille. Il avait la double crainte d’être atteint par l’insurrection de Paris ou arrêté par un capitaine des gardes. Il alla donc écouter dans la solitude du Raincy les coups de canon lointains de la bataille du Louvre, comme j’écoutais sous un arbre ceux de la bataille de Waterloo. Les sentiments qui sans doute agitaient le prince ne devaient guère ressembler à ceux qui m’oppressaient dans les campagnes de Gand.

Je vous ai dit que, dans la matinée du 30 juillet, M. Thiers ne trouva point le duc d’Orléans à Neuilly ; mais madame la duchesse d’Orléans envoya chercher S. A. R. : M. le comte Anatole de Montesquiou fut chargé du message. Arrivé au Raincy, M. de Montesquiou eut toutes les peines du monde à déterminer Louis-Philippe à revenir à Neuilly pour y attendre la députation de la Chambre des députés.

Enfin, persuadé par le chevalier d’honneur de la duchesse d’Orléans, Louis-Philippe monta en voiture. M. de Montesquiou partit en avant ; il alla d’abord assez vite ; mais quand il regarda en arrière, il vit la calèche de S. A. R. s’arrêter et rebrousser chemin vers le Raincy. M. de Montesquiou revient en hâte, implore la future majesté qui courait se cacher au désert, comme ces illustres chrétiens fuyant jadis la pesante dignité de l’épiscopat : le serviteur fidèle obtint une dernière et malheureuse victoire.

Le soir du 30, la députation des douze membres de la Chambre des députés, qui devait offrir la lieutenance générale du royaume au prince, lui envoya un message à Neuilly. Louis-Philippe reçut ce message à la grille du parc, le lut au flambeau et se mit à l’instant en route pour Paris, accompagné de MM. de Berthois, Haymès et Oudart. Il portait à sa boutonnière une cocarde tricolore : il allait enlever une vieille couronne au garde-meuble.

À son arrivée au Palais-Royal, M. le duc d’Orléans envoya complimenter M. de La Fayette.

La députation des douze députés se présenta au Palais-Royal. Elle demanda au prince s’il acceptait la lieutenance générale du royaume ; réponse embarrassée : « Je suis venu au milieu de vous partager vos dangers… J’ai besoin de réfléchir. Il faut que je consulte diverses personnes. Les dispositions de Saint-Cloud ne sont point hostiles ; la présence du roi m’impose des devoirs. » Ainsi répondit Louis-Philippe. On lui fit rentrer ses paroles dans le corps, comme il s’y attendait : après s’être retiré une demi-heure, il reparut portant une proclamation en vertu de laquelle il acceptait les fonctions de lieutenant général du royaume, proclamation finissant par cette déclaration : « La charte sera désormais une vérité. »

Portée à la Chambre élective, la proclamation fut reçue avec cet enthousiasme révolutionnaire âgé de cinquante ans : on y répondit par une autre proclamation, de la rédaction de M. Guizot. Les députés retournèrent au Palais-Royal ; le prince s’attendrit, accepta de nouveau, et ne put s’empêcher de gémir sur les déplorables circonstances qui le forçaient d’être lieutenant général du royaume.

La République, étourdie des coups qui lui étaient portés, cherchait à se défendre ; mais son véritable chef, le général La Fayette, l’avait presque abandonnée. Il se plaisait dans ce concert d’adorations qui lui arrivaient de tous côtés ; il humait le parfum des révolutions ; il s’enchantait de l’idée qu’il était l’arbitre de la France, qu’il pouvait à son gré, en frappant du pied, faire sortir de terre une république ou une monarchie ; il aimait à se bercer dans cette incertitude où se plaisent les esprits qui craignent les conclusions, parce qu’un instinct les avertit qu’ils ne sont plus rien quand les faits sont accomplis.

Les autres chefs républicains s’étaient perdus d’avance par divers ouvrages : l’éloge de la terreur, en rappelant aux Français 1793, les avait fait reculer. Le rétablissement de la garde nationale tuait en même temps, dans les combattants de juillet, le principe ou la puissance de l’insurrection. M. de La Fayette ne s’aperçut pas qu’en rêvassant la République, il avait armé contre elle trois millions de gendarmes.

Quoi qu’il en soit, honteux d’être sitôt pris pour dupes, les jeunes gens essayèrent quelque résistance. Ils répliquèrent par des proclamations et des affiches aux proclamations et aux affiches du duc d’Orléans. On lui disait que si les députés s’étaient abaissés à le supplier d’accepter la lieutenance générale du royaume, la Chambre des députés, nommée sous une loi aristocratique, n’avait pas le droit de manifester la volonté populaire. On prouvait à Louis-Philippe qu’il était fils de Louis-Philippe-Joseph ; que Louis-Philippe-Joseph était fils de Louis-Philippe ; que Louis-Philippe était fils de Louis, lequel était fils de Philippe II, régent ; que Philippe II était fils de Philippe Ier, lequel était frère de Louis XIV : donc Louis-Philippe d’Orléans était Bourbon et Capet, non Valois. M. Laffitte n’en continuait pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX et de Henri III, et disait : « Thiers sait cela. »

Plus tard, la réunion Lointier s’écria que la nation était en armes pour soutenir ses droits par la force. Le comité central du douzième arrondissement déclara que le peuple n’avait point été consulté sur le mode de sa Constitution ; que la Chambre des députés et la Chambre des pairs, tenant leurs pouvoirs de Charles X, étaient tombées avec lui, qu’elles ne pouvaient, en conséquence, représenter la nation ; que le douzième arrondissement ne reconnaissait point la lieutenance générale ; que le gouvernement provisoire devait rester en permanence, sous la présidence de La Fayette, jusqu’à ce qu’une Constitution eût été délibérée et arrêtée comme base fondamentale du gouvernement.

Le 30 au matin, il était question de proclamer la République. Quelques hommes déterminés menaçaient de poignarder la commission municipale, si elle ne conservait pas le pouvoir. Ne s’en prenait-on pas aussi à la Chambre des pairs ? On était furieux de son audace. L’audace de la Chambre des pairs ! Certes, c’était là, le dernier outrage et la dernière injustice qu’elle eût dû s’attendre à éprouver de l’opinion.

Il y eut un projet : vingt jeunes gens des plus ardents devaient s’embusquer dans une petite rue donnant sur le quai de la Ferraille, et faire feu sur Louis-Philippe, lorsqu’il se rendrait du Palais-Royal à la maison de ville. On les arrêta en leur disant : « Vous tuerez en même temps Laffitte, Pajol et Benjamin Constant. » Enfin on voulait enlever le duc d’Orléans et l’embarquer à Cherbourg : étrange rencontre, si Charles X et Philippe se fussent retrouvés dans le même port, sur le même vaisseau, l’un expédié à la rive étrangère par les bourgeois, l’autre par les républicains !

Le duc d’Orléans, ayant pris le parti d’aller faire confirmer son titre par les tribuns de l’Hôtel de Ville, descendit dans la cour du Palais-Royal, entouré de quatre-vingt-neuf députés en casquettes, en chapeaux ronds, en habits, en redingotes. Le candidat royal est monté sur un cheval blanc ; il est suivi de Benjamin Constant dans une chaise à porteur ballottée par deux Savoyards. MM. Méchin et Viennet, couverts de sueur et de poussière, marchent entre le cheval blanc du monarque futur et la brouette du député goutteux, se querellant avec les deux crocheteurs pour garder les distances voulues. Un tambour à moitié ivre battait la caisse à la tête du cortège. Quatre huissiers servaient de licteurs. Les députés les plus zélés meuglaient : Vive le duc d’Orléans ! Autour du Palais-Royal, ces cris eurent quelques succès ; mais, à mesure qu’on avançait vers l’Hôtel de Ville, les spectateurs devenaient moqueurs ou silencieux. Philippe se démenait sur son cheval de triomphe, et ne cessait de se mettre sous le bouclier de M. Laffitte, en recevant de lui, chemin faisant, quelques paroles protectrices. Il souriait au général Gérard, faisait des signes d’intelligence à M. Viennet et à M. Méchin, mendiait la couronne en quêtant le peuple avec son chapeau orné d’une aune de ruban tricolore, tendant la main à quiconque voulait en passant aumôner cette main. La monarchie ambulante arrive sur la place de Grève, où elle est saluée des cris : Vive la République !

Quand la matière électorale royale pénétra dans l’intérieur de l’Hôtel de Ville, des murmures plus menaçants accueillirent le postulant : quelques serviteurs zélés qui criaient son nom reçurent des gourmades. Il entre dans la salle du Trône ; là se pressaient les blessés et les combattants des trois journées : une exclamation générale : Plus de Bourbons ! Vive La Fayette ! ébranla les voûtes de la salle. Le prince en parut troublé. M. Viennet lut à haute voix pour M. Laffitte la déclaration des députés ; elle fut écoutée dans un profond silence. Le duc d’Orléans prononça quelques mots d’adhésion. Alors M. Dubourg dit rudement à Philippe : « Vous venez de prendre de grands engagements. S’il vous arrivait jamais d’y manquer, nous sommes gens à vous les rappeler. » Et le roi futur de répondre tout ému : « Monsieur, je suis honnête homme. » M. de la Fayette, voyant l’incertitude croissante de l’assemblée, se mit tout à coup en tête d’abdiquer la présidence : il donne au duc d’Orléans un drapeau tricolore, s’avance sur le balcon de l’Hôtel de Ville, et embrasse le prince aux yeux de la foule ébahie, tandis que celui-ci agitait le drapeau national. Le baiser républicain de La Fayette fit un roi. Singulier résultat de toute la vie du héros des Deux Mondes !

Et puis, plan ! plan ! la litière de Benjamin Constant et le cheval blanc de Louis-Philippe rentrèrent moitié hués, moitié bénis, de la fabrique politique de la Grève au Palais-Marchand. « Ce jour-là même, dit encore M. Louis Blanc (31 juillet), et non loin de l’Hôtel de Ville, un bateau placé au bas de la Morgue, et surmonté d’un pavillon noir, recevait des cadavres qu’on descendait sur des civières. On rangeait ces cadavres par piles en les couvrant de paille ; et, rassemblée le long des parapets de la Seine, la foule regardait en silence. »

À propos des États de la Ligue et de la confection d’un roi, Palma-Cayet s’écrie : « Je vous prie de vous représenter quelle réponse eût pu faire ce petit bonhomme maître Matthieu Delaunay et M. Boucher, curé de Saint-Benoît, et quelque autre de cette étoffe, à qui leur eût dit qu’ils dussent être employés pour installer un roi en France à leur fantaisie ?… Les vrais Français ont toujours eu en mépris cette forme d’élire les rois qui les rend maîtres et valets tout ensemble. »

Philippe n’était pas au bout de ses épreuves ; il avait encore bien des mains à serrer, bien des accolades à recevoir ; il lui fallait encore envoyer bien des baisers, saluer bien bas les passants, venir bien des fois, au caprice de la foule, chanter la Marseillaise sur le balcon des Tuileries.

Un certain nombre de républicains s’étaient réunis le matin du 31 au bureau du National : lorsqu’ils surent qu’on avait nommé le duc d’Orléans lieutenant général du royaume, ils voulurent connaître les opinions de l’homme destiné à devenir leur roi malgré eux. Ils furent conduits au Palais-Royal par M. Thiers : c’étaient MM. Bastide, Thomas, Joubert, Cavaignac, Marchais, Degousée, Guinard. Le prince dit d’abord de fort belles choses sur la liberté : « Vous n’êtes pas encore roi, répliqua Bastide, écoutez la vérité ; bientôt vous ne manquerez pas de flatteurs. » « Votre père, ajouta Cavaignac, est régicide comme le mien ; cela vous sépare un peu des autres. » Congratulations mutuelles sur le régicide, néanmoins avec cette remarque judicieuse de Philippe, qu’il y a des choses dont il faut garder le souvenir pour ne pas les imiter.

Des républicains qui n’étaient pas de la réunion du National entrèrent. M. Trélat dit à Philippe : « Le peuple est le maître ; vos fonctions sont provisoires ; il faut que le peuple exprime sa volonté : le consultez-vous, oui ou non ? »

M. Thiers, frappant sur l’épaule de M. Thomas et interrompant ces discours dangereux : « Monseigneur, n’est-ce pas que voilà un beau colonel ? — C’est vrai, répond Louis-Philippe. — Qu’est-ce qu’il dit donc ? s’écrie-t-on. Nous prend-il pour un troupeau qui vient se vendre ? » Et l’on entend de toutes parts ces mots contradictoires : « C’est la tour de Babel ! Et l’on appelle cela un roi citoyen ! la République ? Gouvernez donc avec des républicains ! » Et M. Thiers de s’écrier : « J’ai fait là une belle ambassade ! »

Puis M. de La Fayette descendit au Palais-Royal : le citoyen faillit être étouffé sous les embrassements de son roi. Toute la maison était pâmée.

Les vestes étaient aux postes d’honneur, les casquettes dans les salons, les blouses à table avec les princes et les princesses ; dans le conseil, des chaises, point de fauteuils ; la parole à qui la voulait ; Louis-Philippe, assis entre M. de La Fayette et M. Laffitte, les bras passés sur l’épaule de l’un et de l’autre, s’épanouissait d’égalité et de bonheur.

J’aurais voulu mettre plus de gravité dans la description de ces scènes qui ont produit une grande révolution, ou, pour parler plus correctement, de ces scènes par lesquelles sera hâtée la transformation du monde ; mais je les ai vues ; des députés qui en étaient les acteurs ne pouvaient s’empêcher d’une certaine confusion, en me racontant de quelle manière, le 31 juillet, ils étaient allés forger — un roi.

On faisait à Henri IV, non catholique, des objections qui ne le ravalaient pas et qui se mesuraient à la hauteur même du trône : on lui remontrait « que saint Louis n’avoit pas été canonisé à Genève, mais à Rome : que si le roi n’étoit catholique, il ne tiendroit pas le premier rang des rois en la chrétienté ; qu’il n’étoit pas beau que le roi priât d’une sorte et son peuple d’une autre ; que le roi ne pourroit être sacré à Reims et qu’il ne pourroit être enterré à Saint-Denis s’il n’étoit catholique. »

Qu’objectait-on à Philippe avant de le faire passer au dernier tour de scrutin ? On lui objectait qu’il n’était pas assez patriote.

Aujourd’hui que la révolution est consommée, on se regarde comme offensé lorsqu’on ose rappeler ce qui se passa au point de départ ; on craint de diminuer la solidité de la position qu’on a prise, et quiconque ne trouve pas dans l’origine du fait commençant la gravité du fait accompli, est un détracteur.

Lorsqu’une colombe descendait pour apporter à Clovis l’huile sainte, lorsque les rois chevelus étaient élevés sur un bouclier, lorsque saint Louis tremblait, par sa vertu prématurée, en prononçant à son sacre le serment de n’employer son autorité que pour la gloire de Dieu et le bien de son peuple, lorsque Henri IV, après son entrée à Paris, alla se prosterner à Notre-Dame, que l’on vit ou que l’on crut voir, à sa droite, un bel enfant qui le défendait et que l’on prit pour son ange gardien, je conçois que le diadème était sacré ; l’oriflamme reposait dans les tabernacles du ciel. Mais depuis que, sur une place publique, un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour ; depuis qu’un autre souverain, environné de la plèbe, est allé mendier des votes pour son élection, au bruit du même tambour, sur une autre place publique, qui conserve la moindre illusion sur la couronne ? Qui croit que cette royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde ? Quel homme, sentant un peu son cœur battre, voudrait avaler le pouvoir dans ce calice de honte et de dégoût que Philippe a vidé d’un seul trait sans vomir ? La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l’on eût conservé en France la monarchie mère, fille d’un saint et d’un grand homme ; mais on en a dispersé les semences : rien n’en renaîtra.

Vous venez de voir la royauté de la Grève s’avancer poudreuse et haletante sous le drapeau tricolore, au milieu de ses insolents amis ; voyez maintenant la royauté de Reims se retirer, à pas mesurés, au milieu de ses aumôniers et de ses gardes, marchant dans toute l’exactitude de l’étiquette, n’entendant pas un mot qui ne fût un mot de respect, et révérée même de ceux qui la détestaient. Le soldat, qui l’estimait peu, se faisait tuer pour elle ; le drapeau blanc, placé sur son cercueil avant d’être reployé pour jamais, disait au vent : Saluez-moi : j’étais à Ivry ; j’ai vu mourir Turenne ; les Anglais me connurent à Fontenoy ; j’ai fait triompher la liberté sous Washington ; j’ai délivré la Grèce et je flotte encore sur les murailles d’Alger !

Le 31, à l’aube du jour, à l’heure même où le duc d’Orléans, arrivé à Paris, se préparait à l’acceptation de la lieutenance générale, les gens du service de Saint-Cloud se présentèrent au bivouac du pont de Sèvres, annonçant qu’ils étaient congédiés, et que le roi était parti à trois heures et demie du matin. Les soldats s’émurent, puis ils se calmèrent à l’apparition du Dauphin : il s’avançait à cheval, comme pour les enlever par un de ces mots qui mènent les Français à la mort ou à la victoire ; il s’arrête au front de la ligne, balbutie quelques phrases, tourne court et rentre au château. Le courage ne lui faillit pas, mais la parole. La misérable éducation de nos princes de la branche aînée, depuis Louis XIV, les rendait incapables de supporter une contradiction, de s’exprimer comme tout le monde, et de se mêler au reste des hommes.

Cependant, les hauteurs de Sèvres et les terrasses de Bellevue se couronnaient d’hommes du peuple : on échangea quelques coups de fusil. Le capitaine qui commandait à l’avant-garde du pont de Sèvres passa à l’ennemi ; il mena une pièce de canon et une partie de ses soldats aux bandes réunies sur la route du Point du Jour. Alors les Parisiens et la garde convinrent qu’aucune hostilité n’aurait lieu jusqu’à ce que l’évacuation de Saint-Cloud et de Sèvres fût effectuée. Le mouvement rétrograde commença ; les Suisses furent enveloppés par les habitants de Sèvres, jetèrent bas leurs armes, bien que dégagés presque aussitôt par les lanciers, dont le lieutenant-colonel fut blessé. Les troupes traversèrent Versailles, où la garde nationale faisait le service depuis la veille avec les grenadiers de La Rochejaquelein, l’une sous la cocarde tricolore, les autres avec la cocarde blanche. Madame la Dauphine arriva de Vichy et rejoignit la famille royale à Trianon, jadis séjour préféré de Marie-Antoinette. À Trianon, M. de Polignac se sépara de son maître.

On a dit que madame la Dauphine était opposée aux ordonnances : le seul moyen de bien juger les choses, c’est de les considérer dans leur essence ; le plébéien sera toujours d’avis de la liberté, le prince inclinera toujours au pouvoir. Il ne leur en faut faire ni un crime ni un mérite ; c’est leur nature. Madame la Dauphine aurait peut-être désiré que les ordonnances eussent paru dans un moment plus opportun, alors que de meilleures précautions eussent été prises pour en garantir le succès ; mais au fond elles lui plaisaient et lui devaient plaire. Madame la duchesse de Berry en était ravie. Ces deux princesses crurent que la royauté, hors de page, était enfin affranchie des entraves que le gouvernement représentatif attache au pied du souverain.

On est étonné, dans ces événements de juillet, de ne pas rencontrer le corps diplomatique, lui qui n’était que trop consulté de la cour et qui se mêlait trop de nos affaires.

Il est question deux fois des ambassadeurs étrangers dans nos derniers troubles. Un homme fut arrêté aux barrières, et le paquet dont il était porteur envoyé à l’Hôtel de Ville : c’était une dépêche de M. de Lœvenhielm au roi de Suède. M. Baude fit remettre cette dépêche à la légation suédoise sans l’ouvrir. La correspondance de lord Stuart étant tombée entre les mains des meneurs populaires, elle lui fut pareillement renvoyée sans avoir été ouverte, ce qui fit merveille à Londres. Lord Stuart, comme ses compatriotes, adorait le désordre chez l’étranger : sa diplomatie était de la police, ses dépêches, des rapports. Il m’aimait assez lorsque j’étais ministre, parce que je le traitais sans façon et que ma porte lui était toujours ouverte ; il entrait chez moi en bottes à toute heure, crotté et vêtu comme un voleur, après avoir couru sur les boulevards et chez les dames, qu’il payait mal et qui l’appelaient Stuart.

J’avais conçu la diplomatie sur un nouveau plan : n’ayant rien à cacher, je parlais tout haut ; j’aurais montré mes dépêches au premier venu, parce que je n’avais aucun projet pour la gloire de la France que je ne fusse déterminé à accomplir en dépit de tout opposant.

J’ai dit cent fois à sir Charles Stuart en riant, et j’étais sérieux : « Ne me cherchez pas querelle : si vous me jetez le gant, je le relève. La France ne vous a jamais fait la guerre avec l’intelligence de votre position ; c’est pourquoi vous nous avez battus ; mais ne vous y fiez pas »

Lord Stuart vit donc nos troubles de juillet dans toute cette bonne nature qui jubile de nos misères ; mais les membres du corps diplomatique, ennemis de la cause populaire, avaient plus ou moins poussé Charles X aux ordonnances, et cependant, quand elles parurent, ils ne firent rien pour sauver le monarque ; que si M. Pozzo di Borgo se montra inquiet d’un coup d’État, ce ne fut ni pour le roi ni pour le peuple.

Deux choses sont certaines :

Premièrement, la révolution de juillet attaquait les traités de la quadruple alliance : la France des Bourbons faisait partie de cette alliance ; les Bourbons ne pouvaient donc être dépossédés violemment sans mettre en péril le nouveau droit politique de l’Europe.

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