Mémoires d’outre-tombe (page 175)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« — Ah ! s’écria-t-il, c’est là mon désir ! Combien je serais satisfait d’être le tuteur et le soutien de cet enfant ! Je pense tout comme vous, monsieur de Chateaubriand : prendre le duc de Bordeaux serait certainement ce qu’il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que les événements ne soient plus forts que nous. — Plus forts que nous, monseigneur ? N’êtes-vous pas investi de tous les pouvoirs ? Allons rejoindre Henri V ; appelez auprès de vous, hors de Paris, les Chambres et l’armée. Sur le seul bruit de votre départ, toute cette effervescence tombera, et l’on cherchera un abri sous votre pouvoir éclairé et protecteur. »

Pendant que je parlais, j’observais Philippe. Mon conseil le mettait mal à l’aise ; je lus sur son front le désir d’être roi. « Monsieur de Chateaubriand, me dit-il sans me regarder, la chose est plus difficile que vous ne le pensez ; cela ne va pas comme cela. Vous ne savez pas dans quel péril nous sommes. Une bande furieuse peut se porter contre les Chambres aux derniers excès, et nous n’avons rien pour nous défendre. »

Cette phrase échappée à M. le duc d’Orléans me fit plaisir parce qu’elle me fournissait une réplique péremptoire. « Je conçois cet embarras, monseigneur ; mais il y a un moyen sûr de l’écarter. Si vous ne croyez pas pouvoir rejoindre Henri V, comme je le proposais tout à l’heure, vous pouvez prendre une autre route. La session va s’ouvrir : quelle que soit la première proposition qui sera faite par les députés, déclarez que la Chambre actuelle n’a pas les pouvoirs nécessaires (ce qui est la vérité pure) pour disposer de la forme du gouvernement ; dites qu’il faut que la France soit consultée, et qu’une nouvelle assemblée soit élue avec des pouvoirs ad hoc pour décider une aussi grande question. Votre Altesse Royale se mettra de la sorte dans la position la plus populaire ; le parti républicain, qui fait aujourd’hui votre danger, vous portera aux nues. Dans les deux mois qui s’écouleront jusqu’à l’arrivée de la nouvelle législature, vous organiserez la garde nationale ; tous vos amis et les amis du jeune roi travailleront avec vous dans les provinces. Laissez venir alors les députés, laissez se plaider publiquement à la tribune la cause que je défends. Cette cause, favorisée en secret par vous, obtiendra l’immense majorité des suffrages. Le moment d’anarchie étant passé, vous n’aurez plus rien à craindre de la violence des républicains. Je ne vois pas même qu’il soit très difficile d’attirer à vous le général La Fayette et M. Laffitte. Quel rôle pour vous, monseigneur ! vous pouvez régner quinze ans sous le nom de votre pupille ; dans quinze ans, l’âge du repos sera arrivé pour nous tous ; vous aurez eu la gloire, unique dans l’histoire, d’avoir pu monter au trône et de l’avoir laissé à l’héritier légitime ; en même temps, vous aurez élevé cet enfant dans les lumières du siècle, et vous l’aurez rendu capable de régner sur la France : une de vos filles pourrait un jour porter le sceptre avec lui. »

Philippe promenait ses regards vaguement au-dessus de sa tête : « Pardon, me dit-il, monsieur de Chateaubriand ; j’ai quitté, pour m’entretenir avec vous, une députation auprès de laquelle il faut que je retourne. Madame la duchesse d’Orléans vous aura dit combien je serais heureux de faire ce que vous pourriez désirer ; mais, croyez-le bien, c’est moi qui retiens seul une foule menaçante. Si le parti royaliste n’est pas massacré, il ne doit sa vie qu’à mes efforts.

« — Monseigneur, répondis-je à cette déclaration si inattendue et si loin du sujet de notre conversation, j’ai vu des massacres : ceux qui ont passé à travers la Révolution sont aguerris. Les moustaches grises ne se laissent pas effrayer par les objets qui font peur aux conscrits. »

S. A. R. se retira, et j’allai retrouver mes amis :

« Eh bien ? s’écrièrent-ils.

« — Eh bien, il veut être roi.

« — Et madame la duchesse d’Orléans ?

« — Elle veut être reine.

« — Ils vous l’ont dit ?

« — L’un m’a parlé de bergeries, l’autre des périls qui menaçaient la France et de la légèreté de la pauvre Caroline ; tous deux ont bien voulu me faire entendre que je pourrais leur être utile, et ni l’un ni l’autre ne m’a regardé en face. »

Madame la duchesse d’Orléans désira me voir encore une fois. M. le duc d’Orléans ne vint pas se mêler à cette conversation. Madame la duchesse d’Orléans s’expliqua plus clairement sur les faveurs dont monseigneur le duc d’Orléans se proposait de m’honorer. Elle eut la bonté de me rappeler ce qu’elle nommait ma puissance sur l’opinion, les sacrifices que j’avais faits, l’aversion que Charles X et sa famille m’avaient toujours montrée, malgré mes services. Elle me dit que si je voulais rentrer au ministère des affaires étrangères, S. A. R. se ferait un grand bonheur de me réintégrer dans cette place ; mais que j’aimerais peut-être mieux retourner à Rome, et qu’elle (madame la duchesse d’Orléans) me verrait prendre ce dernier parti avec un extrême plaisir, dans l’intérêt de notre sainte religion.

« Madame, répondis-je sur-le-champ avec une sorte de vivacité, je vois que le parti de monsieur le duc d’Orléans est pris, qu’il en a pesé les conséquences, qu’il a vu les années de misères et de périls divers qu’il aura à traverser ; je n’ai donc plus rien à dire. Je ne viens point ici pour manquer de respect au sang des Bourbons ; je ne dois, d’ailleurs, que de la reconnaissance aux bontés de madame. Laissant donc de côté les grandes objections, les raisons puisées dans les principes et les événements, je supplie Votre Altesse Royale de consentir à m’entendre en ce qui me touche.

« Elle a bien voulu me parler de ce qu’elle appelle ma puissance sur l’opinion. Eh bien ! si cette puissance est réelle, elle n’est fondée que sur l’estime publique ; or, je la perdrais, cette estime, au moment où je changerais de drapeau. Monsieur le duc d’Orléans aurait cru acquérir un appui, et il n’aurait à son service qu’un misérable faiseur de phrases, qu’un parjure dont la voix ne serait plus écoutée, qu’un renégat à qui chacun aurait le droit de jeter de la boue et de cracher au visage. Aux paroles incertaines qu’il balbutierait en faveur de Louis-Philippe, on lui opposerait les volumes entiers qu’il a publiés en faveur de la famille tombée. N’est-ce pas moi, madame, qui ai écrit la brochure De Bonaparte et des Bourbons, les articles sur l’arrivée de Louis XVIII à Compiègne, le Rapport dans le conseil du roi à Gand, l’Histoire de la vie et de la mort de M. le duc de Berry ? Je ne sais s’il y a une seule page de moi où le nom de mes anciens rois ne se trouve pour quelque chose, et où il ne soit environné de mes protestations d’amour et de fidélité ; chose qui porte un caractère d’attachement individuel d’autant plus remarquable, que madame sait que je ne crois pas aux rois. À la seule pensée d’une désertion, le rouge me monte au visage ; j’irais le lendemain me jeter dans la Seine. Je supplie madame d’excuser la vivacité de mes paroles ; je suis pénétré de ses bontés ; j’en garderai un profond et reconnaissant souvenir, mais elle ne voudrait pas me déshonorer : plaignez-moi, madame, plaignez-moi ! »

J’étais resté debout et, m’inclinant, je me retirai. Mademoiselle d’Orléans n’avait pas prononcé un mot. Elle se leva et, en s’en allant, elle me dit : « Je ne vous plains pas, monsieur de Chateaubriand, je ne vous plains pas ! » Je fus étonné de ce peu de mots et de l’accent avec lequel ils furent prononcés.

Voilà ma dernière tentation politique ; j’aurais pu me croire un juste selon saint Hilaire, car il affirme que les hommes sont exposés aux entreprises du diable en raison de leur sainteté : Victoria ei est magis, exacta de sanctis : « sa victoire est plus grande remportée sur des saints. » Mes refus étaient d’une dupe ; où est le public pour les juger ? n’aurais-je pas pu me ranger au nombre de ces hommes, fils vertueux de la terre, qui servent le pays avant tout ? Malheureusement je ne suis pas une créature du présent, et je ne veux point capituler avec la fortune. Il n’y a rien de commun entre moi et Cicéron ; mais sa fragilité n’est pas une excuse : la postérité n’a pu pardonner un moment de faiblesse à un grand homme pour un autre grand homme ; que serait-ce que ma pauvre vie perdant son seul bien, son intégrité, pour Louis-Philippe d’Orléans ?

Le soir même de cette dernière conversation au Palais-Royal, je rencontrai chez madame Récamier M. de Sainte-Aulaire. Je ne m’amusai point à lui demander son secret, mais il me demanda le mien. Il débarquait de la campagne encore tout chaud des événements qu’il avait lus : « Ah ! s’écria-t-il, que je suis aise de vous voir ! voilà de belle besogne ! J’espère que nous autres, au Luxembourg, nous ferons notre devoir. Il serait curieux que les pairs disposassent de la couronne de Henri IV ! J’en suis bien sûr, vous ne me laisserez pas seul à la tribune. »

Comme mon parti était pris, j’étais fort calme ; ma réponse parut froide à l’ardeur de M. de Sainte-Aulaire. Il sortit, vit ses amis, et me laissa seul à la tribune : vivent les gens d’esprit à cœur léger et à tête frivole !

Le parti républicain se débattait encore sous les pieds des amis qui l’avaient trahi. Le 6 août, une députation de vingt membres désignés par le comité central des douze arrondissements de Paris se présenta à la Chambre des députés pour lui remettre une adresse que le général Thiard et M. Duris-Dufresne escamotèrent à la bénévole députation. Il était dit dans cette adresse : « que la nation ne pouvait reconnaître comme pouvoir constitutionnel, ni une Chambre élective nommée durant l’existence et sous l’influence de la royauté qu’elle a renversée, ni une Chambre aristocratique, dont l’institution est en opposition directe avec les principes qui lui ont mis (à elle, la nation) les armes à la main ; que le comité central des douze arrondissements n’accordant, comme nécessité révolutionnaire, qu’un pouvoir de fait et très provisoire à la Chambre des députés actuels, pour aviser à toute mesure d’urgence, appelle de tous ses vœux l’élection libre et populaire de mandataires qui représentent réellement les besoins du peuple ; que les assemblées primaires seules peuvent amener ce résultat. S’il en était autrement, la nation frapperait de nullité tout ce qui tendrait à la gêner dans l’exercice de ses droits. »

Tout cela était la pure raison, mais le lieutenant général du royaume aspirait à la couronne, et les peurs et les ambitions avaient hâte de la lui donner. Les plébéiens d’aujourd’hui voulaient une révolution et ne savaient pas la faire ; les Jacobins, qu’ils ont pris pour modèles, auraient jeté à l’eau les hommes du Palais-Royal et les bavards des deux Chambres. M. de La Fayette était réduit à des désirs impuissants : heureux d’avoir fait revivre la garde nationale, il se laissa jouer comme un vieux maillot par Philippe, dont il croyait être la nourrice ; il s’engourdit dans cette félicité. Le vieux général n’était plus que la liberté endormie, comme la République de 1793 n’était plus qu’une tête de mort.

La vérité est qu’une Chambre sans mandat et tronquée n’avait aucun droit de disposer de la couronne : ce fut une Convention exprès réunie, formée de la Chambre des lords et d’une Chambre des communes nouvellement élue, qui disposa du trône de Jacques II. Il est encore certain que ce croupion de la Chambre des députés, que ces 221, imbus sous Charles X des traditions de la monarchie héréditaire, n’apportaient aucune disposition propre à la monarchie élective ; ils l’arrêtent dès son début, et la forcent de rétrograder vers des principes de quasi-légitimité. Ceux qui ont forgé l’épée de la nouvelle royauté ont introduit dans sa lame une paille qui tôt ou tard la fera éclater.

Le 7 d’août est un jour mémorable pour moi ; c’est celui où j’ai eu le bonheur de terminer ma carrière politique comme je l’avais commencée ; bonheur assez rare aujourd’hui pour qu’on puisse s’en réjouir. On avait apporté à la Chambre des pairs la déclaration de la Chambre des députés concernant la vacance du trône. J’allai m’asseoir à ma place dans le plus haut rang des fauteuils, en face du président. Les pairs me semblèrent à la fois affairés et abattus. Si quelques uns portaient sur leur front l’orgueil de leur prochaine infidélité, d’autres y portaient la honte des remords qu’ils n’avaient pas le courage d’écouter. Je me disais, en regardant cette triste assemblée : « Quoi ! ceux qui ont reçu les bienfaits de Charles X dans sa prospérité vont le déserter dans son infortune ! Ceux dont la mission spéciale était de défendre le trône héréditaire, ces hommes de cour qui vivaient dans l’intimité du roi, le trahiront-ils ? Ils veillaient à sa porte à Saint-Cloud ; ils l’ont embrassé à Rambouillet ; il leur a pressé la main dans un dernier adieu ; vont-ils lever contre lui cette main, toute chaude encore de cette dernière étreinte ? Cette Chambre, qui retentit pendant quinze années de leurs protestations de dévouement, va-t-elle entendre leur parjure ? C’est pour eux cependant que Charles X s’est perdu ; c’est eux qui le poussaient aux ordonnances ; ils trépignaient de joie lorsqu’elles parurent et lorsqu’ils se crurent vainqueurs dans cette minute muette qui précède la chute du tonnerre. »

Ces idées roulaient confusément et douloureusement dans mon esprit. La pairie était devenue le triple réceptacle des corruptions de la vieille Monarchie, de la République et de l’Empire. Quant aux républicains de 1793, transformés en sénateurs, quant aux généraux de Bonaparte, je n’attendais d’eux que ce qu’ils ont toujours fait : ils déposèrent l’homme extraordinaire auquel ils devaient tout, ils allaient déposer le roi qui les avait confirmés dans les biens et dans les honneurs dont les avait comblés leur premier maître. Que le vent tourne, et ils déposeront l’usurpateur auquel ils se préparaient à jeter la couronne.

Je montai à la tribune. Un silence profond se fit ; les visages parurent embarrassés, chaque pair se tourna de côté sur son fauteuil, et regarda la terre. Hormis quelques pairs résolus à se retirer comme moi, personne n’osa lever les yeux à la hauteur de la tribune. Je conserve mon discours parce qu’il résume ma vie, et que c’est mon premier titre à l’estime de l’avenir.

« Messieurs,

« La déclaration apportée à cette Chambre est beaucoup moins compliquée pour moi que pour ceux de MM. les pairs qui professent une opinion différente de la mienne. Un fait, dans cette déclaration, domine à mes yeux tous les autres, ou plutôt les détruit. Si nous étions dans un ordre de choses régulier, j’examinerais sans doute avec soin les changements qu’on prétend opérer dans la charte. Plusieurs de ces changements ont été par moi-même proposés. Je m’étonne seulement qu’on ait pu entretenir cette Chambre de la mesure réactionnaire touchant les pairs de la création de Charles X. Je ne suis pas suspect de faiblesse pour les fournées, et vous savez que j’en ai combattu même la menace ; mais nous rendre les juges de nos collègues, mais rayer du tableau des pairs qui l’on voudra, toutes les fois que l’on sera le plus fort, cela ressemble trop à la proscription. Veut-on détruire la pairie ? Soit : mieux vaut perdre la vie que de la demander.

« Je me reproche déjà ce peu de mots sur un détail qui, tout important qu’il est, disparaît dans la grandeur de l’événement. La France est sans direction, et j’irais m’occuper de ce qu’il faut ajouter ou retrancher aux mâts d’un navire dont le gouvernail est arraché ! J’écarte donc de la déclaration de la Chambre élective tout ce qui est d’un intérêt secondaire, et, m’en tenant au seul fait énoncé de la vacance vraie ou prétendue du trône, je marche droit au but.

« Une question préalable doit être traitée : si le trône est vacant, nous sommes libres de choisir la forme de notre gouvernement.

« Avant d’offrir la couronne à un individu quelconque, il est bon de savoir dans quelle espèce d’ordre politique nous constituerons l’ordre social. Établirons-nous une république ou une monarchie nouvelle ?

« Une république ou une monarchie nouvelle offre-t-elle à la France des garanties suffisantes de durée, de force et de repos ?

« Une république aurait d’abord contre elle les souvenirs de la république même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n’a pas oublié le temps où la mort, entre la liberté et l’égalité, marchait appuyée sur leurs bras. Quand vous seriez tombés dans une nouvelle anarchie, pourriez-vous réveiller sur son rocher l’Hercule qui fut seul capable d’étouffer le monstre ? Dans quelque mille ans, votre postérité pourra voir un autre Napoléon. Quant à vous, ne l’attendez pas.

« Ensuite, dans l’état de nos mœurs et dans nos rapports avec les gouvernements qui nous environnent, la république, sauf erreur, ne me paraît pas exécutable maintenant. La première difficulté serait d’amener les Français à un vote unanime. Quel droit la population de Paris aurait-elle de contraindre la population de Marseille ou de telle autre ville de se constituer en république ? Y aurait-il une seule république ou vingt ou trente républiques ? Seraient-elles fédératives ou indépendantes ? Passons par-dessus ces obstacles. Supposons une république unique : avec notre familiarité naturelle, croyez-vous qu’un président, quelque grave, quelque respectable, quelque habile qu’il puisse être, soit un an à la tête des affaires sans être tenté de se retirer ? Peu défendu par les lois et par les souvenirs, contrarié, avili, insulté soir et matin par des rivaux secrets et par des agents de trouble, il n’inspirera pas assez de confiance au commerce et à la propriété ; il n’aura ni la dignité convenable pour traiter avec les cabinets étrangers, ni la puissance nécessaire au maintien de l’ordre intérieur. S’il use de mesures révolutionnaires, la République deviendra odieuse ; l’Europe inquiète profitera de ces divisions, les fomentera, interviendra, et l’on se trouvera de nouveau engagé dans des luttes effroyables. La république représentative est sans doute l’état futur du monde, mais son temps n’est pas encore arrivé.

« Je passe à la monarchie.

« Un roi nommé par les Chambres ou élu par le peuple sera toujours, quoi qu’on fasse, une nouveauté. Or, je suppose qu’on veut la liberté, surtout la liberté de la presse, par laquelle et pour laquelle le peuple vient de remporter une si étonnante victoire. Eh bien ! toute monarchie nouvelle sera forcée, ou plus tôt ou plus tard, de bâillonner cette liberté. Napoléon lui-même a-t-il pu l’admettre ? Fille de nos malheurs et esclave de notre gloire, la liberté de la presse ne vit en sûreté qu’avec un gouvernement dont les racines sont déjà profondes. Une monarchie, bâtarde d’une nuit sanglante, n’aurait-elle rien à redouter de l’indépendance des opinions ? Si ceux-ci peuvent prêcher la république, ceux-là un autre système, ne craignez-vous pas d’être bientôt obligés de recourir à des lois d’exception, malgré l’anathème contre la censure ajouté à l’article 8 de la charte ?

« Alors, amis de la liberté réglée, qu’aurez-vous gagné au changement qu’on vous propose ? Vous tomberez de force dans la république, ou dans la servitude légale. La monarchie sera débordée et emportée par le torrent des lois démocratiques, ou le monarque par le mouvement des factions.

« Dans le premier enivrement d’un succès, on se figure que tout est aisé ; on espère satisfaire toutes les exigences, toutes les humeurs, tous les intérêts ; on se flatte que chacun mettra de côté ses vues personnelles et ses vanités ; on croit que la supériorité des lumières et la sagesse du gouvernement surmonteront des difficultés sans nombre ; mais, au bout de quelques mois, la pratique vient démentir la théorie.

« Je ne vous présente, messieurs, que quelques-uns des inconvénients attachés à la formation d’une république ou d’une monarchie nouvelle. Si l’une et l’autre ont des périls, il restait un troisième parti, et ce parti valait bien la peine qu’on en eût dit quelques mots.

« D’affreux ministres ont souillé la couronne, et ils ont soutenu la violation de la loi par le meurtre ; ils se sont joués des serments faits au ciel, des lois jurées à la terre.

« Étrangers, qui deux fois êtes entrés à Paris sans résistance, sachez la vraie cause de vos succès : vous vous présentiez au nom du pouvoir légal. Si vous accouriez aujourd’hui au secours de la tyrannie, pensez-vous que les portes de la capitale du monde civilisé s’ouvriraient aussi facilement devant vous ? La nation française a grandi, depuis votre départ, sous le régime des lois constitutionnelles, nos enfants de quatorze ans sont des géants ; nos conscrits à Alger, nos écoliers à Paris, viennent de vous révéler les fils des vainqueurs d’Austerlitz, de Marengo et d’Iéna ; mais les fils fortifiés de tout ce que la liberté ajoute à la gloire.

« Jamais défense ne fut plus légitime et plus héroïque que celle du peuple de Paris. Il ne s’est point soulevé contre la loi ; tant qu’on a respecté le pacte social, le peuple est demeuré paisible ; il a supporté sans se plaindre les insultes, les provocations, les menaces ; il devait son argent et son sang en échange de la charte, il a prodigué l’un et l’autre.

« Mais lorsqu’après avoir menti jusqu’à la dernière heure, on a tout à coup sonné la servitude ; quand la conspiration de la bêtise et de l’hypocrisie a soudainement éclaté ; quand une terreur de château organisée par des eunuques a cru pouvoir remplacer la terreur de la République et le joug de fer de l’Empire, alors ce peuple s’est armé de son intelligence et de son courage ; il s’est trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement la fumée de la poudre, et qu’il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire. Un siècle n’aurait pas autant mûri les destinées d’un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. Un grand crime a eu lieu ; il a produit l’énergique explosion d’un principe : devait-on, à cause de ce crime et du triomphe moral et politique qui en a été la suite, renverser l’ordre de choses établi ? Examinons :

« Charles X et son fils sont déchus ou ont abdiqué, comme il vous plaira de l’entendre ; mais le trône n’est pas vacant : après eux venait un enfant ; devait-on condamner son innocence ?

« Quel sang crie aujourd’hui contre lui ? oseriez-vous dire que c’est celui de son père ? Cet orphelin, élevé aux écoles de la patrie dans l’amour du gouvernement constitutionnel et dans les idées de son siècle, aurait pu devenir un roi en rapport avec les besoins de l’avenir. C’est au gardien de sa tutelle que l’on aurait fait jurer la déclaration sur laquelle vous allez voter ; arrivé à sa majorité, le jeune monarque aurait renouvelé le serment. Le roi présent, le roi actuel aurait été M. le duc d’Orléans, régent du royaume, prince qui a vécu près du peuple, et qui sait que la monarchie ne peut être aujourd’hui qu’une monarchie de consentement et de raison. Cette combinaison naturelle m’eût semblé un grand moyen de conciliation, et aurait peut-être sauvé à la France ces agitations qui sont la conséquence des violents changements d’un État.

« Dire que cet enfant, séparé de ses maîtres, n’aurait pas le temps d’oublier jusqu’à leurs noms avant de devenir homme ; dire qu’il demeurerait infatué de certains dogmes de naissance après une longue éducation populaire, après la terrible leçon qui a précipité deux rois en deux nuits, est-ce bien raisonnable ?

« Ce n’est ni par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de Henri IV jusqu’à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au roman, ni à la chevalerie, ni au martyre ; je ne crois pas au droit divin de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits. Je n’invoque pas même la charte, je prends mes idées, plus haut ; je les tire de la sphère philosophique de l’époque où ma vie expire : je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente.

« Je sais qu’en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la souveraineté du peuple : niaiserie de l’ancienne école, qui prouve que, sous le rapport politique, nos vieux démocrates n’ont pas fait plus de progrès que les vétérans de la royauté. Il n’y a de souveraineté absolue nulle part ; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le supposait au xviiie siècle ; elle vient du droit naturel, ce qui fait qu’elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu’une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu’une république ; mais ce n’est ni le temps ni le lieu de faire un cours de politique.

« Je me contenterai de remarquer que, lorsque le peuple a disposé des trônes, il a souvent aussi disposé de sa liberté ; je ferai observer que le principe de l’hérédité monarchique, absurde au premier abord, a été reconnu, par l’usage, préférable au principe de la monarchie élective. Les raisons en sont si évidentes, que je n’ai pas besoin de les développer. Vous choisissez un roi aujourd’hui : qui vous empêchera d’en choisir un autre demain ? La loi, direz-vous. La loi ? et c’est vous qui la faites !

« Il est encore une manière plus simple de trancher la question, c’est de dire : Nous ne voulons plus de la branche aînée des Bourbons. Et pourquoi n’en voulez-vous plus ? Parce que nous sommes victorieux ; nous avons triomphé dans une cause juste et sainte ; nous usons d’un droit de double conquête.

« Très-bien : vous proclamez la souveraineté de la force. Alors gardez soigneusement cette force ; car si dans quelques mois elle vous échappe, vous serez mal venus à vous plaindre. Telle est la nature humaine ! Les esprits les plus éclairés et les plus justes ne s’élèvent pas toujours au-dessus d’un succès. Ils étaient les premiers, ces esprits, à invoquer le droit contre la violence ; ils appuyaient ce droit de toute la supériorité de leur talent, et, au moment même où la vérité de ce qu’ils disaient est démontrée par l’abus le plus abominable de la force et par le renversement de cette force, les vainqueurs s’emparent de l’arme qu’ils ont brisée ! Dangereux tronçons, qui blesseront leur main sans les servir.

« J’ai transporté le combat sur le terrain de mes adversaires ; je ne suis point allé bivouaquer dans le passé sous le vieux drapeau des morts, drapeau qui n’est pas sans gloire, mais qui pend le long du bâton qui le porte, parce qu’aucun souffle de la vie ne le soulève. Quand je remuerais la poussière des trente-cinq Capets, je n’en tirerais pas un argument qu’on voulût seulement écouter. L’idolâtrie d’un nom est abolie ; la monarchie n’est plus une religion : c’est une forme politique préférable dans ce moment à toute autre, parce qu’elle fait mieux entrer l’ordre dans la liberté.

« Inutile Cassandre, j’ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements dédaignés ; il ne me reste qu’à m’asseoir sur les débris d’un naufrage que j’ai tant de fois prédit. Je reconnais au malheur toutes les sortes de puissance, excepté celle de me délier de mes serments de fidélité. Je dois aussi rendre ma vie uniforme : après tout ce que j’ai fait, dit et écrit pour les Bourbons, je serais le dernier des misérables, si je les reniais au moment où, pour la troisième et dernière fois, ils s’acheminent vers l’exil.

« Je laisse la peur à ces généreux royalistes qui n’ont jamais sacrifié une obole ou une place à leur loyauté ; à ces champions de l’autel et du trône, qui naguère me traitaient de renégat, d’apostat et de révolutionnaire. Pieux libellistes, le renégat vous appelle ! Venez donc balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l’infortuné maître qui vous combla de ses dons et que vous avez perdu ! Provocateurs de coups d’État, prédicateurs du pouvoir constituant, où êtes-vous ? Vous vous cachez dans la boue du fond de laquelle vous leviez vaillamment la tête pour calomnier les vrais serviteurs du roi ; votre silence d’aujourd’hui est digne de votre langage d’hier. Que tous ces preux, dont les exploits projetés ont fait chasser les descendants d’Henri IV à coups de fourche, tremblent maintenant, accroupis sous la cocarde tricolore : c’est tout naturel. Les nobles couleurs dont ils se parent protégeront leur personne, et ne couvriront pas leur lâcheté.

« Au surplus, en m’exprimant avec franchise à cette tribune, je ne crois pas du tout faire un acte d’héroïsme. Nous ne sommes plus dans ces temps où une opinion coûtait la vie ; y fussions-nous, je parlerais cent fois plus haut. Le meilleur bouclier est une poitrine qui ne craint pas de se montrer découverte à l’ennemi. Non, messieurs, nous n’avons à craindre ni un peuple dont la raison égale le courage, ni cette généreuse jeunesse que j’admire, avec laquelle je sympathise de toutes les facultés de mon âme, à laquelle je souhaite, comme à mon pays, honneur, gloire et liberté.

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