Mémoires d’outre-tombe (page 174)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Secondement, dans une monarchie, les légations étrangères ne sont point accréditées auprès du gouvernement ; elles le sont auprès du monarque. Le strict devoir de ces légations était donc de se réunir à Charles X et de le suivre tant qu’il serait sur le sol français.

N’est-il pas singulier que le seul ambassadeur à qui cette idée soit venue ait été le représentant de Bernadotte, d’un roi qui n’appartenait pas aux vieilles familles de souverains ? M. de Lœvenhielm allait entraîner le baron de Werther dans son opinion, quand M. Pozzo di Borgo s’opposa à une démarche qu’imposaient les lettres de créance et que commandait l’honneur.

Si le corps diplomatique se fût rendu à Saint-Cloud, la position de Charles X changeait : les partisans de la légitimité eussent acquis dans la Chambre élective une force qui leur manqua tout d’abord ; la crainte d’une guerre possible eût alarmé la classe industrielle ; l’idée de conserver la paix en gardant Henri V eût entraîné dans le parti de l’enfant royal une masse considérable de populations.

M. Pozzo di Borgo s’abstint pour ne pas compromettre ses fonds à la Bourse ou chez des banquiers, et surtout pour ne pas exposer sa place. Il a joué au cinq pour cent sur le cadavre de la légitimité capétienne, cadavre qui communiquera la mort aux autres rois vivants. Il ne manquera plus, dans quelque temps d’ici, que d’essayer, selon l’usage, de faire passer cette faute irréparable d’un intérêt personnel pour une combinaison profonde.

Les ambassadeurs qu’on laisse trop longtemps à la même cour prennent les mœurs du pays où ils résident : charmés de vivre au milieu des honneurs, ne voyant plus les choses comme elles sont, ils craignent de laisser passer dans leurs dépêches une vérité qui pourrait amener un changement dans leur position. Autre chose est, en effet, d’être Esterhazy, Werther, Pozzo à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, ou bien LL. EE. les ambassadeurs à la cour de France. On a dit que M. Pozzo avait des rancunes contre Louis XVIII et Charles X, à propos du cordon bleu et de la pairie. On eut tort de ne pas le satisfaire ; il avait rendu aux Bourbons des services, en haine de son compatriote Bonaparte. Mais si à Gand il décida la question du trône en provoquant le départ subit de Louis XVIII pour Paris, il se peut vanter qu’en empêchant le corps diplomatique de faire son devoir dans les journées de juillet, il a contribué à faire tomber de la tête de Charles X la couronne qu’il avait aidé à replacer sur le front de son frère.

Je le pense depuis longtemps, les corps diplomatiques, nés dans des siècles soumis à un autre droit des gens, ne sont plus en rapport avec la société nouvelle : des gouvernements publics, des communications faciles font qu’aujourd’hui les cabinets sont à même de traiter directement ou sans autre intermédiaires que des agents consulaires, dont il faudrait accroître le nombre et améliorer le sort : car, à cette heure, l’Europe est industrielle. Les espions titrés, à prétentions exorbitantes, qui se mêlent de tout pour se donner une importance qui leur échappe, ne servent qu’à troubler les cabinets près desquels ils sont accrédités, et à nourrir leurs maîtres d’illusions. Charles X eut tort, de son côté, en n’invitant pas le corps diplomatique à se rendre à sa cour ; mais ce qu’il voyait lui semblait un rêve ; il marchait de surprise en surprise. C’est ainsi qu’il ne manda pas auprès de lui M. le duc d’Orléans ; car, ne se croyant en danger que du côté de la république, le péril d’une usurpation ne lui vint jamais en pensée.

Charles X partit dans la soirée pour Rambouillet avec les princesses et M. le duc de Bordeaux. Le nouveau rôle de M. le duc d’Orléans fit naître dans la tête du roi les premières idées d’abdication. Monsieur le dauphin, toujours à l’arrière-garde, mais ne se mêlant point aux soldats, leur fit distribuer à Trianon ce qui restait de vins et de comestibles.

À huit heures et un quart du soir, les divers corps se mirent en marche. Là expira la fidélité du 5e léger. Au lieu de suivre le mouvement, il revint à Paris : on rapporta son drapeau à Charles X, qui refusa de le recevoir, comme il avait refusé de recevoir celui du 50e.

Les brigades étaient dans la confusion, les armes mêlées ; la cavalerie dépassait l’infanterie et faisait ses haltes à part. À minuit, le 31 juillet expirant, on s’arrêta à Trappes. Le Dauphin coucha dans une maison en arrière de ce village.

Le lendemain, 1er août, il partit pour Rambouillet, laissant les troupes bivouaquées à Trappes. Celles-ci levèrent leur camp à onze heures. Quelques soldats, étant allés acheter du pain dans les hameaux, furent massacrés.

Arrivée à Rambouillet, l’armée fut cantonnée autour du château.

Dans la nuit du 1er au 2 août, trois régiments de la grosse cavalerie reprirent le chemin de leurs anciennes garnisons. On croit que le général Bordesoulle, commandant la grosse cavalerie de la garde, avait fait sa capitulation à Versailles. Le 2e de grenadiers partit aussi le 2 au matin, après avoir renvoyé ses guidons chez le roi. Le Dauphin rencontra ces grenadiers déserteurs ; ils se formèrent en bataille pour rendre les honneurs au prince, et continuèrent leur chemin. Singulier mélange d’infidélité et de bienséance ! Dans cette révolution des trois journées, personne n’avait de passion ; chacun agissait selon l’idée qu’il s’était faite de son droit ou de son devoir : le droit conquis, le devoir rempli, nulle inimitié comme nulle affection ne restait ; l’un craignait que le droit ne l’entraînât trop loin, l’autre que le devoir ne dépassât les bornes. Peut-être n’est-il arrivé qu’une fois, et peut-être n’arrivera-t-il plus, qu’un peuple se soit arrêté devant sa victoire, et que des soldats qui avaient défendu un roi, tant qu’il avait paru vouloir se battre, lui aient remis leurs étendards avant de l’abandonner. Les ordonnances avaient affranchi le peuple de son serment ; la retraite, sur le champ de bataille, affranchit le grenadier de son drapeau.

Charles X se retirant, les républicains reculant, rien n’empêchait la monarchie élue d’avancer. Les provinces, toujours moutonnières et esclaves de Paris, à chaque mouvement du télégraphe ou à chaque drapeau tricolore perché sur le haut d’une diligence, criaient : Vive Philippe ! ou : Vive la Révolution !

L’ouverture de la session fixée au 3 août, les pairs se transportèrent à la Chambre des députés : je m’y rendis, car tout était encore provisoire. Là fut représenté un autre acte de mélodrame : le trône resta vide et l’anti-roi s’assit à côté. On eût dit du chancelier ouvrant par procuration une session du parlement anglais, en l’absence du souverain.

Philippe parla de la funeste nécessité où il s’était trouvé d’accepter la lieutenance générale pour nous sauver tous, de la révision de l’article 14 de la Charte, de la liberté que lui, Philippe, portait dans son cœur et qu’il allait faire déborder sur nous, comme la paix sur l’Europe. Jongleries de discours et de constitution répétées à chaque phase de notre histoire, depuis un demi-siècle. Mais l’attention devint très vive quand le prince fit cette déclaration :

Messieurs les pairs et messieurs les députés,

« Aussitôt que les deux Chambres seront constituées, je ferai porter à votre connaissance l’acte d’abdication de S. M. le roi Charles X. Par ce même acte, Louis-Antoine de France, dauphin, renonce également à ses droits. Cet acte a été remis entre mes mains hier, 2 août, à onze heures du soir. J’en ordonne ce matin le dépôt dans les archives de la Chambre des pairs, et je le fais insérer dans la partie officielle du Moniteur. »

Par une misérable ruse et une lâche réticence, le duc d’Orléans supprime ici le nom de Henri V, en faveur duquel les deux rois avaient abdiqué. Si, à cette époque, chaque Français eût pu être consulté individuellement, il est probable que la majorité se fût prononcée en faveur de Henri V ; une partie des républicains même l’aurait accepté, en lui donnant La Fayette pour mentor. Le germe de la légitimité resté en France, les deux vieux rois allant finir leurs jours à Rome, aucune des difficultés qui entourent une usurpation et qui la rendent suspecte aux divers partis n’aurait existé. L’adoption des cadets de Bourbon était non seulement un péril, c’était un contre-sens politique : la France nouvelle est républicaine ; elle ne veut point de roi, du moins elle ne veut point un roi de la vieille race. Encore quelques années, nous verrons ce que deviendront nos libertés et ce que sera cette paix dont le monde se doit réjouir. Si l’on peut juger de la conduite du nouveau personnage élu, par ce que l’on connaît de son caractère, il est présumable que ce prince ne croira pouvoir conserver sa monarchie qu’en opprimant au dedans et en rampant au dehors.

Le tort réel de Louis-Philippe n’est pas d’avoir accepté la couronne (acte d’ambition dont il y a des milliers d’exemples et qui n’attaque qu’une institution politique) ; son véritable délit est d’avoir été tuteur infidèle, d’avoir dépouillé l’enfant et l’orphelin, délit contre lequel l’Écriture n’a pas assez de malédictions : or, jamais la justice morale (qu’on la nomme fatalité ou Providence, je l’appelle, moi, conséquence inévitable du mal) n’a manqué de punir les infractions à la loi morale.

Philippe, son gouvernement, tout cet ordre de choses impossibles et contradictoires, périra, dans un temps plus ou moins retardé par des cas fortuits, par des complications d’intérêts intérieurs et extérieurs, par l’apathie et la corruption des individus, par la légèreté des esprits, l’indifférence et l’effacement des caractères ; mais, quelle que soit la durée du régime actuel, elle ne sera jamais assez longue pour que la branche d’Orléans puisse pousser de profondes racines.

Charles X, apprenant les progrès de la révolution, n’ayant rien dans son âge et dans son caractère de propre à arrêter ces progrès, crut parer le coup porté à sa race en abdiquant avec son fils, comme Philippe l’annonça aux députés. Dès le premier août il avait écrit un mot approuvant l’ouverture de la session, et, comptant sur le sincère attachement de son cousin le duc d’Orléans, il le nommait, de son côté, lieutenant général du royaume. Il alla plus loin le 2, car il ne voulait plus que s’embarquer et demandait des commissaires pour le protéger jusqu’à Cherbourg. Ces appariteurs ne furent point reçus d’abord par la maison militaire. Bonaparte eut aussi pour gardes des commissaires, la première fois russes, la seconde fois français ; mais il ne les avait pas demandés.

Voici la lettre de Charles X :

« Rambouillet, ce 2 août 1830.

« Mon cousin, je suis trop profondément peiné des maux qui affligent ou qui pourraient menacer mes peuples pour n’avoir pas cherché un moyen de les prévenir. J’ai donc pris la résolution d’abdiquer la couronne en faveur de mon petit-fils le duc de Bordeaux.

« Le dauphin, qui partage mes sentiments, renonce aussi à ses droits en faveur de son neveu.

« Vous aurez donc, par votre qualité de lieutenant général du royaume, à faire proclamer l’avènement de Henri V à la couronne. Vous prendrez d’ailleurs toutes les mesures qui vous concernent pour régler les formes du gouvernement pendant la minorité du nouveau roi. Ici je me borne à faire connaître ces dispositions ; c’est un moyen d’éviter encore bien des maux.

« Vous communiquerez mes intentions au corps diplomatique, et vous me ferez connaître le plus tôt possible la proclamation par laquelle mon petit-fils sera reconnu roi sous le nom de Henri V…

« Je vous renouvelle, mon cousin, l’assurance des sentiments avec lesquels je suis votre affectionné cousin.

« Charles. »

Si M. le duc d’Orléans eût été capable d’émotion ou de remords, cette signature : Votre affectionné cousin, n’aurait-elle pas dû le frapper au cœur ? On doutait si peu à Rambouillet de l’efficacité des abdications, que l’on préparait le jeune prince à son voyage : la cocarde tricolore, son égide, était déjà façonnée par les mains des plus grands zélateurs des ordonnances. Supposez que madame la duchesse de Berry, partie subitement avec son fils, se fût présentée à la Chambre des députés au moment où M. le duc d’Orléans y prononçait le discours d’ouverture, il restait deux chances ; chances périlleuses ! mais du moins, une catastrophe arrivant, l’enfant enlevé au ciel n’aurait pas traîné de misérables jours en terre étrangère.

Mes conseils, mes vœux, mes cris, furent impuissants ; je demandais en vain Marie-Caroline : la mère de Bayard, prêt à quitter le château paternel, « ploroit, » dit le loyal serviteur. « La bonne gentil femme sortit par le derrière de la tour, et fit venir son fils auquel elle dit ces paroles : « Pierre, mon ami, soyez doux et courtois en ostant de vous tout orgueil ; soyez humble et serviable à toutes gens ; soyez loyal en faicts et dits ; soyez secourable aux pauvres veufves et orphelins, et Dieu le vous guerdonnera… » Alors la bonne dame tira hors de sa manche une petite boursette en laquelle avoit seulement six écus en or et un en monnoie qu’elle donna à son fils. »

Le chevalier sans peur et sans reproche partit avec six écus d’or dans une petite boursette pour devenir le plus brave et le plus renommé des capitaines. Henri, qui n’a peut-être pas six écus d’or, aura bien d’autres combats à rendre ; il faudra qu’il lutte contre le malheur, champion difficile à terrasser. Glorifions les mères qui donnent de si tendres et de si bonnes leçons à leur fils ! Bénie donc soyez-vous, ma mère, de qui je tiens ce qui peut avoir honoré et discipliné ma vie !

Pardon de tous ces souvenirs ; mais peut-être la tyrannie de ma mémoire, en faisant entrer le passé dans le présent, ôte à celui-ci une partie de ce qu’il a de misérable.

Les trois commissaires députés vers Charles X étaient MM. de Schonen, Odilon Barrot et le maréchal Maison. Renvoyés par les postes militaires, ils reprirent la route de Paris. Un flot populaire les reporta vers Rambouillet.

Le bruit se répandit, le 2 au soir, à Paris que Charles X refusait de quitter Rambouillet jusqu’à ce que son petit-fils eût été reconnu. Une multitude s’assembla le 3 au matin aux Champs-Élysées, criant : « À Rambouillet ! à Rambouillet ! Il ne faut pas qu’un seul Bourbon en réchappe. » Des hommes riches se trouvaient mêlés à ces groupes, mais, le moment arrivé, ils laissèrent partir la canaille, à la tête de laquelle se plaça le général Pajol, qui prit le colonel Jacqueminot pour son chef d’état-major. Les commissaires qui revenaient, ayant rencontré les éclaireurs de cette colonne, retournèrent sur leurs pas et furent introduits alors à Rambouillet. Le roi les questionna sur la force des insurgés, puis, s’étant retiré, il fit appeler Maison, qui lui devait sa fortune et le bâton de maréchal : « Maison, je vous demande sur l’honneur de me dire, foi de soldat, si ce que les commissaires ont raconté est vrai ? » Le maréchal répondit : « Ils ne vous ont dit que la moitié de la vérité. »

Il restait encore, le 3 août, à Rambouillet, trois mille cinq cents hommes de l’infanterie de la garde, quatre régiments de cavalerie légère, formant vingt escadrons, et présentant deux mille hommes. La maison militaire, gardes du corps, etc., cavalerie et infanterie, se montait à treize cents hommes ; en tout huit mille huit cents hommes, sept batteries attelées et composées de quarante-deux pièces de canon. À dix heures du soir on fait sonner le boute-selle ; tout le camp se met en route pour Maintenon, Charles X et sa famille marchant au milieu de la colonne funèbre qu’éclairait à peine la lune voilée.

Et devant qui se retirait-on ? Devant une troupe presque sans armes, arrivant en omnibus, en fiacres, en petites voitures de Versailles et de Saint-Cloud. Le général Pajol se croyait bien perdu lorsqu’il fut forcé de se mettre à la tête de cette multitude, laquelle, après tout, ne s’élevait pas au delà de quinze mille individus, avec l’adjonction des Rouennais arrivés. La moitié de cette troupe restait sur les chemins. Quelques jeunes gens exaltés, vaillants et généreux, mêlés à ce ramas, se seraient sacrifiés ; le reste se fût probablement dispersé. Dans les champs de Rambouillet, en rase campagne, il eût fallu aborder le feu de la ligne et de l’artillerie ; une victoire, selon toutes les apparences, eût été remportée. Entre la victoire du peuple à Paris et la victoire du roi à Rambouillet, des négociations se seraient établies.

Quoi ! parmi tant d’officiers, il ne s’en est pas trouvé un assez résolu pour se saisir du commandement au nom de Henri V ? Car, après tout, Charles X et le Dauphin n’étaient plus rois !

Ne voulait-on pas combattre : que ne se retirait-on à Chartres ? Là, on eût été hors de l’atteinte de la populace de Paris ; encore mieux à Tours, en s’appuyant sur des provinces légitimistes. Charles X demeuré en France, la majeure partie de l’armée serait demeurée fidèle. Les camps de Boulogne et de Lunéville étaient levés et marchaient à son secours. Mon neveu, le comte Louis, amenait son régiment, le 4e chasseurs, qui ne se débanda qu’en apprenant la retraite de Rambouillet. M. de Chateaubriand fut réduit à escorter sur un pony le monarque jusqu’au lieu de son embarcation. Si, rendu dans une ville, à l’abri d’un premier coup de main, Charles X eût convoqué les deux Chambres, plus de la moitié de ces Chambres aurait obéi. Casimir-Périer, le général Sébastiani et cent autres avaient attendu, s’étaient débattus contre la cocarde tricolore ; ils redoutaient les périls d’une révolution populaire : que dis-je ? le lieutenant général du royaume, mandé par le roi et ne voyant pas la bataille gagnée, se serait dérobé à ses partisans et conformé à l’injonction royale. Le corps diplomatique, qui ne fit pas son devoir, l’eût fait alors en se rangeant autour du monarque. La République, installée à Paris au milieu de tous les désordres, n’aurait pas duré un mois en face d’un gouvernement régulier constitutionnel, établi ailleurs. Jamais on ne perdit la partie à si beau jeu, et quand on l’a perdue de la sorte, il n’y a plus de revanche : allez donc parler de liberté aux citoyens et d’honneur aux soldats après les ordonnances de juillet et la retraite de Saint-Cloud !

Viendra peut-être le temps, quand une société nouvelle aura pris la place de l’ordre social actuel, que la guerre paraîtra une monstrueuse absurdité, que le principe même n’en sera plus compris ; mais nous n’en sommes pas là. Dans les querelles armées, il y a des philanthropes qui distinguent les espèces et sont prêts à se trouver mal au seul nom de guerre civile : « Des compatriotes qui se tuent ! des frères, des pères, des fils en face les uns des autres ! » Tout cela est fort triste, sans doute ; cependant un peuple s’est souvent retrempé et régénéré dans les discordes intestines. Il n’a jamais péri par une guerre civile, et il a souvent disparu dans des guerres étrangères. Voyez ce qu’était l’Italie au temps de ses divisions, et voyez ce qu’elle est aujourd’hui. Il est déplorable d’être obligé de ravager la propriété de son voisin, de voir ses foyers ensanglantés par ce voisin ; mais, franchement, est-il beaucoup plus humain de massacrer une famille de paysans allemands que vous ne connaissez pas, qui n’a eu avec vous de discussion d’aucune nature, que vous volez, que vous tuez sans remords, dont vous déshonorez en sûreté de conscience les femmes et les filles, parce que c’est la guerre ? Quoi qu’on en dise, les guerres civiles sont moins injustes, moins révoltantes et plus naturelles que les guerres étrangères, quand celles-ci ne sont pas entreprises pour sauver l’indépendance nationale. Les guerres civiles sont fondées au moins sur des outrages individuels, sur des aversions avouées et reconnues ; ce sont des duels avec des seconds, où les adversaires savent pourquoi ils ont l’épée à la main. Si les passions ne justifient pas le mal, elles l’excusent, elles l’expliquent, elles font concevoir pourquoi il existe. La guerre étrangère, comment est-elle justifiée ? Des nations s’égorgent ordinairement parce qu’un roi s’ennuie, qu’un ambitieux se veut élever, qu’un ministre cherche à supplanter un rival. Il est temps de faire justice de ces vieux lieux communs de sensiblerie, plus convenables aux poètes qu’aux historiens : Thucydide, César, Tite-Live se contentent d’un mot de douleur et passent.

La guerre civile, malgré ses calamités, n’a qu’un danger réel : si les factions ont recours à l’étranger ou si l’étranger, profitant des divisions d’un peuple, attaque ce peuple ; la conquête pourrait être le résultat d’une telle position. La Grande-Bretagne, l’Ibérie, la Grèce constantinopolitaine, de nos jours la Pologne, nous offrent des exemples qu’on ne doit pas oublier. Toutefois, pendant la Ligue, les deux partis appelant à leur aide des Espagnols et des Anglais, des Italiens et des Allemands, ceux-ci se contre-balancèrent et ne dérangèrent point l’équilibre que les Français armés maintenaient entre eux.

Charles X eut tort d’employer les baïonnettes au soutien des ordonnances ; ses ministres ne peuvent se justifier d’avoir fait, par obéissance ou non, couler le sang du peuple et des soldats, sans qu’aucune haine les divisât, de même que les terroristes de théorie reproduiraient volontiers le système de la terreur lorsqu’il n’y a plus de terreur. Mais Charles X eut tort aussi de ne pas accepter la guerre lorsque, après avoir cédé sur tous les points, on la lui apportait. Il n’avait pas le droit, après avoir attaché le diadème au front de son petit-fils, de dire à ce nouveau Joas : « Je t’ai fait monter au trône pour te traîner dans l’exil, pour qu’infortuné, banni, tu portes le poids de mes ans, de ma proscription et de mon sceptre. » Il ne fallait pas au même instant donner à Henri V une couronne et lui ôter la France. En le faisant roi, on l’avait condamné à mourir sur le sol où s’est mêlée la poussière de saint Louis et de Henri IV.

Au surplus, après ce bouillonnement de mon sang, je reviens à ma raison, et je ne vois plus dans ces choses que l’accomplissement des destins de l’humanité. La cour, triomphante par les armes, eût détruit les libertés publiques ; elle n’en aurait pas moins été écrasée un jour ; mais elle eût retardé le développement de la société pendant quelques années ; tout ce qui avait compris la monarchie d’une manière large eût été persécuté par la congrégation rétablie. En dernier résultat, les événements ont suivi la pente de la civilisation. Dieu fait les hommes puissants conformes à ses desseins secrets : il leur donne les défauts qui les perdent quand ils doivent être perdus, parce qu’il ne veut pas que des qualités mal appliquées par une fausse intelligence s’opposent aux décrets de sa providence.

La famille royale, en se retirant, réduisait mon rôle à moi-même. Je ne songeais plus qu’à ce que je serais appelé à dire à la Chambre des pairs. Écrire était impossible : si l’attaque fût venue des ennemis de la couronne ; si Charles X eût été renversé par une conspiration du dehors, j’aurais pris la plume, et, m’eût-on laissé l’indépendance de la pensée, je me serais fait fort de rallier un immense parti autour des débris du trône ; mais l’attaque était descendue de la couronne ; les ministres avaient violé les deux principales libertés ; ils avaient rendu la royauté parjure, non d’intention sans doute, mais de fait ; par cela même ils m’avaient enlevé ma force. Que pouvais-je hasarder en faveur des ordonnances ? Comment aurais-je pu vanter encore la sincérité, la candeur, la chevalerie de la monarchie légitime ? Comment aurais-je pu dire qu’elle était la plus forte garantie de nos intérêts, de nos lois et de notre indépendance ? Champion de la vieille royauté, cette royauté m’arrachait mes armes et me laissait nu devant mes ennemis.

Je fus donc tout étonné quand, réduit à cette faiblesse, je me vis recherché par la nouvelle royauté. Charles X avait dédaigné mes services ; Philippe fit un effort pour m’attacher à lui. D’abord M. Arago me parla avec élévation et vivacité de la part de madame Adélaïde ; ensuite le comte Anatole de Montesquiou vint un matin chez madame Récamier et m’y rencontra. Il me dit que madame la duchesse d’Orléans et M. le duc d’Orléans seraient charmés de me voir, si je voulais aller au Palais-Royal. On s’occupait alors de la déclaration qui devait transformer la lieutenance générale du royaume en royauté. Peut-être, avant que je me prononçasse, S. A. R. avait-elle jugé à propos d’essayer d’affaiblir mon opposition. Elle pouvait aussi penser que je me regardais comme dégagé par la fuite des trois rois.

Ces ouvertures de M. de Montesquiou me surprirent. Je ne les repoussai cependant pas ; car, sans me flatter d’un succès, je pensai que je pouvais faire entendre des vérités utiles. Je me rendis au Palais-Royal avec le chevalier d’honneur de la reine future. Introduit par l’entrée qui donne sur la rue de Valois, je trouvai madame la duchesse d’Orléans et madame Adélaïde dans leurs petits appartements. J’avais eu l’honneur de leur être présenté autrefois. Madame la duchesse d’Orléans me fit asseoir auprès d’elle, et sur-le-champ elle me dit : « Ah ! monsieur de Chateaubriand, nous sommes bien malheureux ! Si tous les partis voulaient se réunir, peut-être pourrait-on encore se sauver ! Que pensez-vous de tout cela ?

« — Madame, répondis-je, rien n’est si aisé : Charles X et monsieur le dauphin ont abdiqué : Henri est maintenant le roi ; monseigneur le duc d’Orléans est lieutenant général du royaume : qu’il soit régent pendant la minorité de Henri V, et tout est fini.

« — Mais, monsieur de Chateaubriand, le peuple est très agité ; nous tomberons dans l’anarchie.

« — Madame, oserai-je vous demander quelle est l’intention de monseigneur le duc d’Orléans ? Acceptera-t-il la couronne, si on la lui offre ? »

Les deux princesses hésitèrent à répondre. Madame la duchesse d’Orléans répartit après un moment de silence :

« Songez, monsieur de Chateaubriand, aux malheurs qui peuvent arriver. Il faut que tous les honnêtes gens s’entendent pour nous sauver de la République. À Rome, monsieur de Chateaubriand, vous pourriez rendre de si grands services, ou même ici, si vous ne vouliez plus quitter la France !

« — Madame n’ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère ?

« — Ah ! monsieur de Chateaubriand, ils vous ont si bien traité !

« — Votre Altesse Royale ne voudrait pas que je démentisse toute ma vie.

« — Monsieur de Chateaubriand, vous ne connaissez pas ma nièce : elle est si légère !… pauvre Caroline !… Je vais envoyer chercher M. le duc d’Orléans, il vous persuadera mieux que moi. »

La princesse donna des ordres, et Louis-Philippe arriva au bout d’un demi-quart d’heure. Il était mal vêtu et avait l’air extrêmement fatigué. Je me levai, et le lieutenant général du royaume en m’abordant :

« — Madame la duchesse d’Orléans a dû vous dire combien nous sommes malheureux. »

Et sur-le-champ il fit une idylle sur le bonheur dont il jouissait à la campagne, sur la vie tranquille et selon ses goûts qu’il passait au milieu de ses enfants. Je saisis le moment d’une pause entre deux strophes pour prendre à mon tour respectueusement la parole, et pour répéter à peu près ce que j’avais dit aux princesses.

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