Mémoires d’outre-tombe (page 176)
« Loin de moi surtout la pensée de jeter des semences de division dans la France, et c’est pour quoi j’ai refusé à mon discours l’accent des passions. Si j’avais la conviction intime qu’un enfant doit être laissé dans les rangs obscurs et heureux de la vie, pour assurer le repos de trente-trois millions d’hommes, j’aurais regardé comme un crime toute parole en contradiction avec le besoin des temps : je n’ai pas cette conviction. Si j’avais le droit de disposer d’une couronne, je la mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d’Orléans. Mais je ne vois de vacant qu’un tombeau à Saint-Denis, et non un trône.
« Quelles que soient les destinées qui attendent M. le lieutenant général du royaume, je ne serai jamais son ennemi, s’il fait le bonheur de ma patrie. Je ne demande à conserver que la liberté de ma conscience et le droit d’aller mourir partout où je trouverai indépendance et repos.
« Je vote contre le projet de déclaration. »
J’avais été assez calme en commençant ce discours ; mais peu à peu l’émotion me gagna ; quand j’arrivai à ce passage : Inutile Cassandre, j’ai assez fatigué le trône et la patrie de mes avertissements dédaignés, ma voix s’embarrassa, et je fus obligé de porter mon mouchoir à mes yeux pour supprimer des pleurs de tendresse et d’amertume. L’indignation me rendit la parole dans le paragraphe qui suit : Pieux libellistes, le renégat vous appelle ! Venez donc balbutier un mot, un seul mot avec lui pour l’infortuné maître qui vous combla de ses dons et que vous avez perdu ! Mes regards se portaient alors sur les rangs à qui j’adressais ces paroles.
Plusieurs pairs semblaient anéantis ; ils s’enfonçaient dans leur fauteuil au point que je ne les voyais plus derrière leurs collègues assis immobiles devant eux. Ce discours eut quelque retentissement : tous les partis y étaient blessés, mais tous se taisaient, parce que j’avais placé auprès des grandes vérités un grand sacrifice. Je descendis de la tribune ; je sortis de la salle, je me rendis au vestiaire, je mis bas mon habit de pair, mon épée, mon chapeau à plumet ; j’en détachai la cocarde blanche, je la mis dans la petite poche du côté gauche de la redingote noire que je revêtis et que je croisai sur mon cœur. Mon domestique emporta la défroque de la pairie, et j’abandonnai, en secouant la poussière de mes pieds, ce palais des trahisons, où je ne rentrerai de ma vie.
Le 10 et le 12 août, j’achevai de me dépouiller et j’envoyai ces diverses démissions :
« Paris, ce 10 août 1830.
« Monsieur le président de la Chambre des pairs,
« Ne pouvant prêter serment de fidélité à Louis-Philippe d’Orléans comme roi des Français, je me trouve frappé d’une incapacité légale qui m’empêche d’assister aux séances de la Chambre héréditaire. Une seule marque des bontés du roi Louis XVIII et de la munificence royale me reste : c’est une pension de pair de douze mille francs, laquelle me fut donnée pour maintenir, sinon avec éclat, du moins avec l’indépendance des premiers besoins, la haute dignité à laquelle j’avais été appelé. Il ne serait pas juste que je conservasse une faveur attachée à l’exercice de fonctions que je ne puis remplir. En conséquence, j’ai l’honneur de résigner entre vos mains ma pension de pair. »
« Paris, ce 12 août 1830.
« Monsieur le ministre des finances,
« Il me reste des bontés de Louis XVIII et de la munificence nationale une pension de pair de douze mille francs, transformée en rentes viagères inscrites au grand-livre de la dette publique et transmissibles seulement à la première génération directe du titulaire. Ne pouvant prêter serment à monseigneur le duc d’Orléans comme roi des Français, il ne serait pas juste que je continuasse de toucher une pension attachée à des fonctions que je n’exerce plus. En conséquence, je viens la résigner entre vos mains : elle aura cessé de courir pour moi le jour (10 août) où j’ai écrit à M. le président de la Chambre des pairs qu’il m’était impossible de prêter le serment exigé.
« J’ai l’honneur d’être avec une haute, etc. »
« Paris, ce 12 août 1830.
« Monsieur le grand référendaire,
« J’ai l’honneur de vous envoyer copie des deux lettres que j’ai adressées, l’une à M. le président de la Chambre des pairs, l’autre à M. le ministre des finances. Vous y verrez que je renonce à ma pension de pair, et qu’en conséquence mon fondé de pouvoirs n’aura à toucher de cette pension que la somme échue au 10 août, jour où j’ai annoncé que j’ai refusé le serment.
« J’ai l’honneur d’être avec une haute, etc. »
« Paris, ce 12 août 1830.
« Monsieur le ministre de la justice,
« J’ai l’honneur de vous envoyer ma démission de ministre d’État.
« Je suis avec une haute considération,
« Monsieur le ministre de la justice,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur. »
Je restai nu comme un petit saint Jean ; mais depuis longtemps j’étais accoutumé à me nourrir du miel sauvage, et je ne craignais pas que la fille d’Hérodiade eût envie de ma tête grise.
Mes broderies, mes dragonnes, franges, torsades, épaulettes, vendues à un juif, et par lui fondues, m’ont rapporté sept cents francs, produit net de toutes mes grandeurs.
Maintenant, qu’était devenu Charles X ? Il cheminait vers son exil, accompagné de ses gardes du corps, surveillé par ses trois commissaires, traversant la France sans exciter même la curiosité des paysans qui labouraient leurs sillons sur le bord du grand chemin. Dans deux ou trois petites villes, des mouvements hostiles se manifestèrent ; dans quelques autres, des bourgeois et des femmes donnèrent des signes de pitié. Il faut se souvenir que Bonaparte ne fit pas plus de bruit en se rendant de Fontainebleau à Toulon, que la France ne s’émut pas davantage, et que le gagneur de tant de batailles faillit être massacré à Orgon. Dans ce pays fatigué, les plus grands événements ne sont plus que des drames joués pour notre divertissement : ils occupent le spectateur tant que la toile est levée, et, lorsque le rideau tombe, ils ne laissent qu’un vain souvenir. Parfois Charles X et sa famille s’arrêtaient dans de méchantes stations de rouliers pour prendre un repas sur le bout d’une table sale où des charretiers avaient dîné avant lui. Henri V et sa sœur s’amusaient dans la cour avec les poulets et les pigeons de l’auberge. Je l’avais dit : la monarchie s’en allait, et l’on se mettait à la fenêtre pour la voir passer.
Le ciel en ce moment se plut à insulter le parti vainqueur et le parti vaincu. Tandis que l’on soutenait que la France entière avait été indignée des ordonnances, il arrivait au roi Philippe des adresses de la province, envoyées au roi Charles X pour féliciter celui-ci sur les mesures salutaires qu’il avait prises et qui sauvaient la monarchie.
Le bey de Tittery, de son côté, expédiait au monarque détrôné, qui cheminait vers Cherbourg, la soumission suivante :
« Au nom de Dieu, etc., etc., je reconnais pour seigneur et souverain absolu le grand Charles X, le victorieux ; je lui payerai le tribut, etc. » On ne peut se jouer plus ironiquement de l’une et de l’autre fortune. On fabrique aujourd’hui les révolutions à la machine ; elles sont faites si vite qu’un monarque, roi encore sur la frontière de ses États, n’est déjà plus qu’un banni dans sa capitale.
Dans cette insouciance du pays pour Charles X, il y a autre chose que de la lassitude : il y faut reconnaître le progrès de l’idée démocratique et de l’assimilation des rangs. À une époque antérieure, la chute d’un roi de France eût été un événement énorme ; le temps a descendu le monarque de la hauteur où il était placé, il l’a rapproché de nous, il a diminué l’espace qui le séparait des classes populaires. Si l’on était peu surpris de rencontrer le fils de saint Louis sur le grand chemin comme tout le monde, ce n’était point par un esprit de haine ou de système, c’était tout simplement par ce sentiment du niveau social, qui a pénétré les esprits et qui agit sur les masses sans qu’elles s’en doutent.
Malédiction, Cherbourg, à tes parages sinistres ! C’est auprès de Cherbourg que le vent de la colère jeta Édouard III pour ravager notre pays ; c’est non loin de Cherbourg que le vent d’une victoire ennemie brisa la flotte de Tourville ; c’est à Cherbourg que le vent d’une prospérité menteuse repoussa Louis XVI vers son échafaud ; c’est à Cherbourg que le vent de je ne sais quelle rive a emporté nos derniers princes. Les côtes de la Grande-Bretagne, qu’aborda Guillaume le Conquérant, ont vu débarquer Charles le dixième sans pennon et sans lance ; il est allé retrouver, à Holy-Rood, les souvenirs de sa jeunesse, appendus aux murailles du château des Stuarts, comme de vieilles gravures jaunies par le temps.
J’ai peint les trois journées à mesure qu’elles se sont déroulées devant moi ; une certaine couleur de contemporanéité, vraie dans le moment qui s’écoule, fausse après le moment écoulé, s’étend donc sur le tableau. Il n’est révolution si prodigieuse qui, décrite de minute en minute, ne se trouvât réduite aux plus petites proportions. Les événements sortent du sein des choses, comme les hommes du sein de leurs mères, accompagnés des infirmités de la nature. Les misères et les grandeurs sont sœurs jumelles, elles naissent ensemble ; mais quand les couches sont vigoureuses, les misères à une certaine époque meurent, les grandeurs seules vivent. Pour juger impartialement de la vérité qui doit rester, il faut donc se placer au point de vue d’où la postérité contemplera le fait accompli.
Me dégageant des mesquineries de caractère et d’action dont j’avais été le témoin, ne prenant des journées de Juillet que ce qui en demeurera, j’ai dit avec justice dans mon discours à la Chambre des pairs : « Ce peuple s’étant armé de son intelligence et de son courage, il s’est trouvé que ces boutiquiers respiraient assez facilement l’odeur de la poudre, et qu’il fallait plus de quatre soldats et un caporal pour les réduire. Un siècle n’aurait pas autant mûri les destinées d’un peuple que les trois derniers soleils qui viennent de briller sur la France. »
En effet, le peuple proprement dit a été brave et généreux dans la journée du 28. La garde avait perdu plus de trois cents hommes, tués ou blessés ; elle rendit pleine justice aux classes pauvres, qui seules se battirent dans cette journée, et parmi lesquelles se mêlèrent des hommes impurs, mais qui n’ont pu les déshonorer. Les élèves de l’École polytechnique, sortis trop tard de leur école le 28 pour prendre part aux affaires, furent mis par le peuple à sa tête le 29 avec une simplicité et une naïveté admirables.
Des champions absents des luttes soutenues par ce peuple vinrent se réunir à ses rangs le 29, quand le plus grand péril fut passé ; d’autres, également vainqueurs, ne rejoignirent la victoire que le 30 et le 31.
Du côté des troupes, ce fut à peu près la même chose, il n’y eut guère que les soldats et les officiers d’engagés ; l’état-major, qui avait déjà déserté Bonaparte à Fontainebleau, se tint sur les hauteurs de Saint-Cloud, regardant de quel côté le vent poussait la fumée de la poudre. On faisait queue au lever de Charles X ; à son coucher il ne trouva personne.
La modération des classes plébéiennes égala leur courage ; l’ordre résulta subitement de la confusion. Il faut avoir vu des ouvriers demi-nus, placés en faction à la porte des jardins publics, empêcher selon leur consigne d’autres ouvriers déguenillés de passer, pour se faire une idée de cette puissance du devoir qui s’était emparée des hommes demeurés les maîtres. Ils auraient pu se payer le prix de leur sang, et se laisser tenter par leur misère. On ne vit point, comme au 10 août 1792, les Suisses massacrés dans la fuite. Toutes les opinions furent respectées ; jamais à quelques exceptions près, on n’abusa moins de la victoire. Les vainqueurs, portant les blessés de la garde à travers la foule, s’écriaient : « Respect aux braves ! » Le soldat venait-il à expirer, ils disaient : « Paix aux morts ! » Les quinze années de la Restauration, sous un régime constitutionnel, avaient fait naître parmi nous cet esprit d’humanité, de légalité et de justice, que vingt-cinq années de l’esprit révolutionnaire et guerrier n’avaient pu produire. Le droit de la force introduit dans nos mœurs semblait être devenu le droit commun.
Les conséquences de la révolution de Juillet seront mémorables. Cette révolution a prononcé un arrêt contre tous les trônes ; les rois ne pourront régner aujourd’hui que par la violence des armes ; moyen assuré pour un moment, mais qui ne saurait durer : l’époque des janissaires successifs est finie.
Thucydide et Tacite ne nous raconteraient pas bien les événements des trois jours ; il nous faudrait Bossuet pour nous expliquer les événements dans l’ordre de la Providence ; génie qui voyait tout, mais sans franchir les limites posées à sa raison et à sa splendeur, comme le soleil qui roule entre deux bornes éclatantes, et que les Orientaux appellent l’esclave de Dieu.
Ne cherchons pas si près de nous le moteur d’un mouvement placé plus loin : la médiocrité des hommes, les frayeurs folles, les brouilleries inexplicables, les haines, les ambitions, la présomption des uns, le préjugé des autres, les conspirations secrètes, les ventes, les mesures bien ou mal prises, le courage ou le défaut de courage ; toutes ces choses sont les accidents, non les causes de l’événement. Lorsqu’on dit que l’on ne voulait plus les Bourbons, qu’ils étaient devenus odieux parce qu’on les supposait imposés par l’étranger à la France, ce dégoût superbe n’explique rien d’une manière suffisante.
Le mouvement de Juillet ne tient point à la politique proprement dite ; il tient à la révolution sociale qui agit sans cesse. Par l’enchaînement de cette révolution générale, le 28 juillet 1830 n’est que la suite forcée du 21 janvier 1793. Le travail de nos premières assemblées délibérantes avait été suspendu, il n’avait pas été terminé. Dans le cours de vingt années, les Français s’étaient accoutumés, de même que les Anglais sous Cromwell, à être gouvernés par d’autres maîtres que par leurs anciens souverains. La chute de Charles X est la conséquence de la décapitation de Louis XVI, comme le détrônement de Jacques II est la conséquence de l’assassinat de Charles Ier. La Révolution parut s’éteindre dans la gloire de Bonaparte et dans les libertés de Louis XVIII, mais son germe n’était pas détruit : déposé au fond de nos mœurs, il s’est développé quand les fautes de la Restauration l’ont réchauffé, et bientôt il a éclaté.
Les conseils de la Providence se découvrent dans le changement antimonarchique qui s’opère. Que des esprits superficiels ne voient dans la révolution des trois jours qu’une échauffourée, c’est tout simple ; mais les hommes réfléchis savent qu’un pas énorme a été fait : le principe de la souveraineté du peuple est substitué au principe de la souveraineté royale, la monarchie héréditaire changée en monarchie élective. Le 21 janvier avait appris qu’on peut disposer de la tête d’un roi ; le 29 juillet a montré qu’on peut disposer d’une couronne. Or, toute vérité bonne ou mauvaise qui se manifeste demeure acquise à la foule. Un changement cesse d’être inouï, extraordinaire ; il ne se présente plus comme impie à l’esprit et à la conscience, quand il résulte d’une idée devenue populaire. Les Francs exercèrent collectivement la souveraineté, ensuite ils la déléguèrent à quelques chefs ; puis ces chefs la confièrent à un seul ; puis ce chef unique l’usurpa au profit de sa famille. Maintenant on rétrograde de la royauté héréditaire à la royauté élective, de la monarchie élective on glissera dans la république. Telle est l’histoire de la société ; voilà par quels degrés le gouvernement sort du peuple et y rentre.
Ne pensons donc pas que l’œuvre de Juillet soit une superfétation d’un jour ; ne nous figurons pas que la légitimité va venir rétablir incontinent la succession par droit de primogéniture : n’allons pas non plus nous persuader que Juillet mourra tout à coup de sa belle mort. Sans doute, la branche d’Orléans ne prendra pas racine ; ce ne sera pas pour ce résultat que tant de sang, de calamité et de génie aura été dépensé depuis un demi-siècle ! Mais Juillet, s’il n’amène pas la destruction finale de la France avec l’anéantissement de toutes les libertés, Juillet portera son fruit naturel : ce fruit est la démocratie. Ce fruit sera peut-être amer et sanglant ; mais la monarchie est une greffe étrangère qui ne prendra pas sur une tige républicaine.
Ainsi, ne confondons pas le roi improvisé avec la révolution dont il est né par hasard : celle-ci, telle que nous la voyons agir, est en contradiction avec ses principes ; elle ne semble pas née viable, parce qu’elle est muletée d’un trône ; mais qu’elle se traîne seulement quelques années, cette révolution, ce qui sera venu, ce qui s’en sera allé changera les données qui restent à connaître. Les hommes faits meurent ou ne voient plus les choses comme ils les voyaient ; les adolescents atteignent l’âge de raison ; les générations nouvelles rafraîchissent des générations corrompues ; les langes trempés des plaies d’un hôpital, rencontrés par un grand fleuve, ne souillent que le flot qui passe sous ces corruptions : en aval et en amont le courant garde ou reprend sa limpidité.
Juillet, libre dans son origine, n’a produit qu’une monarchie enchaînée ; mais viendra le temps où, débarrassé de sa couronne, il subira ces transformations qui sont la loi des êtres ; alors, il vivra dans une atmosphère appropriée à sa nature.
L’erreur du parti républicain, l’illusion du parti légitimiste sont l’une et l’autre déplorables, et dépassent la démocratie et la royauté : le premier croit que la violence est le seul moyen de succès ; le second croit que le passé est le seul port de salut. Or, il y a une loi morale qui règle la société, une légitimité générale qui domine la légitimité particulière. Cette grande loi et cette grande légitimité sont la jouissance des droits naturels de l’homme, réglés par les devoirs ; car c’est le devoir qui crée le droit, et non le droit qui crée le devoir ; les passions et les vices vous relèguent dans la classe des esclaves. La légitimité générale n’aurait eu aucun obstacle à vaincre, si elle avait gardé, comme étant de même principe, la légitimité particulière.
Au surplus, une observation suffira pour nous faire comprendre la prodigieuse et majestueuse puissance de la famille de nos anciens souverains : je l’ai déjà dit et je ne saurais trop le répéter, toutes les royautés mourront avec la royauté française.
En effet, l’idée monarchique manque au moment même où manque le monarque ; on ne trouve plus autour de soi que l’idée démocratique. Mon jeune roi emportera dans ses bras la monarchie du monde. C’est bien finir.
Lorsque j’écrivais tout ceci sur ce que pourrait être la révolution de 1830 dans l’avenir, j’avais de la peine à me défendre d’un instinct qui me parlait contradictoirement au raisonner. Je prenais cet instinct pour le mouvement de ma déplaisance des troubles de 1830 ; je me défiais de moi-même, et peut-être, dans mon impartialité trop loyale, exagérai-je les provenances futures des trois journées. Or, dix années se sont écoulées depuis la chute de Charles X : Juillet s’est-il assis ? Nous sommes maintenant au commencement de décembre 1840, à quel abaissement la France est-elle descendue ! Si je pouvais goûter quelque plaisir dans l’humiliation d’un gouvernement d’origine française, j’éprouverais une sorte d’orgueil à relire, dans le Congrès de Vérone, ma correspondance avec M. Canning : certes, ce n’est pas celle dont on vient de donner connaissance à la Chambre des députés. D’où vient la faute ? est-elle du prince élu ? est-elle de l’impéritie de ses ministres ? est-elle de la nation même, dont le caractère et le génie paraissent usés ? Nos idées sont progressives, mais nos mœurs les soutiennent-elles ? Il ne serait pas étonnant qu’un peuple âgé de quatorze siècles, qui a terminé cette longue carrière par une explosion de miracles, fût arrivé à son terme. Si vous allez jusqu’à la fin de ces Mémoires, vous verrez qu’en rendant justice à tout ce qui m’a paru beau aux diverses époques de notre histoire, je pense qu’en dernier résultat la vieille société finit.
Ici se termine ma carrière politique, Cette carrière devait aussi clore mes Mémoires, n’ayant plus qu’à résumer les expériences de ma course. Trois catastrophes ont marqué les trois parties précédentes de ma vie : j’ai vu mourir Louis XVI pendant ma carrière de voyageur et de soldat ; au bout de ma carrière littéraire, Bonaparte a disparu ; Charles X, en tombant, a fermé ma carrière politique.
J’ai fixé l’époque d’une révolution dans les lettres, et de même dans la politique j’ai formulé les principes du gouvernement représentatif ; mes correspondances diplomatiques valent, je crois, mes compositions littéraires. Il est possible que les unes et les autres ne soient rien, mais il est sûr qu’elles sont équipollentes.
En France, à la tribune de la Chambre des pairs et dans mes écrits, j’exerçai une telle influence, que je fis entrer d’abord M. de Villèle au ministère, et qu’ensuite il fut contraint de se retirer devant mon opposition, après s’être fait mon ennemi. Tout cela est prouvé par ce que vous avez lu.
Le grand événement de ma carrière politique est la guerre d’Espagne. Elle fut pour moi, dans cette carrière, ce qu’avait été le Génie du Christianisme dans ma carrière littéraire. Ma destinée me choisit pour me charger de la puissante aventure qui, sous la Restauration, aurait pu régulariser la marche du monde vers l’avenir. Elle m’enleva à mes songes, et me transforma en conducteur des faits. À la table où elle me fit jouer, elle plaça comme adversaires les deux premiers ministres du jour, le prince de Metternich et M. Canning ; je gagnai contre eux la partie. Tous les esprits sérieux que comptaient alors les cabinets convinrent qu’ils avaient rencontré en moi un homme d’État. Bonaparte l’avait prévu avant eux, malgré mes livres. Je pourrais donc, sans me vanter, croire que le politique a valu en moi l’écrivain ; mais je n’attache aucun prix à la renommée des affaires ; c’est pour cela que je me suis permis d’en parler.
Si, lors de l’entreprise péninsulaire, je n’avais pas été jeté à l’écart par des hommes aveugles, le cours de nos destinées changeait ; la France reprenait ses frontières, l’équilibre de l’Europe était rétabli ; la Restauration, devenue glorieuse, aurait pu vivre encore longtemps, et mon travail diplomatique aurait aussi compté pour un degré dans notre histoire. Entre mes deux vies, il n’y a que la différence du résultat. Ma carrière littéraire, complètement accomplie, a produit tout ce qu’elle devait produire, parce qu’elle n’a dépendu que de moi. Ma carrière politique a été subitement arrêtée au milieu de ses succès, parce qu’elle a dépendu des autres.
Néanmoins, je le reconnais, ma politique n’était applicable qu’à la Restauration. Si une transformation s’opère dans les principes, dans les sociétés et les hommes, ce qui était bon hier est périmé et caduc aujourd’hui. À l’égard de l’Espagne, les rapports des familles royales ayant cessé par l’abdication de la loi salique, il ne s’agit plus de créer au delà des Pyrénées des frontières impénétrables ; il faut accepter le champ de bataille que l’Autriche et l’Angleterre y pourront un jour nous ouvrir ; il faut prendre les choses au point où elles sont arrivées ; abandonner, non sans regret, une conduite ferme mais raisonnable, dont les bénéfices certains étaient, il est vrai, à longue échéance. J’ai la conscience d’avoir servi la légitimité comme elle devait l’être. Je voyais l’avenir aussi clairement que je le vois à cette heure ; seulement j’y voulais atteindre par une route moins périlleuse, afin que la légitimité, utile à notre enseignement constitutionnel, ne trébuchât pas dans une course précipitée. Maintenant, mes projets ne sont plus réalisables : la Russie va se tourner ailleurs. Si j’allais actuellement dans la Péninsule, dont l’esprit a eu le temps de changer, ce serait avec d’autres pensées : je ne m’occuperais que de l’alliance des peuples, toute suspecte, jalouse, passionnée, incertaine et versatile qu’elle est, et je ne songerais plus aux relations avec les rois. Je dirais à la France : « Vous avez quitté la voie battue pour le sentier des précipices ; eh bien ! explorez-en les merveilles et les périls. À nous, innovations, entreprises, découvertes ! venez, et que les armes, s’il le faut, vous favorisent. Où y a-t-il du nouveau ? Est-ce en Orient ? Marchons-y. Où faut-il porter notre courage et notre intelligence ? Courons de ce côté. Mettons-nous à la tête de la grande levée du genre humain ; ne nous laissons pas dépasser ; que le nom français devance les autres dans cette croisade, comme il arriva jadis au tombeau du Christ. » Oui, si j’étais admis au conseil de ma patrie, je tâcherais de lui être utile dans les dangereux principes qu’elle a adoptés : la retenir à présent, ce serait la condamner à une mort ignoble. Je ne me contenterais pas de discours : joignant les œuvres à la foi, je préparerais des soldats et des millions, je bâtirais des vaisseaux, comme Noé, en prévision du déluge, et si l’on me demandait pourquoi, je répondrais : « Parce que tel est le bon plaisir de la France. » Mes dépêches avertiraient les cabinets de l’Europe que rien ne remuera sur le globe sans notre intervention ; que si l’on se distribue les lambeaux du monde, la part du lion nous revient. Nous cesserions de demander humblement à nos voisins la permission d’exister ; le cœur de la France battrait libre, sans qu’aucune main osât s’appliquer sur ce cœur pour en compter les palpitations ; et puisque nous cherchons de nouveaux soleils, je me précipiterais au-devant de leur splendeur et n’attendrais plus le lever naturel de l’aurore.
Fasse le ciel que ces intérêts industriels, dans lesquels nous devons trouver une prospérité d’un genre nouveau, ne trompent personne, qu’ils soient aussi féconds, aussi civilisateurs que ces intérêts moraux d’où sortit l’ancienne société ! Le temps nous apprendra s’ils ne seraient point le songe infécond de ces intelligences stériles qui n’ont pas la faculté de sortir du monde matériel.
Bien que mon rôle ait fini avec la légitimité, tous mes vœux sont pour la France, quels que soient les pouvoirs à qui son imprévoyant caprice la fasse obéir. Quant à moi, je ne demande plus rien ; je voudrais seulement ne pas trop dépasser les ruines écroulées à mes pieds. Mais les années sont comme les Alpes : à peine a-t-on franchi les premières, qu’on en voit d’autres s’élever. Hélas ! ces plus hautes et dernières montagnes sont déshabitées, arides et blanchies.