Mémoires d’outre-tombe (page 2)
Marié en 1753 et retenu au port par ses devoirs de chef de famille, puisqu’il ne peut plus être marin, il sera armateur. Aussi bien, le commerce de mer ne déroge pas, surtout en Bretagne, surtout à Saint-Malo. En 1757, le navire la Villegenie, armé par MM. Petel et Leyritz, était en partance pour Saint-Domingue. René de Chateaubriand y prit un grand nombre d’actions. Le fort intérêt qu’elles représentaient lui permit d’obtenir pour son frère, M. du Plessis, le commandement du navire. On était alors au début de la guerre de Sept-Ans. Au péril de mer se venait donc ajouter le péril de guerre ; mais, en cas d’heureuse issue du voyage, les bénéfices étaient considérables. Malgré les nombreux vaisseaux de guerre anglais qui couvraient les mers, la Villegenie effectua avec succès sa double traversée. Son retour en France avait lieu au lendemain de l’expédition du duc de Marlborough qui, au mois de juin 1758, avait incendié dans le port même de Saint-Malo plus de soixante navires de commerce, parmi lesquels plusieurs étaient richement chargés. Cette première opération fut donc pour M. de Chateaubriand un vrai coup de fortune.
Encouragé par ce succès, il n’hésita pas, en 1759, à armer le même navire pour son compte et à son risque exclusif. Commandée, comme la première fois, par M. du Plessis, cette seconde expédition, aussi heureuse que la précédente, fut plus fructueuse encore.
En janvier 1760, la guerre durant toujours, René de Chateaubriand arma trois corsaires : le Vautour, l’Amaranthe et la Villegenie, ce dernier toujours commandé par son frère. Après avoir pris aux Anglais quelques navires marchands, la Villegenie fut capturée par le vaisseau de guerre l’Antilope ; mais au tour que venaient de lui jouer les Anglais, M. de Chateaubriand répondit en vrai Malouin : il arma deux nouveaux corsaires, le Jean-Baptiste — qui portait le nom de son fils aîné — et la Providence.
Le traité de Paris (10 février 1763) ayant mis fin aux hostilités entre la France et l’Angleterre, la paix donna un nouveau développement aux opérations commerciales de M. de Chaleauhriand. Outre le Jean-Baptiste, il arma pour Terre-Neuve le Paquet d’Afrique, l’Apolline (du nom de sa femme) et l’Amaranthe. Ce fut à bord de ce dernier navire que son frère reprit la navigation. En 1764, le Jean-Baptiste partit pour Saint-Domingue, et l’Amaranthe pour les côtes de Guinée, pendant que l’Apolline et le Paquet d’Afrique retournaient à Terre-Neuve. Il continua ses entreprises d’armement jusqu’en 1772 ; à partir de cette époque, il se retira peu à peu des affaires, En 1775, il ne mit plus en mer qu’un seul navire, le Saint-René, qu’il expédia à l’Île de France et à l’Île Bourbon sous le commandement de M. Benoît Giron. Le voyage du Saint-René mit fin à la carrière commerciale de M. de Chateaubriand. Son but était atteint. La fortune de la famille était relevée. Le 3 mai 1761, il avait pu acquérir de très haut et très puissant seigneur Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, et de très haute et très puissante dame Louise-Françoise-Maclovie-Céleste de Coëtquen, duchesse de Duras, le château et la terre de Combourg, qui avait été le principal domaine de ses ancêtres. Sur l’acte de baptême de sa fille Julie-Marie-Agathe (la future comtesse de Farcy), le 2 septembre 1763, il put signer : René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg. Le petit cadet de Bretagne, qui avait eu pour tout héritage une rente de 416 livres, était, lorsqu’il mourut, en 1786, comte de Combourg, baron d’Aubigné, seigneur de Gaugres, du Plessis-l’Épine, du Boulet, de Malestroit-en-Dol et autres lieux.
Le Comte Louis de Chateaubriand et son frère Christian
Le Comte René de Chateaubriand, armateur
Chateaubriand et le collège de Dinan
Chateaubriand
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V chateaubriand et le collège de dinan
Au mois de décembre 1832, Chateaubriand publia son Mémoire sur la captivité de Mme la duchesse de Berry. Cet écrit, qui se terminait par la fameuse apostrophe : « Illustre captive de Blaye, Madame !… Votre fils est mon Roi ! » eut un immense retentissement et valut à son auteur des lettres sans nombre. L’une d’elles lui venait d’un de ses anciens camarades du collège de Dinan, M. Lecourt de la Villethassetz, ancien juge de paix à Ploubalay (Côtes-du-Nord), démissionnaire à la suite des journées de Juillet. Chateaubriand lui répondit, le 1er février 1833 :
Vous me rappelez, Monsieur, des souvenirs bien chers. Je m’occupais précisément de mes Mémoires, qui ne paraîtront qu’après ma mort, lorsque votre lettre est venue jeter un rayon de lumière sur les obscures années de ma jeunesse, et faire revivre des images presque effacées par le temps. François regrette Francillon, ses petits camarades et les heures de l’enfance qui ne portent ni le poids du passé, ni les inquiétudes de l’avenir. Hélas ! mes chères bruyères de Bretagne, je ne les reverrai jamais ! Mais si je meurs en terre étrangère, comme la chose est probable, j’ai demandé et obtenu que mes os fussent rapportés dans ma patrie, et j’entends par patrie cette pauvre Armorique où j’ai été le compagnon de vos jeux. Convenez, Monsieur, que nous étions des polissons bien heureux, à Dinan, et que la gloire (si gloire il y a), et ses prétentailles, et nos vieilles années, et tout ce que nous avons vu, ne valent pas une partie de barres au bord de la Rance. Je ne sais pas si vous étiez là un jour que j’ai pensé me noyer en apprenant à nager dans cette rivière ? Vous seriez venu à mon enterrement, et vous auriez pour jamais oublié mon nom : voilà comme la Providence dispose de chaque homme. Dans ce temps-là, Monsieur, je vous aurais écrit de ma propre main : aujourd’hui j’ai la goutte à cette ancienne jeune main que vous avez serrée, et je suis obligé de dicter ma lettre. Mais, Monsieur, vous n’y perdrez rien, car je n’ai jamais pu apprendre à écrire, et c’est toujours comme si je barbouillais la matière d’un thème latin sous la dictée de l’abbé Duhamel.
Sans plus de façon, Monsieur le juge de paix démissionnaire après expérience, ma seigneurie, qui n’a point prêté serment et qui n’a trahi personne, vous renouvelle toutes ses amitiés de collège, bien supérieures à la considération très distinguée avec laquelle j’aurais l’honneur d’être,
Votre très humble et très obéissant serviteur,
Chateaubriand.
Le Comte René de Chateaubriand, armateur
Chateaubriand et le collège de Dinan
Récits de la veillée
Chateaubriand
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VI récits de la veillée
Après avoir dit que « les gens du château étaient persuadés qu’un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques », Chateaubriand ajoute : « Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma sœur : elles se mettaient au lit mourantes de peur… » Ces récits, on les cherche en vain dans l’édition de 1849 et dans les éditions suivantes, et cependant ils avaient charmé tous les auditeurs des lectures de 1834. Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834 : « Le coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, le père se retire dans son donjon. Alors, il y a un court moment d’explosion de paroles et d’allègement. Madame de Chateaubriand elle-même y cède, et elle entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue créée, inouïe. » — Jules Janin disait de son côté, dans la Revue de Paris : « Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa chambre ; on prêtait l’oreille et on l’entendait marcher là-haut : son pied faisait gémir les vieille solives ; puis enfin tout se taisait, et alors la mère, le fils, la sœur, poussaient un cri de joie… Ils se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses Mémoires, et qui sera un jour citée comme un modèle de narration.
« Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du revenant de M. de Chateaubriand :
« La nuit, à minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend frapper à sa porte. Une voix plaintive l’appelle ; le moine hésite à ouvrir. À la fin il se lève, il ouvre : c’est un pèlerin qui demande l’hospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se repose sur le sien ; mais à peine est-il endormi que tout à coup il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l’église s’ouvre et se referme derrière eux. Le prêtre, à l’autel, célébrait les saints mystères. Arrivé au pied de l’autel, le pèlerin ôte son capuchon et montre au moine une tête de mort : « Tu m’as donné une place à tes côtés, dit le pèlerin ; à mon tour, je te donne une place sur mon lit de cendres ! »
Qui retrouvera le manuscrit de 1834 ? Qui nous rendra ces merveilleuses histoires, la légende du Moine et du Pèlerin, et celle du Sire de Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac ? À leur défaut, voici du moins deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a très heureusement conservées :
Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et pour Lucile, la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait quelques années que mes quatre sœurs, alors fort jeunes, se trouvaient seules à Combourg avec mon père. Une nuit, elles étaient occupées à lire ensemble la mort de Clarisse ; déjà tout effrayées des détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d’homme dans l’escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était une heure du matin. Épouvantées, elles éteignent la lumière et se précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur chambre, on s’arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s’engage dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père ; quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l’antichambre, et le bruit des pas s’éloigne, s’évanouit dans la profondeur du château.
Mes sœurs n’osaient parler de l’aventure le lendemain, car elles craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui avait voulu les surprendre. Il les mit à l’aise en leur demandant si elles n’avaient rien entendu. Il raconta qu’on était venu à la porte de l’escalier secret de sa chambre et qu’on l’eût ouverte sans un coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en sursaut, il avait pris ses pistolets ; mais, le bruit cessant, il avait cru s’être trompé et il s’était rendormi. Il est probable qu’on avait voulu l’assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques. Il est certain qu’un homme à qui le château eût été inconnu, n’aurait pas pu trouver l’escalier dérobé par où l’on descendait dans la chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On ouvre une porte derrière lui ; il tourne la tête et aperçoit un homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer les quartiers d’arbres dans le foyer ; armé de ces tenailles rougies, il se lève : l’homme s’effraye, sort de la salle, traverse la cour intérieure, se précipite sur le perron et s’échappe à travers la nuit.
Chateaubriand et le collège de Dinan
Récits de la veillée
Le Cousin Moreau et sa mère
Chateaubriand
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VII le cousin moreau et sa mère
Vers 1866 — ou, pour être tout à fait exact, en 1867 — M. Alexandre Dumas fils a publié, avec grand succès, un roman intitulé l’Affaire Clémenceau. Se doutait-il qu’un siècle auparavant, en 1766, au plus fort de la querelle de La Chalotais et du duc d’Aiguillon, une autre « affaire Clémenceau » avait été lancée à Rennes, et que le roman chalotiste avait fait plus de tapage que le sien ? Le livre d’Alexandre Dumas avait pour second titre : Mémoire à consulter. Or, j’ai sous les yeux quelques-uns des nombreux écrits publiés à Rennes et à Paris sur l’affaire de 1766, et l’un d’eux a de même pour titre : Mémoire à consulter pour le sieur Clémenceau. Je vais essayer de résumer aussi brièvement que possible ce Mémoire oublié, qui dut intéresser tout particulièrement la mère de Chateaubriand, puisqu’aussi bien, nous le savons, elle s’était « jetée avec ardeur dans l’affaire La Chalotais », et qu’elle retrouvait, parmi les personnages dont il était question dans le Mémoire à consulter, sa propre sœur et l’un de ses neveux.
Un Normand en résidence à Rennes, le sieur Bouquerel, avait écrit à M. de Saint-Florentin une lettre anonyme fort injurieuse. Soupçonné d’en être l’auteur, arrêté et conduit à la Bastille, il avoua que la lettre était de sa main. Comme ce Bouquerel paraissait avoir eu des relations avec M. de La Chalotais, on résolut de joindre son affaire à celle du procureur général, et il fut ramené à Rennes. Il devait y être incarcéré aux Cordeliers, couvent voisin du Palais du Parlement ; mais les préparatifs nécessaires pour le recevoir n’étant pas complètement terminés, on le déposa, pour une nuit, dans l’hôpital de Saint-Méen, maison de force semblable à celle de Charenton.
Le supérieur de Saint-Méen était un prêtre du nom de Clémenceau. Il avait été jésuite dans sa jeunesse, mais depuis 1740, c’est-à-dire depuis plus de vingt-cinq ans, il était sorti de la « Société ». Il garda, durant une nuit, l’accusé Bouquerel, et quand celui-ci, transféré aux Cordeliers, demanda à se confesser, ce fut M. Clémenceau que l’autorité militaire fit venir.
Aux Cordeliers, le supérieur de Saint-Méen fut en rapports avec un officier de dragons du nom de des Fournaux, qui se trouvait préposé à la garde de Bouquerel. C’était un homme très brave, qui avait sauvé son colonel sur le champ de bataille. Dans une affaire, il avait reçu, disait-on, quatorze coups de sabre sur la tête. Il en avait gardé l’esprit un peu faible, et il perdit tout son sang-froid, quand il se vit en présence d’un prisonnier comme Bouquerel, lequel, depuis son entrée aux Cordeliers, avait des accès de folie réels ou simulés. M. Clémenceau lui demanda s’il voulait se charger de la malle de Bouquerel et d’une bourse trouvée sur lui. Des Fourneaux refusa et le prêtre dut alors s’adresser à l’intendant, qui l’autorisa à déposer l’argent et la malle au greffe criminel du Parlement.
Voilà les faits tels qu’ils furent racontés par Clémenceau et admis par le Parlement qui, après enquête, les reconnut vrais. De ces faits très simples allait sortir tout un roman.
Très inquiet d’être le gardien d’un homme dont l’affaire avait de la connexité avec le procès La Chalotais, M. des Fourneaux prétexta sa mauvaise santé, et il obtint qu’on le débarrassât de Bouquerel. Il n’en resta pas moins obsédé de terreur, à la pensée qu’il avait attiré sur sa tête la haine des partisans de Bouquerel et celle de tous les Chalotistes. Son régiment ayant quitté Rennes pour prendre ses quartiers à Blain, il fit là une grave maladie. Dans un accès de fièvre chaude, il courut chez une dame Roland de Lisle, et lui tint les propos les plus extravagants, disant qu’il était Jésus-Christ, et parlant en même temps d’un prisonnier d’État menacé d’empoisonnement.
Sur ces entrefaites vint de Blain à Rennes un jeune homme de dix-huit ans, Annibal Moreau, fils d’un procureur au Parlement et soldat au même régiment que des Fourneaux. Il raconta à sa mère la maladie du lieutenant et en fit, peut-être sans en avoir conscience, une véritable légende. Des Fourneaux, disait-il, avait dans son délire souvent parlé de poison ; il s’était dit circonvenu pour tuer un prisonnier ; enfin, pendant sa convalescence, un jour qu’il entendait lire le Tableau des Assemblées, il avait frémi au nom de M. Clémenceau. Annibal Moreau, qui ne savait rien de Bouquerel, pas même son existence, s’était dit que le prisonnier dont le souvenir torturait des Fourneaux devait être M. de La Chalotais ; de là à supposer que l’empoisonnement dont parlait son officier avait dû être conseillé par « l’ex-jésuite » Clémenceau, il n’y avait qu’un pas, et ce pas Annibal l’avait franchi.
Les Moreau confièrent leurs soupçons à leurs amis, qui en parlèrent à d’autres. Mme Moreau, d’ailleurs, ne se taisait pas faute d’embellir les récits de son fils. Elle racontait que M. des Fourneaux, alors qu’il résidait à Rennes, lui avait un jour demandé une fiole de lait qui pût servir de contre-poison. Les imaginations s’enflammèrent sur ce sujet, et le gros public, épris de scènes dramatiques et d’émotions violentes, eut vite fait de voir « l’ex-jésuite » Clémenceau se dressant devant des Fourneaux pour le tenter, une fiole de poison dans une main, une bourse pleine d’or dans l’autre.
La poire était mûre : il ne restait plus aux Chalotistes qu’à la cueillir. Ils avaient précisément sous la main l’homme qu’il leur fallait, un procureur du nom de Canon, ancien clerc de M. Moreau et très avant dans l’intimité de Mme Moreau, homme de mœurs suspectes, de fortune mal aisée, friand de scandales et doué d’une imagination hardie. Il reprit à son compte tous les récits d’Annibal Moreau et de sa mère et en déposa en justice, les exagérant encore, les dénaturant au besoin. Il prétendit tenir des Moreau que le projet d’empoisonnement de La Chalotais avait été l’un des objets des « assemblées secrètes », et jamais ils n’avaient rien dit de semblable. Mais Canon croyait essentiel de lier l’affaire des assemblées à l’affaire Clémenceau, pour que les menées des Jésuites en parussent mieux combinées, selon un plan plus vigoureux. Très satisfait du reste de son rôle, enivré du bruit qui se faisait autour de son nom, il se plaisait à répéter et à faire sien le vers du poète :
Victrix causa Diis placuit, sed victa Canoni.
Une instruction fut ouverte. Le malheureux des Fourneaux subit de nombreux interrogatoires et fut confronté avec les principaux témoins. Il déclara n’avoir jamais parlé d’un ecclésiastique lui présentant du poison et de l’or. Il soutint aux Moreau qu’il ne les avait jamais entretenus d’aucune tentative faite sur lui pour le corrompre ; il n’avait jamais, dit-il, prononcé devant eux le nom de La Chalotais. Aussi bien, toute la légende créée à son sujet s’évanouissait, aux yeux des gens non prévenus, devant le seul fait que des Fourneaux avait été le gardien non pas de La Chalotais, mais de Bouquerel ; devant cet autre fait également certain que La Chalotais était dans la prison de Saint-Malo, quand des Fourneaux était à Rennes. Cependant, grâce aux intrigues des Chalotistes et aux nombreux partisans qu’ils comptaient dans le Parlement, le procès dura très longtemps. Ce fut seulement le 5 mai 1768 que la Cour rendit son arrêt. Jean Canon fut banni à perpétuité « hors du royaume ». Julie-Angélique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau, et Annibal Moreau, son fils, furent condamnés « en mille livres de dommages et intérêts, par forme de réparation civile au sieur Clémenceau seulement, applicables à l’hôpital de Saint-Méen ; ladite somme supportable, savoir : six cents livres par Canon, deux cents livres par Annibal Moreau, et deux cents livres par ladite de Bedée ».
L’innocence de M. Clémenceau était proclamée par arrêt. Elle n’était douteuse pour aucune personne de bonne foi. Dans le camp de La Chalotais, on n’en continua pas moins à dire et à écrire que le « complot du poison » avait réellement existé. Des pamphlets chalotistes, cet inepte et grossier mensonge a passé dans les livres de nos historiens.
Dans le dispositif de l’arrêt du 5 mai 1768, le lecteur n’aura pas été sans remarquer cette ligne : « Julie-Angélique de Bedée, épouse de Jean-François Moreau… » La dame Moreau, qui fut si déplorablement mêlée à l’affaire Clémenceau, n’était rien moins, en effet, que la tante propre de Chateaubriand, une sœur de sa mère, celle-là même dont il dit dans ses Mémoires : « Une sœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage. » Fille d’Ange-Annibal de Bedée, seigneur de la Boüétardais, et de Bénigne-Jeanne-Marie de Ravenel du Boisteilleul, Julie-Angélique-Hyacinthe de Bedée avait épousé, le 14 avril 1744, « noble Me Jean-François Moreau, procureur au Parlement, noble échevin de la ville et communauté de Rennes ». Leur fils Annibal était donc le cousin germain de Chateaubriand. Seul de tous les personnages de l’affaire Clémenceau, il vivra, grâce aux Mémoires où son glorieux parent a tracé de lui cet inoubliable portrait : « Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente, approche ; ma porte s’ouvre : entrent mon frère et un de mes cousins, fils d’une sœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage… Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, soufflant, étouffant, la bouche entr’ouverte, la langue à moitié tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les antichambres et les salons ».
Récits de la veillée
Le Cousin Moreau et sa mère
M. de Malesherbes
Chateaubriand
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M. de Malesherbes
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VIII m. de malesherbes
Un des chapitres de l’Essai sur les Révolutions (Seconde partie, chapitre XVII) a pour titre : M. de Malesherbes. Exécution de Louis XVI. Sur cet exécrable attentat, sur ce crime que la postérité, faisant écho à Joseph de Maistre, appellera, comme lui, le grand crime, Chateaubriand a des paroles éloquentes, celle-ci, par exemple : « Fions-nous-en à la postérité, dont la voix tonnante gronde déjà dans l’avenir ; à la postérité qui, juge incorruptible des âges écoulés, s’apprête à traîner au supplice la mémoire pâlissante des hommes de mon siècle. » Dans une note de ce chapitre, le jeune émigré, le beau-frère de la petite-fille de Malesherbes, parle en ces termes du défenseur de Louis XVI :
Ce que l’on sent trop n’est pas trop toujours ce que l’on exprime le mieux, et je ne puis parler aussi dignement que je l’aurais désiré du défenseur de Louis XVI. L’alliance qui unissait ma famille à la sienne me procurait souvent le bonheur d’approcher de lui. Il me semblait que je devenais plus fort et plus libre en présence de cet homme vertueux qui, au milieu de la corruption des cours, avait su conserver dans un rang élevé l’intégrité du cœur et le courage du patriote. Je me rappellerai longtemps la dernière entrevue que j’eus avec lui. C’était un matin ; je le trouvai par hasard seul chez sa petite-fille. Il se mit à me parler de Rousseau avec une émotion que je ne partageais que trop. Je n’oublierai jamais le vénérable vieillard voulant bien condescendre à me donner des conseils, et me disant : « J’ai tort de vous entretenir de ces choses-là ; je devrais plutôt vous engager à modérer cette chaleur d’âme qui a fait tant de mal à votre ami (J. S.). J’ai été comme vous, l’injustice me révoltait ; j’ai fait autant de bien que j’ai pu, sans compter sur la reconnaissance des hommes. Vous êtes jeune, vous verrez bien des choses ; moi j’ai peu de temps à vivre. » Je supprime ce que l’épanchement d’une conversation intime et l’indulgence de son caractère lui faisait alors ajouter. De toutes ses prédictions une seule s’est accomplie, je ne suis rien, et il n’est plus. Le déchirement de cœur que j’éprouvai en le quittant me semblait dès lors un pressentiment que je ne le reverrais jamais.
M. de Malesherbes aurait été grand si sa taille épaisse ne l’avait empêché de le paraître. Ce qu’il y avait de très étonnant en lui, c’était l’énergie avec laquelle il s’exprimait dans une vieillesse avancée. Si vous le voyiez assis sans parler, avec ses yeux un peu enfoncés, ses gros sourcils grisonnants et son air de bonté, vous l’eussiez pris pour un de ces augustes personnages peints de la main de Le Sueur. Mais si on venait à toucher la corde sensible, il se levait comme l’éclair, ses yeux à l’instant s’ouvraient et s’agrandissaient : aux paroles chaudes qui sortaient de sa bouche, à son air expressif et animé, il vous aurait semblé voir un jeune homme dans toute l’effervescence de l’âge ; mais à sa tête chenue, à ses mots un peu confus, faute de dents pour les prononcer, vous reconnaissiez le septuagénaire. Ce contraste redoublait les charmes que l’on trouvait dans sa conversation, comme on aime ces feux qui brûlent au milieu des neiges et des glaces de l’hiver.
M. de Malesherbes a rempli l’Europe du bruit de son nom ; mais le défenseur de Louis XVI n’a pas été moins admirable aux autres époques de sa vie que dans les derniers instants qui l’ont si glorieusement couronnée. Patron des gens de lettres, le monde lui doit l’Émile, et l’on sait que c’est le seul homme de cour, le maréchal de Luxembourg excepté, que Jean-Jacques ait sincèrement aimé. Plus d’une fois il brisa les portes des bastilles ; lui seul refusa de plier son caractère aux vices des grands, et sorti pur des places où tant d’autres avaient laissé leur vertu. Quelques-uns lui ont reproché de donner dans ce qu’on appelle les principes du jour. Si par principes du jour on entend haine des abus, M. de Malesherbes fut certainement coupable. Quant à moi, j’avouerai que s’il n’eût été qu’un bon et franc gentilhomme, prêt à se sacrifier pour le roi, son maître, et à en appeler à son épée plutôt qu’à sa raison, je l’eusse sincèrement estimé, mais j’aurais laissé à d’autres le soin de faire son éloge.
Je me propose d’écrire la vie de M. de Malesherbes, pour laquelle je rassemble depuis longtemps des matériaux. Cet ouvrage embrassera ce qu’il y a de plus intéressant dans le règne de Louis XV et de Louis XVI. Je montrerai l’illustre magistrat mêlé dans toutes les affaires des temps. On le verra patriote à la cour, naturaliste à Malesherbes, philosophe à Paris. On le suivra au conseil des rois et dans la retraite du sage. On le verra écrivant d’un côté aux ministres sur des matières d’état, de l’autre entretenant une correspondance de cœur avec Rousseau sur la botanique. Enfin, je le ferai voir disgracié par la cour pour son intégrité, et voulant porter sa tête sur l’échafaud avec son souverain. »
Le Cousin Moreau et sa mère
M. de Malesherbes
La Cléricature de Chateaubriand
Chateaubriand
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La Cléricature de Chateaubriand
Le Baron Billing et l’ambassade de Londres ►
IX la cléricature de chateaubriand
Il est parfaitement exact que Chateaubriand, en vue d’obtenir son agrégation à l’ordre de Malte, s’est fait donner par l’évêque de Saint-Malo la première tonsure cléricale. Sur un registre de l’ancien évêché de Saint-Malo, destiné à enregistrer les dispenses, démissions, lettres d’ordre, synodes, délibérations du clergé du diocèse et généralement les expéditions quelconques du secrétariat de l’évêché, on trouve, à la date du 16 décembre 1788, cette mention : Lettre de tonsure pour M. de Chateaubriand. Suit le texte de la lettre :
Gabriel Cortois de Pressigny miseratione divina et sanctæ sedis apostolicæ gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus quod nos die datæ præsentium in sacello palatii nostri dilectum nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Chateaubriand, filium Renati-Augusti et dame Apollinæ-Joannæ-Suzannæ de Bedée conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi laïcum de legitimo matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus. Datum maclovii sub signo sigillogue nostris et secretarii nostri suscriptione, anno Domini millesimo septingentesimo octogesimo die vero decembris décima sexta.
G. Epus Macloviensis.
De mandato.
Met, secret.
Voici la traduction :
Gabriel Cortois de Pressigny, par la miséricorde divine et la grâce du Saint-Siège apostolique, évêque de Saint-Malo, etc.
Nous faisons connaître que le jour de la date de ces présentes lettres nous avons promu et nous promouvons à la première tonsure cléricale, dans la chapelle de notre palais, notre cher fils noble François-Auguste-René de Chateaubriand, fils de René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, laïque de la ville et paroisse de Saint-Malo, procréé de légitime mariage, examiné et trouvé capable et idoine.
Donné à Saint-Malo sous notre seing et notre sceau et sous la signature de notre secrétaire, l’an du Seigneur mil sept cent quatre-vingt-huit, le 16e jour de décembre.
Signé : G., évêque de Saint-Malo.
PAR MANDEMENT :
Met, secrétaire.
M. de Malesherbes
La Cléricature de Chateaubriand
Le Baron Billing et l’ambassade de Londres
Chateaubriand
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Francis Tulloch ►
X le baron billing et l’ambassade de londres
En 1834, à l’époque où, dans le salon de madame Récamier, eurent lieu les lectures des Mémoires, le baron de Billing était chargé d’affaires de France à Naples. C’est de cette ville qu’après avoir lu, dans la Revue de Paris, le premier article de Jules Janin, il lui écrivit pour lui signaler un de ces actes de générosité dont Chateaubriand fut coutumier toute sa vie, aux jours de sa détresse comme aux heures de sa prospérité. Parce qu’il a plu à Chateaubriand de toujours se taire sur ces actes-là, ce nous est peut-être une raison d’en faire connaître au moins quelques-uns. Par l’anecdote qu’elle rappelle, par les détails qu’elle contient, la lettre de M. Billing est, d’ailleurs, comme une page tombée des Mémoires ; il sied, je crois, de la leur restituer.
Voici cette lettre.
Naples, ce 30 avril 1834.
Monsieur Jules Janin, à Paris,
Vous nous avez donné, dans la Revue de Paris, un admirable article sur M. de Chateaubriand ; vous nous en promettez un second, et c’est à cette occasion que je vous adresse la présente lettre…
Vous saurez donc que, par un bonheur inespéré, lors de son ambassade à Londres, M. de Chateaubriand voulut bien non seulement m’honorer d’un intérêt, dont j’ai plus tard éprouvé les effets, mais qu’il daigna m’accorder quelque part dans sa confiance. Connaissant ma longue habitude du pays où il venait représenter la France, il avait coutume de remettre entre mes mains, souvent même presque sans examen, les lettres qu’il recevait de l’intérieur de l’Angleterre. Un jour, parmi celles qui composaient cette correspondance pour ainsi dire quotidienne, il s’en trouva une dont l’écriture, la forme même, excitèrent particulièrement mon attention ; un certain parfum de femme me fit hésiter longtemps d’en pénétrer le contenu, car je craignais quelque distraction de la part de celui dont la tête, comme celle du père Aubry, n’avait pas toujours été chauve. Enfin, il me sembla que ce papier respirait une odeur de pureté et d’innocence. Je l’ouvris : c’était une de ces lettres charmantes telle que Clarisse l’aurait écrite avant d’avoir rencontré Lovelace. Elle était adressée à M. de Chateaubriand par une jeune femme qu’il avait connue enfant, qu’il avait entièrement perdue de vue depuis lors, mais qui néanmoins (heureux privilège du génie !) conservait encore le nom poétique, dont il l’avait baptisée en badinant. Elle lui rappelait ces jours charmants de sa joyeuse enfance et lui racontait comment, depuis cette époque, elle avait grandi et venait de contracter avec un jeune Clergyman une union qui faisait la félicité de son existence. Elle lui demandait la grâce de paraître devant lui pour lui présenter son mari, mais surtout pour remercier, au nom de ses vieux parents, l’ambassadeur du puissant roi de France, des bienfaits dont l’auteur pauvre, et alors ignoré, de l’Essai sur les Révolutions, les avait jadis comblés : « Vous ne pouvez avoir oublié, disait-elle, que sachant mes parents dans la détresse, vous avez compati à des maux que vous éprouviez vous-même, au point d’abandonner généreusement à vos humbles hôtes tout le produit de l’ouvrage que vous veniez de mettre au jour ! »