Mémoires d’outre-tombe (page 3)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand je rapportai cette lettre à M. de Chateaubriand, et que je lui demandai quel était le jour que je devais indiquer à cette jeune femme pour qu’elle accomplît le devoir dont elle avait à s’acquitter envers lui, sa physionomie se couvrit de cette confusion enfantine que vous lui connaissez : il était confus que même l’un de ses plus sincères admirateurs eût surpris un nouveau trait de son admirable caractère !

Je n’oublierai jamais, monsieur, cette entrevue qui eut lieu peu de jours après, où la jeune Anglaise, pleine de cette chaste assurance de la vertu, remplissant un devoir, portait des yeux calmes et confiants sur le timide représentant d’un grand empire, rougissant de cette sorte de flagrante delicto, où il se trouvait pris. Puis, le mari de la jeune femme, sérieux comme son saint ministère, appelant gravement la bénédiction divine sur le bienfaiteur de la famille de sa femme. Enfin, M. de Chateaubriand, homme alors puissant et entouré des pompes diplomatiques, troublé, éperdu, balbutiant quelques mots d’anglais, de cette voix dont je n’ai retrouvé l’harmonie que dans la bouche de Canning et dans celle de mademoiselle Mars ; pour étouffer ce souvenir du bien qu’il avait fait, alors que pauvre, obscur, isolé, il avait généreusement secouru une famille plus pauvre, plus obscure, plus isolée encore que lui !

Je ne sais, monsieur, si ce petit incident inaperçu dans un drame admirable, par une distraction bien naturelle à M. de Chateaubriand, n’aura pas été omis des Mémoires, dont il est si fort question, en ce moment, dans le monde ; mais il m’a semblé que c’était surtout à vous qu’il appartenait de réparer cet oubli. Quel parti, si vous le voulez bien, ne saurez-vous pas tirer de tout ce que cette anecdote renferme, à mon gré, de touchant !

Pour mon compte, je serais trop heureux si en la voyant figurer dans le prochain article que nous attendons de vous, j’avais, en la tirant de l’oubli, témoigné à l’homme illustre qui en est l’objet combien la reconnaissance que sa conduite envers moi m’a inspirée, est plus vive aux jours de ce que le monde appelle son infortune, qu’alors qu’il était assis parmi les puissants de la terre !

Recevez, monsieur, l’assurance de mon dévouement et de mea sentiments tout particuliers.

A. Billing.

La Cléricature de Chateaubriand

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XI francis tulloch

Il y a de tout dans l’Essai sur les Révolutions, « cette tour de Babel », comme l’appelle quelque part Chateaubriand. Les Trente Tyrans d’Athènes y coudoient les membres du Comité de salut public et du Comité de sûreté générale. Critias y donne la main à Marat, et Tallien y donne la réplique à Théramènes. Aux massacres d’Eleusine répondent les massacres de Septembre. La campagne de 1792 fait suite à la campagne de l’an III de la soixante-douzième olympiade, et la campagne de 1794 est comme un décalque de la campagne de l’an 479 avant notre ère. Voici pêle-mêle la bataille de Marathon et celle de Jemmapes, le combat de Salamine et celui de Maubeuge, la victoire de Platée et la victoire de Fleurus. Voici, accouplés à tout bout de champ, Miltiade et Dumouriez, Mardonius et le prince de Cobourg, Darius et l’empereur Léopold, Agis et Louis XVI, Pisistrate et Robespierre, Lycurgue et Saint-Just, le second chant de Tyrtée et l’Hymne des Marseillais, Épiménide et M. de Flins ! Au milieu de ce chaos, traversé par des éclairs de génie, il y a des pages de Mémoires ; l’une d’elles est relative à ce Francis Tulloch, que Chateaubriand rencontra sur le navire qui le transportait en Amérique. Cette page, qui confirme d’ailleurs pleinement le récit des Mémoires d’Outre-Tombe, est des plus intéressantes, et il me semble bien qu’elle a ici sa place marquée. Racontant, au chapitre LIV de sa seconde partie, son voyage aux Açores, Chateaubriand s’exprime en ces termes :

Manquant d’eau et de provisions fraîches, et nous trouvant au printemps de 1791 par la hauteur des Açores, il fut résolu que nous y relâcherions. Dans le vaisseau sur lequel je passais alors en Amérique, il y avait plusieurs prêtres français qui émigraient à Baltimore, sous la conduite du supérieur de St…, M. N… (l’abbé Nagot). Parmi ces prêtres se trouvaient quelques étrangers, en particulier M. T… (Francis Tulloch), jeune Anglais d’une excellente famille, qui s’était nouvellement converti à la religion romaine.

Et ici, en note, vient l’histoire du jeune Anglais et de ses relations avec le futur auteur du Génie du Christianisme, qui, passionnément épris, à cette date, des idés philosophiques de Rousseau, cherche à le mettre en garde contre « les prêtres » et s’efforce de le détacher de « la religion romaine ». L’épisode est curieux. On va le lire :

L’histoire de ce jeune homme est trop singulière pour n’être pas racontée, surtout écrivant en Angleterre, où elle peut intéresser plusieurs. J’invite le lecteur à la parcourir avant de continuer la lecture du chapitre.

M. T… était né d’une mère écossaise et d’un père anglais, ministre, je crois, de W. (quoique j’aie fait en vain des démarches pour trouver celui-ci, et que je puis d’ailleurs avoir oublié les vrais noms). Il servait dans l’artillerie, où son mérite l’eût sans doute bientôt fait distinguer. Peintre, musicien, mathématicien, parlant plusieurs langues, il réunissait aux avantages d’une taille élevée et d’une figure charmante les talents utiles et ceux qui nous font rechercher de la société.

M. N…, supérieur de Saint…, étant venu à Londres, je crois, en 1790, pour ses affaires, fit la connaissance de T… À l’esprit rusé d’un vieux prêtre, M. N… joignait cette chaleur d’âme qui fait aisément des prosélytes parmi des hommes d’une imagination aussi vive que celle de T… Il fut donc résolu que celui-ci passerait à Paris, renverrait de là sa commission au duc de Richmond embrasserait la religion romaine, et, entrant dans les ordres, suivrait M. N… en Amérique. La chose fut exécutée ; et T…, en dépit des lettres de sa mère, qui lui tiraient des larmes, s’embarqua pour Le Nouveau Monde.

Un de ces hasards qui décident de notre destinée m’amena sur le même vaisseau où se trouvait ce jeune homme. Je ne fus pas longtemps sans découvrir cette âme, si mal assortie avec celles qui l’environnaient ; et j’avoue que je ne pouvais cesser de m’étonner de la chance singulière qui jetait un Anglais, riche et bien né, parmi une troupe de prêtres catholiques. T…, de son côté, s’aperçut que je l’entendais ; il me recherchait, mais il craignait M. N…, qui marquait de moi une juste défiance, et redoutait une trop grande intimité entre moi et son disciple.

Cependant votre voyage se prolongeait, et nous n’avions pu encore nous ouvrir l’un à l’autre. Une nuit, enfin, nous restâmes seuls sur le gaillard, et T… me conta son histoire. Je lui représentai que, s’il croyait la religion romaine meilleure que la protestante, je n’avais rien à dire à cet égard ; mais que d’abandonner sa patrie, sa famille, sa fortune, pour aller courir à l’autre bout du monde avec un séminaire de prêtres, me paraissait une insigne folie dont il se repentirait amèrement. Je l’engageai à rompre avec M. N… : comme il lui avait confié son argent, et qu’il craignait de ne pouvoir le ravoir, je lui dis que nous partagerions ma bourse ; que mon dessein était de voyager chez les sauvages aussitôt que j’aurais remis mes lettres de recommandation au général Washington ; que, s’il voulait m’accompagner dans cette intéressante caravane, nous reviendrions ensemble en Europe ; que je passerais par amitié pour lui en Angleterre, et que j’aurais le plaisir de le ramener moi-même au sein de sa famille. Je me chargeai en même temps d’écrire à sa mère, et de lui annoncer cette heureuse nouvelle. T… me promit tout, et nous nous liâmes d’une tendre amitié.

T… était, comme moi, épris de la nature. Nous passions les nuits entières à causer sur le pont, lorsque tout dormait dans le vaisseau, qu’il ne restait plus que quelques matelots de quart ; que, toutes les voiles étant pliées, nous roulions au gré d’une lame sourde et lente, tandis qu’une mer immense s’étendait autour de nous dans les ombres, et répétait l’illumination magnifique d’un ciel chargé d’étoiles. Nos conversations alors n’étaient peut-être pas tout à fait indignes du grand spectacle que nous avions sous les yeux ; et il nous échappait de ces pensées qu’on aurait honte d’énoncer dans la société, mais qu’on serait trop heureux de pouvoir saisir et écrire. Ce fut dans une de ces belles nuits, qu’étant à environ cinquante lieues des côtes de la Virginie, et cinglant sous une légère brise de l’ouest, qui nous apportait l’odeur aromatique de la terre, il composa, pour une romance française, un air qui exhalait le sentiment entier de la scène qui l’inspira. J’ai conservé ce morceau précieux, et lorsqu’il m’arrive de le répéter dans les circonstances présentes, il fait naître en moi des émotions que peu de gens pourraient comprendre.

Avant cette époque, le vent nous ayant forcés de nous élever considérablement dans le Nord, nous nous étions trouvés dans la nécessité de faire une seconde relâche à l’île de Saint-Pierre. Durant les quinze jours que nous passâmes à terre, T… et moi nous allions courir dans les montagnes de cette île affreuse ; nous nous perdions au milieu des brouillards dont elle est sans cesse couverte. L’imagination sensible de mon ami se plaisait à ces scènes sombres et romantiques : quelquefois, errant au milieu des nuages et des bouffées de vent, en entendant les mugissements d’une mer que nous ne pouvions découvrir, égarés sur une bruyère laineuse et morte, au bord d’un torrent rouge qui roulait entre des rochers, T… s’imaginait être le barde de Cona ; et, en sa qualité de demi-Écossais, il se mettait à déclamer des passages d’Ossian, pour lesquels il improvisait des airs sauvages, qui m’ont plus d’une fois rappelé le « ’t was like the memory of joys that are past, pleasing and mournful to the soul. » Je suis bien fâché de n’avoir pas noté quelques-uns de ces chants extraordinaires, qui auraient étonné les amateurs et les artistes. Je me souviens que nous passâmes toute une après-dînée à élever quatre grosses pierres en mémoire d’un malheureux célébré dans un petit épisode à la manière d’Ossian. Nous nous rappelions alors Rousseau s’amusant à lever des rochers dans son île, pour regarder ce qui était dessous : si nous n’avions pas le génie de l’auteur de l’Émile, nous avions du moins sa simplicité. D’autres fois nous herborisions.

Mais je prévis dès lors que T… m’échapperait. Nos prêtres se mirent alors à faire des processions et voilà mon ami qui se monte la tête, court se placer dans les rangs, et se met à chanter avec les autres. J’écrivis aussi de Saint-Pierre à la mère de T… Je ne sais si ma lettre lui aura été remise, comme le gouverneur me l’avait promis ; je désire qu’elle ait été perdue, puisque j’y donnais des espérances qui n’ont pas été réalisées.

Arrivé à Baltimore, sans me dire adieu, sans paraître sensible à notre ancienne liaison, à ce que j’avais fait pour lui (m’étant attiré la haine des prêtres), T… me quitta un matin et je ne l’ai jamais revu depuis. J’essayai, mais en vain, de lui parler ; le malheureux était circonvenu, et il se laissa aller. J’ai été moins touché de l’ingratitude de ce jeune homme que de son sort : depuis ma retraite en Angleterre, j’ai fait de vaines recherches pour découvrir sa famille. Je n’avais d’autre envie que d’apprendre qu’il était heureux, et de me retirer ; car, quand je le connus, je n’étais pas alors ce que je suis : je rendais alors des services, et ce n’est pas ma manière de rappeler des liaisons passées avec des riches, lorsque je suis tombé dans l’infortune. Je me suis présenté chez l’évêque de Londres et, sur les registres qu’on m’a permis de feuilleter, je n’ai pu trouver le nom du ministre T… Il faut que je l’orthographie mal. Tout ce que je sais, c’est que T… avait un frère et que deux de ses sœurs étaient placées à la cour. J’ai peu trouver d’hommes dont le cœur fût mieux en harmonie avec le mien que celui de T… ; cependant mon ami avait dans les yeux une arrière-pensée que je ne lui aurais pas voulu. »

Lorsque Chateaubriand publia, en 1826, une nouvelle édition de l’Essai, il fit suivre la note qu’on vient de lire des lignes suivantes :

Il n’y a de passable dans cette note que mes descriptions comme voyageur. Il fallait bien, au reste, puisque j’étais philosophe, que j’eusse tous les caractères de ma secte : la fureur du propagandisme et le penchant à calomnier les prêtres. J’ai été plus heureux comme ambassadeur que je ne l’avais été comme émigré. J’ai retrouvé à Londres, en 1822, M. T…, il ne s’est point fait prêtre ; il est resté dans le monde ; il s’est marié ; il est devenu vieux comme moi ; il n’a plus d’arrière-pensée dans les yeux : son roman, ainsi que le mien, est fini.

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XII journal de voyage

Dans son Voyage en Amérique (Œuvres complètes, tome VI), Chateaubriand a donné quelques fragments de son Journal de route. Ce sont de simples notes, mais où se révèle déjà le grand peintre qu’il sera plus tard. « Rien, dit Sainte-Beuve (Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, t. i, p. 126), rien ne rend mieux l’impression vraie, toute pure, à sa source ; ce sont les cartons du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet. »

Voici quelques-unes de ces notes.

Le ciel est pur sur ma tête, l’onde limpide sous mon canot qui fuit devant une légère brise. À ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d’où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longs graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs ; à ma droite régnent de vastes prairies. À mesure que le canot avance, s’ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue ; tantôt ce sont des vallées solitaires et riantes, tantôt des collines nues ; ici c’est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres ; là c’est un bois léger d’érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle.

Liberté primitive, je te retrouve enfin ! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n’est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m’a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l’air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l’homme de la société, ou sur le mien, qu’est gravé le sceau immortel de notre origine ? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez-vous pour un mot, pour un maître ; doutez de l’existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j’irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature ; je ne reconnaîtrai de souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui d’un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes.

Sept heures du soir.

Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la fraîcheur ; les bagages ont été rembarqués ; nous avons déroulé notre voile. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de forêts ; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables : l’écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l’or brillant, le brun ardent sur le brun léger, le vert, le blanc, l’azur, lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins éclatantes. Près de nous c’était toute la variété du prisme ; loin de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient et se perdaient dans des fonds veloutés. Les arbres harmoniaient ensemble leurs formes ; les uns se déployaient en éventail, d’autres s’élevaient en cônes, d’autres s’arrondissaient en boule, d’autres étaient taillés en pyramide : mais il faut se contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.

Midi.

Il est impossible de remonter plus haut en canot ; il faut maintenant changer notre manière de voyager ; nous allons tirer notre canot à terre, prendre nos provisions, nos armes, nos fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois.

Trois heures.

Qui dira le sentiment qu’on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la création telle qu’elle sortit des mains de Dieu ? Le jour, tombant d’en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la profondeur du bois une demi-lumière changeante et mobile qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus, sur lesquels s’élèvent d’autres générations d’arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes ; trompé par un jour plus vif, j’avance à travers les herbes, les mousses, les lianes, et l’épais humus composé des débris des végétaux ; mais je n’arrive qu’à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient plus sombre ; l’œil n’aperçoit que des troncs de chênes et de noyers qui se succèdent les uns aux autres, et qui semblent se serrer en s’éloignant : l’idée de l’infini se présente à moi.

Six heures.

J’avais entrevu de nouveau une clarté et j’avais marché vers elle. Me voilà au point de lumière : triste champ plus mélancolique que les forêts qui l’environnent ! Ce champ est un ancien cimetière indien. Que je me repose un instant dans cette double solitude de la mort et de la nature : est-il un asile où j’aimasse mieux dormir pour toujours ?

Sept heures.

Ne pouvant sortir de ces bois, nous y avons campé. La réverbération de notre bûcher s’étend au loin ; éclairé en dessous par la lueur scarlatine, le feuillage paraît ensanglanté, les troncs des arbres les plus proches s’élèvent comme des colonnes de granit rouge, mais les plus distants, atteints à peine de la lumière, ressemblent, dans l’enfoncement du bois, à de pâles fantômes rangés en cercle au bord d’une nuit profonde.

Minuit.

Le feu commence à s’éteindre, le cercle de sa lumière se rétrécit. J’écoute ; un calme formidable pèse sur ces forêts ; on dirait que des silences succèdent à des silences. Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque bruit qui décèle la vie. D’où vient ce soupir ? d’un de mes compagnons : il se plaint, bien qu’il sommeille. Tu vis, donc, tu souffres : voilà l’homme.

Minuit et demie.

Le repos continue ; mais l’arbre décrépit se rompt : il tombe. Les forêts mugissent ; mille voix s’élèvent. Bientôt les bruits s’affaiblissent ; ils meurent dans des lointains presque imaginaires ; le silence envahit de nouveau le désert.

Une heure du matin.

Voici le vent ; il court sur la cime des arbres ; il les secoue en passant sur ma tête. Maintenant c’est comme le flot de la mer qui se brise tristement sur le rivage.

Les bruits ont réveillé les bruits. La forêt est toute harmonie. Est-ce les sons graves de l’orgue que j’entends, tandis que des sons plus légers errent dans les voûtes de verdure ? Un court silence succède ; la musique aérienne recommence ; partout de douces plaintes, des murmures qui renferment eux-mêmes d’autres murmures ; chaque feuille parle un langage différent, chaque brin d’herbe rend une note particulière.

Une voix extraordinaire retentit : c’est celle de cette grenouille qui imite les mugissements du taureau. De toutes les parties de la forêt les chauves-souris accrochées aux feuilles élèvent leurs chants monotones : on croit ouïr des glas continus, ou le tintement funèbre d’une cloche. Tout nous ramène à quelque idée de la mort, parce que cette idée est au fond de la vie.

Francis Tulloch

Journal de voyage

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Chateaubriand

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Le Comte du Plessix de Parscau, beau-frère de Chateaubriand

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I le comte du plessix de parscau, beau-frère de chateaubriand

Hervé-Louis-Joseph-Marie, comte du Plessix de Parscau, né à Landerneau le 31 mars 1762, était fils de Louis-Guillaume du Plessix de Parscau, lieutenant des vaisseaux du roi (mort chef d’escadre en 1786), et de Anne-Marie-Geneviève le Roy de Parjean.

À vingt ans — il était alors enseigne — il assista au siège de Gibraltar à bord du Guerrier, que commandait son père (1782-1783).

Il était lieutenant de vaisseau, lorsqu’il épousa à Saint-Malo, le 29 mai 1789, Anne Buisson de la Vigne, fille de feu Messire Alexis-Jacques Buisson de la Vigne et de Céleste Rapion de la Placelière.

Dès 1791, il émigra avec sa jeune femme et son fils âgé d’un an. Après avoir séjourné quelque temps dans le Hainaut autrichien, il entra dans le régiment d’Hector composé d’officiers de marine, fit, en qualité de capitaine la campagne de 1793-1794, et se retira en Angleterre.

En 1799, il fut envoyé par le comte d’Artois aux îles Saint-Marcouff, avec mission de recevoir, d’armer et d’équiper les royalistes qui voulaient passer en Normandie pour s’aller joindre aux troupes commandées par Frotté et le chevalier de Bruslart. De 1803 à 1807, le comte du Plessix de Parscau se fixe à Jersey où il continue de travailler pour la cause royale. En 1807 seulement, car tout espoir semblait désormais impossible, il revient en Angleterre, à Lymington. La chute de Napoléon lui rouvre les portes de la France. Il y rentre après une absence de vingt-trois ans, pendant laquelle il a perdu sa femme, morte à Lymington en 1813, et sept de ses enfants, qui tous dorment sur la terre étrangère ; il lui en reste encore six, qui voient la France pour la première fois. Pour remplacer auprès d’eux la mère morte en exil, il épouse en 1814 une femme de quarante ans, Mlle de Kermalun. Surviennent les Cent-Jours ; menacé d’être arrêté, il s’exile de nouveau, conduit sa famille à Lymington et se rend à Gand, où il présente au roi Louis XVIII deux de ses fils qui sont en état de servir, et où il retrouve son frère, le chevalier du Plessix de Parscau, et Chateaubriand, son beau-frère. Le second retour du roi met fin à son second exil. Nommé en 1816 capitaine de vaisseau, il reçoit le commandement des élèves de la marine à Brest. Chevalier de Saint-Louis depuis l’émigration, il est fait commandeur de Saint-Louis en 1823, grâce sans doute à l’appui de Chateaubriand, alors ministre. Les deux beaux-frères restèrent jusqu’à la fin dans les meilleurs termes.

Le comte du Plessix de Parscau fut promu en 1827 au grade de contre-amiral ; mais il dut bientôt prendre sa retraite, ses infirmités ne lui permettant plus de servir activement. Il est mort en son château de Kergyon le 11 octobre 1831, à l’âge de soixante-neuf ans.

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Le Comte du Plessix de Parscau, beau-frère de Chateaubriand

Le mariage de Chateaubriand

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Le mariage de Chateaubriand

Fontanes et Chateaubriand ►

II le mariage de chateaubriand.

Sainte-Beuve, dans la cinquième leçon du cours professé par lui à Liège en 1848-1849 sur Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, signalant au passage le mariage du grand écrivain, ajoute en note :

Sur ce mariage, il m’a été raconté d’étranges choses : je dirai peut être ce que j’en ai su, à la fin de ce volume.

Et il n’y a pas manqué. Dans les Notes diverses qu’il a entassées, à la fin de son livre sur et contre Chateaubriand, il se donne un mal infini pour accréditer sur le mariage du poète et de Mlle Buisson de La Vigne certaine historiette, qu’il raconte en ces termes :

Le mariage de M. de Chateaubriand a été, dans le temps, l’objet de procès et d’assertions contradictoires singulières. Revenu d’Amérique, et à la veille d’émigrer, M. de Chateaubriand épousa, au commencement de 1792, Mlle Céleste de La Vigne-Buisson, petite-fille de M. de La Vigne-Buisson, qui avait été gouverneur de la Compagnie des Indes à Pondichéry.

Sainte-Beuve reproduit ici le récit du mariage d’après les Mémoires d’Outre-tombe, et il reprend :

Mais voici bien autre chose. Ce n’est plus du côté d’un oncle maternel démocrate que le mariage est attaqué, c’est du côté de l’oncle paternel, et dans un esprit tout différent. M. de Chateaubriand va se trouver entre deux oncles. Je cite mes auteurs. M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits), raconte qu’étant entré en service dans la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. La Vigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l’auteur d’Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet : « Je le connais ; il a épousé ma nièce, et il l’a épousée de force. » Et il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Mlle de La Vigne, aurait imaginé de l’épouser comme dans les comédies, d’une façon postiche, en se servant d’un de ses gens comme prêtre et d’un autre comme témoin. Ce qu’ayant appris, l’oncle Buisson serait parti, muni d’une paire de pistolets et accompagné d’un vrai prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu : « Vous allez maintenant, monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l’heure. » Ce qui fut fait.

M. de Pongerville, étant à Saint-Malo en 1851, y connut un vieil avocat de considération, qui lui raconta le même fait, et exactement avec les mêmes circonstances.

Naturellement, dans ses Mémoires, M. de Chateaubriand n’a touché mot de cela : il n’a parlé que du procès fait à l’instigation de l’autre oncle. Faut-il croire que, selon le désir de sa mère, ayant à se marier devant un prêtre non assermenté, et s’étant engagé à en trouver un, il ait imaginé, dans son indifférence et son irrévérence d’alors, de s’en dispenser en improvisant l’étrange comédie à laquelle l’oncle de sa femme serait venu mettre bon ordre ? — Ce point de sa vie, si on le pouvait, serait à éclaircir et l’on comprendrait mieux encore par là les chagrins qu’il donna à sa mère, chagrins causés, dit-il, par ses égarements, et le mouvement de repentir qu’il dut éprouver plus tard en apprenant sa mort avant d’avoir pu la revoir et l’embrasser.

Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne ce qu’il fallait penser des étranges choses qu’il nous raconte, et qui auraient eu besoin, pour être admises, d’une autre autorité que celle de M. Viennet, qui n’a jamais réussi que ses Fables. Très pieuses, ayant en horreur les prêtres intrus, la mère et les sœurs de Chateaubriand étaient sans nul doute restées en rapports avec des prêtres non assermentés, lesquels d’ailleurs, au commencement de 1792, étaient encore nombreux en Bretagne. Elles ne pouvaient donc avoir aucune peine à en trouver un, pour bénir le mariage de leur fils et de leur frère, et ce sont elles, bien évidemment, qui se sont chargées de le procurer. Elles n’auront pas laissé ce soin à Chateaubriand, qui débarquait d’Amérique et ne connaissait plus guère personne à Saint-Malo. Le récit des Mémoires d’Outre-tombe a donc pour lui toutes les vraisemblances, tandis que la version où s’est complu Sainte-Beuve sonne le faux à chaque ligne. Elle a d’ailleurs contre elle des documents authentiques, des pièces irréfragables. M. Charles Cunat a relevé sur les registres de l’état civil de Saint-Malo les extraits qui suivent :

Du dimanche 18 mars 1792.

Il y a eu promesse de mariage entre :

François-Auguste-René de Chateaubriand, fils mineur de feu René-Auguste et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu Alexis-Jacques et de feue dame Céleste Rapion, tous deux originaires et domiciliés de cette ville : 1er et 3e bans.

Lundi 19 mars 1792.

François-Auguste-René de Chateaubriand, fils second et mineur de feu René-Auguste de Chateaubriand et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis-Jacques Buisson et dame Céleste Rapion de la Placelière, tous deux originaires et domiciliés de cette ville, ont reçu de moi, soussigné curé, la bénédiction nuptiale dans l’église paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en conséquence d’une bannie faite au prône de notre messe paroissiale, sans opposition, et de la dispense du temps prohibé et de deux bans. La présente cérémonie faite en vertu de deux décrets émanés de la justice de cette ville, attendu la minorité des parties contractantes, en présence de François-André Buisson, Jean-François Leroy, Michel-Thomas Bassinot et Charles Malapert, qui ont attesté le domicile et la liberté des parties ; et ont signé avec les époux :

Céleste Buisson, François de Chateaubriand, François-Auguste Buisson, Michel Bassinot, Malapert fils, Leroy.

Duhamel, curé.

Ce mariage du 19 mars, célébré publiquement, régulièrement, après la publication des bans, après deux décrets émanés de la justice de paix, exclut nécessairement le prétendu mariage au pistolet et à la minute de l’oncle Buisson.

Mais il y a plus. Cet oncle Buisson, « le riche négociant de Lorient », n’a jamais existé. La famille de La Vigne n’a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage à Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée.

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