Mémoires d’outre-tombe (page 28)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La domesticité et l’armée, l’antichambre et la tente, avaient leurs représentants à Sainte-Hélène : un serviteur, estimable par sa fidélité au maître qu’il avait choisi, était venu se placer près de Napoléon comme un écho à son service. La simplicité répétait la fable, en lui donnant un accent de sincérité. Bonaparte était la Destinée ; comme elle, il trompait dans la forme les esprits fascinés ; mais au fond de ses impostures, on entendait retentir cette vérité inexorable : « Je suis ! » Et l’univers en a senti le poids.

L’auteur de l’ouvrage le plus accrédité sur Sainte-Hélène expose la théorie qu’inventait Napoléon au profit des meurtriers ; l’exilé volontaire tient pour parole d’Évangile un homicide bavardage à prétention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de Napoléon telle qu’il voulait l’arranger, et comme il prétendait qu’elle fût écrite. Il laissait ses instructions à ses néophytes : M. le comte de Las Cases apprenait sa leçon sans s’en apercevoir ; le prodigieux captif, errant dans des sentiers solitaires, entraînait après lui par des mensonges son crédule adorateur, de même qu’Hercule suspendait les hommes à sa bouche par des chaînes d’or.

« La première fois, dit l’honnête chambellan, que j’entendis Napoléon prononcer le nom du duc d’Enghien, j’en devins rouge d’embarras. Heureusement, je marchais à sa suite dans un sentier étroit, autrement il n’eût pas manqué de s’en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la première fois, l’empereur développa l’ensemble de cet événement, ses détails, ses accessoires ; lorsqu’il exposa divers motifs avec sa logique serrée, lumineuse, entraînante, je dois confesser que l’affaire me semblait prendre à mesure une face nouvelle… L’empereur traitait souvent ce sujet, ce qui m’a servi à remarquer dans sa personne des nuances caractéristiques très prononcées. J’ai pu voir à cette occasion très distinctement en lui, et maintes fois, l’homme privé se débattant avec l’homme public, et les sentiments naturels de son cœur aux prises avec ceux de sa fierté et de la dignité de sa position. Dans l’abandon de l’intimité, il ne se montrait pas indifférent au sort du malheureux prince ; mais, sitôt qu’il s’agissait du public, c’était toute autre chose. Un jour, après avoir parlé avec moi du sort et de la jeunesse de l’infortuné, il termina en disant : — « Et j’ai appris depuis, mon cher, qu’il m’était favorable ; on m’a assuré qu’il ne parlait pas de moi sans quelque admiration ; et voilà pourtant la justice distributive d’ici-bas ! » — Et ces dernières paroles furent dites avec une telle expression, tous les traits de la figure se montraient en telle harmonie avec elles, que si celui que Napoléon plaignait eût été dans ce moment en son pouvoir, je suis bien sûr que, quels qu’eussent été ses intentions ou ses actes, il eût été pardonné avec ardeur… L’empereur avait coutume de considérer cette affaire sous deux rapports très distincts : celui du droit commun ou de la justice établie, et celui du droit naturel ou des écarts de la violence.

« Avec nous et dans l’intimité, l’empereur disait que la faute, au dedans, pourrait en être attribuée à un excès de zèle ; autour de lui, ou à des vues privées, ou enfin à des intrigues mystérieuses. Il disait qu’il avait été poussé inopinément, qu’on avait pour ainsi dire surpris ses idées, précipité ses mesures, enchaîné ses résultats. « Assurément, disait-il, si j’eusse été instruit à temps de certaines particularités concernant les opinions et le naturel du prince ; si surtout j’avais vu la lettre qu’il m’écrivit et qu’on ne me remit, Dieu sait par quels motifs, qu’après qu’il n’était plus, bien certainement j’eusse pardonné. » Et il nous était aisé de voir que le cœur et la nature seuls dictaient ces paroles à l’empereur, et seulement pour nous ; car il se serait senti humilié qu’on pût croire un instant qu’il cherchait à se décharger sur autrui, ou descendît à se justifier ; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité, étaient telles qu’en parlant à des étrangers ou dictant sur ce sujet pour le public, il se restreignait à dire que, s’il eût eu connaissance de la lettre du prince, peut-être lui eût-il fait grâce, vu les grands avantages politiques qu’il en eût pu recueillir ; et, traçant de sa main ses dernières pensées, qu’il suppose devoir être consacrées parmi les contemporains et dans la postérité, il prononce sur ce sujet, qu’il regarde comme un des plus délicats pour sa mémoire, que si c’était à refaire, il le ferait encore. »

Ce passage, quant à l’écrivain, a tous les caractères de la plus parfaite sincérité ; elle brille jusque dans la phrase où M. le comte de las Cases déclare que Bonaparte aurait pardonné avec ardeur à un homme qui n’était pas coupable. Mais les théories du chef sont les subtilités à l’aide desquelles on s’efforce de concilier ce qui est inconciliable. En faisant la distinction du droit commun ou de la justice établie, et du droit naturel ou des écarts de la violence, Napoléon semblait s’arranger d’un sophisme dont, au fond, il ne s’arrangeait pas ! Il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu’il avait soumis le monde. Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs et aux petites gens, lorsqu’ils ont commis une faute, est de la vouloir faire passer pour l’œuvre du génie, pour une vaste combinaison que le vulgaire ne peut comprendre. L’orgueil dit ces choses-là, et la sottise les croit. Bonaparte regardait sans doute comme la marque d’un esprit dominateur cette sentence qu’il débitait dans sa componction de grand homme : « Mon cher, voilà pourtant la justice distributive d’ici-bas !» Attendrissement vraiment philosophique ! Quelle impartialité ! comme elle justifie, en le mettant sur le compte du destin, le mal qui est venu de nous-mêmes ! On pense tout excuser maintenant lorsqu’on s’est écrié : « Que voulez-vous ? c’était ma nature, c’était l’infirmité humaine. » Quand on a tué son père, on répète : « Je suis fait comme cela ! » Et la foule reste là bouche béante, et l’on examine le crâne de cette puissance et l’on reconnaît qu’elle était faite comme cela. Et que m’importe que vous soyez fait comme cela ! Dois-je subir cette façon d’être ? Ce serait un beau chaos que le monde, si tous les hommes qui sont faits comme cela venaient à vouloir s’imposer les uns aux autres. Lorsqu’on ne peut effacer ses erreurs, on les divinise ; on fait un dogme de ses torts, on change en religion des sacrilèges, et l’on se croirait apostat de renoncer au culte de ses iniquités.

Une grave leçon est à tirer de la vie de Bonaparte. Deux actions, toutes deux mauvaises, ont commencé et amené sa chute : la mort du duc d’Enghien, la guerre d’Espagne. Il a beau passer dessus avec sa gloire, elles sont demeurées là pour le perdre. Il a péri par le côté même où il s’était cru fort, profond, invincible, lorsqu’il violait les lois de la morale en négligeant et dédaignant sa vraie force, c’est-à-dire ses qualités supérieures dans l’ordre et l’équité. Tant qu’il ne fit qu’attaquer l’anarchie et les étrangers ennemis de la France, il fut victorieux ; il se trouva dépouillé de sa vigueur aussitôt qu’il entra dans les voies corrompues : le cheveu coupé par Dalila n’est autre chose que la perte de la vertu. Tout crime porte en soi une incapacité radicale et un germe de malheur : pratiquons donc le bien pour être heureux, et soyons justes pour être habiles.

En preuve de cette vérité, remarquez qu’au moment même de la mort du prince, commença la dissidence qui, croissant en raison de la mauvaise fortune, détermina la chute de l’ordonnateur de la tragédie de Vincennes. Le cabinet de Russie, à propos de l’arrestation du duc d’Enghien, adressa des représentations vigoureuses contre la violation du territoire de l’Empire : Bonaparte sentit le coup, et répondit, dans le Moniteur, par un article foudroyant qui rappelait la mort de Paul Ier. À Saint-Pétersbourg, un service funèbre avait été célébré pour le jeune Condé. Sur le cénotaphe on lisait : « Au duc d’Enghien quem devoravit bellua corsica. » Les deux puissants adversaires se réconcilièrent en apparence dans la suite ; mais la blessure mutuelle que la politique avait faite, et que l’insulte élargit, leur resta au cœur : Napoléon ne se crut vengé que quand il vint coucher à Moscou ; Alexandre ne fut satisfait que quand il entra dans Paris.

La haine du cabinet de Berlin sortit de la même origine : j’ai parlé de la noble lettre de M. de Laforest, dans laquelle il racontait à M. de Talleyrand l’effet qu’avait produit le meurtre du duc d’Enghien à la cour de Potsdam. Madame de Staël était en Prusse lorsque la nouvelle de Vincennes arriva. « Je demeurais à Berlin, dit-elle, sur le quai de la Sprée, et mon appartement était au rez-de-chaussée. Un matin, à huit heures, on m’éveilla pour me dire que le prince Louis-Ferdinand était à cheval sous mes fenêtres, et me demandait de venir lui parler. — « Savez-vous, me dit-il, que le duc d’Enghien a été enlevé sur le territoire de Baden, livré à une commission militaire, et fusillé vingt-quatre heures après son arrivée à Paris ? — Quelle folie ! lui répondis-je ; ne voyez-vous pas que ce sont les ennemis de la France qui ont fait circuler ce bruit ? En effet, je l’avoue, ma haine, quelque forte qu’elle fût contre Bonaparte, n’allait pas jusqu’à me faire croire à la possibilité d’un tel forfait. — Puisque vous doutez de ce que je vous dis, me répondit le prince Louis, je vais vous envoyer le Moniteur, dans lequel vous lirez le jugement. Il partit à ces mots, et l’expression de sa physionomie présageait la vengeance ou la mort. Un quart d’heure après, j’eus entre les mains ce Moniteur du 21 mars (30 pluviôse), qui contenait un arrêt de mort prononcé par la commission militaire, séant à Vincennes, contre le nommé Louis d’Enghien ! C’est ainsi que des Français désignaient le petit-fils des héros qui ont fait la gloire de leur patrie ! Quand on abjurerait tous les préjugés d’illustre naissance, que le retour des formes monarchiques devait nécessairement rappeler, pourrait-on blasphémer ainsi les souvenirs de la bataille de Lens et de celle de Rocroi ? Ce Bonaparte qui en a tant gagné, des batailles, ne sait pas même les respecter ; il n’y a ni passé ni avenir pour lui ; son âme impérieuse et méprisante ne veut rien reconnaître de sacré pour l’opinion ; il n’admet le respect que pour la force existante. Le prince Louis m’écrivait en commençant son billet par ces mots : — Le nommé Louis de Prusse fait demander à madame de Staël, etc. — Il sentait l’injure faite au sang royal dont il sortait, au souvenir des héros parmi lesquels il brûlait de se placer. Comment, après cette horrible action, un seul roi de l’Europe a-t-il pu se lier avec un tel homme ? La nécessité ! dira-t-on. Il y a un sanctuaire de l’âme où jamais son empire ne doit pénétrer ; s’il n’en était pas ainsi, que serait la vertu sur la terre ? Un amusement libéral qui ne conviendrait qu’aux paisibles loisirs des hommes privés ? »

Ce ressentiment du prince, qu’il devait payer de sa vie, durait encore lorsque la campagne de Prusse s’ouvrit, en 1806. Frédéric-Guillaume, dans son manifeste du 9 octobre, dit : « Les Allemands n’ont pas vengé la mort du duc d’Enghien ; mais jamais le souvenir de ce forfait ne s’effacera parmi eux. »

Ces particularités historiques, peu remarquées, méritaient de l’être ; car elles expliquent des inimitiés dont on serait embarrassé de trouver ailleurs la cause première, et elles découvrent en même temps ces degrés par lesquels la Providence conduit la destinée d’un homme, pour arriver de la faute au châtiment.

Heureuse, du moins, ma vie qui ne fut ni troublée par la peur, ni atteinte par la contagion, ni entraînée par les exemples ! La satisfaction que j’éprouve aujourd’hui de ce que je fis alors, me garantit que la conscience n’est pas une chimère. Plus content que tous ces potentats, que toutes ces nations tombées aux pieds du glorieux soldat, je relis avec un orgueil pardonnable cette page qui m’est restée comme mon seul bien et que je ne dois qu’à moi. En 1807, le cœur encore ému du meurtre que je viens de raconter, j’écrivais ces lignes ; elles firent supprimer le Mercure et exposèrent de nouveau ma liberté :

« Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Si le rôle de l’historien est beau, il est souvent dangereux ; mais il est des autels comme celui de l’honneur, qui, bien qu’abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n’est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n’y a point d’héroïsme à la tenter ; les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu’importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ? »

La mort du duc d’Enghien, en introduisant un autre principe dans la conduite de Bonaparte, décomposa sa correcte intelligence : il fut obligé d’adopter, pour lui servir de bouclier, des maximes dont il n’eut pas à sa disposition la force entière, car il les faussait incessamment par sa gloire et par son génie. Il devint suspect ; il fit peur ; on perdit confiance en lui et dans sa destinée ; il fut contraint de voir, sinon de rechercher, des hommes qu’il n’aurait jamais vus et, qui, par son action, se croyaient devenus ses égaux : la contagion de leur souillure le gagnait. Il n’osait rien leur reprocher, car il n’avait plus la liberté vertueuse du blâme. Ses grandes qualités restèrent les mêmes, mais ses bonnes inclinations s’altérèrent et ne soutinrent plus ses grandes qualités ; par la corruption de cette tache originelle sa nature se détériora. Dieu commanda à ses anges de déranger les harmonies de cet univers, d’en changer les lois, de l’incliner sur ses pôles : « Les anges, dit Milton, poussèrent avec effort obliquement le centre du monde… le soleil reçut l’ordre de détourner ses rênes du chemin de l’équateur… Les vents déchirèrent les bois et bouleversèrent les mers. »

They with labor push’d

Oblique the centric globe… the sun

Was bid turn reins from th’ equinoctial road

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . (winds)

… rend the woods, and seas upturn.

Les cendres de Bonaparte seront-elles exhumées comme l’ont été celles du duc d’Enghien ? Si j’avais été le maître, cette dernière victime dormirait encore sans honneurs dans le fossé du château de Vincennes. Cet excommunié eût été laissé, à l’instar de Raymond de Toulouse, dans un cercueil ouvert ; nulle main d’homme n’aurait osé dérober sous une planche la vue du témoin des jugements incompréhensibles et des colères de Dieu. Le squelette abandonné du duc d’Enghien et le tombeau désert de Napoléon à Sainte-Hélène feraient pendant : il n’y aurait rien de plus remémoratif que ces restes en présence aux deux bouts de la terre.

Du moins, le duc d’Enghien n’est pas demeuré sur le sol étranger, ainsi que l’exilé des rois : celui-ci a pris soin de rendre à celui-là sa patrie, un peu durement il est vrai ; mais sera-ce pour toujours ? La France (tant de poussières vannées par le souffle de la Révolution l’attestent) n’est pas fidèle aux ossements. Le vieux Condé dans son testament, déclare qu’il n’est pas sûr du pays qu’il habitera le jour de sa mort. Ô Bossuet ! que n’auriez-vous point ajouté au chef-d’œuvre de votre éloquence, si, lorsque vous parliez sur le cercueil du grand Condé, vous eussiez pu prévoir l’avenir !

C’est ici même, c’est à Chantilly qu’est né le duc d’Enghien : Louis-Antoine-Henri de Bourbon, né le 2 août 1772, à Chantilly, dit l’arrêt de mort. C’est sur cette pelouse qu’il joua dans son enfance : la trace de ses pas s’est effacée. Et le triomphateur de Fribourg, de Nordlingen, de Lens, de Senef, où est-il allé avec ses mains victorieuses et maintenant défaillantes ? Et ses descendants, le Condé de Johannisberg et de Berstheim ; et son fils, et son petit-fils, où sont-ils ? Ce château, ces jardins, ces jets d’eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit, que sont-ils devenus ? Des statues mutilées, des lions dont on restaure la griffe ou la mâchoire ; des trophées d’armes sculptés dans un mur croulant ; des écussons à fleur de lis effacées ; des fondements de tourelles rasées ; quelques coursiers de marbre au-dessus des écuries vides que n’anime plus de ses hennissements le cheval de Rocroi ; près d’un manège une haute porte non achevée : voilà ce qui reste des souvenirs d’une race héroïque ; un testament noué par un cordon a changé les possesseurs de l’héritage.

À diverses reprises, la forêt entière est tombée sous la cognée. Des personnages des temps écoulés ont parcouru ces chasses aujourd’hui muettes, jadis retentissantes. Quel âge et quelles passions avaient-ils, lorsqu’ils s’arrêtaient au pied de ces chênes ? Ô mes inutiles Mémoires, je ne pourrais maintenant vous dire :

Qu’à Chantilly Condé vous lise quelquefois ;

Qu’Enghien en soit touché !

Hommes obscurs, que sommes-nous auprès de ces hommes fameux ? Nous disparaîtrons sans retour : vous renaîtrez, œillet de poète, qui reposez sur ma table auprès de ce papier, et dont j’ai cueilli la petite fleur attardée parmi les bruyères ; mais nous, nous ne revivrons pas avec la solitaire parfumée qui m’a distrait.

LIVRE IV

Année de ma vie 1804. — Je viens demeurer rue Miromesnil. — Verneuil. — Alexis de Tocqueville. — Le Ménil. — Mézy. — Méréville. — Mme de Coislin. — Voyage à Vichy, en Auvergne et au mont Blanc. — Retour à Lyon. — Course à la Grande Chartreuse. — Mort de Mme de Caud. — Années de ma vie 1805 et 1806. — Je reviens à Paris. — Je pars pour le Levant. — Je m’embarque à Constantinople sur un bâtiment qui portait des pèlerins pour la Syrie. — De Tunis jusqu’à ma rentrée en France par l’Espagne. — Réflexions sur mon voyage. — Mort de Julien.

Désormais, à l’écart de la vie active, et néanmoins sauvé par la protection de madame Bacciochi de la colère de Bonaparte, je quittai mon logement provisoire rue de Beaune, et j’allai demeurer rue de Miromesnil. Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tolendal et madame Denain, sa mieux aimée, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier et j’avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M. Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main, qu’il voyait transparente et décharnée : c’était une illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte ; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain vague que l’on appelait la Butte-aux-Lapins. La Butte-aux-Lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, d’où j’étais parti avec mon frère pour l’émigration, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné ; la Révolution y commença parmi les orgies du duc d’Orléans : cette retraite avait été embellie de nudités de marbre et de ruines factices, symbole de la politique légère et débauchée qui allait couvrir la France de prostituées et de débris.

Je ne m’occupais de rien ; tout au plus m’entretenais-je dans le parc avec quelques sapins, ou causais-je du duc d’Enghien avec trois corbeaux, au bord d’une rivière artificielle cachée sous un tapis de mousse verte. Privé de ma légation alpestre et de mes amitiés de Rome, de même que j’avais été tout à coup séparé de mes attachements de Londres, je ne savais que faire de mon imagination et de mes sentiments ; je les mettais tous les soirs à la suite du soleil, et ses rayons ne les pouvaient emporter sur les mers. Je rentrais, et j’essayais de m’endormir au bruit de mon peuplier.

Pourtant ma démission avait accru ma renommée : un peu de courage sied toujours bien en France. Quelques-unes des personnes de l’ancienne société de madame de Beaumont m’introduisirent dans de nouveaux châteaux.

M. de Tocqueville, beau-frère de mon frère et tuteur de mes deux neveux orphelins, habitait le château de madame de Senozan : c’étaient partout des héritages d’échafaud. Là, je voyais croître mes neveux avec leurs trois cousins de Tocqueville, entre lesquels s’élevait Alexis, auteur de la Démocratie en Amérique. Il était plus gâté à Verneuil que je ne l’avais été à Combourg. Est-ce la dernière renommée que j’aurai vue ignorée dans ses langes ? Alexis de Tocqueville a parcouru l’Amérique civilisée dont j’ai parcouru les forêts.

Verneuil a changé de maître ; il est devenu possession de madame de Saint-Fargeau, célèbre par son père et par la Révolution qui l’adopta pour fille.

Près de Mantes, au Ménil, était madame de Rosambo : mon neveu, Louis de Chateaubriand, se maria dans la suite à mademoiselle d’Orglandes, nièce de madame de Rosanbo : celle-ci ne promène plus sa beauté autour de l’étang et sous les hêtres du manoir ; elle a passé. Quand j’allais de Verneuil au Ménil, je rencontrais Mézy sur la route : madame de Mézy était le roman renfermé dans la vertu et la douleur maternelle. Du moins si son enfant qui tomba d’une fenêtre et se brisa la tête avait pu, comme les jeunes cailles que nous chassions, s’envoler par-dessus le château et se réfugier dans l’Île-Belle, île riante de la Seine : Coturnix per stipulas pascens !

De l’autre côté de cette Seine, non loin du Marais, madame de Vintimille m’avait présenté à Méréville. Méréville était une oasis créée par le sourire d’une muse, mais d’une de ces muses que les poètes gaulois appellent les docte fées. Ici les aventures de Blanca et de Velléda furent lues devant d’élégantes générations, lesquelles, s’échappant les unes des autres comme des fleurs, écoutent aujourd’hui les plaintes de mes années.

Peu à peu mon intelligence fatiguée de repos, dans ma rue de Miromesnil, vit se former de lointains fantômes. Le Génie du christianisme m’inspira l’idée de faire la preuve de cet ouvrage, en mêlant des personnages chrétiens à des personnages mythologiques. Une ombre, que longtemps après j’appelai Cymodocée, se dessina vaguement dans ma tête, aucun trait n’en était arrêté. Une fois Cydomocée devinée, je m’enfermai avec elle, comme cela m’arrive toujours avec les filles de mon Imagination ; mais, avant qu’elles soient sorties de l’état de rêve et qu’elles soient arrivées des bords du Léthé par la porte d’ivoire, elles changent souvent de forme. Si je les crée par amour, je les défais par amour, et l’objet unique et chéri que je présente ensuite à la lumière est le produit de mille infidélités.

Je ne demeurai qu’un an dans la rue de Miromesnil, car la maison fut vendue. Je m’arrangeai avec madame la marquise de Coislin, qui me loua l’attique de son hôtel, place Louis XV.

Madame de Coislin était une femme du plus grand air. Âgée de près de quatre-vingts ans, ses yeux fiers et dominateurs avaient une expression d’esprit et d’ironie. Madame de Coislin n’avait aucunes lettres, et s’en faisait gloire ; elle avait passé à travers le siècle voltairien sans s’en douter ; si elle en avait conçu une idée quelconque, c’était comme d’un temps de bourgeois diserts. Ce n’est pas qu’elle parlât jamais de sa naissance ; elle était trop supérieure pour tomber dans un ridicule : elle savait très bien voir les petites gens sans déroger ; mais enfin, elle était née du premier marquis de France. Si elle venait de Drogon de Nesle, tué dans la Palestine en 1096 ; de Raoul de Nesle, connétable et armé chevalier par Louis IX ; de Jean II de Nesle, régent de France pendant la dernière croisade de saint Louis, madame de Coislin avouait que c’était une bêtise du sort dont on ne devait pas la rendre responsable ; elle était naturellement de la cour, comme d’autres plus heureux sont de la rue, comme on est cavale de race ou haridelle de fiacre : elle ne pouvait rien à cet accident, et force lui était de supporter le mal dont il avait plu au ciel de l’affliger.

Madame de Coislin avait-elle eu des liaisons avec Louis XV ? elle ne me l’a jamais avoué : elle convenait pourtant qu’elle avait été fort aimée, mais elle prétendait avoir traité le royal amant avec la dernière rigueur. « Je l’ai vu à mes pieds, me disait-elle, il avait des yeux charmants et son langage était séducteur. Il me proposa un jour de me donner une toilette de porcelaine comme celle que possédait madame de Pompadour. — Ah ! sire, m’écriai-je, ce serait donc pour me cacher dessous ! »

Par un singulier hasard j’ai retrouvé cette toilette chez la marquise de Conyngham, à Londres ; elle l’avait reçue de George IV, et me la montrait avec une amusante simplicité.

Madame de Coislin habitait dans son hôtel une chambre s’ouvrant sous la colonnade qui correspond à la colonnade du Garde-Meuble. Deux marines de Vernet, que Louis le Bien-Aimé avait données à la noble dame, étaient accrochées sur une vieille tapisserie de satin verdâtre. Madame de Coislin restait couchée jusqu’à deux heures après midi, dans un grand lit à rideaux également de soie verte, assise et soutenue par des oreillers ; une espèce de coiffe de nuit mal attachée sur sa tête laissait passer ses cheveux gris. Des girandoles de diamants montés à l’ancienne façon descendaient sur les épaulettes de son manteau de lit semé de tabac, comme au temps des élégantes de la Fronde. Autour d’elle, sur la couverture, gisaient éparpillées des adresses de lettres, détachées des lettres mêmes, et sur lesquelles adresses madame de Coislin écrivait en tous sens ses pensées : elle n’achetait point de papier, c’était la poste qui le lui fournissait. De temps en temps, une petite chienne appelée Lili mettait le nez hors de ses draps, venait m’aboyer pendant cinq ou six minutes et rentrait en grognant dans le chenil de sa maîtresse. Ainsi le temps avait arrangé les jeunes amours de Louis XV.

Madame de Châteauroux et ses deux sœurs étaient cousines de madame de Coislin : celle-ci n’aurait pas été d’humeur, ainsi que madame de Mailly, repentante et chrétienne, à répondre à un homme qui l’insultait dans l’église Saint-Roch, par un nom grossier : « Mon ami, puisque vous me connaissez, priez Dieu pour moi. »

Madame de Coislin, avare de même que beaucoup de gens d’esprit, entassait son argent dans des armoires. Elle vivait toute rongée d’une vermine d’écus qui s’attachait à sa peau : ses gens la soulageaient. Quand je la trouvais plongée dans d’inextricables chiffres, elle me rappelait l’avare Hermocrate, qui, dictant son testament, s’était institué son héritier. Elle donnait cependant à dîner par hasard ; mais elle déblatérait contre le café que personne n’aimait, suivant elle, et dont on n’usait que pour allonger le repas.

Madame de Chateaubriand fit un voyage à Vichy avec madame de Coislin et le marquis de Nesle ; le marquis courait en avant et faisait préparer d’excellents dîners. Madame de Coislin venait à la suite, et ne demandait qu’une demi-livre de cerises. Au départ, on lui présentait d’énormes mémoires, alors c’était un train affreux. Elle ne voulait entendre qu’aux cerises ; l’hôte lui soutenait que, soit que l’on mangeât, ou qu’on ne mangeât pas, l’usage, dans une auberge, était de payer le dîner.

Madame de Coislin s’est fait un illuminisme à sa guise. Crédule ou incrédule, le manque de foi la portait à se moquer des croyances dont la superstition lui faisait peur. Elle avait rencontré madame de Krüdener ; la mystérieuse Française n’était illuminée que sous bénéfice d’inventaire ; elle ne plut pas à la fervente Russe, laquelle ne lui agréa pas non plus. Madame de Krüdener dit passionnément à madame de Coislin : « Madame, quel est votre confesseur intérieur ? — Madame, répliqua madame de Coislin, je ne connais point mon confesseur intérieur ; je sais seulement que mon confesseur est dans l’intérieur de son confessionnal. » Sur ce, les deux dames ne se virent plus.

Madame de Coislin se vantait d’avoir introduit une nouveauté à la cour, la mode des chignons flottants, malgré la reine Marie Leczinska, fort pieuse, qui s’opposait à cette dangereuse innovation. Elle soutenait qu’autrefois une personne comme il faut ne se serait jamais avisée de payer son médecin. Se récriant contre l’abondance du linge de femme : « Cela sent la parvenue, disait-elle ; nous autres, femmes de la cour, nous n’avions que deux chemises ; on les renouvelait quand elles étaient usées ; nous étions vêtues de robes de soie, et nous n’avions pas l’air de grisettes comme ces demoiselles de maintenant. »

Madame Suard, qui demeurait rue Royale, avait un coq dont le chant, traversant l’intérieur des cours, importunait madame de Coislin. Elle écrivit à madame Suard : « Madame faites couper le cou à votre coq. » Madame Suard renvoya le messager avec ce billet : « Madame, j’ai l’honneur de vous répondre que je ne ferai pas couper le cou à mon coq. » La correspondance en demeura là. Madame de Coislin dit à madame de Chateaubriand : « Ah ! mon cœur, dans quel temps nous vivons ! C’est pourtant cette fille de Panckouke, la femme de ce membre de l’Académie, vous savez ? »

M. Hennin, ancien commis des affaires étrangères, et ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. Il lisait un jour à madame de Coislin une description : une amante en larmes et abandonnée pêchait mélancoliquement un saumon. Madame de Coislin, qui s’impatientait et n’aimait pas le saumon, interrompit l’auteur, et lui dit de cet air sérieux qui la rendait si comique : « Monsieur Hennin, ne pourriez-vous faire prendre un autre poisson à cette dame ? »

Les histoires que faisait madame de Coislin ne pouvaient se retenir, car il n’y avait rien dedans ; tout était dans la pantomime, l’accent et l’air de la conteuse : jamais elle ne riait. Il y avait un dialogue entre monsieur et madame Jacqueminot, dont la perfection passait tout. Lorsque, dans la conversation entre les deux époux, madame Jacqueminot répliquait : « Mais, monsieur Jacqueminot ! » ce nom était prononcé d’un tel ton qu’un fou rire vous saisissait. Obligée de le laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, en prenant du tabac.

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