Mémoires d’outre-tombe (page 27)
« C’est à cet instant qu’un homme, qui s’était constamment tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais à l’instant, si je ne réfléchissais que, même en me défendant, il ne me convient pas d’accuser… — Que faites-vous là ? me dit-il en s’approchant de moi. — J’écris au premier consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le vœu du conseil et celui du condamné. — Votre affaire est finie, me dit-il en reprenant la plume : maintenant cela me regarde.
« J’avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec moi, qu’il voulait dire : Cela me regarde d’avertir le premier consul. La réponse, entendue en ce sens, nous laissait l’espoir que l’avertissement n’en serait pas moins donné. Et comment nous serait-il venu à l’idée que qui que ce fût auprès de nous avait l’ordre de négliger les formalités voulues par les lois ? »
Tout le secret de cette funèbre catastrophe est dans cette déposition. Le vétéran qui, toujours près de mourir sur le champ de bataille, avait appris de la mort le langage de la vérité, conclut par ces dernières paroles :
« Je m’entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule contigu à la salle des délibérations. Des conversations particulières s’étaient engagées ; j’attendais ma voiture, qui n’ayant pu entrer dans la cour intérieure, non plus que celles des autres membres, retarda mon départ et le leur ; nous étions nous-mêmes enfermés, sans que personne pût communiquer au dehors, lorsqu’une explosion se fit entendre : bruit terrible qui retentit au fond de nos âmes et les glaça de terreur et d’effroi.
« Oui, je le jure au nom de tous mes collègues, cette exécution ne fut point autorisée par nous : notre jugement portait qu’il en serait envoyé une expédition au ministre de la guerre, au grand juge ministre de la justice, et au général en chef gouverneur de Paris.
« L’ordre d’exécution ne pouvait être régulièrement donné que par ce dernier ; les copies n’étaient point encore expédiées ; elles ne pouvaient pas être terminées avant qu’une partie de la journée ne fût écoulée. Rentré dans Paris, j’aurais été trouver le gouverneur, le premier consul, que sais-je ! Et tout à coup un bruit affreux vient nous révéler que le prince n’existe plus !
« Nous ignorions si celui qui a si cruellement précipité cette exécution funeste avait des ordres : s’il n’en avait point, lui seul est responsable ; s’il en avait, la commission, étrangère à ces ordres, la commission, tenue en chartre privée, la commission, dont le dernier vœu était pour le salut du prince, n’a pu ni en prévenir ni en empêcher l’effet. On ne peut l’en accuser.
« Vingt ans écoulés n’ont point adouci l’amertume de mes regrets. Que l’on m’accuse d’ignorance, d’erreur, j’y consens ; qu’on me reproche une obéissance à laquelle aujourd’hui je saurais bien me soustraire dans de pareilles circonstances ; mon attachement à un homme que je croyais destiné à faire le bonheur de mon pays ; ma fidélité à un gouvernement que je croyais légitime alors et qui était en possession de mes serments ; mais qu’on me tienne compte, ainsi qu’à mes collègues, des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons été appelés à prononcer. »
La défense est faible, mais vous vous repentez, général : paix vous soit ! Si votre arrêt est devenu la feuille de route du dernier Condé, vous irez rejoindre, à la garde avancée des morts, le dernier conscrit de notre ancienne patrie. Le jeune soldat se fera un plaisir de partager son lit avec le grenadier de la vieille garde ; la France de Fribourg et la France de Marengo dormiront ensemble.
M. le duc de Rovigo, en se frappant la poitrine, prend son rang dans la procession qui vient se confesser à la tombe. J’avais été longtemps sous le pouvoir du ministre de la police ; il tomba sous l’influence qu’il supposait m’être rendue au retour de la légitimité : il me communiqua une partie de ses Mémoires. Les hommes, dans sa position, parlent de ce qu’ils ont fait avec une merveilleuse candeur ; ils ne se doutent pas de ce qu’ils disent contre eux-mêmes : s’accusant sans s’en apercevoir, ils ne soupçonnent pas qu’il y ait une autre opinion que la leur, et sur les fonctions dont ils s’étaient chargés, et sur la conduite qu’ils ont tenue. S’ils ont manqué de fidélité, ils ne croient pas avoir violé leur serment ; s’ils ont pris sur eux des rôles qui répugnent à d’autres caractères, ils pensent avoir rendu de grands services. Leur naïveté ne les justifie pas, mais elle les excuse.
M. le duc de Rovigo me consulta sur les chapitres où il traite de la mort du duc d’Enghien ; il voulait connaître ma pensée, précisément parce qu’il savait ce que j’avais fait ; je lui sus gré de cette marque d’estime, et, lui rendant franchise pour franchise, je lui conseillai de ne rien publier. Je lui dis : « Laissez mourir tout cela ; en France l’oubli ne se fait pas attendre. Vous vous imaginez laver Napoléon d’un reproche et rejeter la faute sur M. de Talleyrand ; or, vous ne justifiez pas assez le premier, et n’accusez pas assez le second. Vous prêtez le flanc à vos ennemis ; ils ne manqueront pas de vous répondre. Qu’avez-vous besoin de faire souvenir le public que vous commandiez la gendarmerie d’élite à Vincennes ? Il ignorait la part directe que vous avez eue dans cette action de malheur, et vous la lui révélez. Général, jetez le manuscrit au feu : je vous parle dans votre intérêt. »
Imbu des maximes gouvernementales de l’Empire, le duc de Rovigo pensait que ces maximes convenaient également au trône légitime ; il avait la conviction que sa brochure lui rouvrirait la porte des Tuileries.
C’est en partie à la lumière de cet écrit que la postérité verra se dessiner les fantômes de deuil. Je voulus cacher l’inculpé venu me demander asile pendant la nuit ; il n’accepta point la protection de mon foyer.
M. de Rovigo fait le récit du départ de M. de Caulaincourt qu’il ne nomme point ; il parle de l’enlèvement à Ettenheim, du passage du prisonnier à Strasbourg, et de son arrivée à Vincennes. Après une expédition sur les côtes de la Normandie, le général Savary était revenu à la Malmaison. Il est appelé à cinq heures du soir, le 19 mars 1804, dans le cabinet du premier consul, qui lui remet une lettre cachetée pour la porter au général Murat, gouverneur de Paris. Il vole chez le général, se croise avec le ministre des relations extérieures, reçoit l’ordre de prendre la gendarmerie d’élite et d’aller à Vincennes. Il s’y rend à huit heures du soir et voit arriver les membres de la commission. Il pénètre bientôt dans la salle où l’on jugeait le prince, le 21, à une heure du matin, et il va s’asseoir derrière le président. Il rapporte les réponses du duc d’Enghien, à peu près comme les rapporte le procès-verbal de l’unique séance. Il m’a raconté que le prince, après avoir donné ses dernières explications, ôta vivement sa casquette, la posa sur la table, et, comme un homme qui résigne sa vie, dit au président : « Monsieur, je n’ai plus rien à dire. »
M. de Rovigo insiste sur ce que la séance n’était point mystérieuse : « Les portes de la salle, affirme-t-il, étaient ouvertes et libres pour tous ceux qui pouvaient s’y rendre à cette heure. » M. Dupin avait déjà remarqué cette perturbation de raisonnement. À cette occasion, M. Achille Roche, qui semble écrire pour M. de Talleyrand, s’écrie : « La séance ne fut point mystérieuse ! À minuit ! elle se tint dans la partie habitée du château ; dans la partie habitée d’une prison ! Qui assistait donc à cette séance ? des geôliers, des soldats, des bourreaux. »
Nul ne pouvait donner des détails plus exacts sur le moment et le lieu du coup de foudre que M. le duc de Rovigo ; écoutons-le :
« Après le prononcé de l’arrêt, je me retirai avec les officiers de mon corps qui, comme moi, avaient assisté aux débats, et j’allai rejoindre les troupes qui étaient sur l’esplanade du château. L’officier qui commandait l’infanterie de ma légion vint me dire, avec une émotion profonde, qu’on lui demandait un piquet pour exécuter la sentence de la commission militaire : — Donnez-le, répondis-je. — Mais où dois-je le placer ? — Là où vous ne pourrez blesser personne. Car déjà les habitants des populeux environs de Paris étaient sur les routes pour se rendre aux divers marchés.
« Après avoir bien examiné les lieux, l’officier choisit le fossé comme l’endroit le plus sûr pour ne blesser personne. M. le duc d’Enghien y fut conduit par l’escalier de la tour d’entrée du côté du parc, et y entendit la sentence, qui fut exécutée. »
Sous ce paragraphe, on trouve cette note de l’auteur du mémoire : « Entre la sentence et son exécution, on avait creusé une fosse : c’est ce qui a fait dire qu’on l’avait creusée avant le jugement. »
Malheureusement, les inadvertances sont ici déplorables : « M. de Rovigo prétend, » dit M. Achille Roche, apologiste de M. de Talleyrand, « qu’il a obéi ! Qui lui a transmis l’ordre d’exécution ? Il parait que c’est un M. Delga, tué à Wagram. Mais que ce soit ou ne soit pas ce M. Delga, si M. Savary se trompe en nous nommant M. Delga, on ne réclamera pas aujourd’hui, sans doute, la gloire qu’il attribue à cet officier. On accuse M. de Rovigo d’avoir hâté cette exécution ; ce n’est pas lui, répond-il : un homme qui est mort lui a dit qu’on avait donné des ordres pour la hâter. »
Le duc de Rovigo n’est pas heureux au sujet de l’exécution, qu’il raconte avoir eu lieu de jour : cela d’ailleurs ne changeant rien au fait, n’ôterait qu’un flambeau au supplice.
« À l’heure où se lève le soleil, en plein air, fallait-il, dit le général, une lanterne pour voir un homme à six pas ! Ce n’est pas que le soleil, ajoute-t-il, fût clair et serein ; comme il était tombé toute la nuit une pluie fine, il restait encore un brouillard humide qui retardait son apparition. L’exécution a eu lieu à six heures du matin, le fait est attesté par des pièces irrécusables. »
Et le général ne fournit ni n’indique ces pièces. La marche du procès démontre que le duc d’Enghien fut jugé à deux heures du matin et fut fusillé de suite. Ces mots, deux heures du matin, écrits d’abord à la première minute de l’arrêt, sont ensuite biffés sur cette minute. Le procès-verbal de l’exhumation prouve, par la déposition de trois témoins, madame Bon, le sieur Godard et le sieur Bounelet (celui-ci avait aidé à creuser la fosse), que la mise à mort s’effectua de nuit. M. Dupin aîné rappelle la circonstance d’un falot attaché sur le cœur du duc d’Enghien, pour servir de point de mire, ou tenu, à même intention, d’une main ferme, par le prince. Il a été question d’une grosse pierre retirée de la fosse, et dont on aurait écrasé la tête du patient. Enfin, le duc de Rovigo devait s’être vanté de posséder quelques dépouilles de l’holocauste : j’ai cru moi-même à ces bruits ; mais les pièces légales prouvent qu’ils n’étaient pas fondés.
Par le procès-verbal, en date du mercredi 20 mars 1816, des médecins et chirurgiens, pour l’exhumation du corps, il a été reconnu que la tête était brisée, que la mâchoire supérieure, entièrement séparée des os de la face, était garnie de douze dents ; que la mâchoire inférieure, fracturée dans sa partie moyenne, était partagée en deux, et ne présentait plus que trois dents.
Le corps était à plat sur le ventre, la tête plus basse que les pieds ; les vertèbres du cou avaient une chaîne d’or.
Le second procès-verbal d’exhumation (à la même date, 20 mars 1816), le procès-verbal général, constate qu’on a retrouvé, avec les restes du squelette, une bourse de maroquin contenant onze pièces d’or, soixante-dix pièces d’or renfermées dans des rouleaux cachetés, des cheveux, des débris de vêtements, des morceaux de casquette portant l’empreinte des balles qui l’avaient traversée.
Ainsi, M. de Rovigo n’a rien pris des dépouilles ; la terre qui les retenait les a rendues et a témoigné de la probité du général ; une lanterne n’a point été attachée sur le cœur du prince, on en aurait trouvé les fragments, comme ceux de la casquette trouée ; une grosse pierre n’a point été retirée de la fosse ; le feu du piquet à six pas a suffi pour mettre en pièces la tête, pour séparer la mâchoire supérieure des os de la face, etc.
À cette dérision des vanités humaines, il ne manquait que l’immolation pareille de Murat, gouverneur de Paris, la mort de Bonaparte captif, et cette inscription gravée sur le cercueil du duc d’Enghien : « Ici est le corps de très-haut et puissant prince du sang, pair de France, mort à Vincennes le 21 mars 1804, âgé de 31 ans 7 mois et 19 jours. » Le corps était des os fracassés et nus ; le haut et puissant prince, les fragments brisés de la carcasse d’un soldat : pas un mot qui rappelle la catastrophe, pas un mot de blâme ou de douleur dans cette épitaphe gravée par une famille en larmes ; prodigieux effet du respect que le siècle porte aux œuvres et aux susceptibilités révolutionnaires ! On s’est hâté de même de faire disparaître la chapelle mortuaire du duc de Berri.
Que de néants ! Bourbons, inutilement rentrés dans vos palais, vous n’avez été occupés que d’exhumations et de funérailles ; votre temps de vie était passé. Dieu l’a voulu ! L’ancienne gloire de la France périt sous les yeux de l’ombre du grand Condé, dans un fossé de Vincennes : peut-être était-ce au lieu même où Louis IX, à qui l’on n’alloit que comme à un saint, s’asseyoit sous un chesne, et où tous ceux qui avoient affaire à luy venaient luy parler sans empeschement d’huissiers ni d’autres ; et quand il voyoit aucune chose à amender, en la parole de ceux qui parloient pour autrui, lui-même l’amendoit de sa bouche, et tout le peuple qui avoit affaire par-devant lui estoit autour de luy. » (Joinville.)
Le duc d’Enghien demanda à parler à Bonaparte ; il avait affaire par-devant lui ; il ne fut point écouté ! Qui du bord du ravelin contemplait au fond du fossé ces armes, ces soldats à peine éclairés d’une lanterne dans le brouillard et les ombres, comme dans la nuit éternelle ? Où était-il placé, le falot ? Le duc d’Enghien avait-il à ses pieds sa fosse ouverte ? fut-il obligé de l’enjamber pour se mettre à la distance de six pas, mentionnée par le duc de Rovigo ?
On a conservé une lettre de M. le duc d’Enghien, âgé de neuf ans, à son père, le duc de Bourbon ; il lui dit : « Tous les Enguiens sont heureux ; celui de la bataille de Cerizoles, celui qui gagna la bataille de Rocroi : j’espère l’être aussi. »
Est-il vrai qu’on refusa un prêtre à la victime ? Est-il vrai qu’elle ne trouva qu’avec difficulté une main pour se charger de transmettre à une femme le dernier gage d’un attachement ? Qu’importait aux bourreaux un sentiment de piété ou de tendresse ? Ils étaient là pour tuer, le duc d’Enghien pour mourir.
Le duc d’Enghien avait épousé secrètement, par le ministère d’un prêtre, la princesse Charlotte de Rohan : en ces temps où la patrie était errante, un homme, en raison même de son élévation, était arrêté par mille entraves politiques ; pour jouir de ce que la société publique accorde à tous, il était obligé de se cacher. Ce mariage légitime, aujourd’hui connu, rehausse l’éclat d’une fin tragique ; il substitue la gloire du ciel au pardon du ciel : la religion perpétue la pompe du malheur, quand, après la catastrophe accomplie, la croix s’élève sur le lieu désert.
M. de Talleyrand, après la brochure de M. de Rovigo, avait présenté un mémoire justificatif à Louis XVIII : ce mémoire, que je n’ai point vu et qui devait tout éclaircir, n’éclaircissait rien. En 1820, nommé ministre plénipotentiaire à Berlin, je déterrai dans les archives de l’ambassade une lettre du citoyen Laforest, au sujet de M. le duc d’Enghien. Cette lettre énergique est d’autant plus honorable pour son auteur qu’il ne craignait pas de compromettre sa carrière, sans recevoir de récompense de l’opinion publique, sa démarche devant rester ignorée : noble abnégation d’un homme qui, par son obscurité même, avait dévolu ce qu’il a fait de bien à l’obscurité.
M. de Talleyrand reçut la leçon et se tut ; du moins, je ne trouvai rien de lui dans les mêmes archives, concernant la mort du prince. Le ministre des relations extérieures avait pourtant mandé, le 2 ventôse, au ministre de l’électeur de Bade, « que le premier consul avait cru devoir donner à des détachements l’ordre de se rendre à Offenbourg et à Ettenheim, pour y saisir les instigateurs des conspirations inouïes qui, par leur nature, mettent hors du droit des gens tous ceux qui manifestement y ont pris part. »
Un passage des généraux Gourgaud, Montholon et du docteur Ward met en scène Bonaparte : « Mon ministre, dit-il, me représenta fortement qu’il fallait se saisir du duc d’Enghien, quoiqu’il fût sur un territoire neutre. Mais j’hésitais encore, et le prince de Bénévent m’apporta deux fois, pour que je le signasse, l’ordre de son arrestation. Ce ne fut cependant qu’après que je me fus convaincu de l’urgence d’un tel acte que je me décidai à le signer. »
Au dire du Mémorial de Saint-Hélène, ces paroles seraient échappées à Bonaparte : « Le duc d’Enghien se comporta devant le tribunal avec une grande bravoure. À son arrivée à Strasbourg, il m’écrivit une lettre : cette lettre fut remise à Talleyrand, qui la garda jusqu’à l’exécution. »
Je crois peu à cette lettre : Napoléon aura transformé en lettre la demande que fit le duc d’Enghien de parler au vainqueur de l’Italie, ou plutôt les quelques lignes exprimant cette demande, qu’avant de signer l’interrogatoire prêté devant le capitaine-rapporteur, le prince avait tracées de sa propre main. Toutefois, parce que cette lettre ne se retrouverait pas, il ne faudrait pas en conclure rigoureusement qu’elle n’a pas été écrite : « J’ai su, » dit le duc de Rovigo, « que, dans les premiers jours de la Restauration, en 1814, l’un des secrétaires de M. de Talleyrand n’a pas cessé de faire des recherches dans les archives, sous la galerie du Muséum. Je tiens ce fait de celui qui a reçu l’ordre de l’y laisser pénétrer. Il en a été fait de même au dépôt de la guerre pour les actes du procès de M. le duc d’Enghien, où il n’est resté que la sentence. »
Le fait est vrai ; tous les papiers diplomatiques, et notamment la correspondance de M. de Talleyrand avec l’empereur et le premier consul, furent transportés des archives du Muséum à l’hôtel de la rue Saint-Florentin ; on en détruisit une partie ; le reste fut enfoui dans un poêle où l’on oublia de mettre le feu : la prudence du ministre ne put aller plus loin contre la légèreté du prince. Les documents non brûlés furent retrouvés ; quelqu’un pense les devoir conserver : j’ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de M. de Talleyrand ; elle est datée du 8 mars 1804 et relative à l’arrestation, non encore exécutée, de M. le duc d’Enghien. Le ministre invite le premier consul à sévir contre ses ennemis. On ne me permit pas de garder cette lettre, j’en ai retenu seulement ces deux passages : « Si la justice oblige de punir rigoureusement, la politique exige de punir sans exception. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . J’indiquerai au premier consul M. de Caulaincourt, auquel il pourrait donner ses ordres, et qui les exécuterait avec autant de discrétion que de fidélité. »
Ce rapport du prince de Talleyrand paraîtra-t-il un jour en entier ? Je l’ignore ; mais ce que je sais, c’est qu’il existait encore il y a deux ans.
Il y eut une délibération du conseil pour l’arrestation du duc d’Enghien. Cambacérès, dans ses Mémoires inédits, affirme, et je le crois, qu’il s’opposa à cette arrestation ; mais, en racontant ce qu’il dit, il ne dit pas ce qu’on lui répliqua.
Du reste, le Mémorial de Saint-Hélène nie les sollicitations en miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. La prétendue scène de Joséphine demandant à genoux la grâce du duc d’Enghien, s’attachant au pan de l’habit de son mari et se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de ces inventions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers composent aujourd’hui la véridique histoire. Joséphine ignorait, le 19 mars au soir, que le duc d’Enghien devait être jugé ; elle le savait seulement arrêté. Elle avait promis à madame de Rémusat de s’intéresser au sort du prince. Comme celle-ci revenait, le 19 au soir, à la Malmaison avec Joséphine, on s’aperçut que la future impératrice, au lieu d’être uniquement préoccupée des périls du prisonnier de Vincennes, mettait souvent la tête à la portière de sa voiture pour regarder un général mêlé à sa suite : la coquetterie d’une femme avait emporté ailleurs la pensée qui pouvait sauver la vie du duc d’Enghien. Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit à sa femme : « Le duc d’Enghien est fusillé. »
Ces Mémoires de madame de Rémusat, que j’ai connue, étaient extrêmement curieux sur l’intérieur de la cour impériale. L’auteur les a brûlés pendant les Cent-Jours, et ensuite écrits de nouveau : ce ne sont plus que des souvenirs reproduits par des souvenirs ; la couleur est affaiblie ; mais Bonaparte y est toujours montré à nu et jugé avec impartialité.
Des hommes attachés à Napoléon disent qu’il ne sut la mort du duc d’Enghien qu’après l’exécution du prince : ce récit paraîtrait recevoir quelque valeur de l’anecdote rapportée par le duc de Rovigo, concernant Réal allant à Vincennes, si cette anecdote était vraie. La mort une fois arrivée par les intrigues du parti révolutionnaire, Bonaparte reconnut le fait accompli, pour ne pas irriter des hommes qu’il croyait puissants : cette ingénieuse explication n’est pas recevable.
En résumant maintenant ces faits, voici ce qu’ils m’ont prouvé :
Bonaparte a voulu la mort du duc d’Enghien ; personne ne lui avait fait une condition de cette mort pour monter au trône. Cette condition supposée est une de ces subtilités des politiques qui prétendent trouver des causes occultes à tout. — Cependant il est probable que certains hommes compromis ne voyaient pas sans plaisir le premier consul se séparer à jamais des Bourbons. Le jugement de Vincennes fut une affaire du tempérament violent de Bonaparte, un accès de froide colère alimenté par les rapports de son ministre.
M. de Caulaincourt n’est coupable que d’avoir exécuté l’ordre de l’arrestation.
Murat n’a à se reprocher que d’avoir transmis des ordres généraux et de n’avoir pas eu la force de se retirer : il n’était point à Vincennes pendant le jugement.
Le duc de Rovigo s’est trouvé chargé de l’exécution ; il avait probablement un ordre secret : le général Hulin l’insinue. Quel homme eût osé prendre sur lui de faire exécuter de suite une sentence à mort sur le duc d’Enghien, s’il n’eût agi d’après un mandat impératif ?
Quant à M. de Talleyrand, prêtre et gentilhomme, il inspira et prépara le meurtre en inquiétant Bonaparte avec insistance : il craignait le retour de la légitimité. Il serait possible, en recueillant ce que Napoléon a dit à Sainte-Hélène et les lettres que l’évêque d’Autun a écrites, de prouver que celui-ci a pris à la mort du duc d’Enghien une très forte part. Vainement on objecterait que la légèreté, le caractère et l’éducation du ministre devaient l’éloigner de la violence, que la corruption devait lui ôter l’énergie ; il ne demeurerait pas moins constant qu’il a décidé le consul à la fatale arrestation. Cette arrestation du duc d’Enghien, le 15 de mars, n’était pas ignorée de M. de Talleyrand : il était journellement en rapport avec Bonaparte et conférait avec lui ; pendant l’intervalle qui s’est écoulé entre l’arrestation et l’exécution, M. de Talleyrand, lui, ministre instigateur, s’est-il repenti, a-t-il dit un seul mot au premier consul en faveur du malheureux prince ? Il est naturel de croire qu’il a applaudi à l’exécution de la sentence.
La commission militaire a jugé le duc d’Enghien, mais avec douleur et repentir.
Telle est, consciencieusement, impartialement, strictement, la juste part de chacun. Mon sort a été trop lié à cette catastrophe pour que je n’aie pas essayé d’en éclaircir les ténèbres et d’en exposer les détails. Si Bonaparte n’eût pas tué le duc d’Enghien, s’il m’eût de plus en plus rapproché de lui (et son penchant l’y portait), qu’en fût-il résulté pour moi ? Ma carrière littéraire était finie ; entré de plein saut dans la carrière politique, où j’ai prouvé ce que j’aurais pu par la guerre d’Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu gagner à ma réunion avec l’empereur ; moi, j’y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de liberté et de modération dans la tête du grand homme ; mais ma vie, rangée parmi celles qu’on appelle heureuses, eût été privée de ce qui en a fait le caractère et l’honneur : la pauvreté, le combat et l’indépendance.
Enfin, le principal accusé se lève après tous les autres ; il ferme la marche des pénitents ensanglantés. Supposons qu’un juge fasse comparaître devant lui le nommé Bonaparte, comme le capitaine instructeur fit comparaître devant lui le nommé d’Enghien ; supposons que la minute du dernier interrogatoire calqué sur le premier nous reste ; comparez et lisez :
À lui demandé ses nom et prénoms ?
— A répondu se nommer Napoléon Bonaparte.
À lui demandé où il a résidé depuis qu’il est sorti de France ?
— A répondu : Aux Pyramides, à Madrid, à Berlin, à Vienne, à Moscou, à Sainte-Hélène.
À lui demandé quel rang il occupait dans l’armée ?
— A répondu : Commandant à l’avant-garde des armées de Dieu. Aucune autre réponse ne sort de la bouche du prévenu.
Les divers acteurs de la tragédie se sont mutuellement chargés ; Bonaparte seul n’en rejette la faute sur personne ; il conserve sa grandeur sous le poids de la malédiction ; il ne fléchit point la tête et reste debout ; il s’écrie comme le stoïcien : « Douleur, je n’avouerai jamais que tu sois un mal ! » Mais ce que dans son orgueil il n’avouera point aux vivants, il est contraint de le confesser aux morts. Ce Prométhée, le vautour au sein, ravisseur du feu céleste, se croyait supérieur à tout, et il est forcé de répondre au duc d’Enghien qu’il a fait poussière avant le temps : le squelette, trophée sur lequel il s’est abattu, l’interroge et le domine par une nécessité du ciel.