Mémoires d’outre-tombe (page 31)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous continuons notre navigation et nous mouillons devant les îles Kerkeni.

MON ITINÉRAIRE.

« Un orage du sud-est s’éleva à notre grande joie, et en cinq jours nous arrivâmes dans les eaux de l’île de Malte. Nous la découvrîmes la veille de Noël ; mais, le jour de Noël même, le vent se rangeant à l’ouest-nord-ouest, nous chassa au midi de Lampedouse. Nous restâmes dix-huit jours sur la côte orientale du royaume de Tunis, entre la vie et la mort. Je n’oublierai de ma vie la journée du 28.

« Nous jetâmes l’ancre devant les îles de Kerkeni. Nous restâmes huit jours à l’ancre dans la petite Syrte, où je vis commencer l’année 1807. Sous combien d’astres et dans combien de fortunes diverses j’avais déjà vu se renouveler pour moi les années, qui passent si vite ou qui sont si longues ! Qu’ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels ! Comme ce premier jour de l’année était attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d’une terre barbare, ce premier jour s’envolait pour moi, sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu’une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs. »

Julien est exposé à la même destinée, et il me reprend d’une de ces impatiences dont, heureusement, je me suis corrigé.

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Nous étions très près de l’île de Malte et nous avions à craindre d’être aperçus par quelque bâtiment anglais qui aurait pu nous forcer d’entrer dans le port ; mais aucun n’est venu à notre rencontre. Notre équipage se trouvait très fatigué, et le vent continuait à ne pas nous être favorable. Le capitaine voyant sur sa carte un mouillage nommé Kerkeni, duquel nous n’étions pas éloignés, fit voile dessus, sans en prévenir Monsieur, lequel, voyant que nous approchions de ce mouillage, s’est fâché de ce qu’il n’avait pas été consulté, disant au capitaine qu’il devait continuer sa route, ayant supporté de plus mauvais temps. Mais nous étions trop avancés pour reprendre notre route, et, d’ailleurs, la prudence du capitaine a été fort approuvée, car, cette nuit-là, le vent est devenu bien plus fort et la mer très mauvaise. Ayant été obligés de rester vingt-quatre heures de plus que notre prévision dans le mouillage, Monsieur en marquait vivement son mécontentement au capitaine, malgré les justes raisons que celui-ci lui donnait.

« Il y avait environ un mois que nous naviguions, et il ne nous fallait plus que sept ou huit heures pour arriver dans le port de Tunis. Tout à coup le vent devint si violent que nous fûmes obligés de nous mettre au large, et nous restâmes trois semaines sans pouvoir aborder ce port. C’est encore dans ce moment que Monsieur reprocha de nouveau au capitaine d’avoir perdu trente-six heures au mouillage. On ne pouvait le persuader qu’il nous serait arrivé plus grand malheur si le capitaine eût été moins prévoyant. Le malheur que je voyais était de voir nos provisions baisser, sans savoir quand nous arriverions. »

Je foulai enfin le sol de Carthage. Je trouvai chez M. et madame Devoise l’hospitalité la plus généreuse. Julien fait bien connaître mon hôte ; il parle aussi de la campagne et des Juifs : « Ils prient et pleurent, » dit-il.

Un brick de guerre américain m’ayant donné passage à son bord, je traversai le lac de Tunis pour me rendre à La Goulette. « Chemin faisant, dit Julien, je demandai à Monsieur s’il avait pris l’or qu’il avait mis dans le secrétaire de la chambre où il couchait ; il me dit qu’il l’avait oublié, et je fus obligé de retourner à Tunis. » L’argent ne peut jamais me demeurer dans la cervelle.

Quand j’arrivai d’Alexandrie, nous jetâmes l’ancre en face les débris de la cité d’Annibal. Je les regardais du bord sans pouvoir deviner ce que c’était. J’apercevais quelques cabanes de Maures, un ermitage musulman sur la pointe d’un cap avancé, des brebis paissant parmi des ruines, ruines si peu apparentes que je les distinguais à peine du sol qui les portait : c’était Carthage. Je la visitai avant de m’embarquer pour l’Europe.

MON ITINÉRAIRE.

« Du sommet de Byrsa, l’œil embrasse les ruines de Carthage qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte, n’ayant rien de bien conservé, mais occupant un espace considérable. Je les vis au mois de février ; les figuiers, les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles ; de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes couleurs. Au loin, je promenais mes regards sur l’isthme, sur une double mer, sur des îles lointaines, sur une campagne riante, sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes azurées ; je découvrais des forêts, des vaisseaux, des aqueducs, des villages maures, des ermitages mahométans, des minarets et les maisons blanches de Tunis. Des millions de sansonnets, réunis en bataillons et ressemblant à des nuages, volaient au-dessus de ma tête. Environné des plus grands et des plus touchants souvenirs, je pensais à Didon, à Sophonisbe, à la noble épouse d’Asdrubal ; je contemplais les vastes plaines où sont ensevelies les légions d’Annibal, de Scipion et de César ; mes yeux voulaient reconnaître l’emplacement du palais d’Utique. Hélas ! les débris du palais de Tibère existent encore à Caprée, et l’on cherche en vain à Utique la place de la maison de Caton ! Enfin, les terribles Vandales, les légers Maures, passaient tour à tour devant ma mémoire, qui m’offrait, pour dernier tableau, saint Louis expirant sur les ruines de Carthage. »

Julien achève comme moi de prendre sa dernière vue de l’Afrique à Carthage.

ITINÉRAIRE DE JULIEN.

« Le 7 et le 8 nous nous sommes promenés dans les ruines de Carthage où il se trouve encore quelques fondations à rase terre, qui prouvent la solidité des monuments de l’antiquité. Il y a aussi comme les distributions de bains qui sont submergés par la mer. Il existe encore de très belles citernes ; on en voyait d’autres qui étaient comblées. Le peu d’habitants qui occupent ces contrées cultivent les terres qui leur sont nécessaires. Ils ramassent différents marbres et pierres, ainsi que des médailles qu’ils vendent aux voyageurs comme antiques : Monsieur en a acheté pour rapporter en France. »

Julien raconte brièvement notre traversée de Tunis à la baie de Gibraltar ; d’Algésiras, il arrive promptement à Cadix, et de Cadix à Grenade. Indifférent à Blanca, il remarque seulement que l’Alhambra et autres édifices élevés sont sur des rochers d’une hauteur immense. Mon Itinéraire n’entre pas dans beaucoup plus de détails sur Grenade ; je me contente de dire :

« L’Alhambra me parut digne d’être remarqué, même après les temples de Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays. »

C’est dans le Dernier des Abencerages que j’ai décrit l’Alhambra. L’Alhambra, le Généralife, le Monte-Santo se sont gravés dans ma tête comme ces paysages fantastiques que, souvent à l’aube du jour, on croit entrevoir dans un beau premier rayon de l’aurore. Je me sens encore assez de nature pour peindre la Vega ; mais je n’oserais le tenter, de peur de l’archevêque de Grenade. Pendant mon séjour dans la ville des sultanes, un guitariste, chassé par un tremblement de terre d’un village que je venais de traverser, s’était donné à moi. Sourd comme un pot, il me suivait partout : quand je m’asseyais sur une ruine dans le palais des Maures, il chantait debout à mes côtés, en s’accompagnant de sa guitare. L’harmonieux mendiant n’aurait peut-être pas composé la symphonie de la Création, mais sa poitrine brunie se montrait à travers les lambeaux de sa casaque, et il aurait eu grand besoin d’écrire comme Beethoven à mademoiselle Breuning :

« Vénérable Éléonore, ma très chère amie, je voudrais bien être assez heureux pour posséder une veste de poil de lapin tricotée par vous. »

Je traversai d’un bout à l’autre cette Espagne où, seize années plus tard, le ciel me réservait un grand rôle, en contribuant à étouffer l’anarchie chez un noble peuple et à délivrer un Bourbon : l’honneur de nos armes fut rétabli, et j’aurais sauvé la légitimité, si la légitimité avait pu comprendre les conditions de sa durée.

Julien ne me lâche pas qu’il ne m’ait ramené sur la place Louis XV, le 5 juin 1807, à trois heures après midi. De Grenade, il me conduit à Aranjuez, à Madrid, à l’Escurial, d’où il saute à Bayonne.

« Nous sommes repartis de Bayonne, dit-il, le mardi 9 mai, pour Pau, Tarbes, Baréges et Bordeaux, où nous sommes arrivés le 18, très fatigués, avec chacun un mouvement de fièvre. Nous en sommes repartis le 19, et nous avons passé à Angoulême et à Tours, et nous sommes arrivés le 28 à Blois où nous avons couché. Le 31, nous avons continué notre route jusqu’à Orléans, et ensuite nous avons fait notre dernier coucher à Angerville. »

J’étais là, à une poste d’un château dont mon long voyage ne m’avait point fait oublier les habitants. Mais les jardins d’Armide, où étaient-ils ? Deux ou trois fois, en retournant aux Pyrénées, j’ai aperçu du grand chemin la colonne de Méréville ; ainsi que la colonne de Pompée, elle m’annonçait le désert : comme mes fortunes de mer, tout a changé.

J’arrivai à Paris avant les nouvelles que je donnais de moi : j’avais devancé ma vie. Tout insignifiantes que sont les lettres que j’écrivais, je les parcours, comme on regarde de méchants dessins qui représentent des lieux qu’on a visités. Ces billets datés de Modon, d’Athènes, de Zéa, de Smyrne et de Constantinople, de Jaffa, de Jérusalem, d’Alexandrie, de Tunis, de Grenade, de Madrid et de Burgos ; ces lignes tracées sur toutes sortes de papier, avec toutes sortes d’encre, apportées par tous les vents, m’intéressent. Il n’y a pas jusqu’à mes firmans que je ne me plaise à dérouler : j’en touche avec plaisir le vélin, j’en suis l’élégante calligraphie et je m’ébahis à la pompe du style. J’étais donc un bien grand personnage ! Nous sommes de bien pauvres diables, avec nos lettres et nos passe-ports à quarante sous, auprès de ces seigneurs du turban !

Osman Séïd, pacha de Morée, adresse ainsi à qui de droit mon firman pour Athènes :

« Hommes de loi des bourgs de Misitra (Sparte) et d’Argos, cadis, nadirs, effendis, de qui puisse la sagesse s’augmenter encore ; honneur de vos pairs et de nos grands, vaïvodes, et vous par qui voit votre maître, qui le remplacez dans chacune de vos juridictions, gens en place et gens d’affaires, dont le crédit ne peut que croître ;

« Nous vous mandons qu’entre les nobles de France, un noble (particulièrement) de Paris, muni de cet ordre, accompagné d’un janissaire armé et d’un domestique pour son escorte, a sollicité la permission et expliqué son intention de passer par quelques-uns des lieux et positions qui sont de vos juridictions, afin de se rendre à Athènes, qui est un isthme hors de là, séparé de vos juridictions.

« Voilà donc, effendis, vaïvodes et tous autres désignés ci-dessus, quand le susdit personnage arrivera aux lieux de vos juridictions, vous aurez le plus grand soin qu’on s’acquitte envers lui des égards et de tous les détails dont l’amitié fait une loi, etc., etc.

« An 1221 de l’hégire. »

Mon passe-port de Constantinople pour Jérusalem porte :

« Au tribunal sublime de Sa Grandeur le kadi de Kouds (Jérusalem), Schérif très excellent effendi :

« Très excellent effendi, que Votre Grandeur placée sur son tribunal auguste agrée nos bénédictions sincères et nos salutations affectueuses.

« Nous vous mandons qu’un personnage noble, de la cour de France, nommé François-Auguste de Chateaubriand, se rend en ce moment vers vous, pour accomplir le saint pèlerinage (des chrétiens). »

Protégerions-nous de la sorte le voyageur inconnu près des maires et des gendarmes qui visitent son passe-port ? On peut lire également dans ces firmans les révolutions des peuples : combien de laissez-passer a-t-il fallu que Dieu donnât aux empires, pour qu’un esclave tartare imposât des ordres à un vaïvode de Misitra, c’est-à-dire à un magistrat de Sparte ; pour qu’un musulman recommandât un chrétien au cadi de Kouds, c’est-à-dire de Jérusalem !

L’Itinéraire est entré dans les éléments qui composent ma vie. Quand je partis en 1806, un pèlerinage à Jérusalem paraissait une grande entreprise. Ores que la foule m’a suivi et que tout le monde est en diligence, le merveilleux s’est évanoui ; il ne m’est guère resté en propre que Tunis : on s’est moins dirigé de ce côté, et l’on convient que j’ai désigné la véritable situation des ports de Carthage. Cette honorable lettre le prouve :

« Monsieur le vicomte, je viens de recevoir un plan du sol et des ruines de Carthage, donnant les contours exacts et les reliefs du terrain ; il a été levé trigonométriquement sur une base de 1 500 mètres, il s’appuie sur des observations barométriques faites avec des baromètres correspondants. C’est un travail de dix ans de précision et de patience ; il confirme vos opinions sur la position des ports de Byrsa.

« J’ai repris, avec ce plan exact, tous les textes anciens, et j’ai déterminé, je crois, l’enceinte extérieure et les autres parties du Cothon, de Byrsa et de Mégara, etc., etc. Je vous rends la justice qui vous est due à tant de titres.

« Si vous ne craignez pas de me voir fondre sur votre génie avec ma trigonométrie et ma lourde érudition, je serai chez vous au premier signe de votre part. Si nous vous suivons, mon père et moi, dans la littérature, longissimo intervallo, au moins nous aurons tâché de vous imiter par la noble indépendance dont vous donnez à la France un si beau modèle.

« J’ai l’honneur d’être, et je m’en vante, votre franc admirateur.

« Dureau de La Malle. »

Une pareille rectification des lieux aurait suffi autrefois pour me faire donner un nom en géographie. Dorénavant, si j’avais encore la manie de faire parler de moi, je ne sais où je pourrais courir afin d’attirer l’attention du public : peut-être reprendrais-je mon ancien projet de la découverte du passage au pôle nord ; peut-être remonterais-je le Gange. Là, je verrais la longue ligne noire et droite des bois qui défendent l’accès de l’Himalaya ; lorsque, parvenu au col qui attache les deux principaux sommets du mont Ganghour, je découvrirais l’amphithéâtre incommensurable des neiges éternelles ; lorsque je demanderais à mes guides, comme Heber, l’évêque anglican de Calcutta, le nom des autres montagnes de l’est, ils me répondraient qu’elles bordent l’empire chinois. À la bonne heure ! mais revenir des Pyramides, c’est comme si vous reveniez de Montlhéry. À ce propos, je me souviens qu’un pieux antiquaire des environs de Saint-Denis en France m’a écrit pour me demander si Pontoise ne ressemblait pas à Jérusalem.

La page qui termine l’Itinéraire semble être écrite en ce moment même, tant elle reproduit mes sentiments actuels.

« Il y a vingt ans, disais-je, que je me consacre à l’étude au milieu de tous les hasards et de tous les chagrins ; diversa exsilia et desertas quœrere terras : un grand nombre des feuilles de mes livres ont été tracées sous la tente, dans les déserts, au milieu des flots ; j’ai souvent tenu la plume sans savoir comment je prolongerais de quelques instants mon existence… Si le ciel m’accorde un repos que je n’ai jamais goûté, je tâcherai d’élever en silence un monument à ma patrie ; si la Providence me refuse ce repos, je ne dois songer qu’à mettre mes derniers jours à l’abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeune, je n’ai plus l’amour du bruit ; je sais que les lettres, dont le commerce est si doux quand il est secret, ne nous attirent au dehors que des orages. Dans tous les cas, j’ai assez écrit si mon nom doit vivre ; beaucoup trop s’il doit mourir. »

Il est possible que mon Itinéraire demeure comme un manuel à l’usage des Juifs errants de ma sorte : j’ai marqué scrupuleusement les étapes et tracé une carte routière. Tous les voyageurs à Jérusalem m’ont écrit pour me féliciter et me remercier de mon exactitude ; j’en citerai un témoignage :

« Monsieur, vous m’avez fait l’honneur, il y a quelques semaines, de me recevoir chez vous, ainsi que mon ami M. de Saint-Laumer ; en vous apportant une lettre d’Abou-Gosch, nous venions vous dire combien on trouvait de nouveaux mérites à votre Itinéraire en le lisant sur les lieux, et comme on appréciait jusqu’à son titre même, tout humble et tout modeste que vous l’ayez choisi, en le voyant justifié à chaque pas par l’exactitude scrupuleuse des descriptions, fidèles encore aujourd’hui, sauf quelques ruines de plus ou de moins, seul changement de ces contrées, etc.

« Jules Folentlot. »

Rue Caumartin, no 23.

Mon exactitude tient à mon bon sens vulgaire ; je suis de la race des Celtes et des tortues, race pédestre ; non du sang des Tartares et des oiseaux, races pourvues de chevaux et d’ailes. La religion, il est vrai, me ravit quelquefois dans ses bras ; mais quand elle me remet à terre, je chemine, appuyé sur mon bâton, me reposant aux bornes pour déjeuner de mon olive et de mon pain bis. Si je suis moult allé en bois, comme font volontiers les François, je n’ai, cependant, jamais aimé le changement pour le changement ; la route m’ennuie : j’aime seulement le voyage à cause de l’indépendance qu’il me donne, comme j’incline vers la campagne, non pour la campagne mais pour la solitude. « Tout ciel m’est un, » dit Montaigne, « vivons entre les nôtres, allons mourir et rechigner entre les inconnus. »

Il me reste aussi de ces pays d’Orient quelques autres lettres parvenues à leur adresse plusieurs mois après leur date. Des Pères de la Terre sainte, des consuls et des familles, me supposant devenu puissant sous la Restauration, ont réclamé, auprès de moi, les droits de l’hospitalité : de loin, on se trompe et l’on croit ce qui semble juste. M. Gaspari m’écrivit, en 1816, pour solliciter ma protection en faveur de son fils ; sa lettre est adressée : À monsieur le vicomte de Chateaubriand, grand maître de l’Université royale, à Paris.

M. Caffe, ne perdant pas de vue ce qui se passe autour de lui, et m’apprenant des nouvelles de son univers, me mande d’Alexandrie : « Depuis votre départ, le pays n’est pas amélioré, quoique la tranquillité règne. Quoique le chef n’ait rien à craindre de la part des Mameluks, toujours réfugiés dans la Haute-Égypte, il faut pourtant qu’il se tienne en garde. Abd-el-Ouald fait toujours des siennes à la Mecque. Le canal de Manouf vient d’être fermé ; Méhémet-Ali sera mémorable en Égypte pour avoir exécuté ce projet, etc. »

Le 12 août 1816, M. Pangalo fils m’écrivait de Zéa :

« Monseigneur,

« Votre Itinéraire de Paris à Jérusalem est parvenu à Zéa, et j’ai lu, au milieu de notre famille, ce que Votre Excellence veut bien y dire d’obligeant pour elle. Votre séjour parmi nous a été si court, que nous ne méritons pas, à beaucoup près, les éloges que Votre Excellence a faits de notre hospitalité, et de la manière trop familière avec laquelle nous vous avons reçu. Nous venons d’apprendre aussi, avec la plus grande satisfaction, que Votre Excellence se trouve replacée par les derniers événements, et qu’elle occupe un rang dû à son mérite autant qu’à sa naissance. Nous l’en félicitons, et nous espérons qu’au faîte des grandeurs, monsieur le comte de Chateaubriand voudra bien se ressouvenir de Zéa, de la nombreuse famille du vieux Pangalo, son hôte, de cette famille dans laquelle le Consulat de France existe depuis le glorieux règne de Louis le Grand, qui a signé le brevet de notre aïeul. Ce vieillard, si souffrant, n’est plus ; j’ai perdu mon père ; je me trouve, avec une fortune très médiocre, chargé de toute la famille ; j’ai ma mère, six sœurs à marier, et plusieurs veuves à ma charge avec leurs enfants. J’ai recours aux bontés de Votre Excellence : je la prie de venir au secours de notre famille, en obtenant que le vice-consulat de Zéa, qui est très nécessaire pour la relâche fréquente des bâtiments du roi, ait des appointements comme les autres vice-consulats ; que d’agent, que je suis, sans appointement, je sois vice-consul, avec le traitement attaché à ce grade. Je crois que Votre Excellence obtiendrait facilement cette demande en faveur des longs services de mes aïeux, si elle daignait s’en occuper, et qu’elle excusera la familiarité importune de vos hôtes de Zéa, qui espèrent en vos bontés.

« Je suis avec le plus profond respect,

« Monseigneur,

« De Votre Excellence

« Le très humble et très obéissant serviteur,

« M.-G. Pangalo. »

Zéa, le 3 août 1816.

Toutes les fois qu’un peu de gaieté me vient sur les lèvres, j’en suis puni comme d’une faute. Cette lettre me fait sentir un remords en relisant un passage (atténué, il est vrai, par des expressions reconnaissantes) sur l’hospitalité de nos consuls dans le Levant : « Mesdemoiselles Pangalo, dis-je dans l’Itinéraire, chantent en grec :

Ah ! vous dirai-je, maman ?

« M. Pangalo poussait des cris, les coqs s’égosillaient, et les souvenirs d’Iulis, d’Aristée, de Simonide étaient complètement effacés. »

Les demandes de protection tombaient presque toujours au milieu de mes discrédits et de mes misères. Au commencement même de la Restauration, le 11 octobre 1814, je reçus cette autre lettre datée de Paris :

« Monsieur l’ambassadeur,

« Mademoiselle Dupont, des îles Saint-Pierre et Miquelon, qui a eu l’honneur de vous voir dans ces îles, désirerait obtenir de Votre Excellence un moment d’audience. Comme elle sait que vous habitez la campagne, elle vous prie de lui faire savoir le jour où vous viendrez à Paris et où vous pourrez lui accorder cette audience.

« J’ai l’honneur d’être, etc.

« Dupont. »

Je ne me souvenais plus de cette demoiselle de l’époque de mon voyage sur l’Océan, tant la mémoire est ingrate ! Cependant, j’avais gardé un souvenir parfait de la fille inconnue qui s’assit auprès de moi dans la triste Cyclade glacée :

« Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du morne, elle avait les jambes nues quoiqu’il fît froid, et marchait parmi la rosée. » etc.

Des circonstances indépendantes de ma volonté m’empêchèrent de voir mademoiselle Dupont. Si, par hasard, c’était la fiancée de Guillaumy, quel effet un quart de siècle avait-il produit sur elle ? Avait-elle été atteinte de l’hiver de Terre Neuve, ou conservait-elle le printemps des fèves en fleurs, abritées dans le fossé du fort Saint-Pierre ?

À la tête d’une excellente traduction des lettres de saint Jérôme, MM. Collombet et Grégoire ont voulu trouver dans leur notice, entre ce saint et moi, à propos de la Judée, une ressemblance à laquelle je me refuse par respect. Saint Jérôme, du fond de sa solitude, traçait la peinture de ses combats intérieurs : je n’aurais pas rencontré les expressions de génie de l’habitant de la grotte de Bethléem ; tout au plus aurais-je pu chanter avec saint François, mon patron en France et mon hôtelier au Saint-Sépulcre, ces deux cantiques en italien de l’époque qui précède l’italien de Dante :

In foco l’amor mi mise,

In foco l’amor mi mise.

J’aime à recevoir des lettres d’outre-mer ; ces lettres semblent m’apporter quelque murmure des vents, quelque rayon des soleils, quelque émanation des destinées diverses que séparent les flots et que lient les souvenirs de l’hospitalité.

Voudrais-je revoir ces contrées lointaines ? Une ou deux, peut-être. Le ciel de l’Attique a produit en moi un enchantement qui ne s’efface point ; mon imagination est encore parfumée des myrtes du temple de la Vénus au jardin et de l’iris du Céphise.

Fénelon, au moment de partir pour la Grèce, écrivait à Bossuet la lettre qu’on va lire. L’auteur futur de Télémaque s’y révèle avec l’ardeur du missionnaire et du poète :

« Divers petits accidents ont toujours retardé jusqu’ici mon retour à Paris ; mais enfin, Monseigneur, je pars, et peu s’en faut que je ne vole. À la vue de ce voyage, j’en médite un plus grand. La Grèce entière s’ouvre à moi, le sultan effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l’Église de Corinthe va refleurir ; la voix de l’apôtre s’y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l’esprit même de l’antiquité. Je cherche cet aréopage, où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu ; mais le profane vient après le sacré, et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée, où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au sommet du Parnasse, je cueille les lauriers de Delphes et je goûte les délices du Tempé.

« Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie ?

. . . . . . . . . . Arva, beata

Petamus arva divites et insulas.

« Je ne t’oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du disciple bien-aimé ; ô heureuse Pathmos, j’irai baiser sur la terre les pas de l’Apôtre, et je croirai voir les cieux ouverts. Là, je me sentirai saisi d’indignation contre le faux prophète, qui a voulu développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissant, qui, loin de précipiter l’Église comme Babylone, enchaîne le dragon et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, l’Orient et l’Occident qui se réunissent, et l’Asie qui voit renaître le jour après une si longue nuit ; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanateurs, et revêtue d’une nouvelle gloire ; enfin les enfants d’Abraham épars sur toute la terre, et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des quatre vents, viendront en foule reconnaître le Christ qu’ils ont percé, et montrer à la fin des temps une résurrection. En voilà assez, Monseigneur, et vous serez bien aise d’apprendre que c’est ma dernière lettre, et la fin de mes enthousiasmes, qui vous importuneront peut-être. Pardonnez-les à ma passion de vous entretenir de loin, en attendant que je puisse le faire de près.

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